Tertullien

RÉSURRECTION DE LA CHAIR

Titre 5
Titre 5

SOMMAIRE

LIVRE AUDIO

CHAPITRE

I. La confiance des Chrétiens, c'est la résurrection des morts. Par elle, nous sommes des croyants: la vérité elle-même nous force à le croire. Dieu nous découvre la vérité; mais la multitude s'en moque, s'imaginant que rien ne survit après la mort. Et cependant elle rend aux morts des honneurs funèbres, et cela avec des soins empressés, d'après les inclinations des défunts, suivant les mets des saisons, persuadée que ceux auxquels elle refuse tout sentiment, ont besoin même encore d'un peu de nourriture. Ce serait à moi plutôt de railler ce vulgaire qui brûle avec tant d'inhumanité des morts qu'il gorge ensuite d'aliments, les honorant ou les insultant par les mêmes flammes. O tendresse qui se fait un jeu de la cruauté! Appellerai-je sacrifice ou dérision ces viandes déposées sur des cendres?


Mais voilà que les sages eux-mêmes pensent comme la multitude. Rien après la mort, dit l'école d'Epicure. Sénèque répète aussi que tout finit à la mort, jusqu'à la mort elle-même. Il me suffit que la philosophie de Pythagore et d'Empédocle n'ait pas moins d'autorité. Mais les disciples de Platon proclament par opposition l'immortalité de l'âme. Il y a mieux; ils affirment qu'elle rentre sur-le-champ dans des corps qui ne sont ni les mêmes, ni des corps humains, si bien qu'Euphorbe renaît dans Pythagore et Homère dans un paon. Toujours est-il qu'ils déclarèrent que l'âme retourne habiter la chair, aimant mieux modifier la nature de l'immortalité que de la nier complètement, frappant ainsi à la porte de la vérité, mais sans pénétrer jusqu'à elle. Le siècle, par conséquent, n'ignore pas la résurrection des morts, même lorsqu'il la dénature.



II. S'il y a, même chez le Dieu véritable, quelque secte plus voisine des Epicuriens que des Prophètes, nous saurons bientôt quelle réponse le Christ donne aux Sadducéens. A Jésus-Christ était réservé de lever les voiles, de fixer les incertitudes, d'achever les connaissances imparfaites, de réaliser les figures, enfin de prouver la résurrection des morts, non-seulement par lui-même, mais dans lui-même.

Armons-nous maintenant contre d'autres Sadducéens qui partagent leurs doctrines. Ils ne reconnaissent qu'une demi-résurrection, la résurrection de l'âme, pleins de mépris d'ailleurs pour la chair et pour le Créateur de la chair lui-même. Enfin, les hérétiques, qui ont inventé une autre divinité, sont les seuls qui refusent à la substance corporelle la résurrection. Aussi, réduits à changer la nature du Christ, de peur qu'il ne passât pour le Créateur de la chair, commencèrent-ils par se tromper sur sa chair, les uns prétendant avec Marcion et Basilide qu'elle n'était pas véritable, les autres affirmant avec les hérésies d'Apelles et de Valentin, qu'elle avait des propriétés particulières. Il suit de là qu'ils excluent du salut la substance à laquelle ils nient que le Christ ait pris part, certains qu'il naît en sa faveur un légitime préjugé de résurrection, si la chair est déjà ressuscitée dans le Christ. Voilà pourquoi nous avons déjà écrit un traité sur la Chair de Jésus-Christ, où nous prouvons, contre la chimère d'un fantôme, qu'elle est solide, contre la supposition de propriétés distinctives, qu'elle est semblable à la nôtre: d'où il résulte que Jésus-Christ est homme et fils de l'homme. En effet, démontrer qu'il avait une chair et un corps réels, c'est conclure, en opposant aux hérétiques une fin de non recevoir, qu'il n'y a pas d'autre Dieu que le Dieu créateur, puisque nous montrons que le Christ, dans lequel se reconnaît le Dieu, est tel que l'a promis le Créateur, Une fois qu'ils seront convaincus que Dieu est le Créateur de la chair, et le Christ le Rédempteur de la char, ils seront amenés à reconnaître la résurrection de la chair. La raison le demande, et ainsi faut-il presque toujours procéder avec les sectaires. L'ordre veut que l'on commence par le point le plus important, afin que l'on soit bien d'accord sur le principe fondamental de l'objet contesté. Aussi les hérétiques, qui ont le sentiment de leur faiblesse, ne suivent-ils jamais celle méthode. Certains que leurs tentatives pour introduire une autre Divinité sont vaines, en face du Dieu de l'univers que nous connaissons tout naturellement par le témoignage de ses oeuvres, qui a indubitablement la priorité dans ses mystères, et se manifeste par des prophéties; alors, sous le prétexte de résoudre une difficulté plus pressante, c'est-à-dire de rechercher avant tout quel est le salut de l'homme, ils commencent par les questions de la résurrection. Ils savent bien qu'il est plus difficile de croire à la résurrection de la chair qu'à une divinité unique. Puis, lorsqu'ils ont interverti l'ordre de la discussion, qu'ils embarrassent encore de leurs dédains pour la chair, ils insinuent peu à peu leur divinité étrangère sur l'ébranlement et la ruine de notre espérance. En effet, une fois que l'homme est déchu ou éloigné de cette confiance qu'il plaçait dans son Créateur, il est attiré aisément vers l'auteur d'une autre espérance, ou plutôt, il s'y porte de lui-même. C'est par la diversité des promesses que l'on inculque la diversité des dieux. Ainsi avons-nous vu plusieurs fidèles pris au piège, parce qu'ils se laissent battre sur la résurrection de la chair, avant d'avoir vaincu l'ennemi sur l'unité de Dieu. Quant aux hérétiques, nous avons donc démontré avec quelle arme nous devions les repousser; déjà même nous les avons combattus chacun dans un traité spécial, sur l'unité de Dieu et sur son Christ, contre Marcion; sur la chair du Seigneur, contre quatre hérésies, pour poser d'avance les fondements de la question présente, de sorte qu'il ne nous reste plus maintenant qu'à discuter la résurrection de la chair, comme un dogme incertain pour nous, mais assuré à l'égard du Créateur. Beaucoup, en effet, sont dans l'ignorance; d'autres n'ont qu'une foi peu éclairée et chancelante; le plus grand nombre demande à être instruit, dirigé, soutenu. Par là nous ne ferons que les affermir davantage dans l'unité de Dieu: vérité qui résiste ou s'ébranle suivant que l'on nie ou que l'on admet la résurrection de la chair. Je ne crois pas qu'il soit besoin de traiter du salut de l'âme. Les hérétiques, quelle que soit leur manière de le concevoir, ne le nient pas cependant. Peu nous importe qu'un Lucain 1, sans épargner même cette substance, en admette la dissolution avec Aristote, et lui substitue un autre je ne sais quoi, comme si on devait voir ressusciter une troisième substance qui ne sera ni chair, ni âme, ni homme conséquemment, mais quelque ours 2 de la Lucanie peut-être. Nous avons traité longuement de toutes les qualités de l'âme dans un livre spécial, où la déclarant d'abord immortelle, nous reconnaissons que la chair seule tombe en dissolution, mais pour se relever infailliblement' nous avons même rassemblé dans ce corps d'ouvrage toutes les questions que nous n'avions qu'effleurées ailleurs, à cause de la rapidité du sujet: car il est souvent à propos ou d'effleurer les choses ou de les ajourner, pourvu que l'on complète les unes dans le traité qui leur appartient, ou que l'on acquitte les promesses des autres.



