Tertullien

CONTRE MARCION : LIVRE IV

Titre 5
Titre 5

SOMMAIRE

LIVRE AUDIO

I. Nous allons en appeler de toute la sagesse, de tout cet étalage de l'impie et sacrilège Marcion, à son évangile même à cet évangile devenu le sien à force d'altérations, Pour l'accréditer, il l'accompagna d'un commentaire ou recueil d'oppositions contradictoires, qu'il appela Antithèses, ouvrée destiné à prouver que la loi et l'Evangile se combattent et partagent le monde entre deux divinités ayant chacune son instrument particulier, ou testament, puisque ce mot a prévalu. C'est sur l'autorité d'un pareil appui qu'il veut étayer son évangile. J'aurais anéanti une à une dans une dissertation spéciale les raisons de l'habitant du Pont, si je n'avais trouvé plus opportun de les détruire par et avec l'Evangile lui-même qu'elles viennent secourir. Il me serait facile de les repousser par la proscription. J'aime mieux les admettre et les ratifier, en quelque sorte, comme d utiles auxiliaires; de sorte que dans la lutte contre cet adversaire, nous aurons nous-mêmes à rougir pour lui d'un si profond aveuglement. Qu'un ordre différent se soit développé dans les anciennes dispositions du Créateur et dans les nouvelles ordonnances du Christ, je commence par l'avouer. Que la forme du langage diffère non moins que les préceptes de vertu et la discipline de la loi, d'accord; pourvu cependant que, malgré cette diversité, l'ensemble se rapporte au seul et même Dieu, au Dieu reconnu comme l'ordonnateur et le prophète des deux testaments. « La loi, s'écriait autrefois Isaïe, sortira de Sion, et la parole du Seigneur, de Jérusalem; » une seconde loi, une seconde parole conséquemment. « Il jugera les nations; il accusera un grand peuple; » non pas les Juifs seulement, mais toutes les nations qui sont jugées par la nouvelle loi de l'Evangile, par la prédication nouvelle des apôtres, et s'accusent à leur propre tribunal de leurs trop longues erreurs, depuis qu'elles ont embrassé la foi. Dès lors, « elles convertissent leurs glaives en un soc de charrue, et leurs épieux en faucilles, » c'est-à-dire, au lieu de mœurs cruelles et barbares elles prennent des sentiments plus doux, et ne travaillent plus qu'à la moisson du salut, «Ecoutez-moi, ô mon peuple; ô ma tribu, écoutez-moi, » dit ailleurs le même prophète. « La loi sortira de ma bouche, ma justice éclairera les nations. » Oui, la justice en vertu de laquelle il avait résolu d'illuminer les nations par la loi et la parole de l'Evangile. Ce sera cette loi de David » « belle et pure» par sa perfection. « convertissant les âmes » du culte des idoles au culte du vrai Dieu. Ce sera encore cette parole d'Isaïe: « Le Seigneur fera retentir sur la terre une parole abrégée dans ses voies, parce que le testament de la nouvelle alliance est dégagé des entraves multipliées qui embarrassaient l'ancienne. »

Mais à quoi bon insister là-dessus? lorsqu'il est plus clair que le jour que le Créateur a annoncé la rénovation par le même prophète: « Oubliez le passé, effacez de votre mémoire tout ce qui est ancien. L'antiquité a fait, son temps; de nouvelles merveilles apparaissent. Tout sera nouveau dans ce qui commence! » Même avertissement de la part de Jérémie: « Préparez la terre nouvelle, et ne semez pas sur les épines. Recevez la circoncision du cœur.... Voilà que les jours viennent, dit le Seigneur. J'établirai une nouvelle alliance avec la maison d'Israël et la maison de Juda; non pas selon l'alliance que j'ai formée avec leurs pères dans les jours où je les ai pris par la main pour les tirer de la terre d'Egypte. » Tant il est vrai que le premier testament n'était que temporaire, puisqu'il en prédit le renouvellement, même en promettant au second une durée éternelle. « Prêtez l'oreille, s'écrie-t-il par la bouche d'Isaïe, et vous allez vivre. J'établirai avec vous l'éternelle alliance. Alliance de fidélité et de religion, ajoute-t-il, promise à mon serviteur David, » pour attester que ce testament aurait sa consommation dans le Christ, sorti du sang de David par Marie sa mère. Ce rejeton qui « fleurit sur la tige de Jessé » ne signifiait pas autre chose. Si donc le Créateur a signalé l'apparition d'une autre loi, d'une autre parole, d'une autre alliance; disons-mieux, s'il a désigné des sacrifices plus chers à son cœur, et cela jusque parmi les nations, ainsi qu'il est écrit dans Malachie: « Mon amour n'est point en vous, dit le Seigneur, je ne prendrai point de présents de votre main. Voilà que depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher l'on me sacrifie en tout lieu, et l'on offre à mon nom une oblation pure, » c'est-à-dire des prières innocentes parties d'une conscience exempte de reproche; dès lors, tout changement qui provient d'une rénovation établit une différence avec les choses anciennes, et de la diversité naît une sorte d'opposition. Point de changement sans diversité, pas plus que de diversité sans opposition. Mais la diversité qui naît de l'opposition doit s'imputer à qui amène le changement par le renouvellement. Celui qui concerte d'avance le changement établit la diversité; celui qui prédit la rénovation prédit la différence. Pourquoi expliquer les dissemblances par l'opposition des pouvoirs? Pourquoi reprocher au Créateur les oppositions de faits, quand tu peux en reconnaître de semblables dans les sentiments et les affections? « C'est moi qui trappe et qui guérit, dit-il; moi qui tue et qui ressuscite; moi qui crée le mal et fais la paix. » Tu pars de là pour l'accuser de versatilité et d'inconstance, A t'entendre, il défend ce qu'il ordonne; il ordonne ce qu'il défend. Pourquoi les oppositions du monde physique ne t'ont-elles pas éclairé sur celles du monde moral? Le plus rapide coup d'œil sur la structure de l'univers, même chez les habitants du Pont, si je ne me trompe, t'aurait appris qu'il se compose d'éléments qui se repoussent mutuellement. Tu as oublié d'inventer auparavant un dieu pour la lumière et un dieu pour les ténèbres, afin de pouvoir ensuite départir à celui-ci la loi, à celui-là l'Evangile. D'ailleurs les seuls exemples placés sous nos yeux disent assez que celui dont les œuvres extérieures procèdent par oppositions, suit la même règle dans ses mystères.



II. Voilà en quelques mots notre réponse aux Antithèses. Je passe maintenant à la démonstration que l'évangile, dirai-je hébreu? non assurément, que l'évangile pontique est falsifié. Ce sera comme le préambule de notre argumentation.

Nous établissons en principe que l'Evangile a pour auteurs, les apôtres, en vertu de l'ordre qu'ils avaient reçu du Seigneur lui-même, d'aller promulguer la bonne nouvelle. Les apôtres, disons-nous, ou, avec eux et après eux, les hommes apostoliques. Car la prédication des disciples aurait pu être soupçonnée de vaine gloire, si elle n'avait eu pour appui l'autorité des maîtres, je me trompe, l'autorité du Christ, qui avait délégué ses pouvoirs aux apôtres. Parmi les apôtres, Jean et Matthieu nous enseignent la foi. Parmi les hommes apostoliques, Luc et Marc répètent les enseignements de leurs devanciers, partent des mêmes principes, proclament avec eux un seul Dieu créateur, et Jésus-Christ son fils, né d'une vierge, consommation de la loi et des prophètes. Que l'enchaînement de leur narration diffère, peu importe, pourvu qu'ils s'accordent sur les dogmes fondamentaux, concordance qui ne se trouve point chez Marcion. Marcion, au contraire, n'assigne point d'auteur à l'Evangile, c'est-à-dire à celui qu'il s'est forgé, comme s'il n'avait pu supposer un litre à l'œuvre après avoir osé attaquer tout le corps de l'œuvre. Je pourrais m'arrêter là. C'en est assez pour récuser un ouvrage qui ne lève pas la tête au grand jour, qui ne présente aucune garantie, ni par l'authenticité de son titre, ni par la déclaration légitime de son auteur. Mais nous aimons mieux suivre l'ennemi dans toutes ses attaques, nous qui n'ayons dans nos livres ni impostures, ni réticences.


Entre tous nos écrivains évangéliques, Marcion paraît s'être attaché à Luc pour le mettre en pièces. Or Luc n'était pas un apôtre, ruais un homme apostolique! Ce n'était pas un maître, mais un disciple; inférieur, par conséquent, à son maître; on ne lui contestera pas d'être venu le second, puisqu'il fut le disciple du second apôtre, de Paul indubitablement. Ainsi quand même Marcion eût introduit son évangile sous le nom de Paul lui-même, dénuée de l'appui des devanciers, cette œuvre isolée manquerait de litre pour se faire recevoir. Ou la confronterait avec l'Evangile que Paul a écrit, auquel il a donné créance, et avec celui auquel il s'est empressé de conformer le sien. En effet, « il monte à Jérusalem pour connaître les apôtres, et se concerter avec eux, de peur d'avoir couru sans fruit dans la lice, » c'est-à-dire de peur que sa foi et sa prédication ne fussent différentes. Puis, aussitôt qu'il eut conféré avec les fondateurs du christianisme, et qu'ils furent d'accord sur les règles de 1a foi, « ils se prirent la main, » et se partagèrent les fonctions de la prédication: aux apôtres les Juifs; à Paul les Juifs et les nations. Par conséquent, si celui qui fut le flambeau de Luc voulut fortifier sa foi et sa prédication de l'autorité de ses prédécesseurs, à plus forte raison demanderai-je à l'Evangile du disciple de s'appuyer sur l'autorité du maître. Mais combien l'obligation redoublera encore si le mystère de la religion chrétienne passe du disciple de Paul jusqu'à Marcion! Qu'autrefois il soit descendu de Paul à Luc, rien de mieux. 

L'Evangile de Luc a pour lui un témoignage qui le recommande.



III. Marcion a lu dans l'Epître aux Galates les reproches que Paul adresse aux apôtres eux-mêmes, « de ne pas marcher droit selon la vérité de l'Evangile, » et à quelques faux prophètes, « de pervertir l'Evangile de Jésus-Christ. » Le sectaire s'arme de ces paroles pour ruiner l'authenticité de nos livres, propriété légitime des apôtres ou des hommes apostoliques qui les ont publiés sous leur nom. Il veut par là concilier à ses impostures la créance dont il dépouille leurs ouvrages. « Sans doute Pierre, Jean et Jacques, qui passaient pour les colonnes de l'Eglise, » furent censurés; mais nous savons pourquoi. Les collègues de Paul semblaient accommoder la doctrine aux convenances des personnes. Toutefois, « puisque lui-même se fait tout à tous pour sauver tous ses frères, » Pierre ne pourrait-il pas alléguer aussi une charité semblable, quand ses actions dérogeaient un peu à ses enseignements?


La nature des faux prophètes qui se glissaient dans l'Eglise n'est pas moins connue. Ils maintenaient la circoncision et les observances judaïques; Paul attaquait non pas leur prédication, mais leur manière de vivre: s'ils eussent erré sur le Dieu Créateur, ou son Christ, l'apôtre eût-il manqué de le remarquer? tout cela est bien à distinguer. Marcion veut-il que les apôtres aient été soupçonnés d'une perversité et d'une hypocrisie, qui aurait été jusqu'à corrompre l'Evangile? Alors il accuse le Christ, en accusant les instruments choisis par le Christ. Accorde-t-il que les apôtres censurés uniquement pour un léger changement dans la discipline, ont concerté entre eux une œuvre intacte et fidèle, mais qu'après eux des faussaires ont corrompu la vérité primitive; falsification d'où résultent nos Ecritures? je le demande, où sera l'œuvre authentique des apôtres parmi tous ces livres adultères? Sera-ce l'Evangile qui a illuminé Paul, et par Paul, Luc, son disciple? ou bien si la vérité a péri sans retour, sous ce débordement universel de falsifications, Marcion peut-il se vanter d'avoir seul l'Evangile véritable? Je le veux bien cependant; il possède le véritable, celui des apôtres. Pourquoi, dès lors, s'accorde-t-il avec celui que nous avons, et qui nous vient non pas des apôtres, mais de Luc? Ou bien si l'Evangile à l'usage de Marcion ne doit, pas être attribué à Luc par la raison seule qu'il est d'accord avec le nôtre, tout corrompu qu'il est dans son titre, il appartient donc aux apôtres. Donc notre Evangile, qui est d'accord avec lui, est l'œuvre des apôtres, mais altérée dans son titre.



IV. Nous voilà donc tirant chacun de notre côté cet évangile, objet de notre discussion. Marcion réclame l'authenticité pour son évangile; moi, je la réclame pour le mien. Marcion affirme que le mien a été altéré; j'affirme que c'est le sien qui a été corrompu. Quel sera le juge entre nous, sinon le temps qui donne de l'autorité à l'œuvre la plus ancienne, et fait croire à l'altération de l'œuvre postérieure? S'il est vrai que le faux soit la corruption du vrai, il faut convenir que la vérité a dû précéder nécessairement le mensonge. A l'altération il faut un objet à altérer, à la contrefaçon un objet à contrefaire. D'ailleurs, quand nous démontrons que notre Evangile a paru long-temps avant celui de Marcion, n'est-il pas absurde d'avancer que le nôtre a subi une falsification avant d'avoir été véritable, et que celui de Marcion a été corrompu par notre jalousie avant d'avoir été publié? Enfin, quelle ineptie que de regarder comme plus vrai ce qui vient plus lard, surtout après que la religion chrétienne a étonné le monde par tant de prodiges qui n'auraient pu s'accomplir sans la vérité de l'Evangile, c'est-à-dire, avant la vérité de l'Evangile!


Nous et les Marcionites nous revendiquons à la fois l'Evangile de Luc: où est la vérité? L'Evangile que nous avons entre les mains est tellement antérieur à Marcion, que Marcion lui-même y a cru pendant quelque temps, lorsque dans la première ferveur de sa foi, il déposa aux pieds de l'Eglise une somme d'argent, qu'elle ne tarda point à rejeter ainsi que le sectaire lui-même, aussitôt qu'il eut fait divorce avec nos dogmes pour se jeter dans l'hérésie. Sa foi première fut donc la nôtre. Si les Marcionites le nient, démentiront-ils aussi la lettre écrite de sa main? Supposons même qu'ils la récusent; les Antithèses de Marcion avouent le fait, que dis-je? elles le démontrent. Je ne veux point d'autre preuve. En effet, si l'Evangile attribué par les Chrétiens à Luc (nous verrons si en effet les Marcionites le possèdent comme nous) est le même Evangile que Marcion attaque par ses Antithèses comme falsifié par les défenseurs du Judaïsme, pour ne faire qu'un seul corps de la loi et des prophètes, et percer aussi le Christ de ce côté, en vérité Marcion ne pouvait l'attaquer que parce qu'il l'avait trouvé déjà subsistant. Personne ne se transporte dans l'avenir pour corriger des choses qu'il ignore devoir exister; la correction ne précède pas la faute. Marcion réformateur de l'Evangile! quoi, pendant tout l'intervalle qui s'est écoulé depuis Tibère jusqu'à Antonin, nous étions sans Evangile, et Marcion le premier, Marcion seul a obtenu le privilège de le redresser! Jésus-Christ l'avait attendu si long-temps! Jésus-Christ s'était si fort repenti d'avoir envoyé prématurément ses apôtres sans l'assistance de Marcion! Oui! l'hérésie est l'œuvre de la témérité humaine. Etrangère à la divinité, elle se vante de réformer l'Evangile; mais réformer, pour elle, c'est corrompre. Que Marcion s'appelle fièrement disciple des apôtres, « Le disciple n'est pas au-dessus du maître. »

----Je suis un apôtre, dit-il.

---- « Les apôtres ou moi, n'importe, réplique Paul, nous prêchons la même doctrine. »

---- Je suis un prophète!

---- Va! l'esprit des prophètes est d'accord avec celui des prophètes leurs devanciers.

----Fusses-tu un ange, je t'appellerai anathème plutôt que prédicateur de l'Evangile, puisque tu m'annonces un Evangile nouveau.

Ainsi en corrigeant il a prouvé deux choses; l'antériorité de noire Evangile qu'il a trouvé en possession du monde; la postériorité de son écriture, évangile nouveau, évangile à lui, formé avec les débris du nôtre.



V. En deux mots, s'il est certain que le plus vrai est le plus ancien, le plus ancien ce qui date du commencement, le commencement ce qui part des apôtres, il sera également certain qu'il n'y a de transmis par les apôtres que ce qui a été tenu pour saint et vénérable dans les Eglises fondées par les apôtres. Examinons donc de quel lait Paul nourrit les Corinthiens; sur quelle règle il réforme les Galates; quelles maximes lisent les Philippiens, les Thessaloniciens, les Ephésiens; quelle est sur des points semblables, la foi des Romains auxquels Pierre et Paul ont légué un Evangile scellé de leur sang. Nous avons encore les Eglises filles de Jean. Marcion a beau récuser son Apocalypse, la succession des évêques de l'Asie, remontée une à une, no nous conduit pas moins à Jean leur fondateur. La noblesse des autres Eglises se reconnaît aux mêmes titres. J'affirme donc que parmi ces Eglises, non pas seulement d'origine apostolique, mais parmi toutes celles qui sont restées dans la communauté d'une même foi, l'Evangile de Luc s'est maintenu dès l'origine de sa publication, tel que les Chrétiens le possèdent aujourd'hui. Quant, à l'évangile de Marcion, il était inconnu de la plupart; ou s'il était connu, c'était pour être condamné. Il a aussi ses églises, mais les siennes postérieures, et par conséquent adultères. Si vous remontez à leur origine, vous les trouverez plutôt sorties d'un apostat que de l'apostolat. Elles ne remontent pas au-delà de Marcion, ou de quelqu'échappé de son école. Les Marcionites édifient des Eglises, comme les guêpes bâtissent des ruches. Les Eglises apostoliques couvriront aussi de leur patronage les Evangiles de Jean et de Matthieu que nous avons par elles et en conformité avec elles, quoique l'on attribue à Pierre l'Evangile publié sous le nom de Marc, son interprète, de même qu'à Paul le récit de Luc. Il est assez naturel d'imputer aux maîtres les écrits des disciples. Je demanderai donc à Marcion, pourquoi, laissant de. côté les antres Evangiles, il s'est attaché de préférence à celui de Luc, comme si dès l'origine ceux-là n'avaient pas été aussi connus que celui-ci. Je me trompe. Ils étaient connus auparavant, puisqu'étant d'origine apostolique, ils vinrent les premiers, et furent consacrés avec les Eglises elles-mêmes. D'ailleurs, si les apôtres n'ont rien publié, comment s'imaginer que les disciples aient publié quelque chose? Y a-t-il des disciples sans maîtres qui les enseignent? Le fait est donc établi: ces Evangiles étaient entre les mains des Eglises. Pourquoi, encore un coup, Marcion n'en dit-il pas un mot, pour les réformer s'ils ont subi des falsifications, pour les reconnaître, s'ils sont authentiques?


