Clément d'Alexandrie

LES STROMATES LIVRE IV

Titre 5
Titre 5

SOMMAIRE

LIVRE AUDIO

CHAPITRE PREMIER


Ordre des matières que l’auteur va traiter.


Il nous paraît convenable d’aborder maintenant la discussion du martyre et de la perfection. Tout ce que comporte la matière présente rentrera dans le cadre de ces deux questions, où la philosophie apparaîtra comme un devoir pour l’homme et pour la femme, qu’ils soient libres ou esclaves. La discussion qui roulera ensuite sur la foi et l’examen venant à se terminer, nous arriverons aux symboles, afin de montrer sommairement, après les rapides conclusions de notre partie morale, de quel secours a été pour les Grecs la philosophie barbare. À ce tableau mis sous les yeux du lecteur, succédera, dans le but de réfuter à la fois les Grecs et les Juifs, une exposition abrégée des Écritures ; puis viendront les développements que nous aurions voulu compléter dans un chapitre d’avant-propos, mais que nous n’avons pu renfermer dans les mélanges précédents, dominé que nous étions par l’abondance des matières à laquelle il a fallu sacrifier. Quand nous aurons atteint, selon nos forces, le but que nous nous proposons, il sera temps de passer en revue les opinions sur les principes naturels, telles que les Grecs et les autres barbares nous les ont transmises, et d’engager ensuite la discussion contre les principales doctrines des philosophes. Par une conséquence naturelle, un rapide coup-d’œil sur la théologie nous conduira aux traditions prophétiques, afin que les Écritures, sur la parole desquelles nous avons cru, une fois reconnues authentiques et revêtues d’une autorité toute divine, nous servent comme de point de départ pour éconduire pas à pas les hérésies, et prouver à chacune d’elles qu’il n’y a qu’un seul et même Dieu, un Seigneur tout-puissant, proclamé sans imposture par la loi, par les prophètes et par le bienheureux Évangile. Là, des luttes fréquentes contre les partisans de l’opinion contraire, attendent naturellement un écrivain dont tout le plan est de détruire, dans ses ouvrages, les énormités qu’introduisent les sectaires, et de les convaincre, en dépit d’eux-mêmes, par le moyen des Écritures. Notre tâche ainsi remplie dans son intégrité, dès que nous aurons répondu aux besoins du moment par tête commentaires que nous inspirera l’Esprit (car les prolégomènes sont indispensables pour attirer à la vérité), alors nous aborderons la véritable théorie gnostique de la nature, initiés déjà aux mystères de moindre importance avant d’arriver aux grands mystères, afin que dans la purification et la manifestation complète des principes préliminaires, rien ne fasse plus obstacle à la divine interprétation des choses saintes. La théorie de la nature, conforme aux règles de la vérité, ou pour mieux dire l’initiation aux secrets de l’univers, qui s’acquiert par la tradition gnostique, s’élève de la théorie cosmogonique à la contemplation de Dieu. Voilà pourquoi nous reportons, à bon droit, le berceau de la tradition à la création décrite par les prophètes, en rappelant sur notre chemin les doctrines des hétérodoxes, pour les confondre, s’il nous est possible. Mais tous ces développements toucheront bientôt à leur terme, avec la grâce de Dieu, et suivant son inspiration. Entrons maintenant dans notre sujet, et achevons ce qui nous reste à dire sur la morale.



CHAPITRE II


Pourquoi l’auteur a donné au présent livre le nom de Stromates


Nos commentaires, ainsi que nous l’avons déjà écrit pour les lecteurs ignorants et armés de reproches, continuent de ressembler à des tapisseries de représentations diverses, où le discourt passe continuellement d’un sujet à un autre sujet, promettant une chose et concluant par une autre. « Le mineur, dit Héraclite, qui cherche de l’or dans les entrailles de la terre, creuse beaucoup pour trouver peu. » Ceux, au contraire, qui sont l’or de la terre, pour ainsi parler, et qui fouillent pour trouver ce qui leur ressemble, trouveront beaucoup en remuant peu de terre ; car ce livre rencontrera un lecteur pour le comprendre ! Nos Stromates sont donc dans la main de l’homme, que la raison peut guider au travers de ses recherches, un auxiliaire pour la mémoire et pour la manifestation de la vérité. Mais ils ne dispensent pas le lecteur de mettre lui-même la main à l’œuvre, et d’ajouter ses réflexions aux nôtres, puisqu’au voyageur qui s’engage dans une route inconnue, il suffit de signaler la véritable route qui le conduit au terme de sa course. À lui de marcher ensuite sans guide, et de discerner le reste de son chemin par ses propres lumières. Un esclave consulta, jadis, la prêtresse de Delphes, pour savoir par quel moyen il plairait à son maître ; la Pythie lui répondit : « Tu trouveras, si tu cherches. » Toutefois, il me semble que la découverte du beau, qui est caché, n’est pas sans fatigues ni difficultés.

« On n’arrive à la vertu que par la sueur ; le sentier par lequel on monte à elle, est long et taillé à pic. L’entrée en est âpre ; mais lorsqu’on arrive sur la hauteur, il devient facile, « quelque pénible qu’il ait été d’abord[1]. »

Oui, elle est vraiment étroite et resserrée la voie du Seigneur, et le royaume de Dieu appartient à ceux qui le ravissent. Voilà pourquoi le Seigneur nous dit : « Cherchez, et vous trouverez, » si vous marchez, sans jamais vous en écarter, dans la route vraiment royale. Il ne faut donc pas s’étonner que cet ouvrage, semblable à un champ où croissent toutes sortes de plantes, selon le langage de l’Écriture, rassemble dans un petit espace une grande quantité de semences fécondes. Il suit de là que nos commentaires portent le titre qui leur convient véritablement, faits à l’image de cette antique offrande que composaient tant d’objets divers et dont Sophocle a dit :

« Il y avait une toison de brebis, une libation de vin, des raisins soigneusement conservés, des fruits de toute nature, des vases pleins d’huile d’olive, et des rayons du miel le plus brillant, édifice de cire qu’avait bâti l’industrieuse abeille. » Ainsi donc, nos Stromates, pour me servir de la comparaison que Timoclès le comique met dans la bouche de son jardinier, produisent, comme un champ fertile, des figues, de l’huile, des figues sauvages et du miel. Cette heureuse fécondité fait dire à son maître :

Tu veux parler, sans doute, du rameau d’olivier que l’on dépose devant le temple, mais non d’un champ cultivé. » C’est qu’en effet, les enfants d’Athènes avaient coutume de chanter ces vers :

Le rameau d’olivier produit des olives, des figues et des pains nourrissants, du miel dans nos cotyles[2], et de l’huile pour assouplir nos membres. »

Il faut souvent, comme le vanneur qui a démêlé le bon grain de la paille, passer le froment au crible et le purger de ses immondices.

  1. ↑ Hésiode.

  2. ↑ Mesure de capacité chez les Grecs. Le cotyle répondait à notre demi-setier.



CHAPITRE III


En quoi consiste la véritable excellence de l’homme


La plupart des hommes, par la mobilité et l’emportement de leurs idées, ressemblent aux saisons orageuses. Écoutez-les : « L’incrédulité est la mère des biens ; la foi est la mère des maux ! » Que dit Épicharme ? « Souviens-toi de ne pas croire ; c’est le nerf de l’intelligence. » Fort bien ! Mais d’abord, ne pas croire à la vérité, c’est la mort ; de même qu’y croire, c’est la vie. Tout au contraire, croire au mensonge et repousser la vérité, creuse sous les pas de l’homme un abîme où il tombe. Il en va de même de la continence et de l’incontinence. L’une est une œuvre de vie, l’autre une œuvre de mort ; s’abstenir de toute injustice est le commencement du salut. Aussi le sabbat me semble-t-il, en recommandant l’abstinence de tout mal, désigner indirectement la continence. Sinon, en quoi l’homme serait-il différent de la brute ; et d’autre part, en quoi les anges de Dieu seraient-ils plus sages que l’homme ? « Vous l’avez, pour un peu de temps, placé au-dessous des anges, » s’écrie le roi prophète. Personne, en effet, n’applique au Seigneur ce passage, bien que le Seigneur aussi ait revêtu la chair, mais au parfait gnostique, abaissé au-dessous des anges, du côté de cette vie qui passe et par son enveloppe terrestre. La sagesse, à mon avis, n’est donc pas autre chose que la science, puisque la vie ne diffère pas de la vie. En effet, pour la nature humaine, c’est-à-dire pour l’homme, et pour tous les êtres qui, avec lui, ont été élevés jusqu’à l’immortalité, vivre, c’est contempler et s’abstenir, quoique l’un soit supérieur à l’autre. Telle est la haute signification que je donne aux paroles de Pythagore, quand il dit : « Dieu seul est sage. » L’apôtre aussi, dans une épître aux Romains, écrit ces mots : « Mystère découvert à tous les peuples, afin qu’ils obéissent à la foi, et connu de Dieu, seul sage, par Jésus-Christ. » C’est à cause de l’amour qui l’unissait à Dieu que Paul se nommait philosophe. « Aussi Dieu parlait-il à Moïse, comme un ami parle à son ami, » dit l’Écriture. Le vrai, que Dieu contemple sans ombres, engendre aussitôt la vérité, et le gnostique est l’ami de la vérité. « Va trouver la fourmi, ô paresseux, et fais-toi l’élève de l’abeille. » Si chaque nature a ses fonctions spéciales ; s’il en va ainsi du bœuf, du cheval, du chien, quelle tâche particulière assignerons-nous à l’homme ? L’homme, selon moi, c’est le centaure fabuleux de la Thessalie, composé d’un élément animal et d’un principe raisonnable, je veux dire d’une âme et d’un corps. Le corps s’occupe des choses d’ici-bas et se courbe vers la terre. L’âme s’élance jusqu’à Dieu ; éclairée par la philosophie véritable, travaillant de toutes ses forces à s’affranchir de l’empire du corps, et à répudier la peine et la crainte, quoique nous ayons prouvé plus haut que la patience et la crainte sont les compagnes de la vertu, l’âme se hâte d’aller rejoindre là-haut ses sœurs divines. Bien que la loi apporte la connaissance du péché, comme le veulent les détracteurs de la loi, et que le péché fût dans le monde avant l’introduction de la loi ; nous leur répondons : « Sans la loi, le péché était mort. » En effet, enlever le péché, cause de la crainte, n’avez-vous pas enlevé du même coup la crainte elle-même ; à plus forte raison aurez-vous supprimé le châtiment, quand le principe du mauvais désir n’existera plus. « La loi n’est pas établie pour le juste, » dit l’Écriture. Elles sont donc vraies les paroles d’Héraclite : « Les hommes eussent à jamais ignoré le nom de justice, s’il n’y avait pas eu de crimes. » Suivant Socrate : « La loi n’a pas été faite pour les hommes de bien. » Les détracteurs de la loi n’ont pas compris davantage ces paroles de l’apôtre : « Celui qui aime son prochain, ne lui fait point de mal. » En effet, ces prohibitions divines : « Vous ne tuerez point ; vous ne commettrez point d’adultère ; vous ne déroberez point, » et les autres défenses semblables sont comprises dans cette parole : « Vous aimerez votre prochain comme vous-même. » Voilà pourquoi le Seigneur nous dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et le prochain comme toi-même. » Mais, puisque l’homme qui aime son prochain ne lui fait point de mal, et que l’ensemble des commandements est renfermé dans cette parole abrégée : « Aimez votre prochain ; » il s’ensuit que les préceptes qui suscitent la crainte, engendrent l’amour et non la haine. La loi, mère de la crainte, n’est donc pas un trouble ni une maladie de l’âme. La loi est donc sainte et vraiment spirituelle, selon les paroles de l’apôtre.

Une fois que nous connaissons la nature du corps et l’essence de l’âme, il reste, ce nous semble, à bien comprendre quelle est la fin de l’un, quelle est la fin de l’autre, et à ne pas regarder la mort comme un mal. « Lorsque vous étiez esclaves du péché, dit l’apôtre, vous étiez dans une fausse liberté à l’égard de la justice. Quel avantage trouviez-vous donc alors dans ces désordres dont vous rougissez maintenant ? Ils n’ont pour fin que la mort. Aujourd’hui que vous êtes affranchis du péché, le fruit que vous en tirez est votre sanctification, et la fin sera la vie éternelle. Car la mort est la solde du péché ; la grâce de Dieu, au contraire, est la vie éternelle, en Jésus-Christ notre Seigneur. » Nous commençons donc à le voir, la mort est l’union de l’âme pécheresse avec le corps ; et la vie réelle, c’est la séparation de l’âme d’avec le péché. Mais dans ce divorce, nom rencontrons à chaque pas les retranchements et les fossés du désir, les tourbillons de la colère, les gouffres des appétits charnels. Il faut les franchir résolument, et nous dérober à tous les pièges dressés devant nous, si nous voulons parvenir à contempler Dieu face à face, et non point seulement comme dans un miroir.

« Jupiter, à la voix retentissante, enlève à l’homme que la nécessité a courbé sous le joug de l’esclavage, la moitié de la vertu. » Le nom d’esclaves, attaché par flétrissure à tous ceux qui sont dans les liens du péché et vendus au péché, à tous ceux qui se prostituent aux plaisirs, à tous ceux qui aiment leur corps, est familier à l’Écriture-Sainte ; et à ses yeux, ces infortunés qui s’assimilent aux animaux, chevaux enflammés, hennissant après la femme du prochain, sont moins des hommes que des brutes. Dans son langage symbolique, le voluptueux est l’âne lascif ; le ravisseur du bien d’autrui est le loup féroce ; l’imposteur, le serpent. Ainsi donc, la séparation spirituelle de l’âme d’avec le corps, sur laquelle le philosophe médite pendant tout le cours de sa vie, éveille au fond de son cœur un vif désir de connaissance, peur qu’il soit à même de supporter la mort naturelle, qui est la rupture des liens par lesquels l’âme est unie au corps. « Le monde est crucifié pour moi, dit l’apôtre ; et je suis crucifié pour le monde. Mais moi, bien que je sois encore revêtu de la chair, je vis déjà dans le ciel. »



CHAPITRE IV


Éloge du martyre


Voilà pourquoi le Gnostique, empressé d’obéir, cède volontiers la dépouille du corps à qui la lui demande ; voilà pourquoi, retranchant autour de lui toute affection charnelle, sans provoquer le tentateur, mais châtiant, ce nous semble, et réprimant ses insolences, « de quelque haute fortune, de quelque degré de félicité qu’il lui faille descendre, » comme le dit Empédocle, il abandonne sans regret ces biens et retourne prendre place au milieu du reste des hommes. D’abord, il se rend à lui-même le témoignage qu’il est sincèrement fidèle à Dieu ; en second lieu, il rend témoignage contre le tentateur en lui prouvant que sa jalousie s’attaque inutilement à celui qui est fidèle par la charité ; il rend enfin ce témoignage au Seigneur qu’il y a au fond de sa doctrine une force de persuasion si énergique, que la crainte de la mort elle-même ne le poussera jamais à l’apostasie. De plus, il donne à la vérité de la prédication la sanction d’un fait, par la manifestation publique de la puissance du Dieu vers lequel il aspire à remonter. Admirez comment ce généreux athlète prêche éloquemment l’amour, en s’unissant par la reconnaissance aux vertus célestes, ses sœurs, et surtout en couvrant de confusion les infidèles par le sang précieux qu’il répand. Retenu par la crainte salutaire du précepte, il refuse de renier le Christ afin de rendre témoignage à la crainte. Et remarquez-le bien, il ne vend pas sa foi dans l’espérance de la couronne qu’on lui prépare ; c’est uniquement par amour pour Dieu qu’il sortira de cette vie, la joie dans le cœur, des actions de grâce sur les lèvres, et pour celui qui lui a fourni un motif de prendre son vol vers les cieux, et pour celui qui a tramé des machinations contre ses jours. Il les remercie l’un et l’autre de lui avoir offert, ce qu’il n’aurait jamais recherché par lui-même, l’honorable occasion de se manifester tel qu’il est, à son bourreau par l’énergie de sa patience, à son Bien par l’ardeur de sa charité. Divine charité ! Par elle le martyr, même avant sa naissance, était déjà présent aux yeux du Seigneur, qui contemplait d’avance son dévouement et son immolation !

Aussi voyez-le plein d’une juste confiance se hâtant d’aller rejoindre le Seigneur, qu’il aime, pour lequel il a livré son corps et sa vie, ainsi que le calculaient ses juges de la terre, et grâce à la ressemblance de sa passion avec celle du Christ, salué par lui de ces mots flatteurs : « Ô mon frère bien aimé, » suivant l’expression du poëte.