III. Sans doute on peut, même par les lumières naturelles, pénétrer dans les choses de Dieu, mais pour rendre témoignage à la vérité, non pour appuyer l'imposture, en se conformant aux dispositions divines, au lieu de les contredire. La nature à elle seule nous éclaire sur certains dogmes; sur l'immortalité de l'âme, familière à la plupart; sur l'existence de Dieu que presque tous connaissent. Je dirai donc avec un Platon: « Toute âme raisonnable est immortelle. » J'invoquerai encore la conscience du peuple qui jure par le Dieu des dieux; enfin je ferai un appel à toutes les autres lumières naturelles qui témoignent que Dieu est un juge: « Dieu me voit; je me recommande à Dieu. » Mais quand on me dit: « Ce qui est mort est bien mort: vivez pendant que vous vivez; tout finit avec la mort, la mort elle-même, » alors je me souviens que le cœur de l'homme, quoiqu'il soit l'ouvrage de Dieu, n'est que cendre, et que la sagesse du monde a été déclarée une folie. Que si l'hérétique se réfugie dans les désordres du vulgaire ou les imaginations du siècle: Hérétique, lui dirai-je, cesse de faire cause commune avec le païen. Quoique vous vous ressembliez tous, vous qui vous forgez un dieu à votre fantaisie, du moment que tu le fais, au nom du Christ, chrétien encore à tes propres yeux, tu n'as rien de commun avec le païen. Rends-lui ses sentiments, puisqu'il n'est pas formé avec les tiens! Pourquoi te laisser conduire par un aveugle, si tu as des yeux? Pourquoi te laisser vêtir par la nudité, si tu as revêtu Jésus-Christ? Pourquoi te servir du bouclier d'autrui, si tu as été armé par l'apôtre? Que le païen apprenne de toi à confesser la résurrection de la chair, plutôt que toi à la désavouer d'après lui: parce que si les Chrétiens devaient, la nier, ils auraient assez de leurs lumières sans recourir à l'ignorance de la multitude. Tant il est vrai qu'on n'est pas chrétien quand on nie une vérité que confessent les Chrétiens, et surtout qu'on la nie avec des arguments dont se sert quiconque n'est pas chrétien. Enfin enlevez aux hérétiques les raisonnements qui leur sont communs avec les païens, afin qu'ils appuient leurs propositions par les Ecritures seulement, dès-lors ils ne pourront résister. Le principal caractère du sens commun, c'est la simplicité elle-même, c'est une association de mêmes sentiments, c'est une communauté d'opinions; et il est réputé d'autant plus fidèle qu'il propose des vérités nues, évidentes et connues de tout le monde. La raison divine, au contraire, pénètre au fond des choses sans s'arrêter à la surface, quelquefois même elle contredit les apparences.



IV. De là vient que les hérétiques commencent loin jours par là; puis ils s'appuient sur ce que cette communauté de sentiments leur présente de favorable, parce qu'ils savent bien que les esprits s'y laissent prendre aisément. Ne les entendez-vous pas, hérétiques ou païens, déclamer à tout propos et avant tout contre la chair, contre son origine, contre la matière dont elle est formée, contre les accidents, et toutes les infirmités qu'elle éprouve? « Dans l'origine, disent-ils, elle est immonde par la lie de la terre; plus tard, elle est plus immonde encore par le limon de sa semence, faible, infirme, vicieuse, chargée de misères, importune. Après tant d'ignominie, elle retourne à la terre, son premier élément, pour prendre le nom de cadavre; même ce nom de cadavre ne lui demeurera pas long-temps: elle deviendra un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue. Avez-vous bien voire sens, pour chercher à nous persuader que cette chair, dérobée à votre vue, à votre toucher et à votre mémoire elle-même, redeviendra jamais de corrompue intacte, d'impalpable solide, de vide pleine, de rien quelque chose, et cela, quand il faut qu'elle soit rendue par les flammes, par les eaux, par l'estomac des bêtes féroces, par les entrailles des oiseaux, par les poissons, par le gouffre des temps lui-même? Faut-il espérer que cette chair qui a disparu revienne la même dans le boiteux, le louche, l'aveugle, le lépreux et le paralytique, pour qu'elle répugne à reprendre son premier état? ou bien reviendront-ils entiers pour avoir à redouter encore ces infirmités? Q'arrivera-t-il des conséquences de la chair? sera-t-elle assujettie à toutes les nécessités présentes? lui faudra-t-il surtout des aliments et des boissons? nos poumons nageront-ils encore dans l'air? nos entrailles seront-elles toujours embrasées? aurons-nous encore à rougir de quelque partie de nous-mêmes? chacun de nos membres reprendra-t-il ses fonctions? aurons-nous encore des ulcères, des blessures, la fièvre, la goutte, et pour dernier vœu la mort? En vérité, merveilleux encouragement à reprendre la chair, que d'aspirer une seconde fois à en être déchargé!»

Nous avons adouci par bienséance la crudité des invectives. Du reste, païens et hérétiques, ne ménagent pas les paroles impures dans leurs conférences.



V. Ainsi, puisque les esprits peu éclairés pensent d'après les notions communes, et que les âmes simples et incertaines s'en laissent troubler, puisque partout le mépris pour la chair est le premier bélier que l'on fait jouer contre nous, il est nécessaire, à notre tour, de défendre la chair. Repoussons le blâme par l'éloge. Les hérétiques nous jettent malgré nous dans la rhétorique et dans la philosophie. Quand même ce corps, débile et frêle, qu'ils ne rougissent pas d'appeler mauvais, serait l'ouvrage des anges, comme l'affirment Ménandre et Marc, ou de quelque substance ignée, qui est également angélique suivant la doctrine d'Apelles, il suffirait, pour la dignité de la chair, du patronage de la seconde divinité. Après Dieu, viennent les anges. Or, quel que soit le Dieu suprême de chaque hérétique, je pourrais rattacher avec justice la dignité de la chair à qui eut la volonté de la produire. Car, sachant qu'elle se produisait, il l'eût empêché, s'il n'en avait pas voulu la production. Ainsi donc, suivant eux, la chair est également l'œuvre de Dieu. Toute œuvre est à celui qui lui a permis d'être.