Car si des hommes corrompaient alors l'Evangile, il convenait surtout à Marcion et aux siens de rétablir les Ecritures dont ils savaient l'autorité mieux accueillie! Ainsi les faux apôtres eussent procédé pour l'erreur, comme les apôtres pour la vérité. Autant il est vrai que Marcion aurait corrigé ce qui devait être corrigé, s'il y avait eu altération, autant il confirme que ce qu'il n'a pas cru devoir corriger n'était pas altéré. En un mot, il a réformé ce qu'il a estimé corrompu; mais à tort, puisque la falsification n'existait pas. En effet, s'il est vrai que les écrits apostoliques nous soient parvenus dans leur intégrité, ef. que l'Evangile de Luc, maintenant entre nos mains, soit si bien d'accord avec eux, qu'il subsiste avec eux dans les Eglises, il faut en conclure que l'Evangile de Luc nous est arrivé intact, jusqu'au sacrilège de Marcion. C'est le jour où Marcion lui fit violence, qu'il se trouva différent de l'œuvre apostolique, et son rival. Je donnerais donc ce conseil à ses disciples: Ou changez les autres Evangiles, quoiqu'un peu tard, à son exemple, afin de rétablir une apparente conformité avec ceux qui nous viennent des apôtres (car tous les jours vous le faites, comme nous vous le reprochons tous les jours); ou rougissez d'un maître convaincu sur tous les points, tantôt d'altérer frauduleusement la vérité, tantôt de la renverser avec impudeur»

Nous usons de ce moyen abrégé quand nous défendons contre les hérétiques la vérité de l'Evangile; nous faisons valoir et l'ordre des temps, qui prescrit contre la postériorité des faussaires, et l'autorité des Eglises que protège la tradition des apôtres, parce que, de toute nécessité, la vérité précède l'imposture, et découle de qui l'a transmise.



VI. Mais nous transportons ailleurs la question. C'est à son évangile même, comme nous l'avons annoncé, que nous en appelons pour lui démontrer qu'il l'a falsifié. Assurément, il n'a élaboré cette œuvre de mensonge, précédée de son recueil d'antithèses, que pour établir la diversité de l'Ancien et do Nouveau Testament, et par là même, séparer le Christ du Créateur d'avec le sien, fils d'un autre dieu étranger à la loi et aux prophètes. Voilà pourquoi, sans doute, élaguant les témoignages qui contrarient son système, et s'accordent avec les oracles du Créateur, parce que ce sont, dit-il, des interpolations de ses disciples, il garde fidèlement tout ce qui favorise ses opinions. Nous adoptons les articles qu'il a épargnés; nous les embrassons comme des alliés orthodoxes. Une ibis qu'ils auront brisé l'orgueil du sectaire, ils constateront qu'il y a eu autant d'aveuglement hérétique à retrancher les uns qu'à maintenir les autres. Telle est l'intention et le plan de cet opuscule partant d'un point admis des deux côtés.

Marcion établit qu'autre est le Christ qui, sous le règne de Tibère, fut manifesté pour le salut de toutes les nations par un dieu autrefois inconnu, autre le Christ qui doit revenir un jour relever l'empire des Juifs, comme il en a reçu la mission du Créateur. Il a placé entre ces deux messies l'abîme qui sépare la justice d'avec la clémence, la loi d'avec l'Evangile, le judaïsme d'avec le christianisme. De là, notre fin de non-recevoir: Le Christ de l'autre Dieu ne doit avoir rien de commun avec le Créateur. Mais aussi faudra-t-il proclamer Fils du Créateur, celui qui aura exécuté chacune de ses dispositions, accompli à la lettre ses prophéties, porté aide à ses lois, réalisé ses promesses, renouvelé ses vertus, mis en lumière ses oracles, qui, enfin, aura reproduit les opérations du Créateur. Lecteur, nous t'en conjurons, ne perds pas un moment de vue notre principe et notre prescription; commence à distinguer le christ de Marcion et le Christ du Créateur.



VII. L'hérétique affirme que l'an quinzième de l'empire de Tibère, son christ descendit dans une ville de Galilée, dans Capharnaum, apparemment du ciel du Créateur, où il était descendu auparavant. Pour procéder avec ordre, il faudrait d'abord me le montrer descendant de son ciel dans celui du Créateur. Pourquoi n'attaquerais-je point un récit qui ne se présente pas avec les garanties ordinaires de la vérité, et qui se trahit toujours par le mensonge? Mais que nos propositions précédentes demeurent une fois pour toutes. Comment le Créateur admettra-t-il dans sa résidence pour le conduire de là sur la terre qui lui appartient-, un dieu qui traverse son palais uniquement pour le combattre?

Mais je le tiens pour descendu, n'importe comment. Du moins, explique-moi le reste de sa marche. Nulle part il n'est question d'un apparition soudaine. L'apparition indique une présence inopinée, un phénomène qui frappe les regards sans aucun avertissement préalable. Descendre, au contraire, c'est se montrer graduellement, attirer l'œil peu à peu; le mot lui-même annonce succession dans le fait. Il me force à rechercher sous quel extérieur, avec quelle pompe, par quel mouvement accéléré, ou ralenti; dans quel temps est descendu ce christ en question. Est-ce le jour ou la nuit? En outre, qui le vit jamais descendre? qui raconta le t'ai!? qui l'affirma par serment? Chose difficile à croire, même sur la foi d'un témoin. Enfin lorsqu'un Romulus trouva bien, un Proculus pour attester qu'il avait été emporté au ciel, le Christ de Dieu ne trouvera-t-il pas un héraut pour proclamer qu'il est descendu du sien? Comme s'ils n'étaient pas montés et descendus l'un et l'autre par la même échelle, le mensonge,

Poursuivons, Qu'avait-il de commun avec la Galilée, s'il n'était pas le Christ, du Créateur? N'est-ce pas la région que son Père avait, destinée, selon le témoignage d'Isaïe, à recueillir les premières semences de la prédication: « Reçois-la d'abord, et accomplis-la promptement, Terre de Zabulon, et toi, terre de Nephtali? Mais la Galilée des nations qui s'élève au-delà du Jourdain, le long de la mer, a senti la puissance de son bras. Le peuple, qui marchait dans les ténèbres, a vu une grande lumière. Le jour s'est levé sur ceux qui habitaient la région des ombres de la mort. » Le sectaire nous donne son dieu pour le flambeau des nations. Il fait bien; mais raison de plus pour qu'il descende du ciel où brille le soleil de mon Créateur, quoique, à vrai dire, c'eût été plutôt dans le Pont et non dans la Galilée qu'il aurait dû descendre, Du reste, au lieu qu'il choisit, à la lumière qui se lève, ainsi que le prophète l'avait annoncé, nous commençons à reconnaître le Christ des prophètes, qui déclare à sa première entrée: « Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi et les prophètes; je suis venu pour les accomplir. » Marcion a supprimé ces mois qu'il regarde comme une addition frauduleuse; toutefois, vainement il ose avancer que le Christ n'a pas dit ce qu'il souhaite d'exécuter en partie; car il a déjà accompli la prophétie qui concerne le lieu. Mais qu'il soit venu du ciel vers la synagogue avec ce langage habituel: « c'est le bu! de notre mission, » à la bonne heure, Retranche donc aussi de l'Evangile ces paroles: « Je ne suis envoyé que vers les brebis perdues de la maison d'Israël. Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens. » Sans quoi, ton christ va passer pour le rédempteur d'Israël! Les faits me suffisent. Supprime tant que tu voudras les paroles de mon Sauveur: ses actions parlent assez haut. Il descend dans la synagogue; donc il vient sauver les brebis perdues d'Israël. Les Israélites sont les premiers auxquels il offre le pain de sa doctrine; donc il les adopte pour ses enfants de prédilection. Il ne distribue point encore aux autres cet aliment; ils sont donc les chiens dont il vient de parler, et qu'il ne visite pas pour le moment, Or, à qui l'eût-il apporté plus volontiers qu'aux ennemis du Créateur» si lui-même n'avait pas été le fils du Créateur?

Toutefois, comment a-t-il pu être admis dans la synagogue, dépourvu d'antécédents, totalement ignoré, personne ne connaissant encore ni son peuple, ni sa tribu, ni sa maison, avant le recensement d'Auguste que les archives romaines gardent comme un témoin irrécusable de la naissance de Jésus-Christ? On n'avait point oublié « que le saint des saints ne devait s'ouvrir à aucun incirconcis, » Sans doute, chacun entrait dans la synagogue; mais pour être admis à y enseigner, il fallait être parfaitement connu examiné, éprouvé long-temps d'avance pour cette fonction ou recommandé d'ailleurs pour la remplir.

« Et tous le? assistants s'étonnaient de sa doctrine! » Ils avaient raison; « car il parlait, avec autorité, » ajoute l'historien sacré. Non pas qu'il attaquât la loi et les prophètes; l'inspiration divine communiquait la grâce et la force à ses paroles » qui réédifiaient la loi et les prophètes, au lieu de les renverser. Autrement, l'admiration se fût convertie en horreur, et l'étonnement en exécration publique pour le destructeur de la loi et des prophètes, surtout pour le prédicateur d'un dieu étranger, qui n'aurait pu enseigner une doctrine contraire à la loi et aux prophètes, contraire par là même au Créateur, sans énoncer, avant tout, quelle était cette divinité ennemie et jalouse. Rien de tout cela dans l'Ecriture. Elle se contente de consigner l'admiration pour l'énergie et la grâce de ses paroles. C'était nous apprendre que le Christ enseignait la doctrine du Créateur, ce qu'elle ne nie pas, plutôt qu'une doctrine contradictoire, ce qu'elle n'a point articulé. Ainsi, point de milieu: ou le reconnaître pour l'envoyé de celui auquel il conforme sa doctrine, ou le tenir pour un prévaricateur s'il enseigna la même chose que son ennemi.

Un esprit immonde s'écrie au même chapitre: « Laisse-nous, Jésus! Qu'y a-t- il entre nous et loi? Es-tu venu pour nous perdre? Je sais qui tu es, le saint de Dieu» » Ce dernier surnom conviendrait-il à celui qui ne pourrait pas même porter le nom de Christ, s'il n'était le Christ du Créateur? Ici, je ne reviendrai pas en arrière pour discuter la question des noms. Mais je le demande, comment l'esprit des ténèbres a-t-il pu deviner son nom, si aucune prophétie ne l'avait prononcé dans la loi mosaïque, si le Dieu inconnu et muet jusqu'à cette époque ne l'avait jamais promulgué? Comment l'aurait-il appelé le saint d'un Dieu inconnu à son propre Créateur?

Mais quoi! avait-il attesté déjà sa divinité nouvelle par quelque preuve telle que l'on vît dans sa personne le saint d'un autre Dieu? Sera-ce uniquement pour être entré dans la synagogue el avoir respecté le Créateur jusque dans son langage? Mais non! autant il fut impossible à l'esprit de ténèbres de reconnaître pour Jésus et pour saint de Dieu celui qu'il ignorait, autant il lui fut aisé de reconnaître celui qu'il connaissait déjà. Il se rappelait bien que le prophète avait prédit le saint de Dieu, et que le nom de Jésus avait été conféré au fils de Navé. Il l'avait surpris aussi sur les lèvres de l'ange, ainsi que le porte notre Evangile. « Ce qui naîtra en loi, tu l'appelleras le saint de Dieu, et lu lui donneras le nom de Jésus, » Tout démon qu'il était, il avait un secret sentiment de l'économie divine, qu'il était loin de rapporter à un autre dieu, quoiqu'il ne la connût qu'imparfaitement. « Qu'y a-t-il entre nous et toi? » lui dit-il dès le début; non pas, encore un coup, qu'il entrevit dans sa personne, un Jésus étranger auquel appartiennent les Esprits du Créateur: car il ne lui demande pas, « qu'y a-t-il entre toi el nous? » mais bien, « entre nous et toi. » Pleurant sur lui-même, et se reprochant sa destinée qu'il voyait déjà, il ajoute: « Tu es venu nous perdre: » tant il avait bien reconnu Jésus Fils d'un Dieu terrible et vengeur, et pour ainsi dire d'un Dieu inexorable, et non de ce Dieu très-bon et qui ne sait pas punir. Pourquoi avons-nous débuté par ce passage? afin de prouver deux choses: que le démon avait reconnu notre Christ pour le Jésus annoncé, et que lui-même se confirma dans le titre de Fils du Créateur.

---- Mais Jésus réprimanda le démon.

---- Oui sans doute, à cause de sa jalousie, de la témérité de son aveu ou de sa basse adulation, comme si le triomphe de Jésus-Christ était d'être venu pour la ruine des démons et non pour le salut des hommes, lui qui ne permettait pas à ses disciples de se glorifier de leur victoire sur l'esprit, mais seulement de la robe blanche du salut. Ou bien, pourquoi la réprimande? L'esprit impur avait-il menti tout-à-fait? alors plus de Jésus, plus de saint de Dieu! N'avait-il menti qu'à demi en l'appelant Jésus, et le saint de Dieu, mais du Dieu Créateur? alors il a été injustement repris d'avoir eu une pensée qu'il devait avoir, et de n'avoir pas eu celle qu'il ne pouvait avoir, c'est-à-dire l'idée d'un autre Jésus, le saint d'un autre Dieu.

Si la réprimande n'admet pas d'explication plus vraisemblable que la nôtre, dès-lors le démon n'a pas menti, puisqu'il ne fut pas repris pour un mensonge; car le Christ était bien ce Jésus hors duquel l'esprit des ténèbres n'en pouvait connaître d'autre; le Christ lui-même confirma sa déposition en lui reprochant tout autre chose que l'imposture.



VIII. Le Christ du Créateur devait s'appeler Nazaréen, selon la prophétie, De là vient que les Juifs désignent les Chrétiens par le nom de Nazaréens. Nous le sommes en effet. C'est de nous qu'il a été dit,; « Les Nazaréens ont été rendus plus blancs que la neige. » quoique, autrefois, ils fussent couverts des souillures de la prévarication et enveloppés des ténèbres de l'ignorance. Nazaréen! ce surnom convenait à mon Christ à cause du refuge que son enfance alla chercher dans Nazareth, lorsqu'il y descendit pour échapper à Archélaûs, fils d'Hérode. Je n'ai point omis cette circonstance, parce que le christ de Marcion aurait dû s'interdire tout commerce avec les lieux familiers à l'envoyé du Créateur. N'avait-il pas à sa disposition je ne sais combien de villes de Judée, que le prophète n'avait pas assignées pour résidence au mien? Il faut bien que je reconnaisse le Christ des prophètes partout où je le trouve conforme à la prophétie.

Et cependant l'évangéliste ne dit point qu'il eût prêché même à Nazareth aucune doctrine nouvelle, lorsque la multitude le chasse à propos d'un proverbe. En voyant les mains jetées sur sa personne, je reconnais la réalité de sa substance corporelle, et non un vain fantôme, dans celui qui se laissa violemment toucher, arrêter, lier et traîner jusqu'au précipice par les méchants. Il a beau s'échapper, en passant au milieu d'eux; toujours est-il qu'il a essuyé leurs affronts avant de s'y dérober, soit que la sédition tombât d'elle-même, comme il arrive souvent, soit qu'il passât à travers les impies, sans les jouer, toutefois, par l'apparence d'une ombre que la main n'aurait pu saisir. «Pour toucher et pour être touché, dit à bon droit la sagesse humaine, il faut nécessairement un corps. »

Abrégeons. Le Christ lui-même ne tarda point à toucher des malades, et à leur conférer par l'imposition de ses mains dont l'impression se faisait sentir, une guérison aussi réelle, aussi peu imaginaire que les mains, instruments de la bénédiction. Voilà donc bien le Christ d'Isaïe, le médecin de nos blessures. « Il se charge de nos infirmités et porte nos douleurs, » dit il. Porter, chez les Grecs, équivaut à enlever. Contentons-nous pour le moment de cette promesse générale. Toutes les fois que Jésus guérit les infirmités humaines, c'est le mien. Plus tard nous arriverons aux différentes espèces de guérison. Délivrer les hommes des démons qui les possèdent, c'est détruire une maladie. Aussi les esprits mauvais, comme nous l'observons dans l'exemple précédent, s'échappaient-ils des corps qu'ils obsédaient en vociférant: « Tu es le Fils de Dieu! » De quel dieu? Les faits le proclament assez.

---- « Mais le Christ les menaçait et leur imposait silence aussitôt. »

---- Il est vrai, parce que c'était des hommes et non des  esprits impurs qu'il voulait se faire reconnaître pour le Fils de Dieu. Mon Christ seul avait le droit de procéder ainsi. Il avait suscité, avant son apparition, des prophètes pour se faire reconnaître, et par là plus dignes de lui. Répudier les louanges d'un esprit immonde convenait à qui disposait d'une multitude de saints. Mais si le faux messie aspirait à se faire reconnaître, (pourquoi descendre sur la terre, s'il n'y aspirait pas?) jamais il n'eût dédaigné le témoignage d'aucune créature, même étrangère, parce qu'il n'avait a lui rien en propre, réduit à descendre dans un domaine d'emprunt. Il y a mieux, puisqu'il venait anéantir le Créateur, sa plus ardente ambition eût été d'arracher aux esprits de sou rival, l'aveu de ce qu'il était, ou même de se manifester par la terreur, si ce n'est que Marcion ne veut pas que l'on craigne son Dieu, parce qu'il est exclusivement bon, réservant la terreur pour le juge dans les mains duquel sont les éléments de la crainte, colère, sévérité, jugement, vengeance, condamnation. Les démons toutefois ne fuyaient que par frayeur. Ils reconnaissaient donc le Christ pour le Fils du Dieu redoutable. Sans J'arme de la crainte, jamais ils ne se lussent retirés. Ton dieu, en les intimidant par ses ordres et ses menaces, au lieu de les réduire par la persuasion, preuve de la bonté, se donnait donc pour formidable.

---- Veux-tu qu'il les reprît parce qu'ils lui témoignaient une frayeur dont il ne voulait pas?

---- Mais alors pourquoi exigeait-il qu'ils se retirassent, chose qu'il ne pouvait obtenir sans les effrayer? Il a donc été contraint de mentir à sa nature, puisqu'avec l'indulgence dont tu lui fais honneur, il pouvait leur pardonner au moins une fois. Autre prévarication à lui reprocher. Les dénions tremblent devant lui comme s'il était le Fils du Créateur, et il l'endure! Il ne chasse donc plus les démons par sa propre présence, mais par l'autorité du Créateur.

Il s'enfonce dans la solitude. Le désert est comme la résidence habituelle du Créateur. Il fallait que le Verbe se montrât en substance là où il était apparu autrefois enveloppé de nuages. Le lieu qui avait plu à la loi convenait à l'Evangile. Isaïe n'avait-il pas promis « que la solitude tressaillerait d'allégresse? »

Il répond à la foule qui cherchait à le retenir: « Il faut que j'évangélise le royaume de Dieu aux autres villes, » Avait-il déjà prêché quelque part son Dieu? Nulle part, j'imagine.

---- Mais il parlait des cités qui connaissaient un autre dieu.

----Je ne le crois pas non plus. S'il n'avait pas encore promulgué d'autre dieu; si ses auditeurs n'en connaissaient pas d'autre que le Dieu Créateur, il évangélisait donc le royaume de ce même Dieu qu'il savait être le seul connu de ceux qui l'écoutaient.



IX. Parmi tant du professions différentes, pourquoi s'arrêter à celle de pêcheur en prenant pour apôtres Simon et les fils de Zébédée? Ce n'était pas là une action indifférente» De là devaient sortir ces paroles adressées à Simon, effrayé de l'abondance de sa poche: « Ne crains pas; dès ce jour tu seras pêcheur d'hommes, » Par cette déclaration, il leur donnait à entendre que la prophétie avait eu son accomplissement, et qu'il était le même Dieu qui avait dit par la bouche d'Isaïe: « Voilà que j'enverrai une multitude de pêcheurs qui pécheront des hommes. » Enfin « abandonnant leurs barques, ils le suivirent, » parce qu'ils le reconnaissaient pour le Dieu qui commençait à exécuter ce qu'il avait annoncé. Mais, je me trompe; il choisit à dessein des bateliers, parce qu'il devait adopter le pilote Marcion pour apôtre.