Quant à nous, nous donnons au martyre le nom de Consommation, non pas, parce qu’il termine la vie de l’homme, comme l’entend le vulgaire, mais parce qu’il achève et consomme l’œuvre de la charité. Les anciens Grecs aussi célèbrent par des chants de triomphe le trépas de ceux qui ont succombé sur le champ de bataille. Ce n’est pas qu’ils conseillent par ces hommages une mort violente, c’est que le brave qui meurt à la guerre s’est retiré de la vie sans craindre la mort, brisé dans son corps avant que l’âme pût se troubler et défaillir, comme il arrive ordinairement aux hommes dans les maladies ; car ils sortent de la vie lâchement et avec le désir de vivre. Aussi leur âme, au lieu d’être pure quand elle se dégage de sa prison mortelle, emporte avec elle le cortége de ses désirs, comme des stigmates de plomb, à moins que ce ne soient des hommes de courage et de vertu. Toutefois, parmi ceux qui meurent dans les combats, il en est aussi qui meurent avec des désirs, et avec toute la faiblesse qu’ils eussent manifestée, s’ils eussent séché et se fussent éteints dans la maladie. Si le martyre consiste à rendre témoignage à Dieu, toute âme qui règle sa vie, d’après la connaissance de Dieu et obéit fidèlement aux préceptes, est martyre par sa vie et par ses discours. Qu’importe la manière dont elle est délivrée de sa prison terrestre ? Au lieu de sang, elle répand sa foi pendant sa vie entière et à l’instant de sa mort. Le Seigneur ne dit-il pas dans l’Évangile : « Quiconque aura quitté son père ou sa mère, ou ses frères, etc, à cause de mon Évangile et de mon nom, est heureux ? » Ce n’est pas le martyre, dans la simple acception du mot, mais le martyre spirituel, que le Seigneur nous enseigne, le martyre du Gnostique, qui consiste à gouverner sa vie d’après la règle de l’Évangile, par amour pour Dieu ! Car ces deux mots, la science de mon nom, l’intelligence de mon Évangile, désignent plus qu’une vaine et stérile appellation ; ils indiquent la connaissance réelle, et ce martyre efficace par lequel on abandonne non-seulement la famille terrestre, mais encore tous les biens d’ici-bas, libre de toute passion et de tout désir. Cette mère qu’il faut quitter est, dans un sens allégorique, la patrie et le sol nourricier ; par le mot pères, l’Écriture entend les règlements de la vie civile, au-dessus desquels la grande âme du juste doit s’élever avec actions de grâces, pour mériter les faveurs de Dieu, et conquérir une place à la droite du sanctuaire, comme ont fait les apôtres. Puis vient Héraclite qui dit :

« Les victimes de Mars sont en honneur auprès des dieux et « des hommes ».

Platon écrit dans le cinquième livre de sa République : « Parmi les combattants qui meurent à la guerre, celui d’entre eux qui succombe avec gloire, ne le placerons-nous pas au premier rang dans la race d’or ? Il est certainement le premier. » La race d’or est la postérité des dieux qui peuplent le ciel, la sphère immobile, et qui ont la plus grande part dans la direction des choses humaines.

Mais quelques hérétiques, faute de bien comprendre le Seigneur, nourrissent une impie et lâche affection pour l’existence, et soutiennent que le véritable martyre n’est autre chose que la connaissance de Dieu. Sur ce point nous sommes d’accord ; mais ils traitent d’assassin et d’homicide de lui-même, le Chrétien qui a confessé Dieu par son trépas. Ils mettent encore en circulation d’autres sophismes de même force que leur a suggérés la lâcheté. Nous les réfuterons lorsque le moment en sera venu ; car ils sont en dissidence avec nous sur les principes. D’autres, et il en est quelques-uns de ce nombre, mais qui ne sont pas Chrétiens puisqu’ils n’ont rien de commun avec nous que le nom, d’autres cherchent la mort à dessein, courent résolument au devant du bourreau, et manifestent, par haine contre le Créateur, les malheureux ! une brutale impatience de mourir. Voilà, nous le proclamons, les homicides d’eux-mêmes : leur trépas n’est pas un martyre, quoique leur supplice soit ordonné par l’État. Ils ne possèdent point le sceau du martyre selon la foi, puisque, ignorants du vrai Dieu, ils se livrent d’eux-mêmes à une mort stérile, pareils aux Gymnosophistes indiens qui se précipitent follement dans les flammes. Mais, à ces faux Gnostiques dont l’impiété se déchaîne contre le corps, apprenons-leur que l’harmonie et la santé de nos organes contribuent à développer les heureuses dispositions de notre esprit. Voilà pourquoi Platon, dont les hérétiques invoquent à grands cris le témoignage, de préférence à tout autre, parce qu’ils le croient l’ennemi de la génération, écrit dans son troisième livre de la République : « Pour établir l’harmonie entre le corps et l’âme il faut prendre soin du corps par lequel doit vivre et vivre honnêtement le héraut public de la vérité. » C’est qu’en effet nous n’arrivons au sommet de la connaissance que par le chemin de la vie et de la santé. L’homme ne pouvant s’élever à cette hauteur sans posséder ces éléments indispensables, ni exécuter autrement que par eux tout ce qui l’achemine vers la connaissance, comment n’applaudirait-il pas au bien-être ? C’est donc par le moyen de la vie que nous nous établissons dans le bien-être de la vie ; et qu’après nous être exercés par le corps à ce bien-être, nous passons à l’état d’immortalité.



CHAPITRE V


Du mépris de la douleur, de la pauvreté, et des autres maux qui concernent le corps.


Les Stoïciens professent aussi des maximes étranges. À les entendre, l’âme n’est assujettie en rien aux affections corporelles ; les maladies ne la disposent pas plus au vice, que la santé à la vertu ; ces deux états sont indifférents. Mais Job, par l’éclat de sa foi et sa fermeté d’âme, précipité de la richesse dans l’indigence, de l’illustration dans l’obscurité, de la beauté dans la difformité, de la santé dans la maladie, nous est proposé comme un excellent modèle, quand il confond le tentateur, bénit son créateur, supporte l’abaissement comme il avait supporté la gloire ; preuve admirable que le gnostique, au milieu de toutes les vicissitudes humaines, est capable de vertu. L’apôtre nous fait voir que les beaux exemples des anciens justes, sont placés devant nos yeux, comme des images qui nous excitent à réformer notre vie. « En sorte, dit-il, que mes chaînes sont devenues célèbres à la cour de l’empereur, et partout ailleurs pour la gloire de Jésus-Christ ; et que plusieurs de nos frères, encouragés par mes liens, sont devenus plus hardis à annoncer la parole de Dieu, sans aucune crainte. » L’apôtre avait raison. Les martyrs sont aussi des modèles de conversion, glorieusement sanctifiés. « Tout ce que dit l’Écriture a été écrit pour notre instruction, afin que, par la patience et la consolation dont les Écritures nous offrent des exemples, nous concevions l’espérance d’être consolés. » L’âme, toutefois, quand la douleur s’avance, paraît reculer devant elle et attacher un grand prix à être délivrée des angoisses présentes. Il est constant que, durant cette crise, le désir d’apprendre sommeille, et que les autres vertus sont négligées. Nous ne voulons pas dire que la vertu elle-même souffre, la vertu ne peut être malade. Mais l’homme que se disputent la vertu et la maladie est aux prises avec une douleur poignante. S’il n’a point encore acquis la fermeté d’âme qui sait se contenir, et ce haut courage qui domine l’adversité, il est chassé de son poste. N’avoir point su résister au choc, c’est avoir déserté son drapeau.

Il en est de même de la pauvreté. Elle arrache l’âme à sa vie nécessaire, je veux dire, à la contemplation, et au virginal éloignement de tout péché, pour contraindre l’homme qui n’a pas consacré par l’amour toute sa personne au service de Dieu, de gagner par le travail de quoi alimenter le corps. La bonne santé, au contraire, et l’abondance des choses nécessaires au soutien de la vie matérielle, maintiennent libre et indépendante, l’âme qui sait user sagement des biens terrestres. « Ces personnes-là, dit l’apôtre, souffriront dans leur chair des afflictions et des peines. Je voudrais vous les épargner ; car je veux que vous soyez libres de toute inquiétude, pour vous porter à ce qui est le plus saint, et qui vous donne un moyen plus facile de prier le Seigneur sans obstacle. » Il faut donc s’occuper de ces besoins matériels, non par rapport à eux-mêmes mais dans l’intérêt du corps. Et si l’on prend soin du corps, c’est à cause de l’âme, pour laquelle tout s’exécute. Tel est le motif qui oblige le zélateur de la vie gnostique à s’instruire de ce qui convient. Car, de ce qu’il existe des plaisirs, illicites, la conclusion naturelle est que le plaisir n’est pas un bien ; sans quoi le bien pourrait paraître un mal, et le mal un bien. De plus, s’il est des plaisirs que nous recherchons et des plaisirs que nous évitons, toute sorte de plaisir n’est donc pus un bien. Ce que je dis des plaisirs, je le dirai des douleurs ; nous supportons les unes, nous fuyons les autres. Qui nous éclaire dans le discernement et le choix ? La science. Par conséquent, le bien véritable ne sera pas le plaisir, mais la science, dans l’intérêt de laquelle nous choisissons certains plaisirs. C’est ainsi que le martyre court, par la douleur présente, à une sainte volupté qu’embrasse son espérance. S’il y a douleur dans la soif ; s’il y a plaisir à étancher sa soif, la souffrance antérieure est la cause de cette jouissance ; mais le mal ne peut jamais être la cause d’un bien ; donc, ni cette douleur, ni cette volupté ne sont un mal.

Ainsi pensaient Simonide et Aristote. Ils ont écrit l’un et l’autre que le premier bien de l’homme est la santé ; le second, la symétrie et la beauté du corps ; le troisième, une fortune acquise par des voies légitimes.

Et Théognis de Mégare :

« Pour échapper à la pauvreté, Cyrnus, précipite-toi dans la mer riche en poissons : précipite-toi du haut des roches aériennes. »

Au contraire, d’après Antiphane le comique.

« Plutus frappe de cécité ceux qui lui arrivent plus clairvoyants que les autres. »

Les poètes s’accordent à reconnaître que ce Dieu est aveugle de naissance.

« Et elle lui donna un fils qui n’a jamais vu la lumière du soleil, » dit Euphorion de Chalcis.

« La richesse et la vie sensuelle qui l’accompagne sont une mauvaise école pour former les hommes à la vigueur de l’âme, dit Euripide, dans Alexandre.

On connaît cet adage :

« La pauvreté a hérité de la sagesse par droit de parenté. » Mais l’amour des richesses ne subjuguera pas seulement la rigide Lacédémone, il asservira toute autre cité. C’est que la véritable monnaie des mortels n’est pas l’or ou l’argent ; au-dessus d’eux, il y a la vertu, dit Sophocle.



CHAPITRE VI


De quelques sources de béatitudes


Notre divin Sauveur a classé parmi les choses qui appartiennent à la fois à l’esprit et au corps, la pauvreté, la richesse, et tout ce qui rentre dans cette catégorie, en disant : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice ! » Il nous enseigne clairement que le martyr est de toutes les conditions. Le martyr a-t-il été réduit à l’indigence à cause de la justice ? Il rend témoignage que la justice à laquelle il s’est dévoué, est un bien. A-t-il faim ; a-t-il soif pour la justice ? Il rend témoignage que la justice est le premier des biens. Est-il dans les fleurs et dans les gémissements pour la justice ? Nouveau témoignage de l’excellence et de la beauté de la loi. De même donc que le Seigneur dit : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution ; » de même, il dit : « Bienheureux aussi ceux qui ont faim ou soif pour la justice ; » approuvant de la sorte un désir légitime que la faim elle-même n’a pu étouffer ! « Heureux encore ceux qui ont soif de la justice elle-même ! Heureux aussi les pauvres, soit d’esprit, soit de biens, » s’ils sont pauvres, bien entendu par amour de la justice. Ce n’est donc pas la pauvreté en elle-même que le Seigneur bénit, mais celle qui, par amour de la justice, a foulé aux pieds les richesses du monde pour conquérir le trésor véritable. De même encore, il dit : « Heureux ceux qui, par chasteté, se sont gardés purs de corps et d’esprit !

Heureuses les âmes nobles et illustres qui, par une pratique constante de la justice, ont été élevées au privilége de l’adoption, et qui, conséquemment, ont reçu le pouvoir de devenir enfants de Dieu, avec la puissance de marcher sur les serpents, sur les scorpions, et de subjuguer les démons et les forces de l’adversaire ! » Pour le dire en un mot, c’est en s’exerçant aux combats du Seigneur que l’âme arrive à se détacher avec joie du corps, puisqu’en effet elle s’arrache à ses liens pour se transporter ailleurs. « Celui qui aime son âme, la perdra ; et celui qui l’a perdue la trouvera ; » pourvu toutefois que nous étayions notre fragilité sur l’incorruptibilité de Dieu. Or, la volonté de Dieu est que nous le connaissions : par là, nous participerons à son incorruptibilité. Celui donc, qui reconnaît les souillures de son âme au flambeau de la pénitence, perd cette âme pécheresse qu’il arrache au péché, pour lequel il vivait ; mais, après l’avoir perdue, il la trouvera par l’obéissance, puisqu’elle aura reçu de la foi une vie nouvelle, et qu’elle sera morte au péché. Trouver son âme, c’est donc se connaître soi-même. Or, cette conversion qui nous ramène aux choses divines, les Stoïciens disent qu’elle s’opère par une sorte de déplacement, et que l’âme passe du péché à la sagesse. Selon Platon, « l’âme, par un mouvement circulaire, se dégage d’un jour douteux pour s’élever à la lumière. »

Les philosophes aussi accordent à l’homme de bien le droit de quitter la vie, si on entrave tellement tous ses moyens d’action qu’aucune espérance ne lui soit plus laissée. Quant au juge qui recourt à la violence pour contraindre le disciple à renier le Bien-aimé, il ne fait que prouver, ce me semble, quel est l’ami de Dieu et quel est celui qui ne l’est pas. Ici il ne reste plus même de comparaison à établir pour savoir à quoi l’on obéira, de la menace des hommes, ou de l’amour de Dieu. S’abstenir du mal, c’est en quelque sorte l’affaiblissement et l’extinction des penchants dépravés dont l’effet se détruit par cette interruption. Tel est le sens de ces paroles : « Vendez ce que vous possédez et donnez-le aux pauvres ; puis venez et suivez-moi ; » c’est-à-dire suivez les préceptes du Seigneur. Il en est qui veulent que ce mot ce que vous possédez (ta hyparchonta) désigne tout ce qui est étranger à l’âme. Mais comment cela se distribuerait-il aux pauvres, ils ne peuvent l’expliquer. C’est Dieu qui distribue tout à tous, selon les mérites de chacun, parce que sa répartition est juste. Méprisant donc, dit le Seigneur, ces richesses que Dieu distribue par les mains de votre magnificence, suivez les préceptes que j’ai établis, faites effort vers les régions de l’esprit, ne vous justifiant pas seulement par l’éloignement de tout mal, mais vous consommant dans la perfection par l’imitation de la bienfaisance divine. Voyez celui qui se glorifie d’avoir parfaitement accompli les commandements de la loi : le Seigneur le confond comme n’ayant pas aimé le prochain. La charité, qui dans l’ordre de la connaissance et par droit de suprématie est plus forte que le sabbat, se manifeste par la bienfaisance.

Il faut, selon moi, que ce ne soit ni la crainte du châtiment, ni l’appât d’une récompense, mais l’excellence du bien en lui-même qui nous conduise au Verbe sauveur. Les hommes qui sont dans ces dispositions se tiennent à la droite du sanctuaire, tandis que ceux qui s’imaginent acquérir les biens incorruptibles en échange des biens périssables qu’ils ont distribués, sont appelés mercenaires dans la parabole des deux frères. Et cette parole de la Genèse : « À la ressemblance et à l’image, » n’en voyez-vous pas clairement l’application ? ne signifie-t-elle pas que l’on se rend semblable au Seigneur, en conformant sa vie à la sienne, tandis que ceux qui se tiennent à la gauche du sanctuaire ne sont qu’à limage de Dieu et non à sa ressemblance ? De larbre de la vérité comme d’un tronc unique, partent donc deux branches, entre lesquelles l’élection n’est pas égale, ou plutôt entre lesquelles le mode d’élection n’est pas le même. L’élu, par la voie de l’imitation diffère, à mon avis, de l’élu par la voie de la connaissance, comme la flamme diffère de son reflet. Ainsi donc la lumière de la ressemblance, conforme à l’Écriture, c’est Israël. Tout le reste n’est qu’image.

Que veut dire le Seigneur dans la parabole du Lazare, où l’image du riche et du pauvre est mise sous nos yeux ? Que signifient ces autres paroles ? « Nul ne peut servir deux maîtres, « Dieu et Mammon. » Le Rédempteur appelle ainsi l’amour désordonné des richesses. Aussi voyez-vous les hommes que possède cette passion, manquer au festin auquel ils ont été conviés, et décliner l’invitation seulement parce qu’ils sont trop attachés à leurs biens. « C’est pourquoi les renards ont des tanières. » Le Seigneur appelle renards ces hommes dont toute l’occupation est de déterrer et d’enfouir leur or, race vraiment perverse et fille de la terre. Il dit aussi d’Hérode dans le même sens : « Allez et dites à ce renard que je chasse les démons et guéris les malades, aujourd’hui et demain ; et le troisième jour je serai consommé. » Au contraire, il nomme oiseaux du ciel, ceux que le Ciel a distingués des autres oiseaux, et qui vraiment purs sont toujours prêts à prendre leur vol vers la connaissance du Verbe céleste.