Heureusement pour notre cause, la plupart des doctrines, et parmi elles les plus solides, accordent à notre Dieu la formation tout entière de l'homme. Quelle est sa puissance, tu le connais suffisamment, toi qui crois à son unité. Que la chair commence donc à le plaire, puisqu'elle a pour auteur un si merveilleux artisan.

---- Mais le monde, me dis-tu, est aussi l'ouvrage de Dieu; et cependant « la figure de ce monde passe, suivant l'apôtre lui-même; » quoiqu'il soit l'œuvre de Dieu, son origine n'est pas un préjugé en faveur de son rétablissement. Que si l'univers, après sa ruine, ne peut revivre, pourquoi une portion de cet univers revivrait-elle?

---- Tu as raison s'il y a égalité entre la partie et le tout. Mais nous soutenons qu'il y a une grande différence. D'abord, parce que tout a « été fait par le Verbe de Dieu, et que sans lui rien n'a été fait. » La chair aura donc été produite aussi dans sa forme par le Verbe de Dieu, pour que rien ne s'exécute sans le Verbe. «Faisons l'homme, » dit-il, avant de le créer; de plus il le façonne de sa main, à cause de sa prééminence, pour qu'il n'entrât point en parallèle avec l'univers. « Et Dieu, est-il dit, forma l'homme. » Merveilleuse différence qui avait sa raison dans la nature des choses. Les êtres créés étaient inférieurs à celui pour qui ils étaient créés; en effet, ils étaient créés pour l'homme auquel Dieu les assigna bientôt après. C'est donc à bon droit que l'universalité des êtres, en leur qualité d'esclaves, étaient sortis du néant, d'après un ordre, et sur l'injonction de la puissance qui leur commandait. L'homme, au contraire, en sa qualité de seigneur, fut formé par Dieu lui-même pour qu'il pût être seigneur, étant formé par le Seigneur. Souviens-toi cependant que la chair proprement dite est ce qui s'appelle l'homme: « Et Dieu forma l'homme du limon de la terre. » C'était déjà l'homme, quoique limon encore. « Et le Créateur lui souffla un esprit de vie, et l'homme, » c'est-à-dire le limon, « reçut une âme vivante. Et Dieu plaça dans le paradis l'homme qu'il venait de créer. » Tant il est vrai que l'homme, argile d'abord, n'a été homme tout entier qu'après.

Pourquoi ces vérités? afin que tu saches que tous les biens destinés et promis à l'homme par Dieu, sont dus non - seulement à l'âme, mais à la chair, sinon par la communauté d'origine, du moins par le privilège du nom.



VI. Mais je poursuis mon but, sans pouvoir toutefois donner à la chair autant que lui donna celui qui l'a faite, déjà toute glorieuse dès-lors que le limon, ce rien, fut manié par les mains de Dieu, quelles qu'elles soient. Certes, il eût été suffisamment heureux, n'eût-il été que louché. Quoi donc? Dieu ne pouvait-il pas créer l'homme d'un simple contact sans rien de plus? Tant il est vrai qu'il se préparait quelque grande merveille, puisqu'il travaillait cette matière avec tant de soin! En effet, autant de fois cette chair sent l'impression des mains divines, touchée, pétrie, élaborée par elles, autant de fois elle grandit en honneur. Figure-toi Dieu occupé tout entier à cette création! Main, esprit, action, sagesse, providence, amour surtout, il y emploie tout son être. C'est qu'à traversée limon grossier il entrevoyait son Christ, qui un jour serait homme, comme ce limon; Verbe fait chair, comme cette terre alors. Le Père commence par s'adresser ainsi à son Fils: « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. Et Dieu fit l'homme, » c'est-à-dire ce qu'il forma; « et il le fit à l'image de Dieu, » c'est-à-dire de Jésus-Christ. Car le Verbe est Dieu. Image de son Père, il n'a point cru que s'égaler à Dieu fût de sa part une usurpation. » Par conséquent, ce limon, qui revêtait dès-lors l'image de Jésus-Christ dans sa vie future, n'était pas seulement l'œuvre, mais le gage d'un Dieu. Pourquoi donc, afin de décrier la chair, nous jeter le mot de terre comme d'un élément grossier et méprisable, puisque, toute autre matière eût-elle convenu pour la formation de l'homme, il ne faudrait pas perdre de vue la dignité de l'artisan qui, en l'adoptant, l'a jugée digne, et l'aurait rendue telle, rien qu'en la maniant? On adore les mains de Phidias qui construisirent un Jupiter olympien d'ivoire; ce n'est plus un dieu tiré d'un épais et stupide animal; c'est la grande divinité du monde: on oublie la matière pour ne voir que le grand Phidias. Et le Dieu vivant, le Dieu véritable, n'aurait pas purgé de ses souillures ou guéri de tout ce qu'elle a d'infirme, une matière, si abjecte qu'on la suppose! Restera-t-il à dire que l'homme a pu former un Dieu avec plus de perfection qu'un Dieu n'a pu former l'homme?

Eh bien! si ce limon te scandalise, la forme est changée. Je tiens dans ces mains de la chair et non de la terre. Quoique la chair s'entende dire: « Tu es terre, et tu retourneras dans la terre, » cet oracle rappelle l'origine, mais ne détruit pas la substance. Il lui a été donné d'être quelque chose de plus noble que son origine, et de croître en dignité par sa transformation. Ainsi, l'or est de la terre, parce qu'il vient de la terre. Toutefois, il n'est terre que jusque-là. Depuis qu'il est or, matière toute différente, il brille d'éclat et de noblesse, quoique d'origine obscure. De même, Dieu a pu délivrer des souillures du limon, selon toi, l'or de notre chair, en anoblissant son berceau.



VII. Mais la chair paraîtra peut-être de moindre valeur, parce qu'elle n'a pas été véritablement touchée par les mains de Dieu, comme autrefois le limon. Quand Dieu pétrit le limon, pour que dans la suite il devînt chair, ce fut pour la chair qu'il travailla. Mais je veux que tu saches quand et comment fleurit la chair, de limon qu'elle était. Car il ne faut pas croire avec quelques-uns, que ces tuniques de peau, revêtues par Adam et Eve, au moment où ils furent dépouillés du paradis, signifient le changement du limon en chair, puisqu'Adam déjà auparavant avait reconnu dans la chair de sa compagne la propagation de sa propre substance. Témoin: « Tu es l'os de mes os, la chair de ma chair. » Témoin encore la côte, qui, enlevée à l'homme, pour former la femme, fui remplacée par la chair, tandis, j'imagine, qu'elle aurait dû être réparée par le limon, si Adam n'eût été encore que limon. Le limon a donc été détruit et comme absorbé par la chair. A quelle époque? Quand « l'homme fut créé âme vivante » par le souffle de Dieu, c'est-à-dire par une vapeur capable de transformer en quelque sorte le limon en une autre qualité; il pouvait être vase, comme il a été chair. Ainsi, le potier, sous le souffle d'un feu habilement ménagé, convertit l'argile en une matière plus solide, l'amène à une autre forme, plus belle que la première, et qui, sous cette nouvelle apparence, aura son genre et son nom. Quoiqu'il soit écrit: « L'argile dira-t-elle au potier; » c'est-à-dire l'homme à Dieu; quoique l'apôtre nous parle de « vases de terre; » toutefois cette argile est homme, parce qu'elle a été limon auparavant; ce vase est chair, parce qu'il provient de ce limon que transforma le souffle de la vapeur divine, et que revêtirent ensuite des tuniques de peau, c'est-à-dire la tunique de la chair. Pour vous en convaincre, enlevez celle peau, vous mettez à nu la chair. Ainsi, cette peau, sanglante dépouille aujourd'hui, si on l'enlève, fut dans le principe un vêtement extérieur. De là, quand l'Apôtre appelle la circoncision « la dépouille de la chair, » il prouve que cette tunique n'est autre chose que la peau.