Nous avons établi d'abord contre les Antithèses que la prétendue différence de la loi et de l'Evangile était d'un vain secours pour Marcion, puisque cette différence n'était rien moins que l'œuvre du Créateur, et qu'elle avait, été prédite dans la promesse d'une nouvelle loi, d'une nouvelle prédication, d'un nouveau testament, Mais comme, par je ne sais quel misérable associé, digne du même anathème, il raisonne avec subtilité contre la guérison du lépreux de l'Evangile, il ne sera point hors de propos de le réfuter. Montrons-lui avant tout la puissance de la loi qui, sous la figure d'un lépreux dont il faut éviter le contact et que la prudence isole de la société humaine, défend de fréquenter ces hommes souillés de prévarications avec lesquels l'apôtre ne veut pas même que nous « prenions nos repas. » Car se mêler aux pécheurs, c'est, par une sorte de contagion, imprimer sur soi les stigmates de leurs péchés.

C'est pourquoi voulant attacher un sens plus relevé à la loi qui figurait les choses spirituelles sous l'enveloppa de la chair, et à ce titre» réédifiant plutôt qu'il ne détruisait des observances dont il révélait la sagesse, a le Seigneur toucha un lépreux, » contact capable de souiller l'homme, mais non la nature incorruptible d'un Dieu! Objectera-t-on contre mon Christ qu'il aurait dû respecter la loi et s'abstenir de toucher un malade, frappé d'une impureté légale? Mais ce contact ne devait pas le souiller. Je vais plus loin. Cette action convient à mon Dieu exclusivement, tandis qu'elle est en contradiction avec le lien. Je le démontre. Si ton Dieu a touché un homme immonde, pour insulter à une loi dont il était l'ennemi, et affronter une souillure qui était la conséquence de ce mépris, par quel côté, demanderai-je, un être imaginaire s'expose-t-il à une souillure? Un fantôme peut-il être souillé? Le fantôme, inaccessible à toute corruption, s'y dérobe donc non plus par les prérogatives d'une vertu divine, mais par le néant de son être? Alors il n'a pu paraître braver une souillure à laquelle il n'offrait point de prise, ni renverser la loi s'il échappait à la contagion comme fantôme et non comme puissance!

Qu'Elisée, prophète du Créateur, n'ait, parmi tant de lépreux Israélites, rendu la santé qu'à Naaman de Syrie, c'est là une circonstance qui ne décide ni la différence du Christ, ni la prééminence de sa bonté pour avoir guéri, tout étranger qu'il était, un Israélite que son maître n'avait pu guérir. Sais-tu pourquoi le Syrien a été préféré? Il était le symbole des nations que défiguraient sept prévarications capitales, l'idolâtrie, le blasphème, l'homicide, l'adultère, la fornication, la calomnie et le vol, lèpres hideuses que mon Christ, flambeau de la terre, devait laver dans son sang. Aussi est-il ordonné au malade de se baigner sept fois dans le Jourdain, comme pour expier chacune de ces infamies. Ce nombre présageait en même temps la purification des jours de la semaine; car au Christ seul était réservée la force et la plénitude d'un bain unique, au Christ qui apportait à la terre une régénération ainsi qu'une parole abrégée.

----  « Elisée, réplique Marcion, à défaut de tout autre matière, employa l'eau du Jourdain, et par sept fois: mais mon christ n'eut besoin que de la parole et même d'un seul mot, pour guérir sur-le-champ le lépreux. »

---- Comme si je n'osais pas revendiquer la parole elle-même parmi les substances du Créateur! Comme si celui qui est venu le premier n'était pas le principal auteur de toutes choses! En vérité, c'est sans doute une chose incroyable que la force du Créateur guérisse par une parole une infirmité, lui qui par une parole a créé à l'instant tout ce vaste univers. Et à quel titre reconnaîtrai-je le Christ du Créateur, plutôt qu'à la puissance de sa parole?

----  « Il a agi autrement qu'Elisée; le maître est plus puissant que le serviteur; donc il est un Christ différent. »

Eh quoi! Marcion, établis-tu en principe que les serviteurs doivent s'élever à la sublimité du maître? Ne crains-tu pas de te couvrir de confusion, en niant que mon Dieu soit le Christ du Créateur, par la seule raison qu'il a surpassé en puissance le serviteur du Créateur, qui, comparé à la faiblesse d'Elisée, réclame la supériorité, si toutefois il y a supériorité? En effet, la guérison est égale, quoique le procédé diffère. Qu'a fait de plus ton christ que mon Elisée? Il y a mieux. Quelle si grande merveille a opérée la parole de ton christ, que n'aient opérée aussi le fleuve du Créateur? Même conformité dans tout le reste. S'agit-il de mépriser la vaine gloire? il imposa silence au lépreux guéri. S'agit-il de maintenir la loi? il ordonna l'accomplissement des formalités prescrites: « Va, montre-toi au prêtre, et offre pour ta guérison ce que Moïse a recommandé. » Les symboles de la loi annoncés par les prophètes, il les conservait respectueusement jusque sous leurs images qui signifiaient que l'homme, naguère souillé de prévarications, niais bientôt purifié par la parole de Dieu, allait présenter à Dieu l'offrande de ses prières et de ses actions de grâces dans le temple de l'Eglise par Jésus-Christ prêtre catholique du Père céleste. Aussi ajoute-t-il: « Pour qu'il vous soit en témoignage, » témoignage sans doute « qu'il n'était pas venu détruire la loi, mais plutôt l'accomplir! » témoignage qu'il était bien le Messie dont il était dit: « Il portera nos maladies et nos infirmités. » Cette interprétation convenable et légitime, s'il en fut jamais, Marcion, adulateur, do son christ, cherche à l'étouffer sous le voile de sa mansuétude et de sa douceur.

----  « Il était bon, s'écrie-t-il; il savait de plus que tout malade délivré de sa lèpre se conformerait aux prescriptions de la loi: l'obéissance qu'il recommande n'a pas d'autre fondement. »

----  Mais quoi? a-t-il persisté dans sa bonté, c'est-à-dire dans la tolérance de la loi, oui ou non? S'il y persévère, jamais il ne sera le destructeur de la loi, jamais il ne passera pour le Christ d'un autre Dieu, puisque la destruction de la loi manque, seul argument auquel je puisse le faire reconnaître pour le Christ d'un autre Dieu. S'il a été infidèle à sa bonté en renversant clans la suite cette même loi, il a donc plus tard rendu un faux témoignage à l'égard des prêtres, lors de la guérison du lépreux. Il s'est dépouillé de sa bonté en détruisant la loi. Il est méchant quand il la détruit, s'il est bon quand il la respecte. Mais non; en autorisant l'obéissance à la loi, il a confirmé la bonté de cette même loi: on ne permet pas la soumission à ce qui est mal. Donc il est méchant, d'une part s'il a légitimé l'obéissance à une loi mauvaise, plus méchant encore de l'autre, s'il a ruiné une loi qui était bonne.

De même, si, averti par sa prescience que tout malade délivré de sa lèpre offrirait de lui-même un présent, il le lui recommande néanmoins, il aurait pu se dispenser d'enjoindre ce qui devait s'accomplir de soi-même. Inutilement donc il descend pour anéantir la loi, puisqu'il cède aux observateurs de la loi. Il y a mieux. Il connaissait leurs tendances; raison de plus de les détourner de cette soumission, si son avènement n'avait pas d'autre but. Pourquoi ne pas garder le silence, afin que l'homme obéît à la loi de son plein gré? Alors il pourrait jusqu'à un certain point excuser son indulgence. Mais non; il ajoute à son autorité le poids de son témoignage. Quelle était la valeur de ce témoignage, sinon le respect de la loi? Au reste, peu importe à quel titre il confirma la loi, bonté, superfluité, ou versatilité, pourvu, Marcion, que je te contraigne à lâcher pied. Voilà qu'il ordonne d'accomplir la loi. Quels que soient ses motifs, toujours est-il qu'il a pu les faire précéder de cette déclaration: « Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l'accomplir, » Qu'as-tu donc gagné à effacer d'une main dans l'Evangile ce que tu gardes de l'autre? Tu confesses qu'il a fait par bonté ce que tu ne veux pas qu'il ait dit. Il est donc constaté qu'il l'a dit, puisqu'il l'a fait, Tu as donc mieux réussi à supprimer de l'Evangile la. parole du Seigneur, qu'à nous confondre nous autres.



X. Un paralytique est guéri également en pleine assemblée, sous les yeux du peuple. « Le peuple, dit Isaïe, reconnaîtra la gloire du Seigneur et la grandeur de Dieu. » Quelle grandeur, quelle gloire? « Fortifiez-vous, mains languissantes; affermissez-vous, genoux tremblants. »

Voilà bien la paralysie caractérisée. « Fortifiez-vous, et ne craignez pas! » Fortifiez-vous n'est pas une réitération oiseuse. Il n'ajoute pas non plus sans dessein: « Ne craignez pas! » parce qu'avec le rétablissement des membres infirmes, il promet le renouvellement des forces: « Lève-toi, emporte ton lit, » et avec lui la vigueur de l'ame nécessaire pour ne pas craindre ceux qui disaient: « Qui peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul? » Là, par conséquent, lu as sous les yeux et l'accomplissement d'une prophétie qui annonçait une guérison spéciale, et l'accomplissement des circonstances qui la suivirent. Reconnais aussi dans le même prophète le Dieu qui pardonne les péchés. « Il remettra les péchés » d'une multitude de criminels, et il s'est chargé de nos prévarications. »

Au premier chapitre, il avait dit, au nom du Seigneur lui-même: « Si vos péchés sont aussi rouges que le vermillon, je les blanchirai à l'égal de la neige: s'ils sont semblables à l'écarlate, je les rendrai plus blancs que la toison la plus blanche. » Le vermillon, pour désigner le sang des prophètes. L'écarlate, pour désigner celui du Seigneur, comme plus illustre. Ecoute encore Michée, sur la même matière: « Qui est semblable à vous, ô Dieu qui ôtez l'iniquité, et qui oubliez les péchés du reste de votre héritage? Le Seigneur n'enverra plus désormais sa fureur, parce qu'il veut la miséricorde. Il reviendra, et il aura pitié de nous. Il déposera nos iniquités, et il précipitera tous nos péchés au fond de l'abîme. »

Supposons même que rien de semblable n'eût été prédit pour le Christ, le Créateur me fournira encore des exemples de bonté qui me promettent dans le Fils des affections héréditaires. Je vois les Ninivites obtenant la rémission de leurs crimes, du Créateur, pour ne pas dire du Christ lui-même qui, dès l'origine, agit au nom de son Père. Je lis encore que le prophète Nathan rassure par ces mots David, qui reconnaissait humblement sa prévarication contre Urie: « Le Seigneur a transféré ton péché: tu ne mourras point. » Plus loin, le roi Achab, époux de Jézabel, Achab, coupable d'idolâtrie et du sang de Naboth, mérite son pardon par son repentir. Ailleurs, Jonathas, fils de Saùl, efface par la prière la transgression de la loi du jeûne. Que dirai-je du peuple lui-même, tant de fois rétabli par le pardon de ses impiétés? Par qui? par ce Dieu qui «préfère la miséricorde au sacrifice, et le repentir du pécheur à sa mort. » Il te faut donc nier d'abord que le Créateur ait jamais remis les péchés; tu démontreras en second lieu qu'il n'a jamais rien prédit de pareil au sujet du Christ; et alors il demeurera établi que la bonté est nouvelle dans ce Christ nouveau, quand tu auras prouvé que son indulgence n'a rien de commun avec celle du Créateur, et n'a pas été annoncée par lui. Mais la rémission des péchés va-t-elle sans le droit de les retenir? Peut-on absoudre sans avoir aussi le pouvoir de condamner? Enfin, le pardon convient-il à qui n'a, été offensé par aucun crime? Questions résolues ailleurs: nous aimons mieux les rappeler qu'y revenir.

Quant au titre de Fils de l'homme, nous avons là une double prescription à t'opposer. D'abord, le Christ n'a pu mentir, ni se déclarer fils de l'homme s'il ne l'était pas en réalité. En second lieu, on ne peut être fils de l'homme à moins d'être né de l'homme, soit par le père, soit par la mère; et, par conséquent, force nous sera de discuter de quel homme, si c'est d'un père ou d'une mère qu'il doit être reconnu le fils. S'il est fils de Dieu le Père, il n'a donc point de père charnel. S'il n'a point de père charnel, reste à examiner s'il n'est pas homme du côté de sa mère; s'il en est ainsi, évidemment sa mère est vierge. En effet, vous ne pouvez d'une part refuser au fils un homme pour père, et supposer à la mère un homme pour époux. Or, la femme qui n'a pas d'époux est vierge. Que cette mère ne soit pas une vierge, elle a donc deux époux à la fois, un dieu et un homme. Pour qu'elle ne soit pas vierge, il faut un homme; mais avec un homme, elle donnera deux pères à celui qui sera tout ensemble fils de Dieu et de l'homme. Alors, nous tombons dans les naissances fabuleuses de Castor et d'Hercule. Si nous savons distinguer la double nature de Jésus-Christ, c'est-à-dire si, par sa mère, il est fils de l'homme, lui qui ne l'est pas par son père; s'il est fils d'une vierge, du moment qu'il n'a pas de père charnel, voilà bien le Christ du prophète Isaïe. « Une vierge concevra et enfantera, » dit-il.

Sur quel fondement admets-tu le fils de l'homme? J'ai beau regarder autour de moi, Marcion, je ne saurais me l'expliquer. Lui donnes-tu pour père un homme? Tu nies qu'il soit fils de Dieu. Est-il fils de Dieu et de l'homme? Tu fais de ton christ l'Hercule de la fable. S'il n'y a que sa mère qui soit créature humaine, tu reconnais mon rédempteur. S'il n'est pas plus fils de l'homme par son père que par mère, il a donc nécessairement menti en se proclamant ce qu'il n'était pas. Tu n'as qu'une voie pour sortir de ce défilé: ou affirmer avec Valentin, à l'occasion de son Eon primitif, que le père de ton christ est dieu et homme tout à la fois; ou nier que cette vierge-mère soit une créature humaine: blasphème devant lequel a reculé l'audace de Valentin lui-même. Mais, si je te montre le Christ appelé du nom de Fils de l'homme dans Daniel, en faudra-t-il davantage pour démontrer qu'il est le Christ des prophètes? Quand il prend le titre réservé par les bouches inspirées au messie du Créateur, il a voulu sans doute que la terre le reconnût pour celui auquel était destiné ce titre. La communauté des noms peut paraître une espèce de domaine public. Toutefois, nous avons fourni la preuve que les deux messies n'ont pas dû s'appeler Christ et Jésus, à cause de la différence qui les sépare.

Quant à cette appellation de Fils de l'homme, qui tient à une circonstance particulière, il est bien difficile de la faire cadrer avec la communauté des noms, En effet, elle devient une propriété incommunicable, surtout quand les accidents qui la motivent ne se rencontrent pas ailleurs. Né de l'homme, le christ de Marcion apporterait des droits à ce titre, et il y aurait deux fils de l'homme, comme on fait deux Jésus et deux Christ? Ce titre étant l'apanage distinctif de qui peut le justifier, l'appliquer à un autre chez qui se rencontre communauté de noms sans communauté de droits, c'est me rendre suspecte aussitôt la communauté des noms dans l'étranger auquel on attribue, sans motif, la communauté de cette désignation. Alors, par voie de conséquence, je prendrai pour le seul et même personnage celui qui a des droits au nom aussi bien qu'au titre, tandis que je répudie, le compétiteur qui ne porte pas ce titre, faute de motifs pour le porter. Or, ils ne conviennent l'un et Vautre à personne mieux qu'à celui qui, le premier, obtint le nom de Christ et de l'homme; et celui-là, c'est le Jésus du Créateur.

Le voilà ce Fils de l'homme que le roi de Babylone aperçut quatrième dans la fournaise ardente, à côté de ses martyrs! Le voilà bien ce Fils de l'homme qui se révèle sous ce titre à Daniel, et « s'avance sur les nuées du ciel, pour juger toutes les générations, » comme l'annonce l'Ecriture. Il suffirait de ce témoignage sur l'authenticité de cette désignation prophétique, si l'interprétation du Seigneur lui-même ne m'en fournissait un plus décisif encore. Les Juifs, ne voyant en lui qu'un homme, bien loin d'être assurés de sa divinité, puisqu'ils ignoraient jusqu'à sa divine filiation, répétaient entre eux, et avec justice, que l'homme ne pouvait remettre les péchés, et qu'à Dieu seul appartenait ce privilège. Il connaissait leurs plus secrètes pensées. Réfutera-t-il leur opinion sur l'homme? « Le Fils de l'homme, leur répond-il, a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés.» Pourquoi cette déclaration, sinon pour les convaincre par cette désignation de Fils de l'homme, consignée dans le livre de Daniel, qu'il était Dieu et homme tout ensemble celui qui remettait les péches; que ce seul Fils de l'homme mentionné dans la prophétie avait été investi du pouvoir de juger et par conséquent de délier les péchés. Le droit de juger ne va pas sans le droit d'absoudre. Il voulait que, cette pierre de scandale une fois écartée par le souvenir des Ecritures, ils le reconnussent plus facilement pour le Fils de l'homme, quand il remettait les péchés.

Enfin, nulle part il ne s'était déclaré Fils de l'homme avant cette circonstance où il remit les péchés pour la première fois, c'est-à-dire où il exerça les fonctions de juge en prononçant une absolution. En outre, quelle que soit la réplique de nos adversaires, remarquez-le, elle ira infailliblement aboutir à l'une de ces extravagances. Ou le tenir pour le Fils de l'homme s'ils ne veulent pas en faire un imposteur, ou nier qu'il soit fils d'une créature humaine, de peur d'être contraints d'avouer qu'il est né d'une vierge. Que si l'autorité divine, la nature des choses, le bon sens repoussent les rêves de l'hérésie, l'occasion est venue d'interpeller ici, d'un seul mot, le fantôme de Marcion. S'il est né de l'homme, fils de l'homme, il a un corps sorti d'un corps, il serait plus facile de rencontrer un être humain sans cœur et sans cervelle, un second Marcion, qu'un corps semblable à celui de son christ. Le cœur et la cervelle d'un habitant du Pont! Voyez ce que c'est.



XI. « Le Seigneur appelle à lui un publicain. Donc il est l'ennemi de la loi, puisqu'il choisit pour apôtre un étranger, un profane dans le langage du judaïsme. » Ainsi raisonne le sectaire.

---- Il oublie apparemment que Pierre était un serviteur de la loi, et que, non content de l'élever à l'apostolat, le Seigneur lui rendit le témoignage « qu'il avait été éclairé par le Père lui-même sur la connaissance du Fils. » Nulle part il n'avait vu le Christ signalé comme la lumière, l'espérance et l'attente des nations. Il y a mieux. Il affirma que les Juifs étaient son peuple de prédilection par ce proverbe: « Le médecin n'est pas pour ceux qui se portent bien, mais pour les malades. » En effet, si par malades il a entendu les hommes du paganisme et les publicains qu'il appelait à lui, nier que le médecin fût nécessaire aux Juifs, n'était-ce pas avouer qu'ils avaient la santé? A considérer ainsi les choses, il a eu tort de descendre pour remédier à des infirmités imaginaires, et abolir une loi sous le régime de laquelle florissait la santé, et où il. n'y avait pas besoin de guérison. Mais à qui persuadera-t-on que le Christ se soit comparé à nu médecin, sans réaliser la similitude? Si personne ne propose le médecin à qui possède la santé, bien moins encore le proposons-nous à des individus qui nous sont aussi étrangers que l'homme semble l'être au dieu de Marcion, ayant son créateur à lui, son protecteur à lui, et ne pouvant attendre que du Très-Haut le Christ pour médecin. Cette comparaison à elle seule établissait d'avance que si le médecin a été envoyé aux malades, il ne l'a été que par le maître de ces mêmes malades.


