JUSTIN MARTYR

SUR LA RESURRECTION

Titre 5
Titre 5

SOMMAIRE

LIVRE AUDIO

CHAPITRE


I


1. La parole de vérité est libre et indépendante. Elle n’accepte ni de subir aucune épreuve de réfutation, ni de se soumettre chez ses auditeurs, à aucun examen par voie de démonstration. 2. De fait, ce qu’il y a en elle de noblesse et d’assurance demande à être objet de foi en celui-là même qui l’a envoyée. 3. Or la parole de vérité est envoyée par Dieu. C’est pourquoi sa liberté n’est pas insupportable. 4. En effet, portée par voie d’autorité, c’est à bon droit qu’elle refuse la démonstration de ses dires, parce qu’il n’y a pas d’autre preuve en dehors de la vérité elle-même, qui précisément est Dieu. 5. Toute démons- tration se trouve être, en effet, plus forte et plus digne de foi que ce qui est démontré, si toutefois ce qui d’abord n’était pas cru, avant que vienne la démonstration, obtient créance une fois la démonstration apportée, et apparaît alors tel qu’on l’avait annoncé. 6. Il n’y a rien de plus fort et de plus assuré que la vérité, au point qu’en réclamant une démonstration à son sujet, on ressemble à qui voudrait que le fait même de la manifestation des phénomènes sensibles soit démontré rationnellement 7. car la règle de discernement de ce qui est saisi par l’intermédiaire du raisonnement, c’est la sensation ; mais il n’y a de la sensation aucune règle de discernement en dehors d’elle-même. 8. Ainsi, de même que nous soumettons à la sensation ce qui est l’objet de nos recherches rationnelles, pour juger, grâce à elle, de quelle espèce peut bien être ce qu’on dit, soit vrai, soit faux, mais que notre jugement s’en tient là du moment que nous faisons confiance à la sensation, 9. de même nous renvoyons au tribunal de la vérité les raisonnements humains et profanes, et grâce à elle nous jugeons s’ils se trouvent être mauvais ou non, mais les raisonnements de la vérité, nous n’en jugeons par rien d’autre, du moment que nous lui faisons confiance. 10. Or la vérité, c’est Dieu, le Père de l’univers, qui est Intelligence parfaite. 11. Le Fils qui a été engendré de lui, le Verbe, est venu chez nous, ayant pris chair, se révélant et révélant son Père, nous donnant en lui- même la résurrection des morts suivie de la vie éternelle. 12. C’est lui, Jésus-Christ, notre Sauveur et notre Maître. 13. C’est donc bien lui qui est lui-même foi et démonstration de lui-même et de tout l’univers. 14. C’est pourquoi ceux qui le connaissent et le suivent, ayant foi en lui comme démonstration, se reposent en lui. 15. Mais puisque l’adversaire ne cesse de multiplier les attaques, qu’il use pour ce complot de méthodes nombreuses et variées, s’efforçant, quand les gens croient déjà, de les détourner de leur foi, quand ils ne croient pas encore, de les en empêcher, 16. il me paraît nécessaire que nous aussi, revêtus de l’armure des paroles de la foi, qui sont invulnérables, nous entrions en lutte contre lui, à cause des faibles.



II


1. Ceux qui professent la pire des doctrines prétendent qu’il n’y a pas de résurrection de la chair: il est impossible, selon eux, que cette chair, une fois détruite et dispersée, retrouve son intégrité. 2. Outre son impossibilité, ils considèrent le salut de la chair comme nuisible, et ils la déprécient mettant en avant ses défauts, et il la font apparaître comme la seule cause des péchés, si bien que, si la chair, disent-ils, doit ressusciter, ses défauts aussi ressusciteront. 3. Et de composer des sophismes de ce genre : si la chair ressuscite, ou bien elle ressuscitera tout entière, avec tous ses membres, ou bien inachevée. 4. Mais si elle doit ressusciter incomplète, cela démontre l’incapacité de celui qui la ressuscite, s’il peut sauver ceci et non cela. 5. Si au contraire elle doit recouvrer toutes ses parties et tous ses éléments, comment à l’évidence, ne serait-il pas absurde d’affirmer qu’il en sera ainsi après la résurrection des morts ? alors que le Sauveur a dit Ils ne prennent plus ni femme ni mari, mais ils seront comme des anges dans le ciel.1 6. Or les anges, disent-ils, n’ont pas de chair, ils ne mangent ni ne s’unissent : ainsi n’y aura-t-il pas non plus de résurrection de la chair. 7. Par ces propos et d’autres du même acabit ils essaient de détourner les gens de la foi.

