Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE IV : CHAPITRE XXVIII

Titre 5
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Il faut accuser de démence ceux qui méconnaissent la doctrine du Christ et s’exagèrent les effets de sa miséricorde, oubliant que si le nouveau-Testament est la source de plus de grâces, il exige aussi de nous plus de perfection. C’est en vain qu’ils s’efforcent de découvrir un autre Dieu que le souverain auteur de toutes choses.






Nous avons vu que sous les deux lois, l’ancienne et la nouvelle, la justice de Dieu punira les coupables et les pécheurs ; avec cette différence seulement, que sous l’ancienne loi les peines étaient figuratives, temporaires et légères, tandis que sous la nouvelle, le châtiment sera sévère et permanent ; car le feu de la damnation est éternel et brûle en la présence du Seigneur, selon ces paroles de David : « Et le regard de sa colère est sur ceux qui font le mal ; il efface de la terre jusqu’à leur souvenir. » Malheur donc à ceux qui s’exposent à ses coups ! Quelle n’est pas la folie de ceux qui, cherchant à établir une différence entre le sort réservé aux pécheurs, soit sous l’ancienne, soit sous la nouvelle loi, prennent de là un prétexte pour introduire le culte d’un nouveau Dieu de l’univers. Mais ils se contredisent, et ils oublient tout ce que notre Seigneur a fait par la grâce de la rédemption en faveur de ceux qui ont cru en lui, et pour leur salut ; ils méconnaissent aussi tout ce que le Christ a dit sur le sort qui serait réservé à ceux qui auront entendu et connu ses enseignements, et qui ne les auront pas pratiqués, lorsqu’il dit qu’il vaudrait mieux pour eux qu’ils ne fussent pas nés, que le châtiment infligé à Sodome et à Gomorrhe est moins rigoureux que celui qui attend les cités qui auront méprisé l’Évangile qui leur sera prêché par ses apôtres.

Par cela même que le nouveau Testament a augmenté pour l’homme le trésor de la foi, en lui donnant le moyen de devenir participant de Dieu par la grâce de la rédemption ; ainsi le zèle de l’homme pour se rendre agréable à Dieu en doit être devenu plus ardent, d’autant qu’il nous est ordonné de nous abstenir non-seulement des mauvaises actions, mais encore des mauvaises pensées, des discours inutiles et des paroles oiseuses. Et par la même raison, le châtiment sera plus grand pour ceux qui ne croient pas au verbe de Dieu, qui méprisent son avénement, et qui, au lieu d’avancer dans la perfection, rebroussent en arrière dans l’ignorance et le péché ; leur châtiment, dis-je, de temporaire qu’il était, sera éternel. Car tous ceux à qui le Seigneur dira : Retirez-vous de moi, maudits, et allez dans le feu éternel ; tous ceux-là seront damnés. Et tous ceux à qui il dira : Venez les bénis de mon père, jouissez de l’héritage qui vous a été préparé pour l’éternité ; toux ceux-là jouiront de la gloire éternelle. Soit que Dieu parle aux hommes, soit qu’il leur communique ses ordres et ses desseins par le ministère de son Verbe, c’est toujours un seul et même Dieu qui veut le bonheur du genre humain, qui l’opère par des moyens divers, qui donne le salut à ceux qui s’en rendent dignes, c’est-à-dire ceux qui l’aiment et qui obéissent à la voix de son Verbe, chacun suivant les conditions où il se trouve placé ; enfin ce même Dieu qui punit ceux qui le méritent, c’est-à-dire ceux qui l’oublient, qui blasphèment son saint nom, et transgressent sa loi.

Et à cet égard, n’est-il pas vrai de dite que les hérétiques, dont nous nous sommes occupés dans ce traité, se mettent en pleine contradiction avec eux-mêmes, puisqu’ils s’élèvent contre le Seigneur même, auquel cependant ils disent avoir foi. Car les vérités applicables au Dieu de nos pères, qui dans l’ancien Testament a châtié ceux qui ne croyaient pas, qui a frappé les Égyptiens, qui a donné le salut aux croyants, s’appliquent également à notre Seigneur, qui donne une éternité de punition aux coupables, et une éternité de bonheur à ceux qui sont restés fidèles à sa loi. S’il fallait en croire leurs discours, notre Seigneur, en venant sur la terre, n’aurait été que l’occasion d’un péché plus grand pour ceux qui l’ont persécuté et qui l’ont fait mourir. Car si le Christ ne fût pas venu sur la terre, il n’y eût pas eu des meurtriers du Christ ; et si Dieu n’avait pas envoyé des prophètes au peuple pour l’instruire, le peuple n’eût pas fait périr les prophètes, ni aussi les apôtres ; ce qui revient à dire qu’il fallait que les Égyptiens fussent frappés des sept plaies, et qu’ensuite l’armée égyptienne qui poursuivait les Israélites fût précipitée dans la mer, pour que Dieu eût l’occasion de sauver son peuple ; et encore à ceci, qu’il fallait qu’il y eût des meurtriers du Christ, (qui ont mérité la damnation éternelle), qu’il y eût des meurtriers des apôtres, des persécuteurs de l’Église, pour que l’Église s’établit et que nous fussions sauvés. De même que les Hébreux auraient dû leur salut aux Égyptiens, de même nous devrions la grâce de la rédemption à l’aveuglement des Juifs, puisque la mort du Sauveur a été la damnation pour ceux qui l’ont crucifié et qui ne se sont pas ensuite convertis, et le salut pour ceux qui ont cru en lui. L’apôtre ne dit-il pas dans la deuxième épître aux Corinthiens : « Nous sommes, devant Dieu, la bonne odeur de Jésus-Christ, pour ceux qui se sauvent et pour ceux qui se perdent. Aux uns une odeur de mort pour la mort, et aux autres une odeur de vie pour la vie. » Pour qui sommes-nous donc une odeur pour la mort, si ce n’est pour ceux qui ne veulent pas croire, ni se soumettre au Verbe ? Et qui sont ceux qui se perdent, si ce n’est ceux qui n’ont pas la foi et qui sont rebelles à Dieu. Et d’un autre côté, qui sont ceux qui parviennent au salut et qui reçoivent l’héritage éternel, si ce n’est ceux qui croient en Dieu et qui ont gardé son amour, comme Caleb Jéphon et Jésus Navé, parmi les anciens, et les enfants qui sont morts dans l’innocence, et avant l’âge de raison ? Et parmi nous, qui sont ceux qui sont sauvés et ont part à la vie éternelle, si ce n’est ceux qui aiment Dieu, qui croient à ses promesses, et qui deviennent semblables à des enfants par l’innocence de leur vie ?