Mais d'où Jean est-il venu au milieu des hommes? C'est un Christ soudain, c'est un précurseur soudain. Ainsi apparaissent dans le système de Marcion toutes les choses qui, du côte du Créateur, ont leur développement progressif et complet. Nous répondrons ailleurs à chacune des allégations présentes. Attachons-nous ici à un seul point; démontrons l'exacte concordance de Jean avec le Christ, et du Christ avec Jean, prophète du Créateur, puisque le Christ est le messie du Créateur. Que l'hérétique rougisse donc! il aura supprimé sans profil la marche du précurseur. Que Jean, celle voix du désert, comme l'appelle Isaïe, n'eût pas préparé les sentiers du Seigneur par la promulgation et l'éloge de la pénitence; qu'il n'eût pas au nombre de ses néophytes baptisé le Seigneur lui-même; enfin qu'il n'eût pas été l'avant-coureur de l'Homme-Dieu, eût-on comparé les disciples du Christ, qui buvaient et mangeaient, avec ceux de Jean, dont la vie se consumait dans le jeune et la prière? Du moment que l'on suppose quelque différence entre le Christ et Jean, entre les disciples de l'un et, les disciples de l'autre, la comparaison dans la bouche des Juifs n'a plus ni rectitude ni application. Car personne ne s'étonnerait ou ne se mettrait à la torture en voyant les prédications rivales de deux divinités ennemies, en désaccord sur la discipline, quand au point de départ elles diffèrent sur les auteurs de la loi. Tant il est vrai que le Christ est lié à Jean, comme Jean est lié an Christ, tous deux les délégués du Créateur, tous deux prédicateurs et maîtres sous l'œil de la loi et des prophètes!


Allons plus loin! le Christ se fût hâté d'attribuer à un dieu étranger la manière de vivre de Jean. Il eût répondu pour la justification de ses propres disciples, qu'initiés à une divinité différente et contraire, il n'était pas étonnant qu'ils marchassent dans des voies opposées. Au lieu de cela, que fait-il? «Les fils de l'époux pouvaient-ils jeûner pendant que l'époux était avec eux? » répond-il humblement à ceux qui l'interrogeaient; « mais les jours viendront où l'époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront. » Loin de chercher à défendre ses disciples, il semble plutôt les excuser, comme si le blâme n'était pas sans fondement. Loin de répudier la discipline de Jean, il y souscrit; bonne pour l'époque, bonne encore après lui. Il l'eût repoussée avec dédain, il eût prêté assistance à qui la combattait, si les préceptes qu'il trouva en vigueur n'avaient été les siens.

« Pendant que l'époux est avec eux; » à ce litre consigné dans le roi prophète, je reconnais encore mon Christ. « Il est semblable à un nouvel époux qui sort du lit nuptial, s'écrie David. Il part des extrémités de l'aurore, et il s'abaisse aux bornes du couchant. » C'est lui encore qui, dans l'exaltation de sa joie, parle ainsi à son père par la bouche d'Isaïe. « Je me réjouirai dans le Seigneur, mon ame sera ravie d'allégresse; mon Dieu m'a. paré des vêtements du salut. Il m'a entouré dos ornements de la justice, comme l'époux embelli par sa couronne, comme l'épouse brillante de pierreries. » Ils seront pour toi le « vêtement dont se pare la nouvelle épouse.» Le Christ, par la bouche de Salomon, appelle encore à lui cette épouse dans la vocation des Gentils. En effet, lu as lu: « Descendez, ô mon épouse, des sommets du Liban! » Il avait raison; du Liban, car le nom de cette montagne signifie encens chez les Grecs: mon Sauveur se fiançait une Eglise avec les dépouilles de l'idolâtrie. Dis, maintenant, ô Marcion! que tu n'es pas le plus insensé des hommes! Voilà que lu attaques la loi même de ton Dieu. Il ne veut pas d'union conjugale; les nœuds du mariage, il les brise; son baptême n'est que pour le célibat ou la virginité: la mort ou le divorce est le seul droit à cette faveur. Et le christ d'un pareil dieu, ton inconséquence me le convertit en époux. Va, un pareil titre appartient exclusivement « à qui unit autrefois l'homme et la femme, et non à qui les sépare. » Ton erreur n'est pas moins grossière au sujet de cette déclaration où le Seigneur semble distinguer le passé d'avec le nouveau. Le vin nouveau de ton délire fermente dans de vieilles outres. Tu as cousu à l'Evangile qui avait la priorité sur le tien le lambeau de la nouveauté hérétique. Parle, Marcion! En quoi mon Créateur a-t-il fait preuve de versatilité et d'inconstance?

----  «Préparez la terre nouvelle,» nous dit-il par Jérémie! N'est-ce pas là nous détourner du passé? «Le passé n'est plus. Voilà que je crée toutes choses nouvelles, nous dit-il par Isaïe! » N'est-ce pas là nous appeler à un régime nouveau?

---- Nous avons démontré précédemment que l'économie de la loi ancienne, disposée autrefois par le Créateur, était accomplie et développée par son Christ, toujours sous l'autorité d'un seul et même Dieu auquel appartient ce qui est antique et nouveau. Car « on ne confie pas le vin nouveau à de vieilles outres, » à moins d'avoir de vieilles outres. « On ne coud point à un vêtement usé un lambeau neuf, » à moins d'avoir un vêtement usé.

Enfin, on ne met point la main à une œuvre qu'il faut entreprendre, à moins d'avoir les matériaux nécessaires. J'en conclus que si le but de sa comparaison était de montrer qu'il séparait l'Evangile de la loi ancienne, il affirmait que l'ancien Testament était à lui, et qu'il ne devait pas être flétri du titre d'étranger. Entre-t-on en communauté avec son ennemi pour le plaisir de rompre ensuite? Qui dit séparation, dit union précédente; ainsi les deux lois qu'il séparait n'en formaient qu'une avant cette époque, comme elles n'en eussent formé qu'une s'il ne les avait pas séparées. Séparation, oui sans doute, mais nous ne l'admettons qu'à titre de réforme, d'augmentation, de perfectionnement, comme le fruit sort de la semence dont il est le produit. Ainsi l'Evangile se sépare de la loi en sortant de la loi; autre, mais non étranger; différent, mais non contraire.

Le langage du Christ n'a pas non plus une forme nouvelle. Il propose des paraboles! il répond à des difficultés! Ecoute le Psaume soixante-dix-septième qui l'avait prédit: « Je le parlerai en paraboles, c'est-à-dire par des comparaisons; je te montrerai en figure les choses cachées. » C'est-à-dire j'éclaircirai certaines questions. Si tu avais à prouver qu'un individu appartient à une autre nation, quel serait ton argument? La langue qu'il parle.



XII. Je dis d'abord un mot du sabbat, pour bien asseoir la question à l'égard de notre Christ, ce qui n'aurait pas lieu si le Dieu qu'il annonce « n'était le maître du sabbat. » On ne demanderait pas pourquoi il abolit le sabbat, s'il était venu pour l'abolir. Or l'abolir était un devoir, s'il tenait sa mission d'un Dieu étranger, et personne n'eût témoigné de surprise en le voyant fidèle à sa mission. Ils s'étonnaient donc parce que prêcher le Dieu Créateur et porter atteinte à ses solennités, leur paraissait contradictoire. Et ici, afin de ne pas nous répéter chaque fois que l'adversaire appuie ses objections sur quelque nouvelle réforme du Christ, mettons en tête de la question un point capital, et posons ce principe: chaque institution nouvelle souleva une discussion, parce que jusqu'à ce jour rien n'avait encore été ni publié, ni discuté sur une divinité nouvelle. Conséquemment, on ne saurait arguer de la nouveauté des institutions que le Christ promulguait une divinité étrangère, puisque cette nouveauté elle-même, signalée long-temps d'avance par le Créateur, cesse de surprendre dans le Christ. Il eût donc fallu préalablement exposer au grand jour la Divinité, pour introduire sa doctrine à la suite, parce que c'est le Dieu qui accrédite la doctrine, et non la doctrine qui accrédite le dieu; à moins que Marcion, au lieu de connaître par la voie du Maître ses Ecritures où tout est perverti, n'ait connu le Maître par la voie des Ecritures.

Cela établi, je continue. Le Christ renverse le sabbat, dites-vous! Il ne fait que marcher sur les traces du Créateur. En effet, quand il lit porter pendant sept jours l'arche d'alliance autour des remparts assiégés de Jéricho, il viola aussi le sabbat, comme le pensent ceux qui attribuent au Christ la même infraction, ignorant que ni le Christ, ni le Créateur, n'ont manqué à la loi du sabbat, ainsi que nous allons bientôt le leur enseigner. Toutefois le sabbat reçut alors de Josué une sorte d'atteinte, parce que Josué était le symbole du Christ, tout ennemi qu'il fût du jour solennel des Juifs, comme s'il n'eût pas été le Christ de cette nation. La haine du sabbat! Je reconnais encore à cette aversion prononcée le Christ du Créateur, qui dit par l'organe d'Isaïe: « Mon ame hait vos néoménies et vos sabbats. » Quel que soit le sens de cet anathème, répondons à une vive attaque par une vive apologie. J'en viens à la matière même sur laquelle porte la transgression. Les disciples étaient pressés par la faim. Ils avaient cueilli des épis le jour du sabbat, les avaient broyés dans leurs mains, et avaient profané la solennité du jour en préparant leur nourriture. Le Christ les excuse; les pharisiens crient à l'infraction du sabbat. Marcion prend occasion de leurs attaques pour calomnier le livre et l'intention. Mais la vérité de mon Seigneur vient à mon secours. Je puis répondre avec les arguments de nos Ecritures, et justifier le Christ par l'exemple de David, qui entra dans le temple le jour du sabbat, et brisa sans scrupule les pains de proposition pour s'en nourrir lui et les siens.

Le saint roi n'avait pas oublié ce privilège, ou plutôt cette dispense du jeûne datait du jour même de l'institution du sabbat. En effet, quoique le Créateur eût défendu de recueillir la manne pour deux jours, il leva cette interdiction pour la veille du sabbat, afin que la nourriture préparée le jour précédent délivrât du jeûne la fête du lendemain. Le Seigneur a donc eu raison de se régler sur le même principe dans la violation du sabbat, puisqu'on veut employer ce mot. Il a bien fait d'imiter la condescendance du Créateur en laissant au sabbat son privilège et sa dispense de jeune. En deux mots, c'eût été se mettre en révolte contre le sabbat, que dis-je? attenter au Créateur lui-même, que de prescrire à ses disciples un jeûne qui contrariait et l'esprit des Ecritures et la volonté du Créateur. Mais, parce qu'au lieu de détendre avec fermeté ses disciples, il les excuse timidement; parce qu'il fait intervenir la nécessité humaine comme une suppliante; parce qu'il conserve au sabbat sa glorieuse prérogative, moins pour ne pas en contrister les observateurs que pour s'y soumettre; parce que la faute et la justification de David et de ses compagnons, il la met au même niveau que la faute et la justification de ses disciples; parce qu'il souscrit à l'indulgence du Créateur; parce qu'enfin il est miséricordieux à l'exemple de son Père, sont-ce là des raisons pour qu'il soit étranger au Créateur?

Alors les Pharisiens observent s'il guérira, le malade le jour du sabbat, sans doute pour l'accuser d'anéantir le sabbat, et non de prêcher un dieu nouveau. Je pourrais n'opposer partout que cette réponse unique: il n'avait jamais été proclamé d'autre christ. Mais les Pharisiens se trompaient grossièrement en ne remarquant pas que la loi du sabbat, conditionnelle dans ses prohibitions, distinguait la nature des travaux lorsqu'elle dit: « Tu ne feras dans ce jour aucune des œuvres qui sont les tiennes. » Cette restriction, les tiennes, déclarait œuvres humaines celles qui se rattachent à nos professions, ou à nos emplois de la terre, et non au service de la Divinité; or, rendre la vie ou la conserver n'est pas dans les attributions de l'homme: à Dieu seul appartient ce pouvoir. De même encore au Lévitique: « Tu ne feras aucune œuvre en ce jour, » aucune, si ce n'est tout ce qui concerne l'ame et la délivrance de l'ame, parce que dans l'œuvre de Dieu destinée au salut d'une ame, un homme peut être instrument, mais Dieu seul agit. Ainsi devait-il arriver pour le Christ, Dieu et homme tout à la fois. Voulant donc initier les murmurateurs au sens de la loi par le rétablissement de la main desséchée, « Est-il permis de bien faire ou de mal faire le jour du sabbat? » leur demande-t-il; « de sauver une ame ou de la perdre? » Espèce de préambule pour les avertir qu'il allait travailler au salut d'une ame! instruction par laquelle il leur rappelait que les œuvres, interdites par la loi du sabbat, c'étaient les œuvres de l'homme, et les œuvres recommandées, celles de Dieu, et tout ce qui intéresse les âmes.

Il est appelé « le maître du sabbat » parce qu'il le défendait comme sa propriété. L'eût-il anéanti? il en avait le droit. Connais-tu un plus légitime seigneur que le fondateur d'une institution? Mais tout maître qu'il était, il le respecta, afin de prouver que le Créateur ne l'avait pas détruit en faisant porter l'arche d'alliance autour de Jéricho. Encore une fois, c'était une œuvre divine recommandée par Dieu lui-même, et destinée à préserver les âmes de ses serviteurs contre les hasards de la guerre.

Qu'il ait témoigné quelque part son aversion pour les sabbats, d'accord. Mais ce mot, vos sabbats, indiquait suffisamment qu'il ne s'agissait point de ses propres sabbats, mais des sabbats de l'homme, célébrés sans la crainte de Dieu par un peuple chargé de prévarications, « qui n'aimait Dieu que du bout des lèvres, et non du fond du cœur. » Telles n'étaient point ses solennités à lui, solennités d'accord avec sa loi, « légitimes, pleines de délices, » et inviolables, comme il le déclare par le même prophète.

Ainsi le Christ n'a pas profane le sabbat. Il en a conservé la loi, et quand il soutenait d'un peu de nourriture la vie de ses disciples qui avaient faim, et quand il rétablissait la main séchée du malade, répétant par ses actions non moins que par ses paroles: « Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l'accomplir. » Marcion ne lui a pas fermé la bouche par ce mol. Il a réellement accompli la loi, en interprétant l'esprit de la loi, en éclairant les hommes sur la nature de ses prohibitions, en exécutant ce qu'elle permet, en consacrant par sa bienfaisance un jour déjà sanctifié par la bénédiction du Père dès l'origine du monde. Il répandait dans ce jour les grâces divines que son ennemi n'eût pas manqué d'accorder à des jours différents, de peur de relever l'excellence du sabbat du Créateur, et de restituer à cette solennité les œuvres qu'elle réclamait. Si c'est également à pareil jour que le prophète Elisée rendit à la vie le fils de la Sunamite, tu reconnais donc, ô Pharisien, et toi aussi, Marcion, que le Créateur exerçait anciennement la bienfaisance, délivrait une ame et la sauvait de la mort le jour du sabbat. Ainsi mon Christ n'a rien fait de nouveau, rien que d'après l'exemple, la douceur, la compassion et la prédiction du Créateur; car il accomplit encore ici une prophétie qui regardait une guérison spéciale: « Mains tremblantes, vous vous êtes fortifiées, comme tout à l'heure les genoux débiles » du paralytique.



XIII. « Qu'il évangélise Sion, et annonce à Jérusalem la paix, et avec elle tous les biens, qu'il gravisse la montagne, qu'il y passe la nuit en prières; » rien de mieux constaté. C'est encore avec son Père céleste qu'il s'entretient. Parcours donc les prophètes, et reconnais l'économie divine tout entière. « Montez sur le sommet de la montagne, vous qui évangélisez Sion, s'écrie Isaïe! Elevez votre voix avec force, vous qui apportez la bonne nouvelle à Jérusalem! » L'historien sacré a consigné jusqu'à l'admiration pour la vigueur du langage: « Et ils étaient dans l'admiration de sa doctrine; car il parlait avec force et autorité. » Et ailleurs: « En ce jour, mon peuple connaîtra mon nom. » Quel nom? si ce n'est celui du Christ? « Moi qui ai parlé, me voici. » En effet, c'était le Verbe, Fils de Dieu, qui inspirait les prophètes. « Me voici sur les montagnes, à l'heure assignée, annonçant l'Evangile de la paix, annonçant les biens. » Même langage dans Nahum, l'un des douze petits prophètes. «Qu'ils sont rapides sur les montagnes les pieds de celui qui évangélise la paix! » La prière qu'il élève la nuit vers son Père avait sa prophétie non moins évidente dans le Psalmiste: « Mon Dieu, je vous invoque durant le jour, et vous ne m'écoutez pas; je crie vers vous au milieu de la nuit, et mes cris n'ont pas été inutiles. » Les paroles et le lieu se retrouvent encore ailleurs: « J'ai crié vers le Seigneur, et il m'a exaucé du haut de sa montagne sainte. » Réalité du nom, promulgation de l'Evangile, lieu de l'événement, montagne, heure de la prière, nuit, son de la voix, annonce de la paix, tout est là, c'est-à-dire le Christ des prophètes tout entier.

----  « Mais pourquoi douze apôtres, au lieu de tout autre nombre? »

---- En vérité, je pourrais, à ce seul trait, reconnaître mon Christ annoncé non-seulement par les prophètes, mais par les symboles de la loi. L'Ancien Testament du Créateur m'offre plus d'une figure de ce nombre; « les douze fontaines d'Elim; les douze pierres précieuses qui brillent sur le vêtement sacerdotal d'Aaron; les douze pierres choisies dans le Jourdain par Josué, et dressées en forme d'arche sainte. » J'y vois autant de ligures du nombre sacré des apôtres. Fleuves féconds, ils devaient arroser de leurs eaux bienfaisantes un sol autrefois aride, et apporter la vie parmi les nations, où s'était éteinte la connaissance de Dieu, selon le langage d'Isaïe: « Je ferai couler des fleuves dans une terre desséchée. » Pierres étincelantes, ils devaient éclairer de leurs rayons le vêtement sacré de l'Eglise qu'a revêtu Jésus-Christ, pontife éternel du Père, Colonnes fondamentales, cimentées dans la foi, ils étaient ces roches immobiles arrachées par le véritable Josué aux eaux du Jourdain, et placées dans le sanctuaire de son alliance. Le christ de Marcion justifiera-t-il jamais ce nombre par quelque chose de pareil? Le sien ne fait rien que le mien ne fasse pour accomplir ces symboles. Il est juste de reporter l'événement à qui peut eu montrer les préparatifs éloignés. Mon rédempteur convertit le nom de Simon en celui de Pierre, parce que le Créateur avait réformé, avant lui, les noms d'Abraham, de Sara et d'Osée, en appelant celui-ci Josué ou Jésus, en allongeant d'une syllabe les noms des deux autres. Mais pourquoi Pierre? Afin que des matières solides et compactes exprimassent par leur nom l'énergie de sa foi, ou, si l'on aime mieux, parce que l'Ecriture représente Jésus lui-même, tantôt comme « la pierre angulaire, tantôt comme la pierre d'achoppement et de scandale. » Je ne m'étends pas davantage. Communiquer au plus cher de ses disciples un nom qu'il tirait de ses propres symboles, valait mieux peut-être que de lui imposer un nom d'emprunt.

---- « Une grande multitude, venue de la Judée, de Tyr, de Sidon et des contrées maritimes, se presse autour de lui. »

Le Psaume l'annonçait: « Et voilà que les étrangers, les habitants de Tyr et de l'Ethiopie vont renaître dans tes murs. O Sion! ô mère! dira l'homme, et l'homme est né dans son sein; parce que l' homme-Dieu y a pris naissance, et que la volonté elle-même du Très-Haut l'a fondée. » N'était-ce pas nous apprendre que les Gentils étaient venus à lui, parce qu'il était né homme-Dieu pour bâtir une Eglise d'après la volonté de son Père, et avec la multitude des Gentils? Ecoutons encore Isaïe: « Voilà que les peuples, appelés par le Seigneur, accourent, ceux-ci du septentrion, ceux-là du midi, d'autres des rivages de la mer et de la terre des Perses. » Le prophète revient à cette merveille: « Lève les yeux, et regarde autour de toi; car les peuples rassemblés s'avancent à ta rencontre. À l'aspect de ces étrangers et de ces inconnus, poursuit-il, tu diras dans ton cœur: Qui m'a engendre ces enfants? qui me les a nourris? d'où me sont-ils venus? »

Et ce christ ne serait pas le Christ les prophètes? Quel sera donc le christ des Marcionites, en dépit de leurs dogmes monstrueux, si leur christ n'est pas celui des prophètes?