S'il en va ainsi, tu as d'abord le limon glorieux d'avoir été louché par les mains divines, la chair plus glorieuse encore du souffle divin, par lequel elle a déposé les grossiers éléments du limon et reçu la dignité de l'âme. Tu n'es pas pas plus habile que Dieu. Si tu n'enchâsses point dans le plomb, l'airain, le fer, ni même dans l'argent la pierre précieuse de la Scythie et de l'Inde, ni la perle brillante de la mer Rouge, au contraire si tu les montes sur l'or le plus pur et le plus artistement travaillé; si aux vins comme aux parfums les plus exquis tu prépares des vases qui répondent à leurs qualités; si enfin à des épées de bonne trempe tu donnes un fourreau digne d'elles, t'imagineras-tu que Dieu ait confié à quelque vase abject l'ombre de son âme, le souffle de son esprit, l'opération de sa parole, et qu'il ait témoigné de sa réprobation par l'abjection du lieu où il les plaçait?

Mais les a-t-il placés dans notre chair, ou associés et comme môles à elle? L'union est si étroite, qu'elle laisse douter si c'est la chair qui porte l'âme ou l'âme qui porte la chair; si c'est la chair qui vient à l'âme ou l'âme qui vient à la chair. Toutefois il est plus raisonnable de croire que c'est l'âme qui vient à la chair, parce qu'elle est souveraine et plus rapprochée de Dieu. De plus, servir de domicile à l'âme qui est si rapprochée de Dieu, et la mettre à même d'exercer son empire, relève encore la dignité de la chair. N'est-ce pas en effet par le ministère de la chair que l'âme jouit des dons de la nature, des richesses du monde et du charme des éléments? Pourquoi non? C'est par la chair qu'elle est pourvue de l'appareil des sens, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher; c'est par elle qu'elle est armée d'une puissance divine, capable de tout opérer par la parole, et même par le langage muet du geste et du regard. La parole, assurément, est un des organes de la chair. La chair! elle est le véhicule des arts! La chair! elle soutient les sciences et le génie! La chair! elle conduit les actions, l'industrie, les fondions. Toute la vie de l'âme est si bien la vie de la chair, que ne plus vivre n'est autre chose pour l'âme que sa séparation d'avec la chair. Aussi le propre de la chair est-il de mourir, parce qu'il est de sa nature de vivre. Or, si tout est soumis à l'âme par l'entremise de la chair, tout est soumis également à la chair: il faut nécessairement que l'instrument soit associé à la jouissance. La chair, par le ministère qu'elle prêle à l'âme, est donc reconnue sa compagne et sa cohéritière: cohéritière des biens temporels, pourquoi pas des Liens éternels?



VIII. Voilà ce que j'avais à dire pour réhabiliter la chair considérée dans l'aspect général de la nature humaine. Voyons maintenant par les dons qui lui appartiennent en propre, combien de prérogatives le nom de chrétien communique devant Dieu à cette frôle et abjecte substance. Certes, il suffirait à la chair que nulle âme ne pût absolument obtenir le salut à moins de croire, pendant qu'elle est dans la chair: tant il est vrai que la chair est la base du salut. Enfin, quand l'âme est enrôlée au service de Dieu, c'est la chair qui la met à même de recevoir cet honneur. C'est la chair en effet qui est lavée pour que l'âme soit purifiée; la chair sur laquelle on fait les onctions pour que l'âme soit consacrée; la chair qui est marquée du signe sacré pour que l'âme soit fortifiée; la chair qui est couverte par l'imposition des mains pour que l'âme soit illuminée par l'esprit; la chair enfin qui se nourrit du corps et du sang de Jésus-Christ, pour que l'âme s'engraisse de la substance de son Dieu. Elles ne peuvent donc être séparées dans la récompense, puisqu'elles sont associées dans le travail. Les sacrifices agréables à Dieu, je veux dire les laborieux exercices de l'âme, les jeûnes, les abstinences, la sobriété, tout ce qui accompagne la mortification des sens, c'est la chair qui l'exécute à son détriment. La virginité, le veuvage, la couche conjugale saintement privée de ses droits, le mariage unique sont des holocaustes que la chair brûle sur ses propres biens en l'honneur de Dieu. Réponds! que penses-tu de la chair, lorsque, traînée en public et livrée a la haine de tous, elle combat pour la foi? lorsqu'au fond des cachots, elle est torturée par la privation si cruelle de la lumière, par son éloignement du monde, par la malpropreté, par l'infection, par une nourriture qui repousse, n'ayant pas même la liberté du sommeil, garrottée sur son grabat, et percée par les roseaux de sa couche? lorsque reparaissant à la lumière, elle est déchirée par des instruments de toute espèce? lorsqu'enfin elle s'éteint dans les supplices, s'efforçant de rendre au Christ, en mourant pour lui, tout ce qu'il a fait pour elle, souvent sur la même croix que lui, à moins que ce ne soit dans des tortures d'une cruauté plus ingénieuse encore? O chair fortunée! ô chair mille fois glorieuse, de pouvoir satisfaire à Jésus-Christ notre Seigneur par le paiement d'une si grande dette, si bien qu'elle ne lui doit plus rien que d'avoir cessé de lui devoir: d'autant plus enchaînée aujourd'hui qu'elle est libre.