Les soucis n’accompagnent pas seulement les richesses, la gloire et le mariage. La pauvreté jette aussi dans des sollicitudes sans nombre celui qui ne sait pas en supporter le fardeau. La parabole de la semence qui tombe en quatre endroits différents, et périt étouffée par les épines et les buissons, sans avoir pu porter de fruit, désigne ces inquiétudes et ces tourments. Il est donc indispensable d’apprendre comment nous devons user des vicissitudes de la vie, afin qu’une vie sage et réglée par la connaissance soit pour nous un acheminement à la vie éternelle. « J’ai vu l’impie grand et superbe comme les cèdres du Liban ; et j’ai passé, dit l’Écriture, et il n’était plus ; je l’ai cherché et je n’ai pas trouvé sa place. Gardez l’innocence ; ne perdez pas de vue la justice : le dernier jour du « juste s’achève dans la paix. » Tel sera l’homme dont la croyance est sincère et dont l’âme est toujours sereine. « L’autre peuple honore Dieu du bout des lèvres ; mais son cœur est loin de Dieu. Ils bénissent des lèvres et maudissent du cœur. Ils l’ont aimé en paroles et ils lui ont menti des lèvres. Mais leur cœur n’était pas vraiment avec lui, et ils ne sont pas restés fermes dans son alliance : qu’elles se taisent donc ces lèvres menteuses et que le Seigneur confonde la bouche qui trompe et la langue qui se glorifie ! Il confondra ceux qui disent : nous glorifierons notre parole ; nos lèvres sont indépendantes, et quel est donc notre maître ? À cause de la désolation des opprimés et du gémissement des pauvres, je me lèverai, dit le Seigneur, je délivrerai celui qu’on méprise et je parlerai par sa bouche. » C’est que le Seigneur est le Christ des humbles, et non de ceux qui s’élèvent sur son troupeau. « N’amassez donc pas des trésors sur la terre, où la rouille et les vers les dévorent, et où les voleurs fouillent et dérobent, » dit le Seigneur, voulant couvrir de honte, peut-être les hommes que passionnent les richesses ; peut-être ceux que travaillent des soins et des sollicitudes de toute nature ; peut-être enfin, ceux qui aiment immodérément leur corps. En effet, les amours, les maladies, les pensées mauvaises, fouillent pour ainsi dire les derniers recoins de notre raison, et bouleversent l’homme tout entier. Notre véritable trésor est aux lieux où se trouve la divine parenté de notre âme. Aussi le Seigneur nous forme-t-il à cette justice qui rend à chacun ce qui lui est dû, en nous indiquant qu’il faut restituer à l’homme primitif et céleste, ce que nous avons acquis par la justice, et recourir à Dieu, en sollicitant sa miséricorde : « Voilà la bourse qui ne s’use pas, » le viatique de la vie éternelle, le trésor indéfectible du ciel, parce que miséricordieux, je ferai miséricorde à qui il me plaira de faire miséricorde, dit le Seigneur. » Ces dernières paroles s’adressent également à ceux qui veulent être pauvres à cause de la justice : ils ont appris du précepte « qu’elle est large et spacieuse la voie qui conduit à la perdition, et qu’ils sont nombreux les gens qui entrent par elle. » De quoi parle ici le Seigneur ? De l’amour des femmes, du désir de la gloire, de la passion du commandement, et des autres maladies semblables. « Insensé, cette nuit même on te redemandera ton âme ; et les biens que tu as préparés pour elle, à qui seront-ils ? » Or, voici les termes du commandement : « Gardez-vous de toute avarice : la vie d’un homme n’est point dans l’abondance des choses qu’il possède ; que sert en effet à un homme de gagner l’univers entier et de perdre son âme ? Ou, qu’est-ce que l’homme donnera en échange de son âme ? C’est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez point pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, comment vous vous vêtirez : l’âme est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement. » Le Seigneur vous dit encore : « Votre père sait que vous avez besoin de toutes ces choses, cherchez donc premièrement le royaume des cieux et la justice ; ce sont les choses importantes. » Les moindres et celles qui touchent la nourriture « vous seront données par surcroît. » N’est-ce pas là un ordre formel d’embrasser la vie du gnostique ? N’est-ce pas une exhortation à chercher la vérité dans nos paroles et dans nos actions ? Le Christ, divin instituteur de l’âme, n’estime donc pas la richesse d’après la magnificence du don, mais sur l’intention qui donne. Aussi Zachée, dit-on, Matthias, selon quelques autres, ayant entendu le Seigneur qui lui disait : J’ai résolu de m’arrêter dans votre demeure : « Seigneur, s’écria le chef des publicains, je donne la moitié de mes biens aux pauvres, et si j’ai fait tort à quelqu’un, quoique ce soit, je lui rendrai quatre fois autant. » Jésus lui dit : « Le fils de l’homme étant venu aujourd’hui a retrouvé ce qui était perdu. » Une autre fois, à l’aspect d’un riche qui jetait dans le tronc du trésor une offrande proportionnée à sa fortune, et une veuve qui y déposait deux pièces de monnaie, il dit : « que la veuve avait offert plus que tous les autres. » Le riche, en effet, avait donné de son superflu ; la veuve avait donné de son nécessaire.

Mais comme tous les plans du Seigneur se rapportent à l’éducation de notre âme : « Bien heureux, dit-il, ceux qui sont doux, parce qu’ils posséderont la terre ! » Qui sont les hommes doux ? Ceux qui ont apaisé les dangereuses tempêtes que soulèvent au fond de leur cœur la colère, le désir, et les autres passions qui en dépendent. Il honore de ses éloges, non pas la douceur, qui est fille de la nécessité, mais celle qui résulte de la volonté et du choix. En effet, dans la maison du Seigneur, il y a plusieurs récompenses et plusieurs tabernacles, selon la différence des mérites sur la terre. « Celui qui accueille le prophète comme prophète, dit le Seigneur, recevra la récompense du prophète ; celui qui accueille le juste comme juste, recevra la récompense du juste. Et quiconque accueillera l’un de ces moindres disciples, ne perdra point sa récompense. » Ailleurs, par ces heures inégales en nombre, le Seigneur nous fait comprendre les différentes mesures de la vertu, suivant les mérites de chacun et la magnificence des rémunérations qui l’attendent.

Plus loin, la récompense égale accordée à chaque ouvrier de la vigne, c’est-à-dire le salut, que représente ici le denier, désigne l’égalité de droit, dans des mesures proportionnelles à la différence des heures et du travail. Les élus travailleront donc conformément aux récompenses et aux tabernacles dont ils ont été jugés dignes, ouvriers de l’œuvre ineffable et du service divin. « Ceux qui ont été spécialement appelés, dit Platon, à surpasser les autres hommes par la sainteté de leur vie, sont ceux qui, après s’être délivrés et affranchis des liens de cette terre, comme d’une prison, s’élancent vers les demeures célestes. » Il revient sur la même pensée en termes plus formels. « Parmi ces hommes, dit-il, ceux que la philosophie a suffisamment purifiés, vivent absolument sans corps, pendant la durée des siècles, » quoiqu’il les enveloppe d’une certaine forme, aérienne pour les uns, ignée pour les autres. Il ajoute : « Et ils pénètrent dans les demeures qui sont plus magnifiques encore, mais qu’il serait difficile de décrire, outre d’ailleurs que présentement le temps nous manque. » Voilà pourquoi le Seigneur a dit avec raison : « Heureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront appelés ! » Car ceux qui pleureront dans le repentir leur mauvaise vie passée, répondront à la voix de cet appel. C’est là le sens du mot grec paraklèthènai, consolation, appel.

Il y a deux sortes de pénitents : les uns, et ce sont les plus nombreux, se repentent par crainte des châtiments qu’ils ont mérités ; les autres, et le nombre en est plus restreint, obéissent à une honte intérieure que le cri de la conscience excite dans leur âme. On peut marcher par l’une et par l’autre de ces voies ; quel est le lieu où ne veille la miséricorde divine ?

Le Seigneur dit encore : « Heureux les miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde ! » La miséricorde n’est pas, comme certains philosophes l’ont cru, la douleur qu’occasionnent en nous les infortunes d’autrui, mais plutôt quelque chose de bon et de doux, dans le langage des prophètes. « Je veux la miséricorde et non le sacrifice, dit le Seigneur. » Il proclame miséricordieux, non pas seulement les hommes qui pratiquent la miséricorde, mais ceux aussi qui ont le désir de l’exercer, quoiqu’ils n’en aient pas les moyens, et sont dans la disposition de vaquer à ses œuvres. Il nous arrive souvent, en effet, de vouloir exercer la miséricorde, soit par une assistance pécuniaire, soit par une assistance corporelle, comme par exemple, de secourir les indigents, de soigner les malades, de visiter les malheureux, et de ne pouvoir mettre à exécution ce pieux dessein, soit que la pauvreté, soit que la maladie, soit que la vieillesse, autre maladie naturelle, nous en empêche. Le désir nous pousse ; mais un obstacle quelconque entrave l’accomplissement de nos désirs. La volonté recueille ici le même honneur que la puissance. Des deux côtés la volonté est égale, quoique la seconde l’emporte par les moyens d’action.

Comme il y a deux voies qui conduisent à la perfection du salut, les œuvres et la connaissance, « Bienheureux, a dit le Seigneur, ceux qui ont le cœur pur, parce qu’il verront Dieu ! » À bien considérer les choses, la connaissance est la purification de la partie de l’âme qui a le gouvernement, et c’est une œuvre bonne. Parmi les choses bonnes, les unes le sont par elles-mêmes, les autres, en tant qu’elles participent des premières ; c’est ce que nous disons des bonnes œuvres. Mais sans les choses intermédiaires, qui rentrent dans la classe de la matière ; par exemple, sans la vie, la santé et les autres auxiliaires de nécessité ou de circonstance, point de bonnes ni de mauvaises actions. Le Seigneur veut donc que nous apportions à la connaissance de Dieu un cœur pur des appétits charnels, un esprit tout entier aux pensées saintes, afin que la partie supérieure de notre âme n’ait rien d’illégitime qui fasse obstacle à la grâce. Aussi, lorsque le disciple de la vérité, plongé dans la contemplation, est admis aux saintes familiarités de Dieu, il touche de près à cette impassibilité qui doit l’identifier à la Divinité : il n’a plus la science, il ne possède plus la connaissance ; il est la science et la connaissance elle-même.

« Bienheureux donc les pacifiques ! » c’est-à-dire ceux qui ont adouci et pacifié la loi qui combat contre les pensées de notre esprit, les menaces de la colère, les séductions de la volupté et les autres passions qui assiègent le jugement. Après avoir vécu dans la science des bonnes œuvres et de la véritable raison, ils seront réintégrés d’une manière encore plus intime dans le privilège de l’adoption. La pacification parfaite est celle qui, parmi toutes les vicissitudes de la terre, garde une fermeté inaltérable, proclame la Providence toujours sainte, toujours admirable, assise quelle est dans la science des choses divines et des choses humaines, et découvre à sa lumière, dans les catastrophes qui troublent en apparence l’ordre de la nature, la merveilleuse harmonie de la création. Les pacifiques pacifient encore ceux qui sont assaillis par le péché, en leur apprenant à rentrer dans la foi et dans la paix. Mais la réunion abrégée de toute vertu, c’est notre Seigneur qui nous enseigne qu’il faut mépriser la mort, d’une manière plus parfaite encore et par amour pour Dieu. « Bienheureux ceux qui souffrent la persécution à cause de la justice, parce qu’ils seront appelés les enfants de Dieu ! » Ou, comme le veulent quelques commentateurs des paroles saintes : « Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice, parce qu’ils seront parfaits ! etc. Bienheureux ceux qui souffrent persécution à cause de moi, parce qu’ils auront une place où la persécution ne les atteindra pas ! Vous serez bienheureux, ajoute-t-il, quand les hommes vous haïront, qu’ils vous rejetteront, et repousseront votre nom comme mauvais, à cause du fils de l’homme, » à la condition toutefois que nous n’aurons pas en abomination nos persécuteurs, que nous demeurerons fermes au milieu des supplices qu’ils nous infligent sans les haïr, à la pensée que l’épreuve est arrivée plus tard que nous ne l’espérions, bien persuadés, au contraire, qu’il y a un martyre au fond de toute épreuve qui nous arrive.



CHAPITRE VII


Bienheureux ceux qui versent leur sang pour la cause de Dieu !


Et maintenant quelle est l’énormité du crime de l’apostat qui, transfuge de Dieu, a passé sous les drapeaux de Satan ? Il ment au Seigneur, ou pour mieux dire il ment à sa propre espérance, l’infidèle qui ne croit pas à Dieu. Et celui-là ne croit pas, qui n’accomplit pas les commandements imposés par lui. Mais quoi ? n’est-ce pas se renier soi-même, que de renier le Seigneur ? Oui, soi-même ; car on n’enlève pas au maître sa souveraineté sur son domaine pour avoir rompu tous les liens qui unissaient au maître. En reniant le Sauveur, on renie la vie, parce que la lumière était la vie. À ces lâches déserteurs, le Seigneur ne réserve pas l’expression d’hommes de peu de foi. « Infidèles, hypocrites, dit-il, vous arborez l’étendard de mon nom ; puis vous trahissez vos serments. » Par contre, il donne au fidèle le nom de serviteur et dami. C’est pourquoi qui s’aime véritablement lui-même, aime le Seigneur et confesse le salut pour sauver son âme. Or, si vous êtes décidé à livrer même votre vie par charité pour votre prochain, vous vous rappellerez que notre Sauveur est notre proche, puisque le Dieu qui sauve a été appelé, en considération de celui qui est sauvé, le Dieu de près, le Dieu qui sapproche. N’a-t-il pas choisi volontairement la mort pour vous rendre la vie ? N’a-t-il pas souffert plutôt par amour pour vous, que pour satisfaire à la justice de Dieu ? De là lui vient le non de frère. Celui qui souffre par amour pour Dieu a souffert pour son propre salut, et réciproquement, celui qui meurt pour son propre salut souffre par amour pour le Seigneur. En effet, étant la vie lui-même, il a voulu souffrir à cause de nous, afin que sa passion fût notre vie. « Pourquoi m’appelez-vous, Seigneur ! Seigneur ! s’écrie-t-il, et ne faites-vous pas ce que je dis ? car le peuple qui chérit des lèvres seulement le Seigneur est un autre peuple, » et obéit à un autre docteur auquel il s’est volontairement vendu. Il n’en va pas de même de ceux qui gardent les préceptes du Sauveur. Ils lui rendent témoignage dans chacune de leurs actions ; dociles à sa volonté, autorisés par là même à l’appeler Seigneur, et attestant solennellement par leurs actions que celui auquel ils croient est bien le Dieu pour lequel ils ont crucifié leur chair, avec ses convoitises et ses mouvements déréglés. « Si nous vivons par l’esprit, dit l’apôtre, conduisons-nous aussi par l’esprit. Celui qui sème dans la chair ne recueillera de la chair que corruption, mais celui qui sème dans l’esprit recueillera de l’esprit la vie éternelle. » Confesser le nom du Christ au prix de son propre sang parait être une mort bien cruelle à quelques hommes dont il faut plaindre les pensées toutes terrestres. Ils ne savent pas que cette porte de la mort est l’entrée de la vie éternelle. Quelles seront après la mort les récompenses de ceux qui auront saintement vécu, quels seront les supplices de ceux qui auront vécu dans l’injustice et le désordre ? Ils se refusent à le comprendre, je ne dis pas seulement dans nos livres sacrés, où tous les préceptes parlent de ces châtiments et de ces récompenses, mais ils ferment même l’oreille aux instructions de leurs philosophes. Que dit la pythagoricienne Théano ? « La vie serait réellement un joyeux banquet pour les méchants qui meurent, chargés de crimes, si leur âme n’était pas immortelle ; la mort leur serait un gain. » Platon a écrit dans le Phédon : « Si la mort était la dissolution de tout l’homme, etc… » Il ne faut donc pas s’imaginer avec le Telèphe d’Eschyle « qu’il n’y a qu’une seule route pour descendre aux enfers ; » car de nombreux chemins nous y conduisent, de nombreux péchés nous y entraînent.

Voilà probablement les esprits inquiets et flottants que le comique Aristophane livre en ces termes à la risée publique : « Allez, hommes dont la vie est une pâle clarté, hommes qui passez comme la génération des feuilles, race débile, figures de cire, ombres vaines ; qui vous évanouissez comme un souffle, oiseaux dépourvus d’ailes, êtres d’un jour. » On lit aussi dans Épicharme : « Qu’est-ce que la vie de l’homme ? Une outre pleine de vent. »

Mais nous, le Seigneur, nous a dit : « L’esprit est prompt, la chair est faible, » parce que « l’amour des choses de la chair est ennemi de Dieu, » comme l’explique apôtre, « car il n’est point soumis à la loi de Dieu et ne peut l’être. Ceux qui vivent selon la chair ne peuvent plaire à Dieu. » Et développant davantage sa pensée, de peur que l’on ne s’autorise de ses paroles pour répéter avec l’ingratitude d’un Marcion, que la créature est mauvaise, il ajoute : « Mais si Jésus-Christ est en vous, quoique le corps soit mort à cause du péché, l’esprit est vivant à cause de la justice. » Il poursuit : « Car si vous vivez selon la chair, vous mourrez. Les souffrances de la vie présente n’ont aucune proportion avec cette gloire qui doit un jour éclater en nous, pourvu toutefois que nous souffrions avec Jésus-Christ, afin d’être glorifiés avec lui, comme ses héritiers. Or, nous savons que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qu’il a appelés selon son décret. Et ceux qu’il a connus dans sa prescience, il les a aussi prédestinés pour être conformes à l’image de son Fils, afin qu’il soit lui-même le premier-né entre plusieurs frères. Et ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés ; ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés. »

Vous voyez, par cet enseignement, que la charité est le principe du martyre. Voulez-vous maintenant être le témoin de Jésus-Christ, à cause des récompenses attachées aux bonnes œuvres ? Écoutez de nouveau : « Nous ne sommes sauvés que par l’espérance. Quand on voit ce qu’on a espéré, ce n’est plus de l’espérance ; car, comment espérerait-on ce qu’on voit déjà ? Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l’attendons par la patience. Et si nous souffrons pour la justice, dit Pierre, nous serons heureux. Ne craignez donc point les maux qu’ils veulent vous faire craindre, et n’en soyez pas troublés ; mais rendez gloire, dans vos cœurs, à la sainteté de Jésus-Christ votre Seigneur, et soyez toujours prêts à répondre, pour votre défense, à tous ceux qui vous demanderont raison de l’espérance que vous avez. Mais que ce soit avec douceur et avec retenue, et conservant une conscience pure, afin que les détracteurs de la vie sainte que vous menez en Jésus-Christ, rougissent du mal qu’ils disent de vous. Si Dieu veut que vous souffriez, il vaut mieux que ce soit en faisant le bien qu’en faisant le mal. »

Si quelque railleur nous arrêtait ici par cette objection : « Comment peut-il advenir que la chair, faible comme elle est, résiste aux puissances et aux esprits des dominations ? » Qu’il sache que, forts de l’assistance du Tout-Puissant et du Seigneur, et armés d’une généreuse confiance, nous luttons contre les puissances des ténèbres et contre la mort. « Élevez la voix, dit le prophète. À votre premier cri, le Seigneur répondra : Me voici. » Tel est l’auxiliaire invincible qui étend sur nous son bouclier. « Lorsque Dieu vous éprouve par le feu des afflictions, dit Pierre, n’en soyez point surpris, comme s’il vous arrivait quelque chose d’extraordinaire ; mais réjouissez-vous de ce que vous avez part aux souffrances de Jésus-Christ, afin que vous soyez aussi comblés de joie dans la manifestation de la gloire. Vous êtes bienheureux, si vous êtes outragés pour le nom de Jésus-Christ, parce que la gloire et l’esprit de Dieu reposent sur vous. Selon qu’il est écrit : On nous livre tous les jours à la mort à cause de vous ; on nous regarde comme des brebis destinées aux sacrifices. Mais parmi tous ces maux, nous demeurons victorieux par la vertu de celui qui nous a aimés. »

« Le secret que tu veux arracher de mon cœur, tu ne le connaîtras pas ; non, quand même tu me livrerais aux flammes ; non, quand même tu promènerais la scie mordante depuis ma tête jusqu’à mes pieds ; non, quand même tu me chargerais de mille liens. »

Ainsi parle sur la scène tragique une femme d’un courage viril. Antigène aussi, méprisant l’arrêt de Créon, répond avec audace :

« Cet ordre, ce n’est pas Jupiter qui me le donne. »

Mais nous, c’est Dieu qui nous intime ses ordres ; il lui faut obéir. « Car, il faut croire de cœur, pour obtenir la justice ; et confesser de bouche, pour obtenir le salut. » C’est pourquoi l’Écriture dit : « Quiconque croit en lui ne sera point confondu. » C’est donc avec raison que Simonide a écrit :

« La vertu habitait, dit-on, sur des rochers d’un accès difficile ; aujourd’hui, elle visite, d’un pas rapide, une chaste demeure. Elle ne peut être aperçue par les yeux de tous les mortels. Quiconque n’aura pas ruisselé de ces sueurs de l’âme, qui dévorent le cœur, ne gravira jamais au faîte du courage. » J’ouvre Pindare : « C’est par le chemin des tribulations et des pénibles travaux que la jeunesse trouve la gloire. La lumière des hauts faits resplendit avec le temps et illumine les deux. »

Eschyle a écrit dans le même sens : « Le mortel qui s’impose de rudes travaux, voit la gloire couronner ses labeurs. » « Plus l’entreprise est haute, plus la récompense est belle, » selon Héraclite.