XIV. J'arrive maintenant à ses maximes ordinaires, par lesquelles il exprime la vérité de sa doctrine, espèce d'édit qu'il rend comme étant le Christ, si je puis ainsi parler: « Bienheureux vous qui mendiez (car le mot, grec exige cette traduction), parce que le royaume de Dieu est à vous! » Je l'entends commencer par des bénédictions. A ce trait unique, je le reconnaîtrais pour le Fils de ce même Créateur qui, consacrant les éléments à mesure qu'il les produisait, n'avait d'autre parole que la bénédiction. « Mon cœur ne contient plus la parole heureuse, » s'écrie-t-il. Telle sera la parole de bénédiction qui ouvre le nouveau Testament à l'exemple de l'ancien. M'étonnerai-je que le Fils du Créateur, qui en avait les miséricordieuses entrailles, débute par des mois semblables, toujours l'ami, le consolateur, le protecteur, le vengeur du mendiant, du pauvre, de l'opprimé, de la veuve et de l'orphelin: de sorte qu'à cette bonté si compatissante et toute particulière du Christ, on reconnaît un ruisseau qui jaillit des sources du Sauveur? Dans la foule des maximes qui attestent sa miséricorde, laquelle choisir de préférence? je l'ignore. Dans ce champ immense ouvert devant moi, forêt, prairie, verger, il faut prendre tout ce qui se présente.

Il crie par la bouche du Psalmiste: « Jugez pour le pauvre et pour le pupille; justifiez le faible et le pauvre; arrachez le pauvre et l'indigent de la main du pécheur. » Même langage au Psaume 71: « Il jugera les pauvres d'entre le peuple; il sauvera les fils du pauvre; il brisera l'oppresseur. » Les paroles suivantes désignent le Christ: « Toutes les nations lui seront assujetties. » Quoique David ait aussi défendu l'opprimé, ou secouru les nécessiteux, il faut se garder d'appliquer ces paroles à David qui ne régna que sur la nation juive: « Parce qu'il arrachera le pauvre des mains du puissant, ce pauvre qui n'avait point de secours; il sera bon au pauvre et à l'indigent; il sauvera les aines des pauvres; il les délivrera de l'usure et des violences, leur nom sera précieux devant lui. Que les impies soient précipités dans les enfers! Périssent toutes les nations qui ont abandonné Dieu! Le pauvre ne sera pas en oubli à jamais: l'attente de l'opprimé ne sera pas trompée pour toujours. ---- Qui est semblable à Dieu notre Seigneur? Il habite aux lieux les plus élevés, et ses regards s'abaissent sur le ciel et la terre. Il relève le pauvre de la poussière, et l'indigent de son fumier, pour le faire asseoir entre les princes, entre les princes de son peuple, » c'est-à-dire dans son royaume céleste.

De même précédemment, au livre des Rois, Anne, mère de Samuel, saisie de l'esprit prophétique, avait rendu gloire à Dieu en ces termes: « Il fait sortir de la poussière l'indigent et le pauvre de son fumier, afin qu'il soit assis parmi les princes du peuple, » c'est-à-dire dans son royaume céleste, « et qu'il occupe un trône de gloire, » c'est-à-dire un palais. Mais comme il déchaîne sa colère, par la bouche d'Isaïe, sur les oppresseurs du pauvre! « Vous avez ravagé ma vigne, et la dépouille du pauvre est. dans vos riches demeures. Pourquoi avez-vous écrasé mon peuple, et foulé la tête du pauvre. connue sous le pressoir?

---- Malheur à ceux qui établissent des lois iniques! Malheur à ceux qui écrivent l'injustice, pour opprimer le faible dans le jugement, et faire violence au pauvre! »

Parlerai-je de la justice qu'il rend à la veuve et à l'orphelin? Dirai-je les consolations qu'il distribue à l'indigent? « Protégez l'orphelin, défendez la veuve; venez, entrons en lice, dit, le Seigneur. » Point de doute. Au Créateur qui montre tant de compassion pour tous les degrés de l'infortune et de la souffrance, appartient également le royaume promis par le Christ. Il y a long-temps que les hommes, objets de celle promesse, lui appartiennent par le gouvernement de sa providence.

----- Les promesses du Créateur regardent la terre, et celles du Christ le ciel, dis-tu.

---- Tu as raison: le ciel n'a encore trouvé jusqu'ici d'autre maître que le maître de ta terre. Tu as raison: le Créateur, en me promettant des récompenses passagères, me fait croire à des récompenses éternelles, bien plus facilement que ce Dieu de Marcion qui n'a jamais fait preuve de libéralité.

« Bienheureux, vous qui, maintenant, avez faim; car vous serez rassasiés! » Nous pourrions renvoyer celle bénédiction au titre précédent; parce que ceux qui ont faim se confondent avec les mendiants et les pauvres, si le Créateur n'avait destiné spécialement cette promesse à servir d'introduction à sou évangile. En effet, Isaïe parle ainsi des nations qu'il devait appeler a lui des extrémités de la terre. «Voilà que les peuples accourront, en toute hâte, parce qu'ils arrivent vers le déclin des âges, allégés, parce qu'ils sont libres des fardeaux de la loi ancienne. Ils n'éprouveront plus la faim ni la soif. » Ils seront donc rassasiés. Cette promesse ne peut regarder que ceux qui sont travaillés de la faim et de la soif. Ailleurs: « Mes serviteurs seront dans l'abondance; mais vous, vous aurez faim. Mes serviteurs seront désaltérés; mais vous, vous aurez soif. » Nous verrons que les mêmes oppositions se trouvent annoncées par le Christ; mais disons, en attendant, que celui qui promet l'abondance aux hommes travailles par la faim est le Christ du Créateur.

«Bienheureux, vous qui pleurez maintenant! un jour viendra où vous vous réjouirez. »

Ouvre les prophéties d'Isaïe. « Mes serviteurs se réjouiront, et vous, vous serez confondus. Mes serviteurs feront entendre dans leur ravissement des hymnes de louange, et vous, vous crierez dans les angoisses de voire cœur. » Reconnais ces oppositions dans l'Evangile du Christ. Il réserve les ravissements, les transports, l'allégresse à ceux qui, placés dans des situations différentes, vivent dans l'affliction, la tristesse et l'anxiété. C'est que le Psalmiste avait dit: « Ceux qui ont semé dans les larmes moissonneront dans l'allégresse. » Les rires de la joie et les larmes de la douleur n'ont pas un dispensateur différent. Ainsi, le Créateur, en prophétisant les rires et les larmes, a dit le premier que « les pleurs se convertiront en joie. » Donc celui qui débuta par consoler les victimes de la pauvreté, de l'oppression, de la faim et de la souffrance, se hâta de se montrer celui qu'annonçait Isaïe: « L'esprit du Seigneur repose sur moi: le Seigneur m'a donné l'onction divine. Il m'a envoyé pour prêcher son Evangile aux pauvres. ---- Bienheureux, vous qui mendiez! car le royaume des cieux est à vous! ---- Il m'a envoyé relever le courage de ceux qui sont abattus.----Bienheureux, vous qui maintenant avez faim, car vous serez rassasiés.----Je viens consoler les affligés. ---- Bienheureux, vous qui pleurez, car bientôt vous vous réjouirez! ---- Je tarirai les larmes de ceux qui pleurent dans Sion; je changerai la cendre de leur tête en couronne, et leurs vêtements lugubres en vêtements de gloire. » Si, dès les premiers pas de sa manifestation, le Christ procède ainsi, ou il est celui-là même qui a dit d'avance: « Je viendrai accomplir ces choses; » ou si le prophète de ces oracles n'est pas encore descendu, il faut, par une nécessité absurde, mais indispensable, qu'il ait recommandé au christ de Marcion de dire: « Vous serez bienheureux quand les hommes vous haïront, vous accableront d'outrages, et repousseront votre nom comme mauvais à cause du Fils de l'homme. » Sans doute, il les exhorte à la patience par cette déclaration. Mais mon Créateur fait-il moins par la bouche d'Isaïe? « Ne craignez ni l'opprobre, ni l'ignominie des hommes! » quel opprobre? quelle ignominie? Les tribulations qu'ils auraient à essuyer à cause du Fils de l'homme. Mais ce Fils de l'homme, quel est-il? Celui qui est conforme au Créateur, apparemment. Et la preuve? Nous n'en demandons point d'autre que sa mort prédite par Isaïe, s'adressant aux Juifs, premiers auteurs de cette haine: «C'est à cause de vous que mon nom est tous les jours blasphémé parmi les nations. » Et ailleurs: « Tenez pour saint celui qui limite sa vie, qui est méprisé par les nations, par les serviteurs, parles magistrats. » Si la haine était promise d'avance au Fils de l'homme, dont la mission viendrait du Créateur, et si l'Evangile atteste aussi de son côté que le nom du Chrétien, formé du mot Christ, sera poursuivi et détesté « à cause du Fils de l'homme,» c'est-à-dire du Christ véritable, cette concordance de haine et de malédiction, prédites des deux cotés, démontre que ce Fils de l'homme n'est autre que le Fils du Créateur.

D'ailleurs, s'il n'était pas encore descendu, comme on le prétend, la haine qui s'attache aujourd'hui à ce nom aurait-elle pu devancer son existence? Car nous tenons ce titre pour auguste et vénérable; son auteur a limité sa vie en la déposant pour nous: il est insulté journellement par les nations. Donc celui qui est né, est ce même Fils de l'homme en haine duquel on poursuit le christianisme.



XV. «Leurs pères, dit-il, traitaient ainsi les prophètes. » O Christ inconstant et versatile, tantôt destructeur, tantôt vengeur des prophètes. Il les détruit comme rival, en convertissant leurs disciples; il se les concilie comme amis, en flétrissant leurs ennemis. Mais autant la défense des prophètes est incompatible avec le christ de Marcion qui venait, les détruire, autant il convient au Christ du Créateur de condamner les meurtriers de ces mêmes prophètes dont il accomplissait fidèlement les oracles. Autre raison. Reprocher aux enfants les crimes de leurs pères était bien plus l'œuvre du Créateur que d'un Dieu débonnaire, sans châtiment même pour les prévarications personnelles.

---- Mais, dis-tu, établir l'iniquité des Juifs, en montrant qu'ils avaient immolé les prophètes, ce n'était pas défendre les prophètes.

----Que lui importait la prévarication des Juifs? Ils ne méritaient que son éloge et son approbation en poursuivant des hommes dont le Dieu débonnaire, après tant de siècles d'apathie, venait ruiner l'empire. Mais je te comprends; il n'était plus le Dieu exclusivement bon, et un séjour de quelques aimées auprès du Créateur avait arraché à son indifférence le dieu d'Epicure. Voilà, en effet, qu'infidèle à ses précédents, il s'emporte à des malédictions, capable enfin de ressentiment et de colère. « Malheur, malheur à vous! » s'écrie-t-il. On nous conteste la portée de ce mot; on veut qu'il renferme moins une malédiction qu'un avertissement. Malédiction, ou avertissement, peu nous importe, puisque l'avertissement ne va point sans l'aiguillon de la menace, plus amère encore par cette imprécation: Malheur! L'avertissement et la menace appartiennent à qui sait s'irriter: point d'avertissements ni de menaces de punir une faute, sans vengeance pour la châtier; point de vengeance s'il n'y a possibilité de colère. D'autres, tout en souscrivant à la réalité de la malédiction, veulent que cet anathème, au lieu d'être la pensée du Christ et de lui appartenir, n'apparaisse ici que comme contraste, afin de relever par l'inflexibilité du Créateur, l'indulgente bonté de ses propres bénédictions! Comme si la longanimité n'était pas aussi l'apanage du Créateur! Comme s'il n'avait pas des entrailles de père avec la sévérité de juge! En effet, après avoir déployé la miséricorde dans les béatitudes, il déployait la justice dans les malédictions, développant toute l'étendue de sa doctrine, afin d'incliner les hommes, d'une part à mériter l'amour, de l'autre à se prémunir contre la haine. « Je t'ai proposé la bénédiction et la malédiction, » avait-il dit anciennement. Oracle qui présageait la même disposition dans l'Evangile!

D'ailleurs, qu'il est inconséquent, le Dieu qui, pour m'insinuer sa miséricorde, m'oppose la cruauté de son rival! La recommandation qui s'appuie sur la diffamation est de faible valeur. Il y a mieux. En mettant son indulgence en parallèle avec la cruauté du Créateur, il affirme qu'il est redoutable. Redoutable! il faut donc que je travaille à lui complaire, au lieu de le négliger. Et ne voilà-t-il pas que le christ de Marcion commence à prêcher dans les intérêts de son rival? Et puis si les imprécations contre les riches appartiennent au Créateur, le Christ son ennemi, sans courroux contre les riches, regarde d'un œil pacifique, ce qui fait la matière de leur condamnation, l'orgueil, la vaine gloire, l'amour du siècle, le mépris de Dieu, toutes choses auxquelles le Créateur a dit: Malheur! Mais comment la réprobation des riches ne viendrait-elle pas du même Dieu qui louait les pauvres précédemment? Qui approuve une chose, réprouve son contraire. Si la malédiction contre les riches retourne de plein droit au Créateur, il en résulte que la bénédiction promise aux mendiants lui appartient aussi. L'œuvre toute entière du Christ devient donc l'œuvre du Créateur. Assigneras-tu au dieu de Marcion la bénédiction promise aux mendiants? A lui aussi reviendra la malédiction contre les riches. Alors il ressemble au Créateur, bon d'un côté, formidable de l'autre! Alors plus de fondement à la distinction en vertu de laquelle on établit deux divinités; et cette distinction une fois anéantie, que reste-t-il sur ses ruines? le Créateur pour Dieu unique. Conséquemment, si Malheur! est l'anathème de la malédiction, ou tout au moins l'expression de quelque réprimande sévère; si ce sont les riches que mon Christ foudroie par ce mot, j'ai à démontrer que le Créateur méprise également les riches, comme tout à l'heure il se déclarait l'avocat des pauvres, afin que dans ces oracles je fasse encore toucher du doigt le Christ du Créateur.

Il est bien vrai que le Créateur enrichit Salomon. Mais ce monarque, maître d'un choix laissé à sa disposition, ayant mieux aimé demander un don qu'il savait agréable à Dieu, la sagesse mérita les richesses en les dédaignant. Toutefois il n'est pas indigne de Dieu d'accorder des richesses qui servent à ceux qui les possèdent, et qu'on puisse appliquer à des œuvres de justice et de miséricorde. Mais ce sont les vices qui accompagnent l'opulence que l'Evangile frappe par cet anathème: « Malheur aux riches! parce que vous avez votre consolation dans ce monde, » ajoute-t-il. Consolation par vos trésors; consolation par la vaine gloire; consolation par les jouissances mondaines qui en sont la suite! C'est ce qui inspirait ces paroles à Moïse dans le Deutéronome: « De peur qu'après avoir mangé, après vous être rassasiés, après avoir bâti de superbes maisons, et vous y être établis, après avoir multiplié vos troupeaux de bœufs et de brebis, après avoir eu de l'or, de l'argent, et toutes choses en abondance, votre cœur ne s'élève et ne se souvienne plus du Seigneur votre Dieu. » Ainsi encore, lorsque le roi Ezéchias, enflé de puissance, se glorifie, devant les ambassadeurs de la Perse, de l'étendue de ses trésors, au lieu de mettre sa gloire en Dieu, le Créateur laisse éclater sa colère contre lui par la bouche de son prophète: «Voilà que les jours viendront, et les richesses amassées dans ton palais depuis tes pères jusqu'à toi, seront transportées à Babylone. » Même déclaration dans Jérémie: « Que le riche ne mette pas sa gloire dans les richesses! que celui qui se glorifie, se glorifie dans Dieu!» Ailleurs, il s'élève contre les filles de Sion, enorgueillies de leur pompe et de leurs trésors. Plus loin, il s'adresse ainsi aux nobles et aux superbes. «Le sépulcre s'est élargi, et a ouvert ses gouffres immenses. Ils y descendront ces premiers de la nation, ces hommes revêtus de gloire, confondus avec le peuple. » Ne retrouvons-nous pas ici le «Malheur aux riches» du Christ? «L'homme puissant sera humilié, » c'est-à-dire l'homme ivre de son opulence. « Les yeux du superbe seront obscurcis, » c'est-à-dire, celui qui recueillait des hommages adressés à sa fortune. Il revient sur ce sujet: « Mais voilà que le Seigneur, le Dieu des armées, brisera le vase d'argile: les puissants seront renversés, les orgueilleux seront humiliés. Le fer détruira cette grandeur superbe.» A qui, mieux qu'aux riches, s'applique cette menace?

« Parce qu'ils ont reçu leur consolation dans ce monde, » par la gloire, l'éclat et les honneurs attachés à leurs richesses... Dans le Psaume 48, il nous rassure contre leur orgueil: « Ne craignez point l'homme quand il accroîtra son opulence, et qu'il étendra la gloire de sa maison. A la mort, il n'emportera pas son opulence, et sa gloire ne descendra pas avec lui dans le tombeau. » « Ne soupirez point après les richesses, » est-il dit au Psaume 61. « Si vos richesses se multiplient, n'y attachez point votre cœur. » Que dirai-je encore? Cette imprécation elle-même: Malheur! Amos la fulmina autrefois contre ces hommes qui nagent dans les délices. « Malheur à vous qui dormez sur des lits d'ivoire, et vous étendez mollement sur votre couche! qui mangez les agneaux choisis et les génisses grasses; qui chantez aux accords de la lyre; qui avez pris tons ces biens fugitifs pour des biens permanents; qui buvez dans de larges coupes un vin délicieux, et répandez sur vous les parfums les plus exquis! »

Ainsi, quand même je montrerais le Créateur détournant seulement des richesses sans condamner les riches dans les mêmes termes que le Christ, personne ne douterait que la menace contre les riches ne soit partie de la même bouche qui, la première, détournait des richesses. La menace se joignait à la dissuasion: « Malheur à vous, s'écrie-t-il, à vous qui êtes rassasiés; car vous aurez faim! à vous qui riez maintenant; car vous gémirez et vous pleurerez! » Ces paroles répondent aux bénédictions précédentes du Créateur: « Voilà que mes serviteurs seront rassasiés, et vous, vous aurez faim. » Oui, parce que vous avez été rassasiés ici-bas, « Voilà que mes serviteurs se réjouiront, et vous, vous serez confondus. Vous pleurerez, vous qui riez maintenant. » En effet, de même que, chez le Psalmiste, « Ceux qui auront semé dans les larmes, moissonneront dans l'allégresse, » de même au livre de l'Evangile, « Ceux qui sèment dans les rires et la joie, moissonneront dans les larmes. » Principes éternels posés autrefois par le Créateur, et renouvelés par le Christ, qui les emprunta de la loi ancienne, mais sans y rien changer.