8. Il y en a aussi certains qui prétendent que Jésus lui-même est venu uniquement comme un esprit et non dans la chair, qu’il n’a eu qu’une apparence de chair, s’efforçant eux aussi de priver la chair de sa promesse. 9. Nous résoudrons donc en premier lieu les difficultés qui leur paraissent insolubles; ainsi pourrons-nous ensuite, à propos de la chair, poursuivre l’exposé qui démontre qu’elle reçoit le salut.



III


1. Ils prétendent donc que, si le corps doit ressusciter dans son intégrité et rentrer en possession de tous ses membres, il faut aussi que s’exercent les fonctions de ces membres, que la matrice conçoive, que l’organe masculin féconde, et ainsi de suite. 2. Tenons-nous en pour tout raisonnement à ce seul point, dont le caractère mensonger, une fois démontré, fera s’évanouir toute leur argumentation. 3. Le fait que les membres qui ont une fonction exercent la même fonction qu’ici-bas apparaît évident ; mais il n’est pas obligatoire qu’ils exercent cette fonction par nécessité selon leur principe d’origine. 4. Pour que ce propos soit clair, nous ferons les observations que voici : 5. La fonction de la matrice est de concevoir, et celle de l’organe masculin de féconder. 6. Mais de même que, si ces membres doivent remplir ces fonctions-là, le fait de les remplir ne leur est pas radicalement nécessaire, — du moins voyons-nous de beaucoup de femmes qui ne conçoivent pas, par exemple, celles qui sont stériles, bien qu’elles aient l’organe de la conception, — 7. ainsi la possession de cet organe n’entraîne pas immédiatement, par nécessité, le fait de concevoir. 8. Or, il y a aussi des femmes qui, sans être stériles de naissance, mais parce qu’elles gardent la virginité, ont renoncé à l’union charnelle ; d’autres sont ainsi depuis un certain temps.

9. Quant aux hommes, nous en voyons aussi qui gardent la virginité, les uns depuis le début, d’autres depuis un certain temps, si bien que par eux se trouve annulé le mariage mis hors la loi par la concupiscence. 10. Et assurément, nous trouvons aussi des animaux stériles, alors qu’ils sont dotés d'une matrice, comme la mule ; du reste les mulets n’engendrent pas non plus. 11. Ainsi est-il possible de voir et chez les hommes et chez les animaux la suppression de l’union charnelle, même avant que n’arrive le monde à venir. 12. C’est précisément la raison pour laquelle notre Seigneur Jésus, le Christ, est né d’une vierge 2 , afin de supprimer l'engendrement issu d’une concupiscence sans loi, et de montrer au Prince que, même en dehors d’une union charnelle, il est possible à Dieu de façonner un homme. 13. Après sa naissance, il a vécu, pour tout le reste, la vie de la chair, je veux dire pour ce qui est de la nourriture, de la boisson, du vêtement, mais cette fonction est la seule qu’il n’ait pas exercée : il a montré qu’il se soumettait aux désirs de la chair qui sont inévitables, et s’est abstenu de ceux qui ne le sont pas. 14. De fait, privée de nourriture, de boisson, de vêtement, la chair périrait ; mais, privée d’une union sans loi, elle ne subit aucun mal. 15. Par là il nous a signifié d’avance que dans le monde à venir cette union par voie d’acte charnel serait abolie, comme il le dit : 16. Les fils de ce monde prennent femme ou mari ; mais les fils du monde à venir ne prennent ni femme ni mari, mais sont comme des anges dans le ciel.3 17. Qu’ils ne s’étonnent donc pas, ceux qui sont hors de la foi, si la chair qui dès maintenant peut être annulée dans cette fonction là, doive l’être aussi dans le monde à venir.