« Montrez-moi, au contraire, un esclave qui ne tremble pas devant la mort. »

« Car Dieu ne nous a pas donné un esprit de servitude pour nous conduire encore par la crainte, écrit Paul à Timothée, mais un esprit de force, d’amour et de sagesse. Ne rougissez donc point de notre Seigneur, que vous devez confesser, ni de moi qui suis dans les fers pour lui. » Tel sera, au jugement de l’apôtre, celui qui s’attache constamment au bien, celui qui a horreur du mal, et dont la charité est sincère et sans déguisement ; car celui qui aime son prochain accomplit la loi. Or, si le Dieu auquel nous rendons témoignage est le Dieu de notre espérance, comme il l’est véritablement, confessons notre espérance, tendant de tous nos efforts vers ce but, et ce qui est le point capital, suivant l’apôtre, possédant toutes les lumières nécessaires. Les philosophes indiens disaient à Alexandre, roi de Macédoine : « Tu pourras bien transporter nos corps d’un lieu dans un autre lieu ; mais nos âmes, tu ne les forceras jamais à faire ce que nous ne voulons pas. Le feu, qui paraît un supplice si terrible aux autres hommes, nous le méprisons. » C’est de là qu’Héraclite préférait la gloire à tous les biens du monde, et laissait au vulgaire, ajoutait-il, « le stupide plaisir de se gorger de nourriture à la manière des animaux.

Car presque tous nos travaux sont pour le corps. C’est pour le protéger contre l’injure des saisons que nous bâtissons des édifices, c’est pour lui que nous arrachons l’argent aux entrailles de la terre, pour lui que nous ensemençons les champs, pour lui enfin les mille soins auxquels nous avons imposé des noms divers. »

À la multitude insensée de se consumer dans ces travaux inutiles !

Pour nous, l’apôtre nous dit : « Sachons que le vieil homme a été crucifié en nous avec Jésus-Christ, afin que le corps de péché soit détruit et que désormais nous ne soyons plus esclaves du péché. » L’apôtre, afin de nous montrer quel est le mépris du peuple pour la foi, et quels outrages elle reçoit de ses dédains, n’ajoute-t-il pas formellement : « Il me semble que Dieu nous traite nous autres apôtres comme les derniers des hommes, comme des victimes destinées à la mort, nous livrant en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. Jusqu’à cette heure nous avons faim et soif ; nous sommes nus et en butte aux outrages ; nous n’avons point de demeure stable. Nous travaillons avec beaucoup de peine de nos propres mains ; on nous maudit et nous bénissons, on nous persécute et nous le souffrons, on nous blasphème et nous répondons par des prières, nous sommes devenus comme les ordures du monde. » Platon a écrit quelque chose de semblable dans sa République : « Appliquez-le juste à la torture ; arrachez-lui les yeux, il sera toujours dans la félicité. » La fin que se propose le véritable Gnostique ne réside donc pas dans la vie de cette terre ; il aspire de toutes ses facultés à l’éternelle béatitude, à la royale amitié de Dieu. Qu’on le couvre d’opprobres comme d’un vêtement ; qu’on le frappe d’exil, de confiscation, et enfin de mort, jamais on ne le dépouillera de sa liberté, ni de son bien principal, la charité qui l’unit à Dieu. La charité ! « elle supporte tout ; elle souffre tout, » parce qu’elle est bien convaincue que la divine Providence administre toute chose avec sagesse. « Soyez donc mes imitateurs, je vous en conjure » dit l’apôtre.

Le premier degré pour s’élever au-dessus de l’homme charnel, est le précepte uni à la crainte, par laquelle nous nous abstenons de toute injustice ; le second, c’est l’espérance par laquelle nous désirons le souverain bien ; la charité achève, comme cela est juste, et nous consomme dans les voies de la Connaissance. La Grèce païenne, après avoir attribué à une aveugle fatalité tout ce qui arrive, avoue, je ne sais comment, qu’elle obéit malgré elle. Écoutez du moins Euripide : « Femme, retenez bien mes paroles. Point de créature ici-bas qui ne souffre. Ensevelir ses enfants, en engendrer d’autres, bientôt après mourir soi-même, tel est le douloureux partage de l’humanité. » Le poëte ajoute : « Les maux que la nature nous impose, il faut les supporter, avec résignation et en sortir courageusement. Rien de ce qui est nécessaire n’est intolérable aux mortels. » Mais ceux qui tendent vers la perfection ont pour but la vérité, (la Gnose) qui s’appuie sur cette trinité sainte, la Foi, l’Espérance, la Charité ; « la dernière est la plus excellente des trois. » Oui, certes, dit l’apôtre, tout est permis, mais tout n’est pas expédient. Tout est permis, mais tout n’édifie pas. » Et ailleurs : « Que personne ne cherche seulement sa propre satisfaction, mais encore le bien des autres, afin que l’on puisse en même temps faire et enseigner, édifiant et bâtissant sur ce qu’on édifie. » Que la terre et tout ce qu’elle contient soit au Seigneur, c’est un point indubitable et hors de toute controverse ; mais on ne doit point scandaliser la conscience de celui qui est faible. « Quand je dis la conscience, je ne parle point de la vôtre, mais de celle d’autrui ; car pourquoi m’exposerais-je à faire condamner par la conscience d’un autre, cette liberté que j’ai de manger de tout ! si je prends avec action de grâces ce que je mange, pourquoi ferais-je mal parler de moi pour une chose dont je rends grâce à Dieu ? Soit donc que vous mangiez ou que vous buviez, quelque chose que vous fassiez, faites-le toujours pour la gloire de Dieu. En effet, quoique nous marchions dans la chair, les armes avec lesquelles nous combattons ne sont point charnelles, mais puissantes en Dieu pour détruire les forteresses ennemies et renverser les raisonnements humains et tout ce qui s’élève avec orgueil contre la science du Seigneur. » Couvert de ces armes, le véritable Gnostique s’écrie : Seigneur, fournissez-moi l’occasion de combattre, et recevez cette manifestation que je vous dois. Qu’il vienne cet ennemi redoutable. Fort de mon amour pour vous, je méprise tous ses assauts.

« Car de toutes les choses humaines, la vertu est la seule qui ne reçoive pas du dehors son salaire : elle est à elle-même sa plus noble récompense.

« Revêtez-vous donc, comme élus de Dieu, saints et bien-aimés, d’entrailles de miséricorde, de bonté, d’humilité, de modestie, de patience ; mais surtout ayez la charité, qui est le lien de la perfection. Faites régner dans vos cœurs la paix de Jésus-Christ, à laquelle vous avez été appelés, pour ne faire qu’un corps, et soyez reconnaissants, » vous qui, retenus encore dans la chair, vous reposez déjà, comme les anciens justes, dans la tranquillité de l’âme et le calme des passions.



CHAPITRE VIII


Dans l’Église, les hommes, les femmes, les esclaves, tous sont candidats du martyre


Les Æsopiens, les Macédoniens et les Spartiates n’étaient pas les seuls qui supportassent avec courage les tortures, comme nous le dit Ératosthène dans son livre Des biens et des maux. En effet, Zénon d’Élée, qu’on avait appliqué à la question pour lui arracher un secret, résista au supplice sans rien déclarer. Il y a mieux ; sur le point d’expirer, il se coupa la langue de ses dents, et la cracha au visage du tyran, Néarque selon les uns, Démyle selon les autres. Théodote le pythagoricien, et Paul, disciple de Lacyde, en firent autant, ainsi qu’on le voit dans l’ouvrage de Timothée de Pergame, intitulé : Courage des Philosophes, et aussi dans les Éthiques d’Achalque. Citons encore le romain Posthumius. Prisonnier de Peucétion, non-seulement il garda dans les tortures le secret qui lui avait été confié, mais plongeant sa main dans le feu comme s’il l’eût étendue sur un vase, il resta impassible et dans la même attitude. Je ne veux pas rappeler l’héroïque exclamation d’Anaxarque sous les pilons de fer d’un tyran : « Broie le sac d’Anaxarque, disait-il ; pour Anaxarque, tu ne le broieras pas. » Ainsi donc l’espérance de la béatitude, et l’amour que nous avons pour Dieu, demeurent libres et sans plaintes comme sans murmures au milieu des vicissitudes de la vie. Que l’espérance et l’amour tombent au milieu des animaux les plus féroces, qu’ils soient consumés par la flamme dévorante, qu’ils soient aux prises avec les instruments de mort des bourreaux, attachés à Dieu par des liens indissolubles, ils s’élèvent sans avoir jamais connu la servitude vers les demeures du ciel, abandonnant aux hommes la dépouille du corps, la seule chose sur laquelle ceux-ci aient quelque pouvoir.

Une nation barbare qui n’est pas étrangère à la philosophie, élit chaque année, dit-on, un des siens pour l’envoyer en députation auprès du demi-dieu Zamolxis, autrefois disciple et ami de Pythagore. Celui qui a été jugé le plus digne est immolé, tandis que ceux qui ont brigué le même honneur, mais sans l’obtenir, s’affligent d’avoir été rejetés d’un sacrifice que couronne la béatitude.

L’église entière est pleine de fidèles, soit hommes courageux, soit chastes femmes, qui, pendant tout le cours de leur vie, ont médité sur la mort par laquelle nous revivons en Jésus-Christ. Quiconque règle sa conduite sur nos croyances et nos mœurs, qu’il soit barbare, grec, esclave, vieillard, enfant ou femme, peut connaître la véritable philosophie, même sans le secours de l’étude et des lettres ; car la sagesse est le partage de tous les hommes qui l’ont embrassée. Un point avoué parmi nous, c’est que la nature, la même dans chaque individu, est capable des mêmes vertus. Assurément il ne paraît pas que la femme, en ce qui touche l’humanité, ait une nature, et que l’homme en ait une autre. Il y a évidemment dans tous communauté de nature, et par conséquent communauté de vertu. Que si la tempérance, la justice, et les autres vertus qui en dérivent, sont exclusivement les vertus de l’homme, dès lors il n’appartient qu’à l’homme seul d’être vertueux ; voilà la femme condamnée nécessairement à l’injustice et à l’intempérance. Mais cela est honteux, même à dire. La tempérance, la justice, et généralement les autres vertus, réclament les efforts communs de la femme aussi bien que de l’homme, de l’esclave ou du citoyen, puisqu’il n’y a, le fait est avéré, qu’une seule et même vertu pour une seule et même nature. Nous ne voulons pas dire toutefois que la femme, en tant que femme, ait la même organisation que l’homme. La Providence a établi, pour l’avantage mutuel des deux sexes, une certaine différence, en vertu de laquelle l’un est la femme, et l’autre l’homme. Nous disons donc que la conception et l’enfantement appartiennent à la femme, en tant que femelle, mais non en tant que membre de la famille humaine. Si aucune différence ne séparait l’homme de la femme, l’un et l’autre agiraient de même, seraient affectés de même. Égale de l’homme sous le rapport de l’âme, la femme peut donc s’élever à la même vertu ; mais considérée dans sa structure particulière, son lot est de concevoir, d’enfanter, et de surveiller l’intérieur de la maison. « Car je veux, dit l’apôtre, que vous sachiez que Jésus-Christ est le chef de tout homme, et que l’homme est le chef de la femme. L’homme n’a point été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l’homme. Toutefois, ni la femme n’est point sans l’homme, ni l’homme n’est point sans la femme, en notre Seigneur. » Ainsi, de même que nous disons à l’homme : sois tempérant, triomphe des plaisirs ; de même nous disons à la femme de pratiquer la tempérance, et de s’exercer à lutter contre les plaisirs. Que nous conseille l’apôtre ? « Or je vous dis : Conduisez-vous selon l’esprit, et vous n’accomplirez point les désirs de la chair, car la chair s’élève contre l’esprit et l’esprit contre la chair. » « L’esprit et la chair sont donc opposés l’un à l’autre, non pas de la même manière que le mal est opposé au bien, mais comme des antagonistes qui se combattent utilement. » L’apôtre ajoute : « De sorte que vous ne faites pas les choses que vous voudriez. Or il est aisé de connaître les œuvres de la chair, qui sont la fornication, l’impureté, la luxure, l’idolâtrie, les empoisonnements, les inimitiés, les discussions, les jalousies, les animosités, les querelles, les divisions, les hérésies, les envies, les ivrogneries, les débauches, et autres crimes semblables. Je vous l’ai déjà dit, et je vous le répète encore, ceux qui les commettent, ne possèderont point le royaume de Dieu. Mais les fruits de l’esprit sont la charité, la joie, la paix, la patience, l’humanité, la continence, la bonté, la foi et la douceur. » Ce mot, chair, désigne les pécheurs, sans doute, de même que le mot esprit, désigne les justes. De plus, il faut nous armer de courage, pour nous établir dans la résignation et la patience, afin que si « quelqu’un nous frappe sur une joue, nous présentions l’autre, et que si quelqu’un nous enlève notre manteau, nous lui abandonnions aussi notre tunique, » réprimant ainsi notre colère par la fermeté de l’âme.

Nous n’exerçons pas les femmes aux vertus guerrières, pour en faire d’autres amazones, puisque nous voulons que les hommes eux-mêmes soient pacifiques. On nous dit cependant que les femmes sarmates vont à la guerre comme les hommes ; que les femmes des Saces paraissent sur le champ de bataille, lançant des flèches derrière elles, dans une fuite simulée, et à côté de leurs époux. Je sais encore ? que les femmes voisines de l’Ibérie, partagent les travaux et les fatigues de l’homme qu’elles n’interrompent même pas pendant leur grossesse, ou sur le point d’enfanter. Souvent même, au plus fort du travail, la femme accouche, relève son enfant et le porte chez elle. Les femmes surveillent la maison comme les hommes, chassent comme eux, mènent paître les troupeaux comme eux.