IX. Ainsi donc, pour récapituler, cette chair que Dieu forma de ses mains à son image, qu'il anima d'un souffle de vie à la ressemblance de son être, qu'il établit dans cet univers pour l'habiter, en jouir et commander à toutes ses œuvres; qu'il revêtit de ses sacrements et de sa discipline; dont il aime la pureté, dont il approuve les mortifications, dont il récompense les souffrances: cette même chair ne ressusciterait pas, après avoir tant de fois appartenu à Dieu! Non, non; loin de nous la pensée que Dieu abandonne à une destruction sans retour l'œuvre de ses mains, l'objet de son industrie, l'enveloppe du son souffle, la reine de sa création, l'héritière de sa libéralité, la prêtresse de sa religion, le soldat de sa foi, la sœur du Christ. Nous savons que Dieu est bon. Nous apprenons de son Christ qu'il est seul le Dieu très-bon. Comme il nous commande d'aimer le prochain, après lui, il fera lui-même ce qu'il a commandé: il aimera la chair qui est son prochain à tant de titres. Elle est faible: mais « n'est-ce pas dans la faiblesse que se perfectionne la force? » malade; « on n'appelle le médecin que pour ceux qui se portent mal; » ignoble; mais « c'est des choses peu relevées que l'on parle avec plus d'honneur; » perdue; « Je suis venu, dit Jésus-Christ, pour sauver ce qui était perdu; » pécheresse; mais «J'aime mieux, dit-il, le salut du pécheur que sa mort; » condamnée; mais « c'est moi qui frappe et qui guéris, dit-il. » Comment reproches-tu à la chair des choses qui attendent Dieu? qui espèrent en Dieu? qui sont honorées par lui? qu'il assiste? J'ose le dire, si tant de misères n'étaient survenues à la chair, la bonté, la grâce, la miséricorde, la toute-puissante libéralité de Dieu eussent été inutiles.



X. Tu as en main les Ecritures qui attaquent la chair; prends aussi celles qui la glorifient. Tu lis ce qui l'abaisse; ouvre les yeux sur ce qui la relève, « Toute chair est semblable à l'herbe des champs. » Isaïe n'a pas seulement prononcé cet oracle; il dit aussi: « Toute chair verra le Dieu sauveur. » On remarque que Dieu dit dans la Genèse: « Mon esprit ne demeurera point dans ces hommes, parce qu'ils sont chair. » Mais on entend aussi de la bouche de Joël: « Je répandrai sur toute chair les effusions de mon esprit. » Il ne faut pas non plus ne connaître de l'Apôtre que les reproches qu'il adresse à la chair. Quoiqu'il nie « qu'il y ait rien de bon dans la chair; » quoiqu'il affirme « que ceux qui sont dans la chair ne peuvent plaire à Dieu, parce que la concupiscence de la chair s'élève contre l'esprit; » ces paroles et d'autres semblables vont moins à déshonorer sa substance elle-même que ses actes: nous prouverons ailleurs qu'il est impossible de rien reprocher à la chair sans que le reproche retombe sur l'âme qui se fait servir par le ministère de la chair. Disons-le, en attendant, c'est encore Paul qui écrit lorsqu'il « porte sur son corps les marques de Jésus-Christ; » lorsqu'il nous « défend de profaner notre corps, parce qu'il est le temple de Dieu; » lorsqu'il « fait de nos corps les membres de Jésus-Christ; » lorsqu'il nous avertit « de porter et de glorifier Dieu dans notre corps. » Conséquemment, si les ignominies de la chair lui interdisent la résurrection, pourquoi ses prérogatives ne la justifieraient-elles pas? D'ailleurs il est plus convenable à Dieu de sauver ce qu'il a condamné un moment, que de livrer à la perdition ce qu'il a quelquefois approuvé.



XI. J'en ai dit assez pour glorifier la chair contre ses ennemis, ses meilleurs amis néanmoins. Car personne qui vive plus selon les lois de la chair que ceux qui nient la résurrection de la chair. En niant que des châtiments l'attendent, ils méprisent aussi la discipline. Le Paraclet a dit d'eux avec beaucoup de sagesse par la prophétesse Prisca: « Ils sont chair et ils haïssent la chair. »

Que si la dignité de la chair est une garantie suffisante qu'elle a des droits à l'espérance du salut, ne convient-il pas d'interroger la puissance, la vertu et la volonté de Dieu, afin de savoir s'il est assez grand pour réédifier et rendre à sa forme première le tabernacle de la chair, tombé de lui-même en ruines, dévoré ou disparu par quelque accident que ce soit? N'a-t-il pas donné dans le domaine de la nature des témoignages assez publics de ce droit qui lui appartient, pour qu'il soit impossible de ne pas connaître ce Dieu, en qui l'on ne croit pas, à moins de croire qu'il peut tout? Sans doute, il s'en trouve chez les philosophes qui soutiennent que le monde n'a pas eu de commencement ni d'auteur. Mais ce qui vaut, mieux pour nous, c'est que la plupart des hérésies, accordant que ce monde avait eu un commencement et un auteur, en attribuent la création à notre Dieu. Tiens donc pour certain que Dieu a tiré du néant tout cet univers, et, avec celle ferme confiance que Dieu est assez puissant pour cela, tu connais Dieu. Quelques esprits, trop faibles pour s'élever d'abord jusqu'à cette foi, se persuadent, d'après les philosophes, que Dieu a créé l'universalité des êtres avec une matière préexistante, Or, quand même on admettrait la vérité de cette assertion, du moment que Dieu a produit avec cette matière des substances et des formes toutes différentes de cette matière primitive, je n'en puis pas moins établir qu'il les a produites de rien, s'il a produit des êtres qui n'existaient point auparavant. Qu'une créature soit faite de rien ou de quelque chose, qu'importé? pourvu que ce qui n'a jamais existé, existe, puisque n'avoir pas existé, c'est n'avoir rien été, tandis qu'au contraire avoir subsisté, c'est avoir été quelque chose. Il y a mieux. Si la différence importe, néant ou matière préexistante vont également à ma cause. En effet, soit que Dieu ait créé de rien toutes choses, il pourra encore retirer du néant cette même chair réduite au néant. Soit qu'il les ait formées d'une autre matière, il pourra bien rappeler la chair de l'abîme, quelque abîme qui l'ait engloutie. Qui a fait une chose peut la refaire; il y a plus de puissance à produire qu'à réparer, à donner l'être qu'à le rendre. Crois donc que le rétablissement de la chair est plus facile que sa création.