IV


1. Bien, disent-ils. Si donc la chair ressuscite, elle ressuscite telle qu’elle se sera couchée dans la tombe, si bien que si l’on a été mis au tombeau borgne, on ressuscite borgne ; si l’on y a été mis boiteux, on ressuscite boiteux ; et si l’on a quelque autre infirmité corporelle, sur ce point justement on ressuscitera diminué. 2. O véritables aveugles des yeux du cœur ! Car ils n’ont donc pas vu que sur cette terre des aveugles recouvrent la vue, que des boiteux se mettent à marcher, à sa parole ? 3. Tout ce qu’a fait le Sauveur, c’est d’abord pour que soit accomplie la parole dite à son sujet par les Prophètes4 : les aveugles voient, les sourds entendent, etc., et ensuite pour que l’on croie qu’à la résurrection, la chair ressuscitera dans son intégrité. 4. De fait, si sur cette terre il a guéri les infirmités de la chair et il rendu au corps son intégrité, combien plus le fera-t-il à la résurrection, pour que la chair ressuscite dans son intégrité et sa perfection. 5. C’est ainsi que doivent trouver leur remède les difficultés qui passent à leurs yeux pour insurmontables.



V


1. De plus, parmi ceux qui disent que la chair ne ressuscitera pas, les uns prétendent qu’il est impossible de ressusciter ; d’autres qu’il n’est pas convenable à Dieu de la ressusciter, car elle est vile et méprisable ; d’autres encore nient absolument que la chair soit l’objet d’une promesse. 2. Eh bien, en premier lieu, à ceux qui prétendent qu’il est impossible à Dieu de ressusciter la chair, je crois bon d’expliquer qu’en s’exprimant ainsi, il ne se rendent pas compte que, tout en affirmant être croyants, ils donnent dans leurs actes la démon- stration qu’ils sont incroyants, et plus incroyants que les infidèles 5 . 3. De fait, alors que tous les païens ont foi en leurs idoles et sont persuadés que tout leur est possible, comme le dit Homère, leur poète : les dieux peuvent tout, — et facilement 4. (et il a même ajouté facilement, c’est-à-dire avec aisance, afin de montrer la grandeur de la puissance des dieux), ils se révèlent bien plus incroyants que ces païens. 5. Si donc les païens sont persuadés que tout est possible à leurs idoles, qui sont leurs dieux qui ont des oreilles et n’entendent pas, qui ont des yeux et ne voient pas, alors que ce ne sont que des démons, comme le dit l’Ecriture : les dieux des nations sont des démons 6 ; 6. combien plus nous qui possédons la foi vraie, la foi par excellence, nous devons croire à notre Dieu, puisque nous en avons des indices, 7. et d’abord la naissance du premier être humain, qui a été tiré de la terre par Dieu, c’est là une indication suffisante de la puissance de Dieu 7 . 8. En second lieu, qui sait réfléchir peut voir, après cela, la succession des géné- rations, et, plus encore, admirer qu’à partir d’une toute petite goutte d’élément liquide se forme un être vivant d’une telle impor- tance. 9. Et pourtant, si ce fait n’avait été que l’objet d’une promesse, sans être ap- paru comme réalisé, il eût été beaucoup plus incroyable que tout le reste, alors qu’en fait sa réalisation le rend plutôt croyable ! 10. Or, à n’en pas douter, à propos de la résurrection, le Sauveur nous a montré des réalisations, que nous dirons plus bas. 11. Pour l’instant, nous démontrons que la résurrection de la chair est possible, en demandant pardon aux enfants de la vérité de nous attacher aussi à des propos qui semblent être de l’extérieur et profanes, 12. d’abord parce qu’il n’est rien qui soit extérieur à Dieu, pas même le monde, car il est son œuvre, en second lieu parce que nous tenons ces discours pour des incroyants. 13. Si en effet c’était à des croyants, il nous suffirait de répondre par un : 'Nous croyons'. Mais dans ces condi- tions, il est nécessaire de procéder par démonstrations. 14. Assurément les indices qui ont été exposés plus haut pour montrer que la résurrection de la chair est possible, sont suffisants ; 15. mais puisque les in- croyants le sont à l’extrême, nous poursui- vons un développement plus contraignant, non pas à partir de la foi, puisqu’ils ne l’ont pas, mais à partir de l’incrédulité, leur mère, je veux dire à partir des doctrines profanes. 16. Si, de fait, à partir de là, nous leur montrons que la résurrection de la chair est possible, ils s’exposeront dès lors à une grande honte, s’ils ne peuvent suivre ni les raisonnements de la foi, ni ceux du langage profane.