« La Crétoise quoique enceinte, s’élançait rapidement sur les pas d’un cerf. »

La véritable philosophie est donc un devoir pour les femmes comme pour les hommes, bien que les hommes par leur supériorité occupent partout le premier rang, à moins qu’ils ne s’énervent dans la molesse. La discipline et la vertu sont donc nécessaires à l’espèce humaine, s’il est vrai qu’elles tendent au bonheur. Dès lors, comment ne point blâmer Euripide de ses emportements sur ce point ? Écoutez-le ! ici, « Toute femme est plus méchante que son mari, celui-ci eût-il épousé la plus vertueuse des femmes ; là, toute femme sage et prudente est l’esclave du mari ; celle qui n’est ni sage ni prudente, l’emporte en folie sur son époux. »

« Rien de meilleur, ni de plus désirable que le bonheur de deux époux, unis dans les mêmes sentiments et rassemblés sens le même toit. »

Toutefois la tête est ce qui a le commandement : « Si le Seigneur est la tête, le chef de l’homme, et l’homme le chef de la femme, » l’homme est le maître de la femme, comme étant « l’image et la gloire de Dieu. » C’est pourquoi l’apôtre dit aussi dans son épître aux Éphésiens : « Soumettez-vous les uns aux autres dans la crainte de Dieu : que les femmes soient soumises à leurs maris, comme au Seigneur, parce que le mari est le chef de la femme, comme Jésus-Christ est le chef de l’Église, qui est son corps, et dont il est aussi le Sauveur. Comme l’Église est donc soumise à Jésus-Christ, de même aussi les femmes doivent être soumises en tout à leurs maris. Et vous, maris, aimez vos femmes, comme Jésus-Christ a aimé l’Église. C’est ainsi que les maris doivent aimer leurs femmes comme leur propre corps. Celui qui aime sa femme s’aime soi-même ; car, jamais personne n’a haï sa propre chair. » L’apôtre dit encore pareillement dans son épître aux Colossiens : « Femmes, soyez soumises à vos maris, comme il le faut, en ce qui est selon le Seigneur ; maris, aimez vos femmes et ne leur soyez point amers. Enfants, obéissez en tout à vos pères et à vos mères ; car cette soumission est agréable au Seigneur. Pères, n’irritez point vos enfants de peur qu’ils ne tombent dans l’abattement. Serviteurs, obéissez à tous ceux qui sont vos maîtres suivant la chair, ne les servant pas seulement lorsqu’ils ont l’œil sur vous, comme si vous ne pensiez qu’à plaire aux hommes, mais avec simplicité de cœur et crainte du Seigneur. Faites de bon cœur tout ce que vous ferez, comme le faisant pour le Seigneur et non pour les hommes, sachant que vous recevrez du Seigneur le salaire de l’héritage ; vous servez le Seigneur Jésus-Christ. Car, celui qui agit injustement recevra la peine de son injustice, et Dieu ne fait point acception des personnes. Maîtres, rendez à vos serviteurs ce que l’équité et la justice demandent de vous, à la pensée que vous avez aussi bien qu’eux un maître dans les cieux, où il n’y a ni gentil, ni juif, ni circoncis, ni incirconcis, ni barbare, ni scythe, ni esclave, ni homme libre, mais où Jésus-Christ est tout en tous ; or l’Église de la terre est l’image de l’Église du ciel. » Voilà pourquoi nous demandons dans nos prières « que la volonté de Dieu soit faite aussi sur la terre comme dans le ciel. Revêtons-nous donc d’entrailles de miséricorde, de bonté, d’humilité, de modestie, de patience, nous supportant mutuellement, nous pardonnant les uns les autres les sujets de plainte que nous pouvons avoir ; comme le Seigneur nous a pardonné, pardonnons-nous aussi de même. Mais la charité est au-dessus de tout cela ; elle est le lien de la perfection. Faites régner dans vos cœurs la paix de Jésus-Christ, à laquelle vous avez été appelés pour ne faire qu’un corps, et soyez reconnaissants. » Rien n’empêche, en effet, que nous ne répétions souvent le même texte sacré, pour confondre Marcion, si toutefois il est capable de se repentir, et de se convaincre que tout fidèle doit être reconnaissant envers le Créateur qui nous a appelés, et nous a prêché l’Évangile par l’incarnation du Verbe. Par là donc nous est clairement démontrée l’unité qui naît de la foi, et de plus quel est le caractère de la perfection. Aussi, en dépit de quelques docteurs, et malgré leur opiniâtre résistance, la femme et l’esclave, eussent-ils à redouter des supplices de la part d’un époux ou d’un maître, pratiqueront la véritable philosophie. Il y a mieux : que l’homme libre soit menacé de la mort par un tyran, qu’il soit traduit devant les tribunaux, et traîné aux derniers supplices, qu’il y ait danger pour lui de tout perdre, jamais on ne le détachera, n’importe les moyens, de l’adoration du vrai Dieu ; jamais la femme, demeurât-elle avec un mari pervers ; jamais le fils, eût-il un père dépravé ; jamais l’esclave, appartînt-il à un maître cruel ; ne manqueront de courage pour suivre la vertu. S’il est beau et glorieux à l’homme de mourir pour la vertu, pour la liberté, pour lui-même, le même acte est beau et glorieux pour la femme. Ce n’est pas là un privilège accordé à la nature masculine ; c’est le droit de tout ce qui est bon. Tout vieillard donc, tout jeune homme, toute femme, tout esclave qui obéit aux préceptes, vivra dans la foi, et au besoin mourra pour la foi, je me trompe, se vivifiera par sa mort. Nous savons que plus d’un fils, plus d’une femme, plus d’un esclave, est arrivé au dernier degré de la perfection, malgré un père et une mère, malgré un époux, malgré un maître. Vous tous qui êtes décidés à vivre pieusement, il ne faut pas que votre zèle s’éteigne ou se ralentisse à l’aspect des obstacles. Loin de là ; redoublez d’ardeur et luttez avec courage de peur que votre défaite ne vous enlève à vos résolutions, les meilleures et les plus indispensables. Que l’on puisse un instant mettre en question lequel il vaut mieux d’entrer en partage du Tout-puissant, ou de choisir les ténèbres du démon, je ne le pense pas. Les choses que nous faisons en considération des autres, nous les faisons toujours, les yeux fixés sur l’intérêt de ceux en faveur de qui nous travaillons, et n’ayant d’autre règle que de leur être agréables. Mais dans les choses que nous faisons plutôt pour nous que dans un intérêt étranger, nous y apportons un zèle qui ne se dément pas, qu’elles aient ou qu’elles n’aient pas l’approbation d’autrui. Que si quelques biens, dont la possession est indifférente en soi, paraissent cependant mériter qu’on en poursuive l’acquisition malgré les résistances et les difficultés, à plus forte raison faudra-t-il rendre des combats pour la vertu, sans autre considération que celle du beau et du juste, sans nous inquiéter de ce qui se dit autour de nous. Elles sont donc belles les paroles qu’Épicure adressait à Ménœcée quand il lui écrivait : « Jeune, livrez-vous sans retard à la philosophie ; vieillard, ne vous lassez pas de la philosophie ; car il n’est jamais ni trop tôt, ni trop tard pour acquérir la santé de l’âme. Dire que le temps de la philosophie n’est pas encore venu pour soi, ou bien qu’il est passé, c’est dire à peu près que le temps de la félicité n’est pas encore venu ou qu’il est déjà passé. La philosophie est donc nécessaire à la jeunesse comme à la vieillesse ; à celle-ci, pour qu’en vieillissant, elle rajeunisse par les vertus, grâce au mérite de ses actions passées ; à la jeunesse, afin qu’elle soit à la fois jeune et vieille par le calme et la sécurité de l’avenir. »



CHAPITRE IX


L’auteur rassemble et explique ce que le Christ a dit sur les avantages du martyre


Le Seigneur a dit formellement du martyre, (nous allons réunir ici les divers passages semés çà et là, qui ont trait à cette matière) ; le Seigneur a dit formellement : « Or, je vous le déclare, quiconque me confessera devant les hommes, le Fils de l’homme le confessera devant les anges de Dieu. Mais celui qui me renoncera devant les hommes, je le renierai lui-même devant les anges ; car celui qui rougit de moi et de mes paroles, au milieu de cette race adultère et pécheresse, le Fils de l’homme rougira aussi de lui, lorsqu’il viendra accompagné de ses anges, dans la gloire de son Père. Quiconque donc m’avouera devant les hommes, moi aussi je l’avouerai devant mon père, qui est dans les cieux. — Quand on vous conduira dans les synagogues ou devant les magistrats, ne vous inquiétez pas comment vous répondrez, ni de ce que vous direz ; car le Saint-Esprit vous enseignera au même instant ce qu’il faudra dire. »

Héraclion, le disciple le plus renommé de Valentin, voulant expliquer ce passage, dit que l’on confesse le Seigneur de deux manières ; l’une par la foi et les actes, l’autre par la parole. Le témoignage que l’on rend au Seigneur par la parole, est surtout celui que l’on rend devant les puissances de la terre. « Plusieurs, poursuit-il, pensent que c’est là l’unique témoignage. Ils se trompent grossièrement. Les hypocrites aussi peuvent confesser le Seigneur de cette manière ; mais nulle part on ne trouvera la preuve que ce texte comporte un sens si rigoureux. Les élus n’ont pas tous confessé le Seigneur par la parole et ne sont pas tous morts pour son nom. De ce nombre sont Mathieu, Philippe, Thomas, Lévi, et beaucoup d’autres. Le témoignage public et solennel, loin d’être imposé à tous, est une faveur spéciale et de circonstance. Mais le témoignage que l’on rend au Christ par des œuvres et des actes conformes à la foi que nous avons en lui, voilà le témoignage général, universel ; à ce témoignage universel, vient s’adjoindre le témoignage particulier, celui que l’on rend en face des puissances, quand il le faut, et que la raison le demande. Coûtera-t-il beaucoup au fidèle de confesser, par la sincérité de la parole, celui qu’il confessait déjà par la sincérité de l’affection ? Remarquons-le bien, c’est avec une haute sagesse que le Seigneur a dit de ceux qui lui rendent témoignage : « Ceux qui me confessent, » et de ceux qui apostasient ; « « Ceux qui me renoncent ; » car ces derniers auraient beau le confesser de bouche, ils le renoncent en effet, dès qu’ils ne le confessent pas par leurs actes. Ceux-là seuls confessent son nom, qui vivent dans le témoignage et dans les actes qu’il approuve, en sorte que c’est lui-même qui confesse dans leur personne, parce qu’il habite en eux et qu’ils habitent en lui. Voilà pourquoi il ne peut jamais se renoncer lui-même. Ceux qui le renoncent, ce sont ceux qui n’habitent pas en lui. Examine bien ses paroles, il n’a pas dit : Celui qui renoncera en moi, mais celui qui me renoncera, puisque tout homme qui est en lui ne le renonce jamais. Quant à ces mots : devant les hommes, il faut les entendre et des hommes qui cherchent le salut, et des païens qui nous poursuivent. Témoignage de conduite devant ceux-là ; témoignage de conduite et de parole devant ceux-ci. Voilà pourquoi ils ne peuvent jamais renoncer le Seigneur. Ceux qui le renoncent, ce sont ceux qui n’habitent pas en lui. »

Ainsi parle Héraclion ; et dans le reste du passage, il semble s’accorder avec nous. Mais il a oublié un côté de la question. Il ne songe pas que si, sans avoir jamais confessé le Christ devant les hommes, soit par ses actions, soit par ses paroles, il arrive néanmoins qu’on le confesse par la parole devant les juges, sans faillir au milieu des tortures jusqu’à la dernière heure, on atteste par là que l’on croit en lui du fond du cœur. Cette disposition généreuse, que la mort n’a pu altérer, efface jusque dans leurs principes, tous les vices que les désirs charnels engendraient en nous. C’est comme une pénitence en action, qui se grossit soudain dans les derniers moments, et un éclatant témoignage rendu au Seigneur par la bouche qui le confesse.

Mais si l’esprit du Père rend témoignage en nous, comment, au dire d’Héraclion, seraient-ils encore des hypocrites, ceux qui confessent le Seigneur par la parole seulement ? À quelques-uns, s’il le faut, il sera donné de justifier la foi par leurs, discours, afin que leur martyre et leur témoignage soient utiles à la communauté. Les membres de l’Église sont fortifiés par leur courage. Ceux des Gentils qui ont cherché la voie du salut avec un zèle ardent, admirent et sont attirés à la foi ; tout le reste demeure frappé d’étonnement et d’admiration.

Confesser le Seigneur est donc un devoir absolu, puisqu’il est en notre pouvoir de l’accomplir : faire l’apologie de la religion et la défendre par ses paroles, n’est pas un devoir absolu, puisqu’il n’est pas toujours en notre pouvoir de l’accomplir.

« Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé. » Est-il un homme d’un jugement sain, qui ne préfère à l’esclavage du démon la royauté en Dieu ? Assurément il en est « qui font profession de connaître Dieu, dit l’apôtre ; mais ils le renoncent par leurs actions, étant abominables et incapables de toute « bonne œuvre. » Ceux qui se bornent à ce témoignage, auront au moins, à l’expiration de leur vie, une bonne œuvre à présenter au Seigneur. Le martyre est donc un baptême glorieux qui lave tous les péchés. On lit dans le Pasteur : « Vous échapperez à cette bête féroce, si votre cœur est pur et sans tache. » Que dit le Seigneur lui-même ? « Satan a désiré te passer au crible, et moi j’ai prié pour toi. » Le Seigneur seul a bu le calice, pour purifier et les hommes qui lui dressaient des pièges, et ceux qui ne le connaissaient pas encore. À son exemple, les apôtres, en leur qualité de gnostiques et de parfaits véritables, ont souffert pour les églises qu’ils ont fondées. Il suit de là que les gnostiques, fidèles imitateurs des apôtres, doivent se préserver de tout péché et aimer le prochain par amour pour Dieu, afin que si le danger les appelle, ils supportent sans scandale les épreuves qui les affligeront, et qu’ils boivent le calice du Seigneur pour son église.

Il est donc vrai, tous ceux qui par leurs actions pendant leur vie, tous ceux qui par leurs discours devant les juges, confessent le nom du Christ, qu’ils cèdent aux mouvements de l’espérance ou de la crainte, valent mieux que ceux qui confessent le salut des lèvres seulement ; mais que le Chrétien s’élève jusqu’à la charité, martyr bienheureux, martyr consommé, il a rendu par le Seigneur un témoignage parfait aux commandements et à l’auteur des commandements. Il a prouvé qu’il est le frère de Notre-Seigneur en le chérissant, en se livrant lui-même pour Dieu sans réserve, en restituant avec amour et reconnaissance le dépôt à la garde duquel il était préposé, en rendant à Dieu l’homme que Dieu redemandait.



CHAPITRE X


L’auteur reprend avec sévérité ceux qui se livraient d’eux-mêmes aux persécuteurs


« Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre. » Le Seigneur ne nous conseille pas ici la fuite, parce que endurer la persécution serait un mal ; il ne veut pas non plus, qu’en fuyant, nous cédions à la crainte de la mort. Quel est donc son dessein ? Que nous ne soyons pour personne les auteurs ni les complices d’un mal, ni pour nous-mêmes, ni pour le persécuteur, ni pour le bourreau. Car il somme, pour ainsi dire, chacun de nous de veiller à sa conservation. Désobéir, c’est agir en téméraire, et se jeter imprudemment au milieu du péril. Si celui qui met à mort la créature de Dieu pèche envers Dieu, celui qui se livre volontairement aux juges est complice du meurtre. Tel est l’homme qui, au lieu d’éviter la persécution, court audacieusement au-devant de la persécution. Tel est l’homme qui seconde, autant qu’il est en lui, la méchanceté du persécuteur. A-t-il appelé sur lui son courroux ? il en est responsable ; il a provoqué la bête féroce. J’en dis autant, s’il fournit quelque matière à un combat, à un dommage, à un procès, ou bien à des inimitiés : il déchaîne la persécution. C’est dans ce but qu’il nous a été prescrit de ne rien retenir par devers nous des choses de ce monde, mais « d’abandonner notre tunique à celui qui nous enlève notre manteau. » Le Seigneur n’a pas seulement voulu que nous demeurassions libres de tout attachement immodéré ; il a craint qu’en revendiquant ces biens terrestres, nous n’exaspérassions contre nous ceux qui nous en disputent la possession, et que nos résistances ne les excitassent à blasphémer le nom chrétien.



CHAPITRE XI


Réponse à cette objection : Dieu prend soin de tous ; pourquoi êtes-vous dans la souffrance ?


« Si Dieu prend soin de vous, pourquoi la persécution et la mort vous frappent-elles ? Ou bien est-ce lui qui vous livre à ces tribulations, s’écrient nos adversaires ? — Nous ne pensons pas que la volonté du Seigneur soit que nous tombions dans l’adversité. Mais nous nous souvenons qu’il nous a prédit que dans les temps à venir, nous serions persécutés, mis à mort et attachés à la croix pour son nom. Que nous fussions persécutés, telle n’a pas été sa volonté ; mais il nous a signalé d’avance les tribulations auxquelles nous serions exposés, afin de nous exercer, par la révélation anticipée de nos épreuves, à la patience et à la résignation auxquelles il a promis l’héritage. Encore est-il que nous ne sommes pas les seuls à mourir : des milliers de condamnés périssent à côté de nous.

— Fort bien, poursuit-on ; mais ces condamnés sont des malfaiteurs, ils sont punis justement.

— Ainsi donc, nos adversaires rendent un involontaire témoignage à notre justice. On nous immole injustement à la justice ! Mais la violence du juge ne renverse pas la providence de Dieu. Il faut que le juge soit maître de sa sentence. Convient-il que, pareil à un instrument dont on presse les cordes inanimées, il obéisse à une cause étrangère, et reçoive d’ailleurs ses impressions ? Voilà pourquoi celui qui nous juge, est interrogé à son tour sur ses jugements, sur l’usage de sa liberté et sur la fermeté d’âme qu’il a opposée aux menaces. Nous sommes innocents, et le juge nous poursuit comme des violateurs de la loi et des criminels, parce qu’il ne connaît pas nos actions, parce qu’il ne veut pas les connaître. Loin de là ; il se laisse entraîner à d’aveugles préventions, ce qui fait qu’il tombe lui-même sous le jugement de Dieu. On nous persécute donc, non pas que l’on nous ait convaincus de quelque crime, mais sur la vaine opinion que nous sommes nuisibles au monde, par cela seul que nous sommes Chrétiens. On nous persécute encore, parce que, non contents d’être Chrétiens pour nous-mêmes, notre conduite est une prédication qui engage les autres à nous imiter.

— Mais pourquoi ne vous vient-il aucun secours dans le feu des persécutions, s’écrient encore nos adversaires ?

— Nous n’éprouvons aucun dommage, au moins en ce qui nous touche personnellement. Délivrés par la mort, nous prenons notre vol vers le Seigneur, et cette transformation ne nous affecte pas plus que le passage d’une période de la vie à une autre période. Avec un peu de sagesse, nous devons de la reconnaissance à ceux qui nous fournissent l’occasion d’un prompt départ, pourvu que ce soit l’amour de Dieu qui soutienne notre martyre. Si telles n’étaient pas nos dispositions, la multitude ne verrait en nous que des scélérats. Que si elle connaissait elle-même la vérité, tous les hommes se jetteraient dans les voies du Christianisme, et dès lors il n’y aurait plus d’élection. Mais non ; notre foi « étant la lumière du monde, » atteste l’incrédulité de la foule. « En effet, ni Anytus, ni Mélitus ne me feront aucun mal ; ils ne le peuvent, « car je ne crois pas qu’il soit au pouvoir du méchant de nuire à l’homme de bien[1]. » C’est pourquoi chacun de nous peut s’écrier avec confiance : « Le Seigneur est avec moi ; je ne craindrai pas. Que peut l’homme contre moi ? Les âmes des justes sont dans la main de Dieu, et le supplice ne les atteint pas. »

  1. ↑ Platon, Apologie de Socrate.