XII. Maintenant jette les yeux sur les exemples de la puissance divine. Le jour meurt pour faire place à la nuit, et s'ensevelit partout dans les ténèbres. L'ornement de l'univers se cache sous des voiles funèbres. Tout est décoloré, silencieux, consterné; partout l'interruption des travaux: la nature a pris le deuil pour pleurer la perle de la lumière. Mais la voilà qui revit pour tout l'univers avec sa magnificence, avec la pompe nuptiale de son soleil, toujours la même, toujours entière, immolant sa mort, c'est-à-dire la nuit, déchirant son linceul, c'est-à-dire ses ténèbres, et se survivant à elle-même, jusqu'à ce que la nuit revive, et avec elle son lugubre appareil. Alors se rallument les rayons des étoiles qu'avaient éteints les clartés du matin. Les planètes, un moment exilées par le jour, sont ramenées en triomphe. La lune répare son disque qu'avait affaibli sa révolution mensuelle. L'hiver, l'été, le printemps et l'automne roulent dans une perpétuelle succession avec leurs influences, leurs habitudes et leurs productions. Sur la terre, mêmes lois que dans le ciel. Les arbres reprennent leur parure, après avoir été dépouillés; les fleurs reparaissent avec leurs couleurs; les champs se couvrent une seconde fois de leur verdure; les semences consumées dans le sein de la terre se relèvent, et ne se relèvent qu'après avoir été consumées. Sagesse admirable! Elle nous prive de nos biens pour nous les conserver; elle les dérobe pour nous les rendre; elle les détruit pour nous les garder; elle les corrompt pour les renouveler; elle commence par les absorber pour les centupler! En effet, si elle nous les rend plus riches et plus abondants que lorsqu'elle les a détruits, il est vrai de dire que chez elle la destruction est un intérêt, l'outrage une usure, et la perte un gain. Disons-le en un mot: toute créature passe de la mort à la vie. « Tout ce qui est sous tes yeux a existé. Rien de ce que tu perds, qui ne revienne un jour. » Tout revient à son premier état, après avoir disparu; tout recommence après avoir cessé; tout ne finit que pour renaître. Rien ne périt que pour être conservé: qu'est-ce donc que cette perpétuelle évolution de la nature? Un témoignage de la résurrection des morts. Dieu l'a déposée dans ses œuvres avant de la consigner dans ses Ecritures; il l'a proclamée par sa puissance avant de l'enseigner par sa parole. Il a ouvert devant toi le livre de la nature, pour te conduire à la prophétie, afin que le disciple de la nature crût plus facilement à la prophétie; que déjà convaincu par les yeux, il admît aussitôt ce qu'entendaient ses oreilles; et qu'il ne doutât plus que Dieu doive ressusciter la chair, quand il le voit rétablir tous les êtres. Conséquemment, si tous les êtres ressuscitent pour l'homme, or ils ne ressuscitent pas pour l'homme sans que ce soit également pour la chair; comment imaginer qu'elle périsse elle-même tout entière, elle pour qui et dans qui rien ne se perd?



XIII. Si le renouvellement de l'univers figure imparfaitement la résurrection; si la création ne prouve rien de semblable, parce que chacune de ses productions finit plutôt qu'elle ne meurt, est rendue à sa forme plutôt qu'à la vie, eh bien! voici un témoignage de notre espérance complet et irrécusable. Il s'agit en effet d'un être animé, sujet à la vie et à la mort. Je veux parler de cet oiseau particulier à l'Orient, célèbre parce qu'il est sans pareil, phénoménal parce qu'il est à lui-même sa postérité; qui, préparant volontiers ses propres funérailles, se renouvelle dans sa mort, héritier et successeur de lui-même, nouveau phénix où il n'y en a plus, toujours lui quoiqu'il ait cessé d'être, toujours semblable, quoique différent. Quel témoignage plus explicite et plus formel pour notre cause? ou quel autre sens pourrait avoir cet enseignement? Dieu l'a déclaré lui-même dans ses Ecritures: « Il se renouvellera, dit-il, comme le phénix; » qu'est-ce à dire? Il se relèvera de la mort et du tombeau, afin que tu croies que la substance du corps peut être rappelée, même des flammes. Le Seigneur a déclaré que nous « valons mieux que beaucoup de passereaux. » Si nous ne valons pas mieux que le phénix aussi, l'avantage est médiocre.



XIV. L'homme mourra-t-il pour toujours, quand l'oiseau de l'Arabie est sûr de ressusciter? Puisque Dieu a gravé les traits de sa puissance divine dans des paraboles ainsi que dans ses oracles, arrivons maintenant à ses déclarations et à ses décrets eux-mêmes, car telle est la division que nous adoptons dans cette matière. Commençant par la dignité de la chair, nous avons cherché si, une fois détruite, elle était de nature à recouvrer le salut; nous nous sommes demandé ensuite si la puissance de Dieu était capable de communiquer le salut à une chose détruite; maintenant, si nous avons prouvé ce double point, examine avec moi, je te prie, s'il existe quelque cause légitime qui réclame la résurrection de la chair comme une chose nécessaire et en tout point conforme à la raison. On peut m'objecter en effet que la chair a beau être susceptible de rétablissement, et la Divinité assez puissante pour la rétablir, il faut avant tout néanmoins une cause à ce rétablissement. Apprends donc quelle est cette cause, toi qui t'instruis à l'école d'un Dieu aussi souverainement bon que juste; souverainement bon par sa nature, juste seulement par la nôtre. En effet, si l'homme n'avait pas péché, il n'eût connu de Dieu que sa bonté infinie, qui est le fonds de son être; mais maintenant il éprouve sa justice, par la nécessité d'une cause. Toutefois la bonté souveraine de Dieu éclate encore dans sa justice. En déployant sa justice pour récompenser le bien et châtier le mal, ses sentences profitent toujours au bien, soit qu'il punisse, soit qu'il récompense. La miséricorde est-elle l'unique attribut de Dieu? Marcion te l'apprendra plus complètement. En attendant, tel est notre Dieu, juge parce qu'il est Seigneur, Seigneur parce qu'il est Créateur, Créateur parce qu'il est Dieu. De là vient que je ne sais quel hérétique a dit: « Il n'est pas juge, puisqu'il n'est pas Dieu; il n'est pas Seigneur, puisqu'il n'est pas Créateur. » Je ne sais pas si on peut être Dieu sans être Créateur, qualité qui convient à Dieu, ni Seigneur, qualité qui convient au Créateur. Si donc il est très-convenable à Dieu, à titre de Seigneur et de Créateur, de citer l'homme au tribunal de sa justice, pour savoir s'il a pris soin ou non de reconnaître et d'honorer son Seigneur et son Créateur, c'est la résurrection qui achèvera ce jugement. La cause tout entière, ou plutôt la nécessité de la résurrection repose sur le jugement dont la disposition n'a rien que de très-convenable à Dieu. Il s'agit d'examiner si, d'après l'ordre établi, la vindicte divine doit présider au jugement des deux substances de l'homme, de l'âme aussi bien que de la chair. Car la substance qui sera jugée devra aussi ressusciter. Nous disons donc premièrement qu'il faut croire à un jugement de Dieu, plein et absolu, en tant qu'il sera le dernier, et irrévocable par conséquent; en tant qu'il sera juste, ne pouvant traiter inégalement une des deux substances; en tant qu'il sera digne de Dieu, c'est-à-dire complet et définitif à cause de sa longanimité. Il suit de là que la plénitude et la perfection du jugement ne peuvent se réaliser à moins que l'homme ne se représente tout entier. Or, l'homme tout entier se composant de l'union des deux substances, il faut que l'homme comparaisse dans l'une et dans l'autre pour être jugé tout entier, puisqu'il n'a pu vivre que tout entier. Tel il a vécu, tel il doit être jugé, parce qu'il doit être jugé sur la manière dont il a vécu. La vie est la cause du jugement: elle doit être examinée dans autant de substances qu'il y en a eu pour concourir à la vie.