VI


1. Or, ceux qui étudient le monde physique, qu’on appelle des savants, disent de l’univers qu’il est, les uns, comme Platon, matière et Dieu ; d’autres, comme Epicure, atomes et vide ; d’autres, comme les Stoïciens, les quatre éléments, terre, eau, air et feu : 2. il suffit de rappeler les opinions dominantes. 3. Ainsi, le monde existe, selon l’enseignement de Platon, sous l’action de Dieu, à partir de la matière et selon sa Providence ; 4. selon Epicure et son école, à partir des atomes et du vide, selon je ne sais quelle dérive automatique du mouvement physique qui vient des corps ; 5. selon les Stoïciens, à partir des quatre éléments, au travers desquels Dieu se répand. 6. Tels étant leurs désaccords 8 , il existe aussi chez eux un certain nombre de doctrines communes admises par tous. 7. L’une de celles-ci est que rien ne vient du non-être 9 , et que rien ne se dissous ni ne se perd dans le non-être, et que sont incorruptibles les éléments dont est issu chaque étant. 8. Les choses étant ainsi, apparaîtra comme possible, selon eux tous, qu’existe depuis toujours une renaissance de la chair. 9. Si, de fait, selon Platon, existent la matière et Dieu, l’un et l’autre sont incorruptibles, et Dieu tient la place de l’artisan, par exemple du modeleur, et la matière tient lieu de boue, ou de cire, ou quelque chose de ce genre. 10. Or, ce qui naît de la matière est un être modelé corruptible, une statue ou un tableau, mais la matière elle-même est incorruptible, comme la boue, ou la cire, ou quelque autre espèce de matière de ce genre. 11. Ainsi, le modeleur, à partir de la cire ou de la boue, modèle et rend vivante une forme d’être vivant ; en sens inverse, si l’être modelé est détruit, il n’est pas impossible au modeleur, en délayant à nouveau la même matière et en la renouvelant, de refaire le même objet modelé. 12. Ainsi, selon Platon, n’est-il pas non plus impossible à Dieu, qui est incorruptible et qui possède aussi la matière incorruptible, une fois détruit l’ouvrage modelé qui venait d’elle, de renouveler une fois encore et de refaire le même objet modelé tel qu’il était auparavant. 13. Mais, selon les Stoïciens, le corps étant produit par le mélange de quatre éléments, une fois dissous en ces quatre éléments, comme ceux-ci demeurent incorruptibles, il leur est à nouveau possible de reprendre la même mixture et le même mélange, à partir du «Dieu» qui se répand en eux, et de refaire le corps qu’ils avaient fait auparavant ; 14. de même, si l’on fait un objet mêlé d’or, d’argent, de bronze et d’étain, on voudra ensuite à nouveau le dissoudre, de façon que chaque élément reprenne sa propre nature, puis, en sens inverse, si l’on veut, en remêlant les mêmes éléments, on refera à partir d’eux le même mélange qu’on avait fait auparavant. 15. Selon Epicure, les atomes et le vide étant incorruptibles, et les atomes se réunissant selon tel rang et telle position, se forment à la fois le corps et les autres combinaisons ; 16. et quand, avec le temps, le corps est dissous, à nouveau il se résout en ces atomes dont il est né. 17. Or, les atomes étant incorruptibles, il n’y a aucune impossibilité, s’ils se réunissent à nouveau et reprennent la même position et le même rang, à ce qu’ils produisent le corps qui était né d’eux précédemment, et tout semblable ; 18. de même, supposons qu’un mosaïste dessine une forme d’animal avec ses petites pierres, et qu’ensuite celles- ci aient été dispersées, soit sous l’effet du temps, soit par l’artiste lui-même : 19. avec ces mêmes petites pierres, s’il les regroupe, toutes disséminées qu’elles aient été, il ne lui sera pas impossible, en les rassemblant à nouveau et en les replaçant de la même manière, de refaire la figure du même animal. 20. Et Dieu, en rassemblant à nouveau les membres du corps séparés les uns des autres, Dieu ne pourrait pas refaire le même corps qui a existé auparavant de par sa puissance ? 21. Mais en vérité, j’ai suffisammetn démontré, d’après les philosophes païens, le raisonnement selon lequel est possible la résurrection de la chair ; 22. or, si, selon les incroyants, on parvient à cette conclusion que la résurrection de la chair n’est pas impossible, combien plus selon les croyants !