CHAPITRE XII


Réfutation de Basilide qui regarde le martyre comme une sorte de supplice mérité par les prévarications précédentes.


Basilide, dans le vingt-troisième chapitre de ses Exégétiques, avance la proposition suivante, à l’occasion de ceux qui subissent le martyre. « Je le déclare, tous ceux qui sont en butte à ce que je nomme les afflictions, sans doute pour avoir failli à leur insu dans d’autres épreuves, sont amenés à ce bien par une bonté providentielle. Elle permet qu’ils soient traduits devant les tribunaux, pour des motifs tout différents, afin qu’ils ne soient pas, comme des condamnés ordinaires, livrés au supplice pour des délits incontestables, ni chargés d’opprobres, comme l’adultère ou le meurtrier. On ne les accuse que d’être Chrétiens, ce qui les console de leurs douleurs, ou pour mieux dire, en détruit même jusqu’à l’apparence. Si quelque fidèle est livré aux tourments, sans avoir commis aucune faute, ce qui est rare, il ne pourra point imputer ce qu’il souffre à la malice et à la perversité des puissances ; il souffrira comme souffre l’enfant qui paraît n’avoir pas péché. » Basilide ajoute un peu plus bas : « De même donc que l’enfant qui n’a pas péché auparavant, ou du moins qui n’a commis par lui-même aucune faute, par cela même qu’il porte en lui le germe du péché, gagne à être livré à la souffrance, quoique la souffrance lui fasse sentir ses durs aiguillons ; de même, s’il se rencontre un homme parfait qui souffre ou qui ait souffert, sans avoir jamais prévariqué par lui-même, ses souffrances partiront du même principe et auront le même caractère que celles de l’enfant. Il a en lui-même la faculté qui pèche ; il n’a point failli, l’occasion seule lui a manqué. Il ne faut donc point lui tenir compte de son apparente innocence. Pourquoi cela ? Tout homme qui a la volonté de commettre un adultère, est adultère, bien qu’il n’ait pas consommé l’adultère ; tout homme qui a la volonté de commettre un meurtre, est meurtrier, bien qu’il n’ait pas consommé le meurtre ; il en va de même de ce prétendu juste qui n’a pas péché. Du moment que je le vois souffrir, ne fût-il coupable d’aucun méfait, je le déclare méchant, par cela seul qu’il avait en lui la volonté de pécher. En effet, on me fera dire tout au monde, avant de me contraindre à taxer de cruauté la Providence. » Plus bas encore, Basilide parle ouvertement du Seigneur comme d’un homme : « Si, laissant de côté tout ce qui précède, vous essayez de me confondre, en vous appuyant de certains noms ; si vous me dites, par exemple : un tel a souffert, donc un tel a péché ; je vous répondrai, avec votre permission : il n’a pas péché, mais il était semblable à l’enfant qui souffre. Que si vous me pressez plus vivement encore, j’ajouterai : citez-moi l’homme que vous voudrez, il est homme, et Dieu est juste ; car nul, ainsi qu’il a été dit, ne sortit pur d’une source impure. »

Basilide s’étaye de ce principe, que les âmes ayant péché dans une vie antérieure reçoivent ici-bas le châtiment de leurs péchés ; l’âme de l’élu est punie par la gloire du martyre ; celle de tout autre, est purifiée par le supplice qui lui est propre. Cet échafaudage tombe, quand on fait réflexion qu’il est en notre pouvoir de confesser le Christ, et de subir ou non le châtiment du martyre. Pour quiconque renie le Seigneur, la Providence de Basilide n’existe plus. Réponds-moi, Basilide ! voici un Chrétien qui a été arrêté. Est-ce par la volonté ou non de la Providence que ce captif rendra témoignage et sera puni ? S’il renie le Seigneur, il ne sera pas châtié. Que devient alors l’expiation ? Le confesseur descend-il dans l’arène pour rendre témoignage ? Il rendra témoignage malgré lui. Mais comment la gloire et les palmes de l’éternité peuvent-elles être la récompense d’un martyre, où le Seigneur a été confessé sans que la volonté y ait eu part ? Dira-t-on, au contraire, que la Providence n’a pas permis que Celui qui voulait pécher consommât la faute ? C’est lui imputer du même coup une double injustice ; d’abord, elle ne délivre pas l’infortuné que l’on traîne à la mort à cause de la justice, ensuite elle vient en aide à celui qui avait la volonté de prévariquer. Le premier agit d’après sa propre impulsion. Le second, enchaîné dans sa volonté perverse et injustement favorisé, ne peut en venir aux actes qu’il a résolus.

Disons-le sans hésiter, il est impie, le téméraire qui déifie Satan et ose transformer le Seigneur en homme pécheur. Lorsque le démon nous tente, sachant bien ce que nous sommes, mais ignorant si nous résisterons, avec le désir néanmoins de ruiner notre foi, il essaie de nous attirer à lui. Son pouvoir ne va pas plus loin. La Providence s’est proposé un triple but. Elle veut que nous nous sauvions par nos propres efforts, la loi étant là pour nous aider ; elle veut que le tentateur soit couvert de honte par l’échec qu’il reçoit ; elle veut enfin que la foi de ses serviteurs se fortifie par ces exemples, et que la lumière arrive dans la conscience des infidèles que l’héroïsme des martyrs a déjà frappés d’admiration.

Mais si le martyre est une rémunération, obtenue par le supplice, il en va de même de la foi et de la doctrine, causes du martyre. La foi et la doctrine sont donc les auxiliaires du supplice. Connaissez-vous assertion plus absurde ?

L’âme passe-telle d’un corps dans un autre corps ? Quelle est l’intervention du démon ? nous traiterons de ces matières en leur temps. Pour le moment, ajoutons cette réflexion à ce que nous avons déjà dit. Que devient désormais la foi, si le martyre n’est plus que la punition de fautes commises dans une vie antérieure ? Que devient cet amour de Dieu, qui endure la persécution et persévère à cause de la vérité ? Que devient le mérite du confesseur ? Que devient l’infamie de l’apostat ? À quoi sert encore de régler sa conduite, de crucifier ses désirs, et de n’avoir haï aucune créature ?

Mais si, d’après le témoignage de Basilide lui-même, l’un des caractères de la volonté divine dont nous parlons est de tout aimer, parce que les parties d’un tout conservent des rapports de relation et d’harmonie avec l’ensemble ; si un autre caractère est de ne rien désirer, et un troisième de ne rien haïr, qu’arrive-t-il ? Que les bûchers s’allument par la volonté de Dieu. Doctrine impie ! Ce n’est point par la volonté de son père que notre Seigneur a souffert ; ce n’est point par la volonté de Dieu que les Chrétiens sont persécutés. De deux choses l’une, ou la persécution est un bien, endurée à cause de la volonté de Dieu, ou les persécuteurs et les bourreaux sont innocents. Et pourtant rien n’arrive dans la création sans la volonté du maître de l’univers. Il reste donc à dire, pour tout renfermer en un mot, que ces choses arrivent parce que Dieu ne s’y oppose pas. Cette explication seule peut accorder la providence et la bonté du Tout-Puissant. Il ne faut donc pas s’imaginer que ce soit Dieu lui-même qui nous suscite de sa propre main nos afflictions ; loin de nous cette pensée ! mais il convient de croire que Dieu n’arrête pas la main de ceux qui nous les préparent, et qu’il fait sortir le bien de la violence de nos ennemis. « Je détruirai les murailles, dit le Seigneur, et elles seront foulées aux pieds. » Car tels sont les enseignements que la Providence nous donne, dans les autres, pour leurs péchés personnels, dans le Christ et les apôtres, à cause de nos péchés. « La volonté de Dieu, dit l’apôtre, est que vous soyez saints, que vous évitiez la fornication ; que chacun de vous sache posséder le vase de son corps saintement et honnêtement, ne suivant pas les mouvements de la concupiscence, comme font les Gentils, qui ne connaissent point le Seigneur ; et que surtout en cela personne ne passe les bornes, ni ne fasse tort à son frère, parce que le Seigneur est le vengeur de tous ces péchés, comme nous l’avons déjà prédit et témoigné. Car Dieu ne vous a point appelés pour être impurs, mais pour être saints. Celui donc qui méprise ce que je viens de dire, méprise non pas un homme, mais Dieu même qui nous a donné son Saint-Esprit. »

C’est donc pour notre sanctification que Dieu n’a pas empêché notre Seigneur de souffrir ; mais si quelque disciple de Basilide allègue pour sa justification que le martyr subit la peine de péchés commis avant le passage de l’âme dans le corps ; qu’il recueillera plus tard les fruits de sa moralité ici-bas, et qu’ainsi va le gouvernement de l’univers, nous demanderons au sectaire si la rémunération alors sera dispensée d’après les vues de la Providence. Si elle n’émane pas de la loi divine, le monde n’est plus une carrière de purifications, et tout l’échafaudage des Basilidiens croule sous leurs pieds. Soutiennent-ils, au contraire, que les purifications émanent de la Providence ? dès lors les châtiments en émanent aussi. Or, la Providence de Basilide, bien qu’elle reçoive de l’Archon suprême son premier mouvement, a été mêlée aux substances par le Dieu de l’univers, au moment même de leur création. Dans ce système, les Basilidiens sont réduits à confesser, ou que la punition n’est pas injuste, et alors les juges qui condamnent, les bourreaux qui torturent les martyrs, ont la justice de leur côté ; ou bien que les persécutions découlent directement de la volonté divine. La peine et la crainte, au lieu d’être comme ils le prétendent, un accident essentiel aux choses, ainsi que la rouille s’attache au fer, ne surviennent donc à l’âme que par suite de la volonté qui lui est propre.

Il nous resterait à développer plus longuement cette matière. Nous renvoyons les détails à un moment plus favorable.



CHAPITRE XIII


Réfutation du .système de Valentin sur l'abolition de la mort.


Valentin s'exprime en ces termes dans une homélie :

« Vous êtes immortels dès l'origine; vous êtes les fils de la vie éternelle, et vous avez voulu répartir la mort entre vous,  afin de la dépenser, de la détruire, et que la mort mourût en vous et par vous. Supposez le monde en ruines; pour vous, vous n'éprouveriez point la dissolution; vous êtes les rois de la créature, et vous avez pouvoir sur l'empire de la mort. »

Valentin suppose, avec Basilide, une élection par droit de naissance, et une race privilégiée qui descend sur notre terre pour exterminer du milieu des hommes la mort, œuvre funeste du mauvais principe qui a créé le monde. Voilà pourquoi le sectaire s'appuie de cette parole de la Genèse :

« Nul homme ne verra la face de Dieu sans mourir, »

pour soutenir que Dieu est l'auteur et la cause de la mort. C'est du moins ce qu'il insinue quand il dit :

« Autant l'image est inférieure au modèle vivant, autant le monde est au-dessous de l'Aeon vivant. Quelle est donc la cause de l'image? La majesté du modèle qui a fourni au peintre le type, afin que la gloire en resplendit par le nom qu'il lui communique. En effet, ce n'est point d'après sa propre vertu que l'image a été reproduite; le nom de la figure que reproduit l'image supplée à l'imperfection de l'œuvre. Ce qu'il y a d'invisible en Dieu nous explique le monde corporel. »

Comme le Créateur est appelé dans l'Écriture Dieu et Père, Valentin le nomme image du vrai Dieu et prophète; il transforme en peintre la sagesse, qui reproduit l'image pour glorifier l'invisible. « Les êtres qui naissent de l'accouplement, voilà les plérômes, dit-il; ceux qui procèdent d'un seul principe, ne sont que des images. » « Mais puisque les substances visibles n'appartiennent pas au Dieu invisible, l'âme, substance intermédiaire, c'est-à-dire différente est donc l'émanation d'un esprit différent, une insufflation qui la fait âme et image de l'esprit. » En un mot, les Valentiniens prétendent que leurs inventions sur le Démiurgue, rival du Créateur, ont été exprimées d'avance par une image sensible dans le passage où la Genèse raconte la création de l'homme. Il y a mieux : ils font descendre jusqu'à eux cette ressemblance, affirmant que ce souffle dont l'esprit, d'une nature différente, les a remplis, était inconnu au Démiurgue. Lorsque nous viendrons à prouver qu'il n'y a qu'un seul et même Dieu, proclamé par la loi, les prophètes et l'Évangile, nous combattrons ces doctrines : cette question est dominante. Pour le moment, allons au plus pressé. S'il est vrai que la race privilégiée soit descendue pour détruire la mort, ce n'est donc pas le Christ qui l'a détruite, à moins qu'on ne lui donne la même essence qu'aux membres de la race favorisée. Mais s'il l'a anéantie pour qu'elle n'atteignît point la race privilégiée, les membres de cette race, émules qu'ils sont du Démiurgue, et d'après la formule de leurs dogmes, soufflant dans leur image la vie supérieure de l'âme, dont l'essence est intermédiaire, ne détruisent donc pas la mort, quand même ils feraient intervenir ici la Mère pour cette destruction. Ou bien, s'ils soutiennent que c'est de concert avec le Christ qu'ils livrent assaut à la mort, qu'ils confessent ouvertement ce dogme mystérieux, puisqu'ils ne craignent pas d'attaquer la divine puissance du Démiurgue, en réformant ses créatures comme s'ils lui étalent supérieurs, et en s'efforçant de sauver de la dissolution cette image charnelle, que lui-même n'a pu affranchir de la corruption. A ce compte, le Seigneur aussi serait d'une nature meilleure que le dieu Démiurgue ; or, quel fils a jamais lutté contre son père, et cela entre dieux? Mais que le Seigneur tout-puissant, que le Démiurgue, ou Créateur de toutes choses, soit le père du fils, nous remettons à le prouver dans la discussion où nous combattrons l'hérésie, suivant notre promesse, en montrant qu'il n'y a qu'un seul et même Dieu, proclamé par le fils.

L'apôtre, en nous exhortant à la patience dans les afflictions, nous dit :

« Cela vient de Dieu, qui vous a fait la grâce, non-seulement de croire en Jésus-Christ, mais encore de souffrir pour lui, et qui vous a engagés dans le même combat où Tous m'avez vu et où vous avez appris que je suis encore. Si donc il y a quelque consolation en Jésus-Christ ; s'il y a quelque douceur et quelque soulagement dans la charité; s'il y a quelque union dans la participation du même esprit ; s'il y a quelque tendresse et quelque compassion parmi nous, rendez ma joie parfaite, restant tous unis, n'ayant tous qu'un même amour, un même esprit et les mêmes sentiments. Mais si, après avoir offert à Dieu le sacrifice de votre foi, il faut que mon sang soit répandu sur la victime, j'en aurai de la joie, et je m'en réjouirai avec vous tous. »

Je le demande, comment le même apôtre, après avoir dit aux Philippiens qu'ils participent de sa grâce, les appellerait-il hommes unis dans le même esprit et organisations animales? De même, plus bas, quand il parle de lui-même et de Timothée :

« Je n'ai personne, écrit-il, qui soit autant uni avec moi d'esprit et de cœur, ni qui se montre plus sincèrement prêt à prendre soin de ce qui vous touche ; car tous cherchent leurs propres intérêts et non ceux de Jésus-Christ. »

Que les hérétiques, nommés plus haut, ne nous fassent donc plus l'injure de nous appeler organisations animales, (psychiques). J'en dis autant aux Phrygiens; car ils attachent cette même flétrissure à ceux qui ne croient pas à la nouvelle prophétie. Nous réfuterons leur doctrine lorsque nous traiterons de la prophétie.

Il faut donc que l'homme parfait s'exerce à la charité, et par elle s'élève jusqu'à l'amitié de Dieu, en accomplissant ses préceptes par amour pour lui. Quand le Seigneur nous enjoint d'aimer nos ennemis, il ne nous recommande pas d'aimer le mal, l'impiété, l'adultère, le vol, mais d'aimer le voleur, l'impie, l'adultère, non pas en tant qu'ils pèchent et qu'ils couvrent d'ignominie la dignité d'homme, mais en tant qu'ils sont hommes et l'œuvre clé Dieu. Le péché est indubitablement un acte, il n'est pas une substance. Voilà pourquoi il n'est pas l'ouvrage de Dieu. Nous disons que les pécheurs sont ennemis de Dieu ; pourquoi ? parce qu'ils sont les ennemis des préceptes contre lesquels ils se révoltent. Par une raison contraire, nous nommons amis de Dieu ceux qui se soumettent aux commandements. Amis donc, à cause des liens volontaires qui unissent ceux-ci à Dieu ; ennemis, à cause de l'éloignement volontaire qui les sépare de Dieu. L'inimitié et la haine n'existeraient point sans l'existence d'un ennemi et d'un pécheur.

« Tu ne désireras point. »

Ce commandement, ainsi que l'ont pensé les hérésiarques qui distinguent du premier dieu le Démiurgue ou créateur, ne nous défend pas de désirer les choses désirables, en tant qu'elles seraient étrangères et du domaine de l'autre dieu. Ce commandement ne flétrit pas davantage la génération, comme si elle était un acte abominable ; c'est là une doctrine impie. Nous disons que les choses du monde nous sont étrangères, non qu'elles soient déshonnêtes et mauvaises en elles-mêmes, non qu'elles n'aient rien de commun avec le Dieu, maître de l'univers, mais parce que, hommes d'un jour, nous ne vivons pas éternellement au milieu d'elles. Envisagées sous le rapport de la possession, elles nous sont étrangères, puisqu'elles nous échappent pour passer aux mains de nos successeurs ; sous le rapport de l'usage, elles sont à chacun de nous, puisque c'est pour nous qu'elles ont été créées, dans la mesure toutefois où il est nécessaire que nous soyons mêlés à elles pendant notre apparition ici-bas. Il faut donc user dans les limites de la nature des choses dont le précepte nous éloigne sagement, nous tenant en garde contre tout excès et contre toute affection aux biens matériels.