XV. Eh bien! que nos adversaires commencent par briser dans le gouvernement de la vie le lien qui unit l'âme à la chair, pour qu'ils osent le briser ensuite dans la rémunération de la vie. Qu'ils nient la communauté des actes, pour qu'ils puissent nier également à bon droit la récompense. Que la chair ne participe pas à la sentence, si elle n'a point participé à la cause qui la motive; que l'âme seule soit rappelée, si l'ame seule disparaît. Mais il n'en est rien: elle ne sort pas plus seule de la vie qu'elle n'a couru seule dans la carrière qu'elle abandonne: je veux parler de cette vie. Il est si vrai que l'âme ne vit pas seule ici-bas, que nous ne séparons pas de la communauté de la chair les pensées, même à l'état de pensées et non encore réalisées par le ministère de la chair. En effet, l'âme exécute dans la chair et par la chair ce qui s'accomplit dans le cœur. Enfin, le Seigneur lui-même, quand il veut reprendre les pensées des hommes, s'attaque à cette portion de chair qui est comme la citadelle de l'âme. « Pourquoi pensez-vous le mal au fond de vos cœurs? ----Quiconque, dit-il ailleurs, a regardé une femme avec un œil de convoitise, a déjà commis l'adultère dans son cœur. » Tant la pensée, même sans effet ni exécution, est un acte de la chair.

Que la faculté qui préside aux sens, nommée dirigeante, ait son siège dans le cerveau, entre les deux sourcils, ou en quelque lieu qu'il plaise aux philosophes, toujours est-il que la chair sera le siège des pensées de l'âme. Tant que l'âme est dans la chair, elle n'est jamais sans la chair. Rien qu'elle ne fasse avec celle sans laquelle elle n'est pas. Demande encore si les pensées s'exécutent par la chair, elles qui se manifestent au-dehors par la chair. Que l'âme inédite quelque dessein: il se reflète sur le visage. La figure est le miroir de nos plus secrètes intentions. Qu'ils refusent encore la communauté des œuvres à celle qu'ils ne peuvent exclure de la communauté des pensées. Eux-mêmes ils font sonner bien haut les prévarications de la chair: donc la chair pécheresse est destinée au supplice. Quant à nous, nous leur opposons aussi les vertus de la chair: donc la chair qui aura fait le bien est destinée à la récompense.

Si c'est l'âme qui agit et gouverne, et la chair qui obéit, il n'est pas permis de croire que Dieu soit un juge injuste ou sans discernement; injuste, s'il exclut de la récompense celle qui partagea les bonnes œuvres; sans discernement, s'il exclut des supplices celle qui partagea les mauvaises actions; tandis que la justice humaine est d'autant plus parfaite qu'elle recherche avec plus d'exactitude les instruments du mal, sans les épargner ni leur refuser les mêmes supplices ou les mêmes grâces qu'aux auteurs du crime eux-mêmes.



XVI. Mais quand nous assignons à l'âme le commandement, à la chair l'obéissance, il faut prendre garde que nos adversaires n'ébranlent ce principe par une autre objection, en voulant que la chair soit au service de l'âme, mais non à titre de ministre, de peur que par cet aveu ils ne soient contraints de la reconnaître pour compagne. « Des ministres, des compagnons, diront-ils, sont maîtres de leur volonté; ils acceptent ou rejettent le ministère et l'association: en un mot, ce sont eux-mêmes des hommes, par conséquent ils partagent les mérites avec les auteurs auxquels ils prêtent volontairement leur service. Mais la chair, sans discernement par elle-même, dépourvue de sentiment, n'ayant ni la faculté de vouloir, ni celle de ne vouloir pas, n'est après tout, dans les services qu'elle rend à l'ame, qu'un vase, un instrument, mais non un ministre. L'âme seule reparaîtra donc au jugement pour répondre sur la manière dont elle aura usé du vase de la chair: quant au vase lui-même, il n'a rien à faire, avec la sentence. On ne condamne pas la coupe dans |laquelle a été mêlé le poison. On n'envoie pas aux bêtes le glaive parce qu'il a versé le sang dans la main d'un brigand.»

---- Eh bien! la chair est donc innocente, puisque les mauvaises actions ne lui seront pas imputées: rien n'empêche alors que son innocence ne devienne la cause de son salut. Je veux bien qu'on ne lui attribue ni les bonnes ni les mauvaises actions; toutefois, il est plus conforme à la bonté de délivrer l'innocence. Car à ceux qui font le bien, elle doit le salut. La bonté souveraine fait plus, elle donne sans devoir. Vous parlez de coupe! Laissons de côté celle qui a donné la mort; prenons seulement celle que la magicienne, le prêtre de Cybèle, le gladiateur ou le bourreau a infectée de son souffle; je vous le demande, l'avez-vous moins en horreur que les embrassements de pareils hommes? Qu'on nous présente une coupe ternie par notre propre haleine, ou dont le vin n'a pas été trempé à notre fantaisie, nous la brisons pour nous emporter ensuite contre l'esclave. Mais un glaive souillé de brigandages, qui ne l'éloignerait non-seulement de sa maison, à plus forte raison de sa chambre, à plus forte raison du chevet de son lit, dans la crainte que, s'il y demeurait un moment, son sommeil ne fût troublé par des visions d'ames poursuivant de leurs sanglots l'homme qui dort avec leur sang? Mais la coupe qui n'a rien à se reprocher, et que recommande l'exactitude de son ministère, est couronnée par son maître, ou ornée d'une guirlande de fleurs. Le glaive, aussi, noblement ensanglanté dans les combats, glorieux homicide, recevra par la consécration la louange (lui lui est due. On peut donc attacher la condamnation à des vases et à des instruments, afin qu'ils aient leur part dans les mérites de leurs maîtres et de leurs auteurs.