« Malheur à vous, quand tous les hommes diront du bien de vous! car leurs pères traitaient ainsi les faux prophètes. » Le Créateur accuse également par la bouche d'Isaïe ceux qui recherchent la bénédiction et la louange humaine. « Mon peuple, ceux qui t'appellent heureux, le trompent. Ils dérobent à tes yeux le sentier droit où tu dois marcher. » Ailleurs, il défend à l'homme de se confier en un bras de chair, comme tout à l'heure dans les applaudissements de l'homme. « Maudit l'homme qui place sa confiance dans l'homme. » Ouvrez le Psaume 117: « Il est bon de se confier dans, le Seigneur plutôt que dans l'homme. Il est bon d'espérer dans le Seigneur plutôt que dans les princes de la terre. » Ainsi, tout ce que l'ambition attend de l'homme, le Créateur le réprouve au lieu de le bénir. Il a droit également de reprocher aux pères, et d'avoir loué ou béni les faux prophètes, et d'avoir torturé ou répudié les prophètes véritables. De même que  les outrages prodigués aux prophètes n'auraient pas touché le Dieu des faux prophètes; ainsi, les applaudissements donnés aux faux prophètes ne pouvaient déplaire qu'au Dieu des vrais prophètes.



XVI. « Mais je vous dis, à vous qui m'écoutez. » Il accomplissait ici cet ordre solennel du Créateur: « Parlez à l'oreille de ceux qui écoulent. Aimez vos ennemis; bénissez ceux qui vous haïssent; priez pour ceux qui vous calomnient. » Il a renfermé tout cela dans un mot énergique d'Isaïe: « A ceux qui vous haïssent, répondez: Vous êtes nos frères. » S'il faut appeler du nom de frères ceux qui nous poursuivent de leur haine, qui nous chargent de malédictions et de calomnies, il nous prescrit donc de bénir nos ennemis, et de prier pour nos calomniateurs, celui qui nous ordonne de les regarder comme nos frères.

Dira-t-on que le Christ apporta sur la terre une résignation d'un genre inconnu, en arrêtant les représailles permises par le Créateur « qui demandait œil pour œil, dent pour dent; » tandis que le Dieu nouveau nous enjoint « de tendre l'autre joue, et d'abandonner, après notre tunique, notre manteau lui-même?» Eh bien! soit; le Christ ajouta ces enseignements à la discipline ancienne, mais comme un complément en harmonie avec elle. De là, obligation d'examiner si la loi de la patience n'est pas consignée dans le testament du Créateur.

S'il a dit par Zacharie: « Que l'homme ne nourrisse pas dans son cœur le souvenir du mal que lui a fait son frère, » dans ce mot, il a compris le prochain. La preuve en est ailleurs: « Qu'aucun de vous ne se rappelle les torts du prochain. » A coup sûr, il recommande la patience, celui qui défend jusqu'au souvenir de l'injure. Que signifie encore cet oracle: « La vengeance est à moi; je tirerai vengeance au temps marqué; » sinon que la patience attend avec calme la vengeance divine? Autant il est impossible que le même Dieu, après avoir demandé œil pour œil, dent pour dent, comme représailles de l'injure, interdise dans la loi nouvelle non-seulement les représailles et la vengeance, mais jusqu'au souvenir et à la pensée de l'outrage; autant il nous devient visible dans quel but il exigea « œil pour œil, dent pour dent. » Que voulait-il? Permettre la seconde injure, c'est-à-dire la peine du talion? Nullement. Il avait prohibé l'injure en interdisant la violence. Il cherchait à étouffer la pensée de l'agression par la certitude des représailles, afin que tout individu reculât devant l'outrage, à l'aspect de l'outrage qui l'attendait lui-même. La violence, il le savait bien, est plus facilement contenue par la crainte des représailles humaines que par la foi d'un Dieu vengeur. La loi qui avait à conduire des hommes dont le caractère et la foi ne sont pas les mêmes, a du leur parler un langage différent. À qui croyait en Dieu, elle disait: Attends la vengeance du Père céleste. A celui dont la foi était chancelante: Crains la vengeance de la loi. De grossières intelligences avaient jusqu'alors mal compris son intention finale. Le maître do sabbat, de la loi et de toutes les dispositions paternelles est venu l'éclairer de sa lumière, et nous en mettre en possession. Il a recommandé au chrétien de tendre aux affronts l'autre joue, afin d'extirper dans sa racine la possibilité de l'injure que la loi ancienne étouffait par le talion, et que la prophétie combattait certainement alors que, défendant le souvenir de l'outrage, elle réservait la vengeance à Dieu lui seul. Ainsi, le Christ, s'il a innové, a innové non pas en adversaire, mais en défenseur du précepte, maintenant la loi du Créateur, au lieu de la détruire.

Approfondissons les motifs d'une patience si pleine, si rigoureuse. Hors du domaine d'un Dieu promettant la vengeance et assis sur le tribunal du juge, nous défions qu'on lui en assigne un seul. En effet, que le législateur, après m'avoir écrasé sous le fardeau de la patience, et m'avoir dit: Non-seulement tu ne frapperas point à ton tour, mais tu présenteras l'autre joue; non-seulement tu ne répondras point à l'invective par l'invective, mais tu béniras ton oppresseur; non-seulement tu ne défendras point la tunique, tu abandonneras encore ton manteau; qu'un pareil législateur ne me venge pas un jour, il m'aura imposé une obligation stérile en me dépouillant du salaire de ma résignation qui appelle un vengeur. Point de milieu! Qu'il remette dans mes mains la vengeance, s'il n'en prend pas le soin; ou, s'il ne me la confie pas, qu'il s'en charge lui-même. Le maintien de la loi se lie essentiellement à la répression de l'outrage. C'est la crainte de la vengeance qui enchaîne l'iniquité. Lâchez-lui la bride de l'impunité: la voilà qui marche la tôle haute, et, dans la sécurité de ses forfaits, arrache l'un et l'autre œil, brise l'une et l'autre joue. Il n'y a qu'un Dieu débonnaire et apathique qui puisse livrer sans contre-poids la résignation à l'insulte, ouvrir la porte à toutes les violences, sans défendre les bons, sans réprimer les méchants.

« Donnez à tous ceux qui vous demandent! » Au pauvre, par conséquent, ou à plus forte raison, au nécessiteux, si la loi n'excepte pas le riche lui-même. Mon Créateur prescrit l'aumône au livre du Deutéronome, par une injonction semblable. « Et il n'y aura parmi vous aucun mendiant, afin que le Seigneur votre Dieu vous bénisse sur la terre. » Vous, c'est-à-dire celui qui donne pour empêcher l'indigence. La loi ancienne va plus loin: elle n'attend pas lés sollicitations du pauvre: «Qu'il n'y ait pas d'indigent parmi vous. » Qu'est-ce à dire? Prévenez ses besoins. L'obligation de donner à qui demande est établie par les mots suivants: « Si un de vos frères tombe dans la pauvreté, vous n'endurcirez point votre cœur, et vous ne fermerez point votre main; mais vous l'ouvrirez au pauvre, et vous lui prêterez tout ce qu'il demande. » Le prêt, en effet, n'a lieu que sur une demande; mais la question du prêt aura son tour.

Maintenant, objectera-t-on que le Créateur restreignait l'obligation de la miséricorde à nos frères, tandis que le Christ l'étend à tous ceux qui demandent? Si on voulait ériger cette maxime en loi nouvelle et contraire, illusion, répondrais-je. Les deux préceptes n'en font qu'un. La doctrine du Créateur est renfermée dans celle du Christ. Le Dieu du Nouveau Testament ne nous recommande, à l'égard de tous nos semblables, rien de plus que le Dieu de l'Ancien Testament à l'égard de nos frères. Il y a plus de mérite, sans doute, dans la charité qui s'exerce sur des étrangers, toutefois sans préjudice de celle que réclame avant tout notre prochain. L'homme sans entrailles pour son frère, en trouvera-t-il pour son ennemi? Si la bienfaisance, qui commence par le prochain, embrasse ensuite l'étranger, ce double degré signale un même maître et non deux maîtres différents. Aussi le Créateur, subordonnant sa loi aux mouvements de la nature, a-t-il enjoint d'abord envers le prochain la charité à laquelle il admet ensuite l'étranger, et, par une économie particulière de sa providence, il la concentra d'abord sur les Juifs pour l'étendre de ce peuple au genre humain.

Tant que le mystère de son alliance fut borné au seul peuple d'Israël, l'obligation de la miséricorde ne pouvait aller au-delà du frère. Mais à peine eut-il donné au Christ « les nations pour héritage et la terre pour empire, » alors s'accomplit la prédiction d'Osée: « Mon peuple n'est plus mon peuple, et la nation qui n'avait pas obtenu miséricorde a obtenu miséricorde. » Aussitôt le Christ agrandit le domaine delà charité paternelle, n'exceptant personne de la miséricorde pas plus que de la vocation. Maximes plus larges! Oui, sans doute, c'est que plus large était l'héritage des nations.

« Et selon que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-leur aussi de même. » Ce précepte implique son contraire: « Selon que vous ne voulez pas qu'il vous soit fait, ne faites pas à autrui. » Qu'une pareille injonction émane d'un dieu nouveau, inconnu par le passé; qu'il débute de cette manière, avant de m'avoir appris par aucune instruction préparatoire ce que je dois vouloir pour moi, afin de traiter les autres sur cette mesure; ce que je dois m'interdire à moi-même, et par conséquent m'interdire envers autrui, il me laisse à l'arbitraire de mes interprétations, peu soucieux de régler en moi l'acte et la volonté. Il n'a défini, ni mes droits, ni mes devoirs. Donc, point de principe régulateur. Donc, il m'est loisible ou de refuser aux autres ce que j'en attends pour moi-même, charité, déférence, consolation, secours et tous les biens do cette nature; ou de m'abstenir de la violence, de l'insulte, des outrages, de la supercherie, du vol, comme je leur demande de s'en abstenir envers moi. Les païens, non encore éclairés par la foi, ne s'occupent guère d'accorder la volonté avec l'acte. Ou peut connaître le bien et le mal avec les seules lumières de la nature: mais on n'aura pas la connaissance que nous en donne la loi de Dieu. C'est à son flambeau, d'après les principes de la foi et sous l'œil d'un Dieu vengeur, que le chrétien apprend à mettre d'accord la conduite et les sentiments.

Par conséquent, le dieu de Marcion, tout révélé que je le suppose, n'a pu, en admettant même sa révélation, proférer sommairement le principe ici débattu, principe si laconique, environné de tant de ténèbres, mal compris encore, et laissé à l'arbitraire de mes interprétations, Faute d'une doctrine antérieure qui l'appuie et l'éclairé. Il n'en va pas de même de mon Créateur. Partout, autrefois comme aujourd'hui, il me fait une loi de protéger, d'aider, de nourrir le pauvre, l'orphelin, la veuve. « Partage ton pain avec celui qui a faim, » me dit-il par la bouche d'Isaïe. « Recueille sous ton toit l'indigent qui n'a point d'asile. Lorsque tu vois un homme nu, couvre-le. » Il trace ainsi le portrait du juste dans Ezéchiel. Il donnera son pain à celui « qui a faim; il couvrira l'homme nu. » C'était m'enseigner suffisamment à pratiquer envers autrui, ce que je voulais qu'on pratiquât pour moi-même. Ces défenses: « Tu ne tueras point, ---- tu ne seras point adultère, ---- tu ne déroberas point, ---- lu ne porteras point faux témoignage, » m'ont enseigné pareillement à ne pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas que l'on me fît à moi-même. Par conséquent, le précepte évangélique émane do celui qui précédemment l'avait établi, fixé et préparé pour le modifier à son gré. Il a pu à bon droit le resserrer dans une formule abrégée, puisqu'il avait prédit ailleurs que « le Seigneur, c'est-à-dire son Christ, apporterait sur la ferre une parole brève et précise. »



XVII. Je lis au nombre de ses préceptes à l'occasion de l'usure: « Si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, quel mérite aurez-vous? » Achève dans Ezéchiel le portrait du juste: « Il ne prête point à usure et ne reçoit pas plus qu'il n'a donné, » c'est-à-dire au-dessus du capital qu'il a prêté, ce qui est l'usure. Il a donc fallu arracher d'avance le fruit de l'usure, afin d'accoutumer graduellement l'homme à perdre, s'il y avait lieu, un capital dont il avait déjà appris à sacrifier les intérêts. La loi, qui était le préambule de l'Evangile, n'avait pas d'autre but. Elle travaillait à élever d'échelon en échelon jusqu'à la perfection chrétienne, une charité qui ne savait encore que bégayer. « Il rendra au débiteur son gage, » est-il dit plus haut; à l'insolvable, conséquemment; car la sagesse humaine la plus vulgaire eût trouvé l'injonction inutile à l'égard de celui qui peut se libérer.

Le Deutéronome est plus explicite: « Le gage qu'il t'aura donné ne passera point la nuit chez toi: tu le lui rendras avant le coucher du soleil, afin que dormant dans son vêtement, il te bénisse. » Mais voici un oracle plus lumineux encore: « Vous remettrez à votre prochain toute sa dette, et vous ne redemanderez rien à votre frère, parce qu'il a invoqué la rémission du Seigneur votre Dieu. » Prescrire la remise de la dette à qui n'a pas de quoi se libérer, c'est plus que lui rendre son gage; et lors même que le débiteur peut s'acquitter, dire au créancier: « Tu ne lui demanderas rien, » n'est-ce pas défendre bien clairement l'usure, même envers le débiteur solvable, que de fermer toutes les portes à l'usure?

« Et vous serez les enfants de Dieu. » Rien de plus impudent que de nous appeler ses enfants, lui qui nous défend d'en avoir en interdisant le mariage. Ses enfants! Mais comment communiquera-t-il aux siens un titre aboli par lui-même? Serai-je fils d'un eunuque, surtout quand j'ai pour père le même père que toute la nature? En effet, le Créateur de toutes choses n'est-il pas notre père commun à des droits aussi légitimes qu'un Dieu impuissant qui n'a jamais rien produit? Supposons même que mon Dieu n'eût pas uni l'homme à la femme, ni assuré la reproduction des êtres vivants, j'étais déjà le fils de Dieu avant le paradis, avant la chute du premier homme, avant son bannissement, avant que deux chairs se confondissent en une. Il me créa fils de Dieu une seconde fois le jour où il me façonna de ses mains et m'anima de son souffle. Enfin, il m'honora encore de ce titre alors qu'il m'enfanta non plus à la vie animale, mais à la vie de l'esprit.

«C'est, dites-vous, parce qu'il est bienfaisant envers les ingrats. »

Courage, Marcion! Ta criminelle adresse a retranché les pluies et les soleils pour effacer de son œuvre le nom du Créateur. Mais quel est ce Dieu bienfaisant qui ne m'est pas même connu jusqu'à ce jour? Singulière bienfaisance qui ne s'est encore révélée par aucun bienfait! Eh quoi! cette providence qui avait prêté au genre humain ses soleils et ses pluies, le genre humain n'en fera point hommage à ce Créateur, qui, au milieu des prodiges de sa libéralité, souffre jusqu'à ce jour que les hommes portent le tribut de leur reconnaissance à de stupides simulacres, au lieu de l'adresser à leur auteur! Mais la bienfaisance éclate surtout dans l'ordre spirituel; car « la parole du Seigneur est plus douce que le miel le plus délicieux. » Censurer les ingrats n'appartenait qu'à celui dont les droits à la reconnaissance étaient fondés, Tout ingrat que tu es, Marcion, il ne t'a retiré ni ses soleils, ni ses pluies. Mais ton dieu! il ne pouvait se plaindre de mon ingratitude; qu'avait-il fait pour mériter ma reconnaissance?

« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. » Cela revient à dire: « Partagez votre pain avec celui qui a faim; recevez sous votre toit l'indigent qui n'a point d'asile; lorsque vous voyez un homme nu, couvrez-le. Jugez pour le pupille; rendez bonne justice à la veuve. » A cette conformité des deux lois, je reconnais le dogme antique de celui qui « préfère la miséricorde au sacrifice. » Ou bien, si un dieu nouveau recommande la miséricorde parce que la miséricorde est son apanage, pourquoi tant de siècles d'intervalle avant de m'être miséricordieux?

« Ne jugez point et vous ne serez pas jugé. Ne condamnez point et vous ne serez pas condamné. Remettez et il vous sera remis. Donnez et il vous sera donné, et on répandra dans votre sein une mesure pleine, pressée, qui débordera; car on se servira envers vous de la mesure dont vous vous serez servi. »

Cet oracle, si je ne me trompe, annonce une rétribution proportionnée aux mérites individuels. Mais d'où viendra cette rétribution? Des hommes seulement? Ainsi d'après cette doctrine, loi et récompense, tout sera humain, et c'est à un homme comme moi qu'il me faudra obéir. Du Créateur, à titre de juge et de rémunérateur? Donc, dans cette hypothèse, il incline notre soumission vers le Dieu dans les mains duquel il nous montre une rétribution bien heureuse ou formidable, selon que chacun de nous aura jugé, condamné, pardonné, mesuré le prochain. De lui-même? mais le voilà transformé eu juge; et qu'il soit juge, Marcion ne le veut pas. Choisissez donc, ô Marcionites! Il y a une moindre inconséquence à déserter les bannières de votre chef, qu'à garder un christ en connivence avec l'homme ou avec le Créateur.

« Un aveugle peut-il mener un aveugle? Ne tomberont-ils pas tous deux dans la même fosse? »

Quelques-uns croient à Marcion. Mais «le disciple n'est pas au-dessus du maître. » Apelles aurait dû s'en souvenir, lorsque le disciple de Marcion corrigeait son maître. « Hérétique, ôte la poutre qui obstrue ton œil, » avant de dire au Chrétien: « Tu as une paille dans le tien. » « Un arbre bon ne porte point de mauvais fruits, » le répéterons-nous encore, parce que la vérité n'engendre point l'hérésie. « Un arbre mauvais n'en portera point de bons, » parce que la vérité ne germe point sur l'hérésie. Aussi Marcion n'a-t-il rien tiré de bon du trésor de Cerdon, qui était mauvais, ni Apelles du trésor de Marcion. En effet, la similitude où le Christ désignait les hommes, et non deux Dieux selon le scandale de Marcion, s'applique bien plus légitimement à ces novateurs eux-mêmes.

Il me semble que je ne suis point sorti de la ligne où j'essayais d'établir que nulle part le Christ n'avait manifesté un autre Dieu. Je m'étonnerais qu'ici seulement les mains de Marcion eussent tremblé devant l'adultère, si je ne savais que la crainte saisit les brigands eux-mêmes. Point de crime sans terreur, parce que point de crime où la conscience reste muette. Les Juifs ne connurent donc point d'autre Dieu que celui hors duquel ils n'en connaissaient point, et ils n'invoquaient d'autre Dieu que le Dieu qu'ils connaissaient. S'il en est ainsi, qui donc a pu dire: « Pourquoi m'appelez-vous Seigneur, Seigneur? » Sera-ce le Dieu qui n'avait jamais été appelé de ce nom, puisqu'il n'avait jamais été promulgué? ou bien celui qui passait depuis long-temps pour le Seigneur, puisqu'il était connu dès l'origine, c'est-à-dire le Dieu des Juifs? Et quel autre aurait pu ajouter avec lui: « Vous ne faites pas ce que je dis? » Sera-ce encore celui qui essayait d'enseigner pour la première fois, ou bien celui qui leur parlait depuis long-temps par l'organe de la loi et des prophètes? celui qui était en droit de censurer leur révolte quand même il ne l'eût jamais fait précédemment? Or, le Dieu qui avait dit avant l'avènement du Christ: « Ce peuple m'honore du bout des lèvres, mais son cœur est loin de moi, » leur reprochait leur vieille insubordination. Sinon, quelle absurdité! Le Dieu nouveau, le Christ nouveau, le révélateur de cette religion nouvelle et merveilleuse déclarerait opiniâtres et rebelles des hommes dont il n'avait pu expérimenter ni l'opiniâtreté, ni la rébellion!



XVIII. « Je n'ai pas trouvé une si grande foi dans Israël. » Témoignage glorieux pour le centurion qui en est l'objet, mais contre lequel proteste ma raison, s'il vient d'un Christ qui n'a rien de commun avec la foi d'Israël. Une foi encore au berceau, disons mieux, qui n'avait pas même vu le jour, ne comportait ni louanges ni comparaison.