CHAPITRE XIV.


Il faut aimer jusqu'à ses ennemis.


Jusqu'où s'étend la bonté? Le Seigneur va nous répondre :

« Bénissez ceux qui vous maudissent, et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. »

Il poursuit dans le même sens, puis il ajoute :

« Afin que vous soyez les enfants de votre père qui est dans les cieux, »

désignant ainsi la ressemblance par laquelle nous nous rapprochons de Dieu.

« Hâtez-vous, dit-il ailleurs, de vous réconcilier avec votre adversaire pendant que vous êtes en chemin avec lui. »

L'adversaire dont il est ici question n'est pas ce corps, comme le veulent quelques-uns, mais le démon et ceux qui lai ressemblent; le démon qui fait route avec nous par l'intermédiaire des hommes qui reproduisent ici-bas sa perversité. Que nous ne courions pas au devant des maux les plus cruels, quand nous appartenons de bouche aux œuvres du Christ, tandis que nos actes appartiennent réellement au démon, c'est chose impossible. Il est écrit :

« De peur que peut-être votre adversaire ne vous livre au juge, et que le juge ne vous livre au ministre impie de l'empire du démon. »

Car je suis assuré que ni la mort

« celle que donnent les persécuteurs ; »

ni la vie, « celle du temps ; » ni les anges,

« les anges rebelles ; » ni les principautés, »

la principauté de Satan est la révolte qu'il a préférée; telles sont les principautés qui relèvent de ces puissances des ténèbres;

« ni les choses présentes, »

au milieu desquelles nous sommes pendant le cours de la vie, telles que l'espérance du soldat et le gain du trafiquant ;

« ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune autre créature, »

ne saurait triompher dans les actes particuliers à l'homme, de la foi de celui qui agit dans l'exercice de sa volonté. La créature est appelée ici du même nom que l'acte humain comme étant notre ouvrage. Un tel acte donc

« ne pourra jamais nous séparer de l'amour de Dieu, Jésus-Christ notre Seigneur. »

Vous avez l'abrégé du martyr gnostique.



CHAPITRE XV.


Fuyez le scandale.


« Nous savons, dit l'apôtre, que nous avons la science commune qui s'occupe des choses à la portée de tous, et qu'il n'y a pour nous qu'un seul Dieu. »

L'apôtre écrivait ces mots à des fidèles; aussi, ajoute-t-il :

« Mais tous ne sont pas éclairés  »

des lumières qui ne sont transmises qu'à un petit nombre. Suivant quelques interprètes, il ne faut pas divulguer à tous la connaissance des viandes immolées aux idoles,

« de peur que notre liberté ne soit aux faibles une occasion de faillir, car notre science perdrait notre frère encore faible. »

S'il en est qui disent :

« Il faut acheter tout ce qui se vend dans les marchés, »

ajoutant par voie d'interrogation ces mots :

« que vous demandiez ou que vous ne demandiez pas; »

c'est donner au texte une interprétation ridicule. L'apôtre a dit :

« Mangez de toutes les viandes que l'on vend, sans vous informer de rien par scrupule de conscience, »

à l'exception toutefois des viandes qui sont nommées dans l'épître catholique des apôtres réunis. Cette épître catholique, revêtue de la sanction du Saint-Esprit, a été insérée dans les Actes des apôtres et portée aux fidèles par le ministère de Paul lui-même.

« II est nécessaire que vous vous absteniez des victimes sacrifiées aux idoles, dit-elle, et du sang, et des chairs étouffées et de la fornication, toutes choses dont vous ferez bien de vous garder. »

Aussi Paul dément-il ainsi une pareille explication :

« N'avons-nous pas le droit de boire et de manger? n'avons-nous pas le pouvoir de mener partout avec nous une femme qui soit notre sœur en Jésus-Christ, comme font les autres apôtres, et les frères du Seigneur, et Céphas ? Cependant nous n'avons point usé de ce pouvoir, et nous souffrons tout pour n'apporter à l'Evangile de Jésus-Christ aucun obstacle, »

ou bien, en transportant avec nous un fardeau embarrassant, lorsque nous devons être prêts à tout appel ; ou bien, parce que servant d'exemple à ceux qui veulent vivre dans la tempérance, nous ne sommes pas faits pour dédaigner ce qu'on nous sert, ou pour lier d'imprudentes relations avec une femme. Loin de là: il convient surtout à ceux qui sont chargés d'un ministère si relevé, de présenter à ceux qu'ils enseignent un modèle de pureté.

« Voilà pourquoi, poursuit l'apôtre, libre à l'égard de  tous, je me suis fait le serviteur de tous, pour les gagner tous. Tous les athlètes vivent dans une grande continence, Mais la terre et tout ce qu'elle contient est au Seigneur. A cause de la conscience, il faut donc s'abstenir de toutes les choses dont l'abstinence est ordonnée. Quand je dis, la conscience, je ne parle pas de la vôtre ; »

elle a ses lumières et sa connaissance, je parle de celle du prochain. Abstenez-vous donc, de peur que votre frère ne soit mal édifié par ignorance, en imitant ce qu'il ne connaît pas, ou que le mépris ne prenne chez lui la place des sentiments élevés.

« Pourquoi m'exposerai-je à faire condamner par la conscience d'un autre cette liberté que j'ai de manger de tout? Si je prends avec action de grâces ce que je mange, pourquoi ferai-je mal parler de moi pour une chose dont je rends grâces à Dieu ? Quelque chose que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu ; »

tout, c'est-à-dire les choses que permettent les règles de la foi.



CHAPITRE XVI.


Explication de plusieurs passages des Écritures sur la constance, la patience et la charité des martyrs.


« Il faut croire de cœur pour obtenir la justice, et confesser de bouche pour obtenir le salut. De là cette promesse de l'Ecriture : Tous ceux qui croient en lui ne seront pas confondus. Cette parole est la parole de la foi que nous prêchons, parce que je vous confesse de bouche que Jésus est le Seigneur. Et si vous croyez de cœur que Dieu l'a ressuscité après sa mort, vous serez sauvés. »

Il est évident que l'apôtre fait ici le portrait de la justice parfaite, dont la plénitude réside dans les œuvres et dans la contemplation.

« Il faut donc bénir ceux qui nous persécutent. Bénissez-les, dit l'apôtre, et gardez-vous bien de les maudire ; car notre gloire, c'est le témoignage de notre conscience d'avoir connu Dieu dans la pureté et dans la sincérité du cœur, »

manifestant dans une occasion de peu d'importance, les œuvres de la charité, et prouvant que nous

« avons vécu en ce monde, non pas selon la sagesse de la chair, mais selon la grâce de Dieu. »

Ainsi s'exprime l'apôtre sur la connaissance ; mais il appelle, dans sa seconde Epitre aux Corinthiens, bonne odeur de la connaissance, la doctrine commune de la foi.

«Car, pour la plupart, jusqu'à ce jour, lorsqu'ils lisent l'ancien Testament, le même voile demeure sans être levé, parce qu'il ne le peut être que par leur conversion à Jésus-Christ.»

Voilà pourquoi le Seigneur a découvert à ceux qui peuvent la voir, la résurrection de cette vie qui rampe sur le ventre, mais résurrection dont le principe est encore enseveli dans la chair. C'est de là aussi qu'il a nommé, « race de vipères, » ceux qui rampent tristement sur la terre, les voluptueux, les dissolus, les intempérants, et tous ceux qui, livrés aux désirs du monde, se déchirent réciproquement la tête.

« Mes petits enfants, n'aimons ni de parole ni de langue, »

dit Jean, pour nous enseigner à être parfaits ;

« aimons par les œuvres et en vérité. Par là, nous connaitrons que nous sommes enfants de la vérité. »

Mais si

« Dieu est amour, »

et que l'amour soit aussi la piété,

« la crainte n'est pas où est l'amour ; mais l'amour parfait chasse la crainte, et l'amour que nous avons pour Dieu, consiste à garder ses commandements. »

Ailleurs, il est encore écrit pour celui qui aspire à devenir gnostique :

« Soyez l'exemple des fidèles dans vos discours, dans votre conduite avec le prochain, par votre charité, votre foi et votre chasteté. »

C'est que, selon moi, la charité parfaite se distingue de la foi commune. Or, le divin apôtre nous trace en ces termes la règle du gnostique :

« J'ai appris à être content de l'état où je me trouve. Je sais vivre dans la pauvreté et dans l'abondance. Ayant tout éprouvé, je suis fait à tout, aux bons traitements et à la faim, à l'abondance et à l'indigence. Je puis tout en celui qui me fortifie. »

Ailleurs, s'adressant à d'autres, Paul ne craint pas de les confondre en ces termes :

« Or, rappelez en votre mémoire le premier temps, où après avoir été éclairés, vous avez soutenu de grands combats et de grandes afflictions, exposés d'un côté, au monde par les injures et les mauvais traitements que vous avez reçus, et de l'autre, participant aux tribulations de ceux qui souffraient de semblables indignités. Car vous avez compati à mes chaînes, et vous avez vu avec joie tous vos biens enlevés, sachant que vous avez des biens meilleurs, et qui ne périront jamais. Ne perdez donc pas la confiance que vous avez, et qui doit recevoir une grande récompense; car la patience est nécessaire, afin que faisant la volonté de Dieu, vous obteniez l'effet de ses promesses. Encore un peu de temps, dit le Seigneur, et celui qui doit venir, viendra, et il ne tardera point. En attendant, le juste qui m'appartient vit de la foi. Que s'il s'éloigne, il ne me sera plus agréable. Mais nous, nous n'avons garde de nous retirer pour notre perte, loin de là; nous demeurons fermes dans la foi pour le salut de nos âmes. »

L'apôtre nous met ensuite sous les yeux une réunion de modèles inspirés et soutenus par Dieu.

« Ne se sont-ils pas illustrés dans la foi par la patience, ceux qui ont souffert les outrages, les fouets, les chaînes et les prisons ? Ils ont été lapidés, ils ont été mis aux plus rudes épreuves, ils sont morts par le tranchant du glaive; ils ont mené une vie errante, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres, abandonnés, affligés, persécutés, eux dont le monde n'était pas digne; errant dans les déserts et dans les montagnes, se retirant dans les antres et dans les cavernes de la terre. Et tous ceux que leur foi a rendus si recommandables, n'ont point reçu l'effet des promesses de Dieu. »

Il faut comprendre cette phrase en y sous-entendant le mot seuls, exprimé tacitement. C'est pourquoi l'apôtre ajoute :

« Dieu ayant voulu, par une faveur particulière pour nous, car il est bon, qu'ils ne reçussent qu'avec nous l'accomplissement de leur félicité. Nous donc, puisque nous sommes environnés d'une si grande nuée de témoins, nuée sainte et transparente, dégageons-nous de tout ce qui appesantit, et des liens du péché; courons par la patience dans la carrière qui nous est ouverte, jetant les yeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur de la foi. »

Bien que l'apôtre ait déjà dit clairement qu'il n'y a qu'un seul et même salut dans le Christ, pour les justes qui l'ont précédé comme pour nous, néanmoins, parlant aussi de Moïse, il ajoute :

« Il pensait que l'opprobre de Jésus-Christ est un plus grand trésor que toutes les richesses de l'Égypte, parce qu'il envisageait la récompense. Par la foi, il quitta l'Egypte sans craindre la fureur du roi ; car il demeura ferme comme s'il eût vu l'Invisible. »

La divine Sagesse dit des martyrs:

« Ils ont semblé mourir aux yeux des insensés, et leur fin a été estimée une affliction, et leur sortie du milieu de nous un anéantissement ; mais ils sont en paix, et si devant les hommes ils ont souffert des tourments, leur espérance est pleine d'immortalité. »

Puis, afin de nous enseigner que le martyre est une purification, la Sagesse ajoute:

« Leur affliction a été légère, et leur récompense sera grande, parce que Dieu lus a tentés, »

c'est-à-dire, a permis qu'ils fussent tentés, pour les mettre eux-mêmes à l'épreuve, et pour couvrir de confusion le tentateur,

« et il les a trouvés dignes de lui, »

c'est-à-dire, d'être appelés ses fils.

« Il les a éprouvés comme l'or dans la fournaise, et les a reçus comme un holocauste, et ils resplendiront au jour qu'il les visitera, et ils brilleront comme la flamme qui court dans le chaume aride. Ils jugeront les nations et ils domineront les peuples, et leur Seigneur régnera à jamais. »



CHAPITRE XVII.


Passages de l'épitre de saint Clément, pape, aux Corinthiens, cités à l'appui de ce qui précède.


L'apôtre Clément, dans son épitre aux Corinthiens, nous trace aussi une sorte de portrait du Gnostique.

« De tant d'étrangers qui se rendaient en foule dans vos murs, qui ne se sentait frappé de cette foi vive, inébranlable et ornée de toutes les vertus qui étaient en vous ? qui n'admirait cette piété envers Jésus-Christ si pleine de douceur et de sagesse ? qui ne louait ces mœurs libérales et magnifiques que vous faisiez éclater dans l'exercice de l'hospitalité? qui enfin ne « publiait partout que vous étiez heureux par l'étendue et la certitude inébranlable de vos connaissances ? En effet, vous vous conduisiez en toutes choses sans aucun égard à la qualité des personnes, et vous marchiez avec fidélité dans les voies du Seigneur, etc.»

L'apôtre ajoute en termes encore plus formels :

« Ayons toujours les yeux fixés sur ces hommes qui lui ont rendu un culte digne de sa gloire et de sa magnificence. Considérons Enoch, qui ayant plu à Dieu par son obéissance, a été transporté au ciel ; Noé qui, pour avoir cru, fut sauvé du déluge, et Abraham, qui, pour récompense de sa foi et de son hospitalité, fut appelé ami de Dieu et père d'Isaac. Ce n'est pas tout ; Loth, recevant le prix de sa foi et de l'hospitalité qu'il exerça, sort de Sodome sans aucun mal. La courtisane Bahab est garantie de l'anathème général à cause de sa foi et de son hospitalité. Soyons les imitateurs de ceux qui, revêtus de peaux de chèvres et de brebis, allaient partout, prédisant le règne de Jésus-Christ. Tels furent les saints prophètes Élie, Élizée, Ézéchiel et Jean. Abraham qui reçut un glorieux témoignage, et fut appelé l'ami de Dieu, à cause de la générosité de sa foi, loin de s'enorgueillir de sa gloire, s'écrie dans les sentiments d'une humilité profonde: Je ne suis que cendre et que poussière. Voici ce que l'Écriture dit de Job : Job était un homme juste, simple, droit de cœur, servant Dieu et fuyant le mal. »

Toutefois celui qui, par l'héroïsme de sa patience, triompha du tentateur; celui qui rendit témoignage à Dieu et auquel Dieu rendit témoignage à son tour, s'accuse lui-même avec humilité :

« Personne n'est exempt de souillures, n'eût-il vécu qu'un seul jour. »

Moïse, qui a été trouvé fidèle dans toute la maison de Dieu, répondit à la voix qui lui parlait du milieu du buisson ardent :

« Qui suis-je, pour que vous m'envoyiez ? J'ai la langue trop faible et la voix trop tardive, pour qu'une bouche humaine soit l'interprète de la parole divine. »

Il ajoute :

« Je suis la de l'eau qui bout. Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles. »

Mais que dirons-nous de David, à qui Dieu rend un si illustre témoignage :

« J'ai trouvé un homme selon mon cœur, David, fils de Jessé; je l'ai sacré roi pour l'éternité? »

Et lui-même parle ainsi à Dieu :

« Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon la grandeur de votre miséricorde, et selon la multitude de vos bontés, effacez mon iniquité. Lavez-moi de plus en plus de mes souillures et purifiez-moi de mon péché. Car je connais mon iniquité, et mon crime est toujours devant moi. »

Puis, faisant allusion au péché qui n'est point soumis à la vindicte de la loi, il ajoute, avec l'humilité d'un Gnostique :

« J'ai péché contre vous seul ; j'ai fait le mal en votre présence. »

L'Écriture ne dit-elle pas quelque part :

« L'esprit de Dieu est un flambeau qui pénètre les cœurs, »

et plus nous nous élevons vers la connaissance, en marchant dans les sentiers de la justice, plus l'esprit de lumière est près de nous. C'est ainsi que le Seigneur s'approche des justes, et que rien ne lui est caché de nos pensées et de nos plus secrètes réflexions. Et quel est cet esprit de lumière ? Jésus-Christ notre Seigneur qui, par sa toute-puissante volonté, scrute nos cœurs, et dont le sang a été notre sanctification. Respectons donc ceux qui nous sont préposés; honorons les vieillards; élevons les jeunes gens dans la crainte de Dieu.

Bienheureux, en effet, celui qui enseigne et qui accomplit, comme il convient, les préceptes du Seigneur! C'est la marque d'un esprit élevé et adonné à la contemplation de la vérité.

Instruisons nos femmes à pratiquer le bien, en se rendant aimables par la pureté de leurs mœurs; en montrant dans toute leur conduite une douceur parfaite ; en modérant par le silence l'excès de leurs paroles, en faisant voir envers tous ceux qui craignent Dieu véritablement, une charité toujours égale. Que nos enfants soient élevés selon les maximes de Jésus-Christ; qu'ils apprennent combien l'humilité est puissante auprès de Dieu ; de quel prix est à ses yeux cette charité pure et sans tâche; combien sa crainte est bonne, honorable et salutaire à tous ceux qui marchent devant lui dans la sainteté et dans la pureté. Je le répète, le Seigneur pénètre nos pensées et nos desseins; car son esprit est en nous et il le retire quand il lui plait. La foi que nous avons en Jésus-Christ nous rend toutes ces vérités certaines.