VII


1. Il faut ensuite s’adresser à ceux qui méprisent la chair et prétendent qu’ellen’est pas digne de la résurrection ni de la citoyenneté des cieux, 2. d’abord parce que sa substance est la terre, et ensuite parce qu’elle est remplie de toute sorte de fautes, au point qu’il est inévitable que l’âme soit fautive avec elle. 3. Ceux-là paraissent ignorer la totalité de l’action de Dieu, ainsi que la génération et la formation de l’homme à l’origine, et à quelle fin ont été conçus les êtres qui sont dans le monde. 4. En effet, si c’est bien de lui qu’il dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, de quel homme s'agit-il ? Il est clair qu’on parle de l’homme charnel. 5. De fait, le texte dit : Dieu tira de la terre du sol et il façonna l’homme. Il est donc évident que l’homme modelé à l’image de Dieu était charnel. 6. Ensuite, comment ne serait-il pas absurde de dire que la chair modelée par Dieu à sa propre image est méprisable et sans valeur ? 7. Que la chair soit un objet précieux aux yeux de Dieu, cela est évident d’abord du fait qu’elle a été modelée par lui, — si toutefois une image a de la valeur pour le modeleur ou le peintre ! 8. On peut l’apprendre aussi de la suite de la création du monde. En effet l’être en vue duquel le reste a été conçu est celui qui est le plus précieux de tous aux yeux de son créateur. 9. Oui, disent-ils, mais la chair est pécheresse, au point qu’inévitablement l’âme l’accompagne dans son péché : or, ils portent là contre elle une accusation vaine, en attribuant à la chair seule les fautes qui sont celles de la chair et de l’âme. 10. Où donc, en effet, la chair pourra-t-elle par elle-même pécher, si elle n’a pas l’âme pour la précéder et la provoquer. 11. C’est comme quand on sépare l’un de l’autre les bœufs d’un même joug : ni l’un ni l’autre de ces bœufs ne peut tout seul faire le labour, de la même façon ni l’âme ni le corps, une fois séparés de leur union, ne peut, par soi- même, faire quoi que ce soit. 12. Et si la chair est seule pécheresse, c’est pour elle seule que le Sauveur est venu, selon qu’il dit : Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs 10 . 13. Puisqu’on a montré que la chair est estimée par Dieu et qu’elle est glorieuse plus que toutes les créatures, c’est à juste titre qu’éventuellement elle sera sauvée par Dieu.



VIII


1. Il faut encore argumenter contre ceux qui prétendent que, même si la chair est par excellence créature de Dieu et qu’elle a plus que tout du prix à ses yeux, elle n’a pas immédiatement pour cela la promesse de la résurrection. 2. Or, comment ne serait-il pas absurde qu’un être créé avec un si grand dessein et estimé plus que tous les autres, cet être-là, son créateur en vienne à le mépriser au point de le laisser retourner au non-être ? 3. Ensuite, le sculpteur et le peintre, s’ils veulent que demeurent les images qu’ils ont faites afin de s’illustrer grâce à elles, les renouvellent quand elles sont détériorées. 4. Et Dieu, lui, pourrait rester indifférent à ce qu’il a créé et modelé comme à ce qui n’est pas, en ne le