---- Il ne pourra donc, a votre avis, emprunter l'exemple d'une foi étrangère?

---- Dans cette hypothèse, il n'eût pas manqué de dire que rien de semblable n'avait existé dans Israël; au contraire, quand il s'attend à rencontrer parmi cette nation une foi de même nature, et. que sa mission n'a pas d'antre but, Dieu et Christ d'Israël, il n'a pu reprendre cette foi débile qu'à titre de vengeur et de rigide observateur. Un antagoniste se fût applaudi de trouver sans autorité une loi qu'il venait décréditer et anéantir.

---- Il ressuscite le fils de la veuve.

---- Rien de nouveau dans ce prodige. Les prophètes du Créateur avaient plus d'une fois commandé à la mort; à plus forte raison le Fils de Dieu. Mais que jusqu'à cette époque le Christ n'eût encore introduit aucune autre divinité, cette vérité est tellement évidente que tous les assistants rendirent hommage au Créateur. « Un grand prophète s'est levé parmi nous, s'écrièrent-ils; Dieu a visité son peuple. » Quel Dieu? le Dieu qu'adorait ce peuple, apparemment, et au nom duquel venaient les prophètes. Si, d'une part, la multitude glorifie le Créateur; si, de l'autre, le Christ, témoin de ces actions de grâces, et lisant au fond de leurs cœurs, ne redressa point des hommages qui, à l'aspect de cette merveille, s'adressaient au Créateur du mort ressuscité, indubitablement, ou le Christ prêchait le même Dieu qu'il laissait honorer à la vue de ses bienfaits et de ses prodiges, ou bien, par une lâche connivence, il ferma les yeux sur les longues erreurs auxquelles il apportait un remède.

---- Mais Jean se scandalise au bruit des miracles du Christ, qu'il prend pour un Dieu étranger.

Expliquons d'abord la nature de son scandale, afin de dissiper plus facilement le scandale de l'hérésie. Alors que le dominateur des puissances, le Verbe, l'Esprit du Père opérait ses merveilles et répandait sa doctrine parmi nous, les rayons de l'Esprit saint qui, aux termes de la mission prophétique, avaient illuminé le Précurseur pour l'aider à préparer les voies du maître, durent se retirer de Jean-Baptiste et remonter au Seigneur, leur centre et leur principe. Homme ordinaire, et confondu avec la foule, Jean se scandalisa; par ce côté humain, mais non pas parce qu'il espérait ou entrevoyait un autre Christ, puisqu'il attendait le même comme ne devant rien enseigner ni rien faire de nouveau. Personne n'élève de doutes sur un être chimérique; on ne comprend ni n'espère le néant. Or, Jean-Baptiste avait la ferme conviction qu'il n'existait pas d'autre Dieu que le Dieu créateur. Sa qualité de Juif, et, plus encore, sa mission de prophète, lui parlaient assez d'un Christ à venir. S'il hésita, ce ne peut être raisonnablement que sur un point: Celui qui était né était-il réellement le Christ? Aussi, clans ses préoccupations, lui fait-il demander par ses disciples s'il était bien celui qui devait venir, ou s'il fallait en attendre un autre. « Es-tu celui qui doit venir? » Question simple et naturelle adressée au Messie qu'il attendait. «Faut-il en attendre un autre? » Qu'est-ce à dire? Si lu n'es pas celui que nous attendons, celui dans l'attente duquel nous vivons est-il différent? Il s'imaginait, avec l'opinion commune, fondée sur la ressemblance des doctrines, qu'un prophète avait peut-être été envoyé, dans l'intervalle, différent du Christ et inférieur à l'Homme-Dieu dont la présence était attendue: là était le scandale de Jean. Il hésitait sur l'identité de cet homme prodigieux avec le Christ que la terre aurait dû reconnaître au signalement de ses merveilles prédites d'avance, et par lesquelles le Seigneur s'était manifesté à Jean. Comme ces prophéties ne concernaient que le Christ du Créateur (nous en avons fourni la démonstration pour chacune d'elles), on ne peut soutenir, sans un étrange renversement d'idées, que le Christ se donna pour un Dieu étranger au Créateur, quand les preuves de sa manifestation forçaient les intelligences à le reconnaître pour le Fils du Créateur.

L'inconséquence est plus monstrueuse encore si, n'étant pas le Christ du Précurseur, il rend hommage au Précurseur qu'il nomma son prophète et son ange: « Voilà que j'envoie mon ange devant ta face; il préparera les voies où tu marcheras. » Merveilleux à-propos de mon Rédempteur! A Jean qui se scandalisait, il oppose la prophétie qui le concerne; et en lui affirmant que le Précurseur a paru, il lève le scrupule de cette interrogation: « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un. autre? »

En effet, puisque le ministère du Précurseur était consommé et « les voies du Seigneur aplanies, » il était naturel de conclure que le Christ avait fait sou entrée dans le monde sur les pas de son divin héraut. L'Ecriture déclare celui-ci le «plus grand parmi les enfants des hommes, » mais ce n'est pas une raison pour qu'il soit « inférieur à celui qui sera le plus petit dans le royaume de Dieu, » comme si ce royaume dans lequel le « plus petit sera supérieur à Jean, » et que ce Jean, « le plus grand parmi les enfants des hommes, » appartinssent à des dieux différents. Soit que le Seigneur voulût simplement caractériser un serviteur, élevé par le triomphe de son humilité; soit qu'il se désignât ainsi lui-même, parce qu'il passait pour inférieur à Jean auprès duquel la multitude accourait de toutes parts, tandis qu'elle négligeait le Christ, ce qui faisait dire au Seigneur: « Qu'êtes-vous allé voir dans le désert? » toujours est-il que tout appartient nécessairement au Créateur, et ce Jean, « le plus grand parmi les enfants des hommes, » et le Christ, et cet humble serviteur, quel qu'il soit, qui sera plus élevé que Jean dans le royaume du Créateur, et qui sera plus grand qu'un si grand prophète, pour ne s'être pas scandalisé au sujet du Christ, scandale qui affaiblit la gloire de Jean.

Nous avons déjà dit un mot de la rémission des péchés. L'action de la femme pécheresse qui « baise les pieds de mon Sauveur, les monde de ses larmes, les arrose de parfums et les essuie de ses cheveux, » est un nouvel argument en faveur de la réalité de sa chair. Tout cela. serait-il vrai d'un fantôme sans consistance? Que le repentir de la pécheresse lui ait été méritoire, autre conformité avec le Créateur qui « préfère la miséricorde au sacrifice. » Mais si l'aiguillon du repentir entra dans son cœur par la vertu de la foi, ces paroles prononcées sur la pénitente justifiée: « Votre foi vous a sauvée, » sortent de la même bouche qui avait dit par Habacuc: « L'homme vit de la foi. »



XIX. « Des femmes riches, et parmi elles la femme de l'intendant d'Hérode, s'attachaient aux pas du Sauveur et l'assistaient de leurs biens. »

Ici encore s'accomplissait la prophétie. Le Dieu de la loi ne les avait-il pas appelées par le prophète Isaïe: « Femmes opulentes, levez-vous et entendez ma voix! » Disciples d'abord, il les élève bientôt au rang d'ouvrières et de servantes: « Mes filles, écoutez avec assurance mes discours; consacrez vos journées par une fatigue pleine d'espoir; » c'est-à-dire la fatigue de le suivre, et l'espoir de la récompense après les services. Sans revenir ici sur le sens parabolique, il suffit de dire que cette forme de langage était encore annoncée par le Créateur. Cette déclaration: « Votre oreille écoutera et vous n'entendrez point, » fournit au Christ l'occasion d'inculquer cet avertissement: « Qui a des oreilles pour entendre, entende! » Non pas que pour attester sa différence le Christ permît l'usage d'une faculté qu'interdisait le Créateur; mais l'avertissement venait à la suite de la menace. D'abord: « Votre oreille écoutera et vous n'entendrez point; » ensuite: « Qui a des oreilles pour entendre, entende! » Il ne s'agissait point ici en effet des oreilles du corps qui s'ouvrent d'elles-mêmes: il nous apprenait que les oreilles du cœur étaient nécessaires; et c'est par là que les rebelles ne devaient point entendre, selon l'oracle du Créateur. Aussi ajoute-t-il par son Christ: « Prenez garde comment vous entendez, de peur de ne pas entendre. » Avec les oreilles du cœur apparemment, et non celles du corps. En laissant à cette déclaration le sens légitime que le Seigneur y attachait lui-même, lorsqu'il éveillait l'attention humaine, ces paroles, « Prenez garde comment vous entendez, » n'annonçaient que trop une menace de surdité morale.

Ton dieu se nomme le dieu de la mansuétude, parce qu'il ne juge, ni ne s'irrite. Le texte qui vient immédiatement après le prouve suffisamment. « Celui qui a, il lui sera donné. Quiconque n'a pas, même ce qu'il a lui sera enlevé. » Que lui sera-t-il enlevé? Le don qu'il aura reçu. Mais quel est celui, qui donne et qui enlève? Si la chose doit être enlevée par le Créateur, elle sera donc aussi donnée par lui. Si elle est donnée par le dieu de Marcion, elle sera donc également enlevée par ce dernier. N'importe à quel titre il menace de m'enlever mon trésor, il n'est plus le Fils de ce dieu dont la bouche ignore la menace, parce qu'il ne sait pas s'irriter.

Autre inconséquence! Personne, au dire de ton Dieu, « ne cache la lampe qu'il a allumée! » Et lui, flambeau du monde, lumière tout autrement nécessaire, il voile ses rayons pendant des milliers d'années! « Rien de secret, ajoute-t-il, qui n'éclate au dehors. » Et lui, il ensevelit jusqu'à nos jours son Dieu sous des ombres jalouses, attendant, j'imagine, la naissance de Marcion.

Nous touchons à l'argument le plus décisif pour tous ceux qui révoquent en doute la naissance du Seigneur. « L'entendez-vous, s'écrient-ils, attester lui-même qu'il n'est pas né. Où est ma mère, et qui sont mes frères? » Telle est la marche de l'hérésie. Ou elle emporte au hasard de ses conjectures l'expression la plus simple, la plus claire, ou bien elle dénature par une interprétation littérale une expression allégorique et susceptible de distinction. C'est ce qui lui est arrivé dans cette circonstance. Voici notre réponse. D'abord, on n'aurait pu annoncer au Sauveur que sa mère et ses frères se tenaient à la porte, demandant à le voir, s'il n'avait eu ni mère, ni frères. Celui qui transmettait le message, les connaissait comme tels, ou de longue date, ou dans le moment même, lorsqu'ils désirèrent de le voir, ou lorsqu'ils chargèrent le gardien de les annoncer.

---- Ce n'était là qu'une manière de tenter le Christ, dira-t-on.

---- Rien qui l'indique dans l'Ecriture. Plus elle est fidèle à consigner la tentation chaque fois qu'elle a lieu: « Voilà qu'un docteur de la loi. se leva pour le tenter; » et à l'occasion du tribut: « Les Pharisiens s'approchèrent de lui dans le but de le tenter; » moins il est permis de supposer la tentation là où elle n'est pas mentionnée. Toutefois j'admets la tentation: dans quel but le tenter en nommant sa mère ou ses frères?

---- Pour constater la réalité ou l'imposture de sa naissance.

---- Mais à quelle époque un doute s'éleva-t-il sur ce point, pour qu'il fût nécessaire de résoudre la difficulté par cette épreuve? Qui lui contesta jamais sa naissance quand on le voyait homme, semblable aux hommes? quand on l'entendait se proclamer le Fils de l'homme? quand, trompés par les apparences de l'humanité, ceux parmi lesquels il vivait, hésitant à le reconnaître pour Dieu, ou pour le Fils de Dieu, le considéraient au moins comme un grand prophète, mais toujours avec une naissance réelle? Mais, qu'il fût urgent de le tenter à cette occasion, d'accord. Tout autre argument eût mieux convenu pour le tenter que l'allusion à des proches qu'il pouvait ne point avoir sans que sa naissance en fût moins véritable. Parle! tous les enfants ont-ils conservé leur mère? Tous ceux qui ont vu le jour ont-ils des frères? Ne peut-on, à chances égales, avoir un père, des sœurs, ou même n'avoir plus personne de ses proches? L'histoire atteste qu'il y eut sous le règne d'Auguste un recensement exécuté dans la Judée par Sextius Saturninus. C'est à ces archives qu'ils auraient dû demander la preuve de sa naissance et de sa famille: tant il est vrai que cette ruse n'avait pas de motif, et que c'étaient sa mère et ses frères véritables qui l'attendaient à la porte.

Il nous reste à examiner quel est le sens allégorique de ces mots: « Où est ma mère et qui sont mes frères? » Il y a là comme un désaveu de sa naissance et de sa famille, exigé par sa mission, et où il faut distinguer. Ses proches, debout à la porte, et cherchant à le détourner d'une œuvre si solennelle, tandis que des étrangers, l'œil fixé sur lui, écoutaient attentivement ses discours, lui causèrent à bon droit un moment, d'impatience. Ce n'était pas tant les renier que les répudier. Aussi, il n'a pas plutôt dit: « Où est ma mère, et qui sont mes frères, » qu'il se hâte d'ajouter: « Sinon ceux qui entendent et accomplissent mes paroles. » Il transporte les noms du sang et. de la chair à d'autres que la foi rapprochait davantage de lui. Or, on ne transfère d'une personne à une autre que des droits déjà existants. D'ailleurs, appeler sa mère et ses frères ceux qui ne l'étaient pas, est-ce nier ceux qui l'étaient? Il enseignait par son propre exemple où était le mérite; il ne le plaçait point dans le désaveu des parents, mais il voulait dire que « si on ne savait pas préférer à la parole de Dieu son père, sa mère ou ses frères, on n'était pas un disciple digne de lui. » Du reste, il les avouait pour mère et frères, par là même qu'il refusait de les reconnaître. Tout en adoptant d'autres proches, il confirmait les droits de ceux qu'il désavouait pour leur offense, puisqu'il leur substituait une famille plus digne, mais non pas plus véritable. Enfin m'étonnerai-je qu'il ait préféré la foi à un sang qu'il n'avait pas?



XX. ---- « Qui est celui qui commande aux vents et à la mer? »

---- Sans doute, le nouveau dominateur des éléments, qui leur parle en maître, après avoir vaincu et détrôné le Créateur? Il n'en est rien. La matière qui avait appris à obéir aux serviteurs du Dieu de l'Ancien Testament, reconnaissait encore la voix de son auteur. Ouvre l'Exode, Marcion! promène tes regards sur la mer Rouge, plus vaste que tous les lacs de la Judée. Vois-tu ses flots s'ouvrir jusque dans leur profondeur sous la verge de Moïse, et se dresser des deux côtés en remparts immobiles, pour ouvrir aux fugitifs un passage intérieur à travers leur lit desséché? puis ces mêmes flots, rendus à leur nature par la même volonté, retomber tout à coup et engloutir l'Egyptien dans un même tombeau? Les vents du midi, concoururent à la vengeance. Ne t'arrête point là. Les terres des nations exterminées par le glaive vont être distribuées aux différentes tribus. A la voix, de Josué, les eaux supérieures du Jourdain suspendent leurs cours, et celles d'en bas s'écoulent vers la mer, aussitôt que les prêtres ont mis le pied dans le fleuve. Que réponds-tu à ce spectacle? Si c'est ton Dieu qui opère ce prodige, il n'est pas plus puissant que les serviteurs de mon Dieu. Je me serais borné à ces exemples, si la prédiction de cette marche à travers les flots n'avait devancé le Christ. Traverse-t-il la mer? il accomplit la parole du Psalmiste: « L'Eternel est descendu sur l'immensité des mers. » Sépare-t-il les eaux du détroit? Habacuc est justifié. « Tu as ouvert un chemin à ton peuple à travers les grandes eaux. » La mer brise-t-elle ses flots au bruit de sa menace? Nahum est dégagé de son serment: « Il menace la mer, et elle est desséchée, » sans doute sous le souffle des aquilons qui la tourmentaient. Par quel côté veux-tu que j'établisse la vérité de mon Christ? Par les exemples qui l'ont précédé, ou par les prophéties qui le concernent? Courage donc! Approche, toi pour qui mon Sauveur n'est qu'un guerrier véritable, avec une armure véritable, au lieu d'un conquérant spirituel, destiné à triompher des puissances spirituelles par des armes spirituelles, et dans des batailles spirituelles. Viens apprendre de la bouche de cette légion de démons, cachée dans un seul homme, ainsi qu'elle le déclare elle-même, que le Christ est le vainqueur des ennemis spirituels, que ses combats et ses armes sont les armes et les combats de l'esprit, conséquemment qu'à lui seul était réservé l'honneur de terrasser la légion infernale dans une guerre que le roi-prophète semble avoir entrevue, quand il s'écrie: « Le Seigneur est fort, il est puissant. C'est lui qui triomphe dans les combats. » Il a dit vrai. Le Christ se mesura avec la mort, son dernier ennemi, et l'enchaîna au trophée de sa croix.

Ce démon, surnommé Légion, le reconnut pour le Fils de Dieu; mais de quel Dieu? Indubitablement de ce Dieu dont ils connaissaient l'abîme et redoutaient les tourments. Il n'est pas vraisemblable qu'ils aient attribué la puissance à un Dieu récent et inconnu, parce qu'ils n'ont pu ignorer le Créateur. Admettons, si tu le veux, que Satan n'ait pas su autrefois qu'il y avait un Dieu au-dessus de sa tête; alors qu'il le vit déployer sa puissance au-dessous du ciel où il résidait, il ne peut s'empêcher de le reconnaître. L'accablante vérité que le prince des ténèbres avait découverte s'était répandue jusqu'aux derniers rangs de sa famille sur la terre, et dans l'étendue de ce ciel où agissait la divinité étrangère. Si elle eût existé, le Créateur n'eût pas manqué de la connaître, lui et ses créatures. Elle n'existait pas; donc les démons ne connaissaient d'autre Christ que celui du Dieu sous lequel ils tremblaient. Aussi, écoute leurs supplications! S'ils demandent de n'être pas précipités dans l'abîme, de qui sollicitent-ils cette grâce, sinon du Créateur? Ils l'obtiennent, mais à quel titre? Est-ce pour avoir menti? est-ce pour l'avoir proclamé le fils du Dieu cruel? Singulier Dieu, qui assiste le mensonge et protège ses détracteurs. Mais non, comme ils avaient proclamé la vérité en reconnaissant leur Dieu et le Dieu de l'abîme, le Christ a sanctionné leurs dépositions, et attesté qu'il était Jésus vengeur, fils du Dieu vengeur.

Mais voici dans le Fils les misères et les infirmités du Père. Je veux le taxer d'ignorance: qu'on me permette ce langage contre l'hérésie. Une femme attaquée d'un flux de sang le touche, et il ne sait pas par qui il est touché. « Qui m'a touché? » dit-il. Malgré la dénégation de ses disciples, il insiste avec la même ignorance: «Quelqu'un m'a touché; » et il en donne cette preuve: « car j'ai senti qu'une vertu est sortie de moi. » A cela que répond le sectaire? Le Christ connaissait-il la personne? Alors pourquoi affecter l'ignorance? Pourquoi? afin de provoquer l'aveu de la faiblesse, afin d'éprouver la foi. Ainsi, autrefois il avait aussi interroge notre premier père comme s'il eût ignoré le lieu de sa retraite. « Adam, où es-tu? » La Justification du Créateur est la justification du Christ. Le Christ ressemble au Créateur.

Le Christ était ennemi de la loi ancienne qui interdisait de toucher une femme au moment de sa souffrance. C'est pour insulter à la loi, dis-tu, que non-seulement il se laissa toucher par la malade, mais qu'il lui rendit la santé. O Dieu, bienfaisant par haine plutôt que par nature! Mais si nous lisons que la foi de celle femme lui fut méritoire: « Votre foi vous a sauvée, » qui es-tu, pour expliquer par la jalousie une guérison que le Seigneur lui-même nous déclare avoir été la récompense de sa foi?