« Venez mes enfants, écoutez-moi, dit-il, je vous enseignerai la crainte du Seigneur. Quel est l'homme qui veut la vie et qui soupire après les jours de bonheur? »

Puis le Seigneur explique le mystère de la gnose, renfermé dans les nombres sept et huit.

« Préservez votre langue de la calomnie, et vos lèvres des discours artificieux. Éloignez-vous du mal et pratiquez le bien ; cherchez la paix et poursuivez-la sans relâche. »

En effet, quand le Seigneur nous recommande aussi de nous abstenir du mal et de faire le bien, il nous désigne la connaissance (gnose) dont la perfection réside dans les œuvres et dans les paroles.

« Les yeux du Seigneur sont ouverts sur les justes. Ses oreilles sont attentives à leurs cris ; mais le regard de sa colère est sur ceux qui font le mal, il efface de la terre jusqu'à leur souvenir. Le juste a poussé des cris, et le Seigneur l'a exaucé, et il l'a délivré de tous ses maux. La multitude des douleurs attend l'impie; mais la miséricorde investira celui qui espère dans le Seigneur. »

Qu'est-ce à dire? la multitude des miséricordes environnera celui dont l'espérance est pure et légitime. Car il est écrit dans l'épitre aux Corinthiens :

«C'est par Jésus-Christ que notre esprit, doué d'intelligence et obscurci auparavant sous d'épaisses ténèbres, s'est comme renouvelé à la présence de cette lumière. C'est enfin par loi que Dieu a voulu nous donner ici-bas un avant-goût de l'immortalité. »

Clément, afin de nous montrer plus clairement encore la nature de cette gnose, ajoute :

« Puisque nous ne pouvons douter de toutes ces vérités, nous devons, les regards plongés dans les profondeurs de la divine sagesse, accomplir les commandements du maitre selon la forme et le temps propres à chacun d'eux.

Que le sage fasse éclater sa sagesse, non par de vains discours, mais par de bonnes œuvres. Que celui qui est humble ne se rende point témoignage à lui-même, mais qu'il laisse aux autres le soin de le lui rendre. Que celui qui conserve son corps dans la pureté n'en soit pas plus vain pour cela, reconnaissant qu'il tient de Dieu seul le don de la continence.

Ainsi, mes frères, vous le voyez, plus est grande la science que nous avons reçue, plus le péril que nous courons est grand et manifeste. »



CHAPITRE XVIII.


De la charité. — Réprimez les mauvais désirs.


D'après Clément, les honorables et pures inspirations de notre charité cherchent l'utilité commune, soit qu'elle rende témoignage, soit qu'elle instruise le prochain par ses actions, soit qu'elle l'enseigne par ses paroles écrites ou non. Aimer Dieu et le prochain, voilà ses fonctions.

« Elle nous élève à une hauteur au-dessus de tous les discours humains. La charité couvre la multitude des péchés; la charité souffre tout et attend avec patience l'accomplissement des promesses ; la charité nous unit étroitement à Dieu, elle fait tout avec un esprit de concorde; c'est par la charité que les élus de Dieu ont été consommés dans le bien. Sans la charité, rien ne peut plaire à Dieu. Enfin, telle est son excellence, que nos faibles discours ne sauraient vous la définir. Qui peut être capable de posséder ce don précieux, sinon ceux que Dieu en a jugés et rendus dignes ? »

Paul n'est pas moins précis :

« Quand je livrerais mon corps, dit-il, si je n'ai point la charité, je ne suis plus qu'un airain sonnant et une cymbale retentissante. »

Comme s'il avait dit : Si ce n'est ni par le choix de ma volonté, ni par un amour raisonné que j'endure le martyre; au contraire, si c'est par un mouvement de crainte, et dans l'espoir de la récompense promise que je remue les lèvres pour confesser le Seigneur, je ne suis plus qu'un homme vulgaire, un instrument d'où s'échappe le nom de Dieu ; mais je ne le connais pas. Il y a, en effet, un peuple qui aime le Seigneur du bout des lèvres; il y en a un autre qui livre généreusement sou corps aux flammes du bûcher.

« Et quand je distribuerais toutes mes richesses pour nourrir les pauvres, ajoute l'apôtre, si, au lieu d'élle guidé par cette bienfaisance qui a sa source dans la charité, j'avais en vue la recompense qui vient de l'homme auquel j'ai rendu service, ou qui vient du Seigneur, dont les promesses sont écrites ; et quand j'aurais toute la foi possible, jusqu'à transporter les montagnes, jusqu'à dépouiller entièrement les passions qui obscurcissent l'intelligence humaine, si ce n'est pas par la charité que je suis fidèle au Seigneur, je ne suis rien; »

c'est-à-dire que, comparé avec le juste qui rend témoignage à la foi selon les principes de la sagesse (gnose),

« je reste obscur et confondu avec la foule. »

Toutes les générations qui se sont succédées depuis Adam jusqu'à nous, ont été effacées de dessus la terre. Mais pour ceux qui, par la grâce de Jésus-Christ, ont été consommés dans la charité, ils possèdent l'héritage des saints, comme il paraitra au jour où Jésus-Christ viendra juger le monde et entrer dans son règne (4).

La charité empêche de faillir. Que si un de ceux qui possèdent ce trésor, tombe dans quelque faute, par les suggestions du tentateur et sans le vouloir, pénitent comme David, il s'écriera :

« Je confesserai hautement le Seigneur; et ce sacriflce lui sera plus agréable que l'immolation d'un taureau dans la jeunesse de sa force. Que les pauvres voient et qu'ils tressaillent ! car Dieu dit : Offrez à Dieu un sacrifice de louanges, et rendez au Seigneur vos hommages. Invoquez-moi au jour de la détresse, et je vous délivrerai et vous me glorifierez. Le sacrifice que Dieu demande est une âme brisée de douleur. »

Dieu aussi est appelé amour, parce qu'il est bon. La charité qui émane de lui ne souffre point que l'on nuise au prochain, soit en lui faisant tort le premier, soit en lui rendant outrage pour outrage. Pour tout dire en un mot, imitatrice de Dieu, elle répand ses bienfaits sur tous indistinctement.

« La charité, comme le Christ, est donc la plénitude de la loi ; »

c'est-à-dire, la présence toujours agissante du Seigneur qui nous aime; c'est-à-dire encore, cette doctrine et cette vie d'amour que le Christianisme enseigne et pratique d'après le Rédempteur. Jadis le commandement disait au nom de la crainte : Tu ne seras point adultère ; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain. Aujourd'hui, c'est la charité qui perfectionne le précepte. Il n'est pas indifférent que l'action soit accomplie par crainte, ou perfectionnée par la charité; qu'elle vienne de la foi ou qu'elle soit inspirée par la gnose. Il est donc juste qu'il y ait divers degrés dans les récompenses. Pour le véritable Gnostique, il en a été préparé

« que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et que le cœur de l'homme n'a jamais conçues. »

Quant à celui qui s'est borné à croire, le Seigneur lui promet le centuple de ce qu'il a quitté. Avouons-le, cette promesse est à la portée de toutes les intelligences.

A ce propos, je me rappelle qu'un soi-disant Gnostique expliquait singulièrement ce passage :

« Et moi je vous dis que quiconque aura regardé une femme avec convoitise, a déjà commis l'adultère. »

Le Seigneur ne nous condamne pas sur le simple désir, disait l'interprète, mais seulement si l'acte qui en est la conséquence, allant au-delà du désir, par la violence du désir, se consomme dans la convoitise. Dans les songes, nul doute que le désir ne se serve à la fois et de la vision et du corps même. Les écrivains qui ont recueilli des anecdotes, rapportent cette sentence du juste Bocchoris. Un jeune homme, épris d'amour pour une courtisane, la détermina, d'après un salaire convenu, à venir le trouver le lendemain. Il arriva qu'un songe livra d'avance la jeune fille à ses désirs. Sa passion ainsi assouvie contre sou espérance, il interdit sa porte à son amante, lorsqu'elle se présenta selon leurs conventions. A la nouvelle de ce qui avait eu lieu, la jeune fllle éconduitc réclamait le salaire promis, sur l'allégation qu'elle avait ainsi contenté les désirs du jeune homme. Il fallut plaider devant le juge. Celui-ci, après avoir ordonné au jeune homme d'étendre en plein soleil la bourse qui contenait le prix de la honte, enjoignit à la courtisane d'en prendre l'ombre, condamnant ingénieusement le défendeur à rendre le simulacre du prix pour le simulacre de la possession. Que l'âme, ébranlée par une vision, s'y attache pendant le sommeil, voilà le songe; mais l'homme qui regarde, avec un œil de convoitise, poursuit tout éveillé une vision qui n'a rien de fantastique. Le crime commence, non pas, suivant notre prétendu Gnostique, aussitôt qu'avertie par l'œil, la pensée conçoit la fornication ou l'adultère; c'est là l'œuvre du désir en tant que désir; le crime commence quand on regarde la beauté du corps, dit le Verbe, et que la chair parait belle au point de vue du désir. Vous avez contemplé avec l'œil de la chair et du péché : votre admiration est coupable. Au contraire, regardez-vous la beauté avec une chaste affection, alors vous oubliez la beauté de la chair pour celle de l'âme; vous n'admirez le corps que comme une statue, vous élevant par cette beauté terrestre jusqu'à l'ouvrier lui-même et jusqu'à ce qui est réellement beau, montrant aux anges qui gardent les avenues du ciel le sceau de la sainteté, le caractère lumineux de la justice, qu'est-ce à dire? l'empreinte d'une conscience bien réglée et agréable à Dieu, la manifestation radieuse des vertueux sentiments dans lesquels tressaille une âme, heureuse d'être le sanctuaire du Saint-Esprit. La voilà bien cette gloire qui rayonnait sur le visage de Moïse et dont le peuple ne pouvait supporter l'éclat. C'est pourquoi le serviteur de Dieu la couvrit d'un voile devant les yeux charnels de la multitude. Les hommes qui emportent avec eux le bagage de la terre, sont arrêtés par les préposés de la douane céleste, et dépouillés des affections humaines dont ils arrivent chargés. Il n'en va pas de même de ceux qui ont jeté loin d'eux cette contrebande du siècle : riches des trésors de la connaissance et de la justice qui consiste dans les œuvres, les anges les laissent passer au milieu d'un concert de bénédictions, et les proclament bienheureux, leurs personnes et leurs œuvres.

« Et les feuilles ne tomberont point; »

c'est-à-dire les feuilles de l'arbre de la vie,

« qui a crû près du courant des eaux. »

Le juste est comparé aux arbres chargés de fruits et non pas seulement aux victimes dont le parfum monte vers les cieux. Or, de même que, sous l'empire de la loi, des lévites étaient chargés spécialement d'examiner les victimes et d'en remarquer les défauts, de même les esprits exercés démêlent aisément le désir légitime d'avec le désir criminel. Ils rattachent ce dernier à la volupté et à l'intempérance, parce qu'il est contraire à la raison ; ils rangent le premier dans la classe des choses que la loi de la nature a rendues nécessaires, attendit qu'il a la raison pour principe et pour régulateur.



CHAPITRE XIX.


La femme peut atteindre comme l'homme à la perfection. Exemples divers.


L'homme et la femme sont admis également à cette perfection. Moïse, après avoir entendu ces paroles sortir de la bouche de Dieu :

« Je te l'ai dit et je te le répète ; je vois que ce peuple est indocile ; laisse-moi l'exterminer, j'effacerai son nom de dessous le ciel, et je t'établirai sur un autre peuple, qui sera plus grand et plus admirable que celui-ci ; »

Moïse, consultant moins son intérêt privé que le salut commun, répond avec d'instantes prières :

« N'en faites rien, Seigneur ; pardonnez à ce peuple sa prévarication, ou effacez mon nom du livre des vivants. »

Admirable perfection dans cet homme, qui préférait mourir avec son peuple, plutôt que d'être sauvé tout seul ! Mais le dévouement de Moïse ne lui appartient pas à l'exclusion d'un autre sexe. Judith aussi, qui fut parfaite entre les femmes, voyant Béthulie assiégée, se recommande aux prières des vieillards, pénètre dans le camp des étrangers, brave tous les périls pour délivrer sa patrie, et, dans l'énergie de sa confiance en Dieu, se livre aux mains de l'ennemi. Bientôt sa foi recevra sa récompense. Femme pleine de courage contre l'ennemi de Dieu, elle tranche la tête d'Holopherne. Voyez Esther, cette autre femme consommée dans la foi. N'arrache-t-elle pas Israël au pouvoir d'un despote et à la cruauté d'un satrape? Faible, isolée, n'ayant pour armes que ses jeûnes et ses pleurs, elle résiste à des milliers de mains chargées de fer, et fait révoquer par sa foi un décret tyrannique. Ce n'est pas tout; elle fléchit Assuérus, elle châtie Aman, et sauve Israël par la ferveur de la prière qu'elle adresse au Seigneur. Parlerai-je de Suzanne et de la sœur de Moïse ? l'une partageant lé commandement de l'armée avec le prophète, et la première entre toutes les femmes qui étaient renommées chez les Hébreux par leur sagesse; l'autre, bravant le supplice pour rester fidèle à sa virginale pureté, et, condamnée par des vieillards impudiques, marchant d'un pas intrépide à la mort, héroïque martyre de la chasteté.

Suivant Dion le philosophe, une femme du nom de Lysidica était si pudique, qu'elle se baignait toujours avec sa tunique de dessous. Une autre, appelée Philotéra, lorsqu'elle entrait dans le bain, ôtait par degrés sa tunique à mesure que l'eau couvrait les parties nues de son corps, et après le bain, se relevant par degrés, se couvrait de même. La fameuse athénienne Lééna ne supporta-t-elle point la torture avec un courage viril ? Initiée dans le secret d'un complot que tramaient contre Hipparque Armodius et Aristogiton, cette femme n'en révéla pas le moindre détail, quoiqu'on employât contre elle la plus horrible question. Mais voici que les femmes d'Argos, sous la conduite de Télésilla, général et poète à la fois, mettent en fuite, sans autre secours que leur présence, les Spartiates, si inexpérimentés dans la guerre; tant cette femme avait su inspirer à ses compagnes le mépris de la mort ! L'auteur du poème intitulé la Danaïde raconte la même chose des filles de Danaüs :

« Et aussitôt les filles de Danaus s'armèrent à la hâte sur les rives du Nil, le fleuve au cours majestueux, etc. »

Les autres poètes célèbrent la rapidité d'Atalante à la chasse, l'amour maternel d'Anticlée, la tendresse conjugale d'Alceste, le courage de Macaria et des Hyacinthides. Mais quoi ? La pythagoricienne Théano ne s'éleva-t-elle pas assez haut dans la philosophie pour faire cette réponse à un de ses admirateurs ?

«Le beau bras, s'écria cet homme, après l'avoir considérée d'un œil curieux ! »

« Oui, reprit-elle, mais il n'appartient pas à tout le monde. »

On rapporte encore de cette même Théano une parole pleine de gravité. On lui demandait après combien de jours une femme qui avait dormi avec un homme pouvait assister aux fêtes de Cérès :

« Si cet homme est son époux, à l'instant même ; s'il ne l'est pas, jamais. »

Thémisto de Lampsaque, fille de Zoïle, et femme de Léonte de Lampsaque, se livrait à la philosophie d'Epicure, comme Mya, fille de Théano, à la philosophie de Pythagore, comme Arignote, qui a écrit la vie de Denys. Les filles de Diodore, surnommé Saturne, excellèrent toutes dans la dialectique, ainsi que l'atteste Philon le dialecticien, dans son Ménexène. Voici leurs noms qu'il nous a transmis : Ménexène, Argia, Théognis, Artémise, Pantaclée. Je me souviens d'une certaine Hipparchia, la Maronite, épouse de Cratés, membre de la secte des Cyniques, et en l'honneur de laquelle les Cynogamies furent célébrées dans le Pécile. La fille d'Aristippe, Arêté, la Cyrénaïque, enseigna la philosophie à Aristippe, qui reçut de cette circonstance le surnom de Métrodidacte ( instruit par sa mère.) Platon eut aussi pour disciples l'arcadienne Lasthénie et Axiothée de Phliase. Aspasie de Milet, dont les Comiques ont fait si grand bruit, ne fut pas inutile à Socrate pour la philosophie, ni à Périclès pour le rhétorique. Je passe les autres sous silence, de peur d'être trop long; je ne compte pas les femmes poètes, Corinne, Télésilla, Mya et Saphoj ni les femmes peintres, Irène, fille de Cratmus, et Anaxandra, fille de Néalque, comme on le voit dans les Banquets de Didyme. La fille du sage Cléobule, roi des Indiens, ne rougissait pas de laver les pieds des hôtes que recevait son père. C'est ainsi que la femme d'Abraham, la bienheureuse Sara, prépara elle-même pour les anges des pains cuits sous la cendre; ainsi encore, chez les Hébreux, les jeunes filles du sang royal faisaient paitre les brebis. La Nausicaa d'Homère va laver elle-même à la fontaine.

Une femme pudique doit donc commencer d'abord par déterminer son mari, s'il est possible, à marcher conjointement avec elle dans la route qui conduit à la béatitude. Ne peut-elle y réussir? qu'elle marche seule à la vertu, obéissant à son mari en toutes choses, ne faisant rien contre sa volonté, excepté dans ce qui touche à la vertu et au salut. Un homme qui chasserait de sa maison une épouse ou une servante, parce qu'elles suivent avec une sincérité non équivoque les préceptes divins, n'aurait d'autre but que d'éconduire la justice et la tempérance, pour appeler dans sa demeure l'injustice et l'intempérance. Homme ou femme, il est impossible d'être versé dans quelque science que ce soit, à moins d'avoir auparavant étudié, médité, pratiqué ; mais la vertu, nous le déclarons, ne dépend que de notre volonté. La violence et l'oppression pe