conduisant plus à l’existence ? 5. Nous appelons cela un effort vain, tel un homme qui construirait une maison que pour la détruire ensuite, ou qui resterait indifférent à sa destruction alors qu’il pourrait la relever : n’allons-nous pas ainsi accuser Dieu d’agir pour rien ? 6. Mais celui qui est incorruptible n’est pas ainsi, l’intelligence de l’univers n’est pas stupide. 7. Qu’ils retiennent leur parole, les incroyants, s’ils s’en tiennent, eux, à leur refus de croire. Oui, Dieu appelle la chair à la résurrection et lui promet la vie éternelle. 8. De ce fait, du moment que l’homme reçoit la bonne nouvelle de son salut, il la reçoit aussi pour sa chair. 9. Qu’est-ce en effet que l’homme sinon un animal raisonnable composé d’une âme et d’un corps ? 10. L’âme n’est donc pas par elle-même l’homme ? Non ! mais elle est l’âme d’un homme. Le corps pourrait-il donc être appelé l’homme ? Non ! mais il est appelé le corps d’un homme. 11. Si donc aucune de ces deux réalités n’est par elle-même l’homme, et que ce qui est appelé homme, c’est ce qui est formé de la réunion des deux, et si Dieu a appelé l’homme à la vie et à la résurrection, il n’en a pas appelé une partie, mais le tout, qui précisément est à la fois l’âme et le corps. 12. Ainsi, comment ne serait-il pas absurde, alors que deux éléments sont en rapport avec le même être et dans le même être, de sauver l’un et l’autre non ? 13. Or, comme il n’est pas impossible, ainsi que nous l’avons montré, que la chair revienne à la propre se sauve lui-même par lui-même, de vie, d’après quel critère décidera-t-on que l’âme est sauvée, et la chair non ? 14. Ou s’imagine-t-on que Dieu est jaloux ? Mais non : il est bon, et veut le salut de tous. 15. Aussi bien n’est-ce pas seulement notre âme qui a entendu l’appel de Dieu et l’annonce qu’il nous a fait, mais avec elle notre chair, et elles ont crus au Christ Jésus, et l’une et l’autre ont été lavées, et l’une et l’autre ont exercé la justice. 16. Serait-ce donc qu’ils présentent Dieu comme ingrat et, s’il veut sauver l’une et non l’autre, alors que l’une et l’autre croient en lui ? 17. Oui, disent-ils, car l’âme est incorruptible, puisqu’elle est une part de Dieu, et qu’elle a reçu son souffle, et pour cette raison Dieu a voulu sauver ce qui lui est propre et apparenté ; mais la chair est corruptible et ne vient pas de lui comme l’âme. 18. Mais alors, quelle 20 reconnaissance pourrions-nous lui témoigner ? et quelle démonstration y aurait-il de sa puissance et de sa bonté, s’il ne devait sauver que ce qui est sauvé par nature et qui est une part de lui-même ? 19. Car cette part-là aurait le salut par elle-même, si bien qu’en ce cas, en sauvant l’âme, il n’accomplit pas une grande action, puisque le fait d’être sauvée lui est inhérent, parce qu’elle est une part de Dieu, un souffle reçu de lui. 20. Mais il n’y aurait guère de reconnaissance envers un Dieu qui ne sauverait que ce lui lui est propre, car cela revient à se sauver soi-même. 21. De fait, celui qui sauve la part qui est la sienne peur que celle part vienne jamais à lui manquer. 22. Ce n’est pas là la conduite de qui est bon. On n’appellera pas non plus bon l’homme qui ne témoigne de ses bienfaits qu’à ses enfants et petits-enfants. 23. Cela, même les plus sauvages des bêtes le font, et même s’il leur fallait mourir pour sauver leurs petits, elles acceptent d’aller jusque-là. 24. Mais si un homme montrait la même générosité à l’égard de ses esclaves, c’est à juste titre que cet homme serait appelé bon. 25. C’est bien pour cela que notre Sauveur nous a appris à aimer nos ennemis, sinon, dit-il, quel gré vous saura- t-on ? 26. Ainsi nous a-t-il montré que c’est un acte bon de ne pas aimer seulement sa progéniture, mais aussi ceux du dehors. Et ce qu’il nous a ordonné, longtemps avant nous il l’a fait.