Veux-tu que toute la foi de cette femme consistât dans son mépris pour la loi? A qui pourras-tu persuader qu'étrangère à un Dieu dont elle n'avait pas la moindre idée, et non encore initiée à l'Evangile nouveau, elle enfreignît brusquement des préceptes qui l'obligeaient encore? Mais en vertu de quelle foi cette désobéissance? En quel Dieu croyait-elle? Sur qui tombait son mépris? sur le Créateur? Car certainement c'est la foi qui conduisit sa main. Si c'est la foi au Créateur qui la conduisait, puis qu'elle ignorait un autre Dieu, comment alors viola-t-elle sa loi? Criminelle envers la loi, elle n'a pu l'être que par sa foi au Créateur. Ici, nouvelle difficulté: comment accorder le respect qui conseille la soumission, avec la violence qui transgresse? Je vais te le dire. Sa foi, c'était la conviction que « son Dieu préférait, la miséricorde au sacrifice; » c'était la certitude que son Dieu agissait par l'entremise du Christ. Avec ces sentiments, elle ne toucha point le Sauveur comme un juste, ni comme un prophète accessible à la souillure par son humanité, mais comme un Dieu que sa foi lui montrait au-dessus de toute atteinte corruptrice. Elle interpréta donc sagement en sa faveur les prohibitions de la loi qui n'attachaient d'impureté légale qu'aux choses qui pouvaient être souillées, mais non à Dieu qu'elle contemplait dans son Christ. Elle se rappela que ces mêmes prohibitions n'avaient en vue que le flux de sang qui accompagne la souffrance de chaque mois et l'enfantement, dans les opérations régulières de la nature, mais non dans ses aberrations. Elle savait donc bien que son état de santé n'était pas limité à un temps, mais réclamait le secours de sa divine miséricorde. A ce titre, on peut, dire qu'au lieu d'avoir violé la loi, elle en a sagement distingué les prescriptions. Telle sera sa foi qui lui avait communiqué aussi l'intelligence. « Si vous ne croyez pas, dit-il, vous ne comprendrez pas. » Le Christ, en approuvant la foi de cette femme qui ne croyait qu'au Créateur, se déclara, par sa réponse, le Dieu de la foi qu'il approuva.

Ne négligeons point cette circonstance. En touchant le bord de son bêtement, la malade nous atteste que le Christ avait un corps réel et non illusoire. Nous n'avons pas ici le dessein de revenir sur cette question; nous recueillons seulement un fait qui fortifie notre preuve. Si le Christ n'avait pas un corps véritable, un fantôme, chose vaine et imaginaire, ne pouvait être souillé. Impuissant à contracter une souillure par le néant de la substance, comment l'aurait-il voulu? A litre d'ennemi de la loi? Il mentait, puisque sa souillure n'avait aucune réalité.



XXI. Il envoie ses disciples prêcher le royaume de Dieu. A-t-il déclaré de quel Dieu, du moins dans cette circonstance? «Vous ne prendrez aucune nourriture, aucun vêtement pour votre route. » Qui a pu le prescrire, sinon le Dieu qui nourrit les corbeaux, revêt les fleurs de leur parure, et a dit autrefois: « Vous ne lierez point la bouche du bœuf pendant qu'il foule le grain, afin qu'il se nourrisse de son travail; car quiconque travaille mérite sa récompense. » Que Marcion efface ces paroles, que nous importe, pourvu que le sens demeure? Mais « quand Jésus-Christ ordonne à ses apôtres de secouer (en témoignage de malédiction) la poussière de leurs pieds contre les impies qui ne les ont pas reçus, » personne n'invoque le secours d'un témoignage sans intention de porter l'affaire à un tribunal. Oui, prendre des témoins contre l'inhumanité, c'est la menacer du juge.

Les dépositions de tous ceux qui assuraient à Hérode « que les uns prenaient le Christ pour Jean-Baptiste, les autres pour Hélie, les autres pour quelqu'un des anciens prophètes, » attestent encore qu'aucun Dieu nouveau n'avait été prêché par le Christ. Quel qu'eût été son rang parmi eux, il ne fût pas ressuscité pour annoncer un autre Dieu après sa résurrection.

Il nourrit le peuple dans le désert, toujours d'après son ancienne coutume. S'il n'est pas le même Dieu que le Créateur, il est bien au-dessous du Créateur; car ce ne fut point pendant un seul jour, avec les éléments grossiers d'un pain et d'un poisson, ni cinq mille hommes seulement que le Dieu de la loi ancienne nourrit autrefois. Le prodige se renouvela pendant quarante ans, avec la manne céleste, et pour six cent mille hommes. Au reste, la majesté divine fut tellement la même des deux côtés, qu'elle voulut d'après l'exemple déjà donné, non-seulement que la nourriture, tout exiguë qu'elle était, suffît aux besoins de la multitude, mais qu'elle les dépassât de beaucoup. Ainsi, dans un temps de famine, sous le prophète Elie, les modiques et dernières provisions de la veuve de Sarepta s'étaient prolongées au-delà du temps de la famine, grâce à la bénédiction du prophète. Le fait est consigné au troisième livre des Rois. Si tu ouvres le quatrième, tu y trouveras la conduite du Christ écrite d'avance dans les actions de l'homme de Dieu. Il ordonne qu'on distribue au peuple les vingt pains d'orge qu'on lui avait présentés. « Qu'est-ce que cela pour cent personnes? » lui réplique son serviteur, qui comparait le nombre des assistants à l'exiguïté de la nourriture. « Donne, lui dit-il, et ils mangeront; car voici, ce que dit le Seigneur: Ils mangeront ces pains, et il en restera. Ils mangèrent en effet, et il en resta, suivant la parole du Seigneur. » O Christ ancien jusque dans sa nouveauté! Voilà pourquoi Pierre, confrontant les merveilles dont il avait été le témoin, avec les miracles de la loi. ancienne, reconnaît non-seulement le passé, mais dans le passé la prophétie de l'avenir. « Et vous, qui. dites-vous que je suis? » lui demande son maître. Alors il lui répond au. nom de tous: «Vous êtes le Christ. » Il n'a pu avoir le sentiment d'un autre Christ que de celui qu'il connaissait par les Ecritures, et dont il confrontait les actions avec les prophéties. Le Christ lui-même confirme son témoignage en l'acceptant, que dis-je? en recommandant le silence. En effet, si d'un côté Pierre n'a pu le promulguer que comme le Christ du Créateur; si, de l'autre, le Christ lui prescrit le silence sur la déposition de sa foi, donc mon Sauveur n'a pas voulu laisser proclamer la foi de l'apôtre.

----  « Illusion, me cries-tu: Pierre s'était trompe; le Christ voulut arrêter le mensonge à sa naissance. »

---- Le Christ assigne à ce silence une cause bien différente. « Il faut, ajoute-t-il, que le Fils de l'Homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens du peuple, par les princes des prêtres, par les scribes; qu'il soit mis à mort, et qu'il ressuscite le troisième jour. » Comme cette prédiction concernait le Christ, et le Christ seulement, proposition qui trouvera sa preuve en son lieu, il attesta qu'il était bien le Christ auquel appartenait la prédiction. Supposons même que la prophétie eût été muette sur ce point, motiver le silence sur la nécessité de sa passion, c'était démontrer que Pierre ne s'était pas trompé.

«Quiconque voudra sauver sa vie, la perdra, et quiconque perdra la vie pour l'amour de moi, la sauvera. » Maxime, assurément, qui n'a pu partir que de la bouche du Fils de l'homme. Approche avec le roi de Babylone de cette fournaise ardente allumée par l'impie! Tu trouveras là comme le fils de l'homme, car il n'y était point, à proprement parler, parce qu'il n'était point encore né de l'homme; tu l'y trouveras opérant ce double prodige: il sauve les trois frères qui sacrifiaient leur vie pour sa gloire, il perd les Chaldéens qui préféraient sauver la leur par l'idolâtrie. Quelle est cette doctrine nouvelle dont les enseignements remontent à des siècles si éloignés? Déjà se vérifiaient les oracles par lesquels il devait annoncer un jour ses martyrs et les couronnes qu'il leur destinait. « Regardez, s'écrie Isaïe, le juste périt, et nul n'y pense dans son cœur; le Seigneur rappelle à lui l'homme de sa miséricorde, et pas un qui le regrette! » Et à quelle époque cet oracle est-il plus vrai que dans la persécution des saints? O mort, non ordinaire ni commune, selon les lois de la nature, mais illustre et soufferte dans les combats pour la foi! mort dans laquelle quiconque abandonne sa vie pour l'amour de Dieu la conserve! Toutefois reconnais, même ici, le juge qui punit par la perte de la vie celui qui cherche à la racheter injustement, et récompense, par la conservation de cette vie, le généreux sacrifice qu'on en a su faire. Il se montre à moi comme un Dieu « jaloux qui rend le mal pour le mal. Quiconque rougira de moi, dit-il, je rougirai de lui. » Mon Christ seul pouvait être exposé à la confusion; sa vie est une longue suite d'outrages. Il lui faut subir ceux des hérétiques, qui lui reprochent avec un amer dédain l'abjection de sa naissance, et l'obscurité de ses premières années, et la bassesse de cette chair mortelle. Du reste, comment le Dieu des sectaires serait-il exposé à une confusion dont il n'est pas susceptible? Sa chair ne s'est point condensée dans un sein qui, pour être virginal, n'en est pas moins le sein d'une femme. Quoique né sans le concours de l'homme, du moins n'a-t-il pas été formé, d'après la loi des substances corporelles, du sang de la femme; il n'a point été une simple chair avant de recevoir sa forme, ni un insensible animal, après l'avoir reçue. Sa vie n'est point restée incertaine pendant les angoisses de dix mois; il n'a pas été, au milieu des douleurs soudaines et. convulsives de l'enfantement, jeté sur la terre hors du corps, vrai cloaque pour lui, après avoir été si long-temps plongé dans la fange. Il n'a point débuté dans la vie par des larmes, ni dans la souffrance par l'incision du lien ombilical; il n'a été ni long-temps lavé ni frotté de miel et de sel; il n'a pas été initié au linceul de la sépulture par les langes du berceau; on ne l'a pas vu ensuite souillé d'ordure sur le sein de sa mère, tourmentant la mamelle qui le nourrit; long-temps enfant, peu de temps jeune, parvenant lentement à l'âge mur: non, rien de pareil dans le Christ de Marcion; il est tombé du ciel tout fait, tout grand, tout complet; aussitôt Christ, Esprit, Vertu, Dieu seulement.

Du reste, comme en lui rien n'était vrai puisqu'il n'avait rien de visible, il n'y avait pas à rougir pour lui de la malédiction de la croix, puisque la vérité de la croix manque où manque la vérité de la chair. Il ne pouvait dire: « Celui qui aura honte de moi, » tandis que le nôtre a dû. le prononcer. « Le Père l'avait abaissé pour un temps au-dessous de l'ange; il était un ver de terre et non pas un homme, le rebut de l'humanité, le jouet de la multitude. Il a daigné descendre jusque là pour nous guérir par ses plaies, » pour assurer notre salut par ses humiliations. Il fallait bien qu'il abaissât sa divine majesté pour l'homme, sa créature, « son image, sa ressemblance, » et non l'image et la ressemblance d'un autre, afin que l'homme qui n'avait pas rougi d'adorer le. bois et la pierre, apprenant, dès-lors, à ne pas rougir du Christ, fît à Dieu satisfaction pour l'impudeur de l'idolâtrie, en ne rougissant pas de la croix. Laquelle de toutes ces circonstances s'applique à ton Christ, ô Marcion! Lui, rougir! et de quoi? A toi, plutôt, de rougir d'avoir imaginé un Christ si étrange!



XXII. Mais ce qui tourne encore plus à la confusion, c'est que tu lui permettes de se montrer sur la montagne écartée, avec Moïse et Elie qu'il venait anéantir.

---- Voilà précisément ce que proclama la voix partie de la nuée: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le! » c'est-à-dire n'écoutez plus ni Moïse ni Elie.

---- A la bonne heure! mais il suffisait de la déclaration sans la présence des deux prophètes. En désignant celui qu'il fallait écouter, elle excluait tous les autres; ou bien permit-elle de prêter l'oreille à Isaïe, à Jérémie et aux prophètes qu'elle ne montra point, si elle bannit ceux qu'elle rendit visibles? Leur présence a été nécessaire, je te l'accorde. Au lieu de les montrer dans la familiarité de l'entretien, preuve d'amitié, ou dans la communauté de la gloire, marque de complaisance et de faveur, pourquoi ne pas les faire voir dans quelque lieu obscur, signe certain d'anéantissement, ou même dans les ténèbres du Créateur, qu'il était venu dissiper en les éloignant ainsi des divines splendeurs du Christ, qui était venu séparer leurs oracles et leurs Ecritures de son propre Evangile? Voilà comme il démontre qu'ils lui sont étrangers, il les place auprès de lui. Voilà comme il nous enseigne à les abandonner, il. les associe à sa mission. Voilà comme il les anéantit, il les relève en les couvrant des rayons de sa gloire. Qu'eût fait de mieux leur propre Christ? Alors, je pense, il les eut révélés dans le système de l'hérésie, comme aurait pu le faire le dieu de Marcion, en les traitant comme il aurait traité tout autre, et non comme ses prophètes. Au contraire, montrer à ses côtés les hérauts de son avènement, se révéler avec ceux auxquels il s'était manifesté dans des révélations antérieures, s'entretenir avec ceux qui avaient tant de fois entretenu l'univers de sa présence, communiquer sa gloire à ceux qui l'avaient proclamé roi de gloire, à deux hommes illustres, dont l'un avait été le législateur du peuple, et l'autre son réformateur; dont l'un avait consacré l'ancien Testament, et l'autre consommé le nouveau, quoi de plus convenable pour le Christ du Créateur? Aussi Pierre, reconnaissant à bon droit les compagnons de son Christ, auquel ils étaient inséparablement unis, s'écrie: « Il est bon que nous soyons ici? » Oui, bon d'habiter où se trouvaient Moïse et Ëlie. « Dressons-y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, une pour Elie. » Mais il ne savait ce qu'il disait. Comment; cela, toutefois? Son ignorance provenait-elle d'une erreur naturelle, ou avait-elle pour cause le principe que nous défendons dans la prophétie nouvelle, l'extase de la grâce, qui est une sorte de démence? En effet l'homme, dans le ravissement de l'esprit, surtout lorsqu'il contemple la gloire de Dieu, ou que Dieu parle par sa bouche, doit nécessairement être emporté hors de lui-même et se perdre dans les rayons de la majesté divine: tel est le point qui nous sépare d'avec les Psychiques. En attendant, le ravissement extatique de Pierre est facile à expliquer. Comment aurait-il connu Moïse et Elie autrement qu'en esprit? Le peuple n'avait ni leurs statues, ni leurs images; la loi le défendait. Pierre les avait donc vus en esprit; par conséquent ce qu'il avait dit, dans le ravissement de l'esprit et hors de ses sens, il ne pouvait le savoir.

D'ailleurs, s'il ne savait pas ce qu'il disait, parce qu'il se trompait véritablement en regardant le Christ comme leur Christ véritable, il est donc certain que Pierre, interrogé plus haut par le Christ sur l'opinion qu'ils avaient de lui, répondit qu'ils le regardaient comme le Christ envoyé du Créateur: « Vous êtes le Christ! » S'il l'avait connu en ce moment pour être le Fils d'un Dieu étranger, il ne se serait pas trompé non plus sur ce point. Que si la seconde erreur naît de la première, il en résulte invinciblement que, jusqu'à ce jour, le Christ n'avait révélé aucune divinité nouvelle; que, jusqu'à ce jour, Pierre ne fut point dans l'erreur, puisque son maître ne révélait rien de semblable, et que, durant tout cet intervalle, il ne faut pas le considérer autrement que comme le Christ du Créateur, dont il retraça ici toute la conduite.

Il choisit parmi ses disciples trois témoins de la vision et de la voix. Nouveau trait de ressemblance avec son Père, qui avait dit: « Toute parole sera assurée par la déposition de trois témoins. » Il se retire sur une montagne. Je reconnais la raison du lieu: c'est sur une montagne que le Créateur avait initié à sa loi le peuple primitif, par une vision et par le son do sa voix. Il fallait que la nouvelle alliance fût signée sur le lieu élevé où avait été conclue l'ancienne, sous l'ombre environnante de la même nuée, condensée par l'air du Créateur, comme personne n'en douta, à moins que ton dieu, ô Marcion, n'ait rassemblé quelques nuages le jour où il se fraya un chemin à travers le ciel du Créateur, ou n'ait encore emprunté les vapeurs de son antagoniste. Aussi la nuée ne fut-elle pas muette alors. Une voix se lit entendre du ciel; le Père rendit un nouveau témoignage à ce Fils, duquel il avait déjà dit par l'organe de David: «Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujourd'hui; » et par Isaïe: « Si vous craignez le Seigneur, écoutez la voix de son Fils. » C'est pourquoi, le rendant visible enfin, il s'écrie: « Celui-ci est mon Fils. » Et on sous-entend, le Fils que je vous ai promis. En effet, s'il a promis autrefois et qu'il dise ensuite: « Celui-ci est, » cette parole convient à celui qui montrait l'objet qu'il avait promis, et non pas à celui auquel l'on peut répondre, Qui es-tu pour me dire: « Celui-ci est mon Fils? » Ton Fils! Tu ne m'as pas plus annoncé son futur avènement que tu ne m'as révélé toi-même ta propre existence.

« Ecoutez-le donc! » Dès l'origine, il avait déclaré lui-même qu'il fallait l'écouter comme un prophète, parce que le peuple devait le considérer comme tel. « Dieu vous suscitera, dit Moïse, un prophète d'entre vos frères.» Allusion à sa naissance charnelle. « Ecoutez-le comme moi-même. » « Car toute ame qui ne l'écoutera point sera exterminée du milieu de son peuple. » Isaïe parle le même langage: « Si vous craignez le Seigneur, écoutez la voix de son Fils. » Parole que le Père lui-même devait appuyer, lorsqu'il interrompit l'entretien de son Fils par ces mots: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoulez-le! »

Si la translation s'est faite de Moïse et d'Elie au Christ, ce n'était pas de la part d'un autre Dieu pour un autre Christ, mais de la part même du Créateur pour son Christ, lorsqu'il lit succéder le Nouveau Testament à l'Ancien. « Ce n'est point un mandataire, ni un envoyé qui les sauvera, dit Isaïe; c'est le Seigneur lui-même, » prêchant en personne, accomplissant la loi et les prophètes. Le Père assigna donc au Fils des disciples nouveaux. Mais auparavant, il associa publiquement Moïse et Elie aux prérogatives de ses splendeurs, comme pour les congédier avec les honneurs que réclamaient leur rang et leur fidélité, afin de prouver à Marcion qu'il y avait société de gloire entre le Christ, Moïse et Elie. Habacuc nous a décrit d'avance toutes les circonstances de cette vision dans ce passage, où l'Esprit saint parle ainsi au nom des apôtres: « Seigneur, j'ai entendu la parole, et j'ai pâli de crainte. » Devant qui, sinon devant l'auteur de cette parole: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le! J'ai considéré tes œuvres, et j'ai été ravi hors de moi. » Quand cela, sinon quand Pierre ne sait ce qu'il dit a la vue d'une si grande gloire? « Tu t'es montré au milieu de deux animaux,» Moïse et Elie. C'est de ces animaux mystérieux que Zacharie parlait dans la vision de deux oliviers et. de deux rameaux chargés d'olives. « Ils sont les deux fils de l'abondance, qui assistent