IX


1. Si la chair n’était bonne à rien, pourquoi l’aurait-il soignée ? Et, ce qui est plus fort que tout, il a ressuscité des morts. 2. Pour qu’elle raison ? N’est-ce pas pour montrer ce que doit être la résurrection ? 3. Comment donc a-t-il ressuscité les morts ? A-t-il ressuscité les âmes ou les corps ? Mais il est bien évident que ce sont les deux. 4. Or, si la résurrection était seulement spirituelle, il eût fallu que le Ressuscité lui- même eut montré à part son corps gisant, et à part son âme existant ! 5. Mais en réalité il n’a pas fait cela : il a ressuscité son corps, donnant en lui-même l’assurance de la promesse de la vie. 6. Pour quelle raison est-il ressuscité avec la chair qui a souffert, sinon pour montrer la résurrection charnelle? 7. Et, voulant confirmer cette réalité, alors que ses disciples ne croyaient pas qu’il fût ressuscité vraiment avec son corps, tandis qu’ils le voyaient et qu’ils étaient dans le doute, il leur dit N’avez-vous pas encore la foi ? Voyez, c’est moi ! 8. Et il se fit palper par eux, et leur montra la trace des clous dans ses mains. 9. Et quand ils l’eurent examiner sous toutes les coutures, qu’ils virent que c’était bien lui, et dans son corps, ils l’invitèrent à manger avec eux, afin d’apprendre par là, en toute certitude, qu’il est vraiment ressuscité dans la chair. 10. Il mangea du miel 11 et du poisson. Après leur avoir montré qu’il y a vraiment une résurrection de la chair, voulant leur montrer aussi (comme il leur avait dit que notre demeure est dans le ciel), qu’il n’est pas impossible que la chair à son tour monte au ciel, il fut enlevé au ciel sous leurs yeux, comme il était, dans sa chair. 11. Ainsi, donc, après tout ce qui précède, si quelqu’un nous demande des démonstrations apodictiques sur la résurrection, il ne diffère en rien des Sadducéens, puisque la résurrection de la chair est puissance de Dieu et au-dessus de tout raisonnement, assurée dans la foi, contemplée dans les faits...



X


1. La résurrection est celle de la chair qui est morte, car l’esprit ne meurt pas ; 2. L’âme est dans le corps ; le corps ne vit pas sans l’âme ; une fois que l’âme l’a aban- donné, le corps n’existe plus. 3. De fait, le corps est la maison de l’âme, l’âme est la maison de l’esprit. 4. Et pour ceux qui ont en Dieu une espérance assurée et une foi inébranlable, ce sont ces trois éléments qui seront sauvés. 5. En examinant les enseignements profanes, nous y trouvons que, selon eux, il n’est pas impossible que la chair obtienne le retour à la vie, et, en plus de tout cela, puisque nous voyons le Sauveur nous montrer à travers tout son Evangile le salut de notre chair, 6. pourquoi supporter encore des discours d’incrédulité et de scandale, et comment ne verrions- nous pas que c’est revenir en arrière que d’entendre dire que l’âme est immortelle, tandis que le corps serait corruptible et ne pourrait revenir à la vie ? 7. De fait, cet enseignement, avant d’apprendre la vérité, nous l’avons entendu auprès de Pythagore et de Platon. 8. Si donc c’était cela que disait le Sauveur, et s’il annonçait la bonne nouvelle de la vie de l’âme seule, que nous aurait-il apporté de nouveau par rapport à Pythagore, Platon, et le chœur de leurs disciples ? 9. Mais en réalité, il est venu annoncer aux hommes la bonne nouvelle de l’espérance neuve et inédite ; 10. car c’était une chose neuve et inédite que Dieu promette non de garder l’incorruptibilité à l’incorruptibilité, mais de rendre la corruption incorruptible. 11. Or, le prince d’iniquité, ne pouvant pas corrompre autrement la Parole, a envoyé ses propres apôtres, qui ont introduit des enseignements mauvais et pestilentiels, après avoir choisi ses messagers parmi ceux qui ont crucifié notre Sauveur : 12. ils portaient le nom de Sauveur, mais accomplissaient l’œuvre de celui qui les avait envoyés, eux par qui le blasphème a accompagné ce nom. 13. Et si la chair ne ressuscite pas, pourquoi est-elle l’objet d’une surveillance, et pourquoi bien plutôt ne lui accordons-nous pas de se livrer à ses désirs, 14. et pourquoi n’imitons-nous pas les médecins qui, quand ils soignent un homme de la guérison duquel ils désespèrent, lui accordent de vivre selon ses désirs, parce qu’ils savent qu’il est perdu ? 15. C’est bien entendu, ce que font ceux qui haïssent la chair, en la rejetant hors de leur héritage, pour autant que cela dépend d’eux : ils la méprisent justement pour cette raison qu’elle doit devenir une chair morte. 16. Mais si notre médecin, Jésus, le Christ, après nous avoir arrachés à nos désirs, accoutume notre chair au régime qui, selon lui, est sage et tempérant, 17. il est évident qu’il la garde ainsi à l’écart du péché, en tant que possédant une espérance de salut, exactement comme les médecins ne laissent pas s’abandonner à leurs plaisirs les malades qui ont quelque espoir de salut.