Je crois donc avoir répondu à cet argument, quoique d'ailleurs l'exemple manque de justesse par la diversité des choses. Car tout vase, tout instrument, vient du dehors pour être employé, matière absolument étrangère à la substance de l'homme. Mais la chair, conçue, formée, engendrée avec l'âme dès le sein maternel, est aussi mêlée à l'ame dans chacune de ses opérations. Je veux bien que l'Apôtre l'appelle « un vase qu'il faut traiter avec respect; » mais ailleurs, il ne laisse pas de l'appeler « l'homme extérieur, » c'est-à-dire ce limon qui le premier a été honoré du titre d'homme, et non de coupe, de glaive, ou de vase quel qu'il soit. La chair a été nommée vase, à cause de sa capacité, parce qu'elle contient l'ame; homme, à cause de la communauté de nature qui l'ait d'elle non pas un instrument dans ces opérations, mais un véritable ministre. Le ministre répondra donc au jugement, quoique de son propre fonds il soit dépourvu de connaissance, parce qu'il est une portion de celle qui pense, au lieu d'être un instrument passif. L'Apôtre, sachant bien que la chair n'exécute rien par elle-même qui ne soit attribué à l'âme, l'appelle néanmoins « une chair pécheresse, » afin que nous ne la croyons pas délivrée du jugement, parce qu'elle agit sous l'impulsion de l'ame. De même, lorsqu'il impose à la chair des œuvres louables: « Glorifiez et portez Dieu dans votre corps, » dit-il, tout certain qu'il est que ce sont là des opérations de l'âme, il ne, laisse pas de les imposer à la, chair, puisqu'il lui en promet la récompense. D'ailleurs, les reproches n'auraient pas convenu à la chair si elle n'avait aucune part à la faute, pas plus que les exhortations, si elle n'avait aucune part à la gloire. Les reproches et les exhortations deviendraient inutiles par rapport à la chair, si elle n'avait point à attendre la récompense qui suit la résurrection.



XVII. Tout partisan peu éclairé de notre opinion s'imaginera peut-être que la chair doit être représentée au tribunal de Dieu, parce que l'âme en tant que substance incorporelle ne peut, sans le concours de la chair, éprouver ni supplice, ni rafraîchissement. Ainsi pense la multitude. Pour nous, nous déclarons ici que l'âme a une enveloppe, et nous démontrons dans un traité spécial qu'elle possède une substance solide qui lui est propre, en vertu de laquelle elle peut sentir et souffrir. Que les âmes soient déjà maintenant torturées ou rafraîchies dans les lieux inférieurs, quoique nues encore et dans l'exil de la chair, l'exemple de Lazare le prouve. J'ai donc fourni à mon adversaire l'occasion de dire: Eh bien! puisque l'âme a une enveloppe qui lui est propre, elle suffira par elle-même à la faculté de sentir et de souffrir, sans avoir besoin que la chair se représente avec elle. Loin de là, lui répondrai-je. Elle en a besoin, non pas qu'elle soit incapable de sentiment sans la chair, mais parce qu'il est nécessaire qu'elle sente avec la chair. Autant elle se suffit à elle-même pour agir, autant elle se suffit pour souffrir. Mais pour agir, quelque chose lui manque. Elle n'a de soi-même que la faculté de penser, de vouloir, de désirer, de combiner; faut-il exécuter? elle attend le ministère de la chair. De même, conséquemment, pour souffrir, elle réclame l'association de la chair, afin qu'elle puisse souffrir par elle aussi pleinement qu'elle n'a pu agir pleinement sans elle. Voilà pourquoi partout où elle se suffit à elle-même, concupiscence, pensée, volonté, elle en subit le châtiment. Si les mouvements de l'âme constituaient à eux seuls la plénitude des mérites, sans qu'il fût besoin de rechercher les actions, l'ame toute seule suffirait à la plénitude du jugement, puisqu'elle ne serait jugée que sur les points où elle s'est suffi à elle-même. Mais les actions étant liées aux mérites et administrées par la chair, il ne suffit plus que l'âme soit rafraîchie ou torturée par la chair, surtout pour les œuvres de la chair. L'âme a beau avoir un corps et des membres à elle, il n'importe. Elle n'a point assez de ce corps et de ces membres pour sentir pleinement, pas plus que pour agir en toute perfection. Aussi, quelques fautes qu'elle ait commises, en souffre-t-elle la peine dans les enfers, la première à endurer les jugements de Dieu, parce qu'elle a été la première à conseiller la faute, attendant toutefois la réunion de la chair, afin de compléter par la chair, à qui elle a confié ses pensées, le châtiment des actions. Enfin, Dieu n'ajourne ses jugements aux derniers jours que pour donner à sa vindicte les satisfactions qu'elle réclame par la représentation de la chair. Autrement, les supplices que les âmes endurent déjà dans les enfers ne seraient pas renvoyés à la fin des temps, s'ils n'étaient destinés qu'aux âmes.



XVIII. Jusqu'ici, je n'ai fait que jeter des fondements pour fortifier le sens de toutes les Ecritures qui promettent la résurrection de la chair. Cette vérité ayant pour elle d'augustes et légitimes patronages, je veux dire la dignité de la chair en elle-même, la puissance de Dieu, les exemples de cette même puissance, les motifs du jugement, et sa nécessité, il faudra interpréter les Ecritures, d'après Je préjugé de si graves autorités, et non suivant les rêves des hérétiques dont l'incrédulité est tout le fonds. En effet, on ne peut croire, disent-ils, qu'une substance, enlevée par la mort, soit rétablie, quoique dans la chair il n'y ait rien qui répugne à ce rétablissement, quoique ce rétablissement lui-même ne soit pas impossible à Dieu, ni inhabile à ses jugements. Oui, dogme tout-à-fait incroyable, si Dieu ne l'avait annoncé. Toutefois, quand même Dieu ne l'eût pas annoncé, il eût fallu présumer par nous-mêmes, qu'il n'avait pas été révélé d'en haut, à cause de la multitude des autorités qui en établissent la présomption. Mais puisqu'il est proclamé aussi par les voix divines, c'est une raison de plus de ne pas le comprendre autrement que le demandent les témoignages qui nous le persuadent, même sans l'autorité des voix divines. Voyons donc, en premier lieu, sur quelle inscription est gravée notre espérance! Un seul édit de Dieu, j'imagine, est exposé aux regards de tous. Nous y lisons: RÉSURRECTION DES MORTS. Deux mots clairs, décisifs, lumineux. Je les aborderai, je les discuterai à fond, pour savoir à quelle substance ils s'appliquent. Lorsque Von me dit: La résurrection attend l'homme, il faut nécessairement que j'examine quelle partie de lui-même est destinée à tomber par la mort. En effet, rien ne devra se relever que ce qui tombe par la mort. Quand on ignore que c'est la chair qui tombe par la mort, on peut ignorer aussi que c'est elle qui est debout par la vie. La nature proclame assurément ce décret de Dieu: « Tu es terre et tu retourneras dans la terre. » Qui ne l'a point entendu, le voit. Point de mort qui ne soit la destruction des organes. Le Seigneur lui-même a exprimé cette loi de la chair, lorsque, revêtu de cette substance elle-même, il a dit: « Renversez ce temple, et je le rebâtirai dans trois jours. » Par là, il nous montre à qui il appartient d'être détruit, brisé, gisant: au même édifice qui doit être relevé, rebâti. Toutefois, il avait une âme qui pouvait « être triste jusqu'à la mort,' » mais qui ne tombait point par la mort. Aussi, l'Ecriture ajoute-t-elle: « Il parlait de son corps. » Tant il est vrai que c'est la chair que la mort couche dans le sépulcre, pour prendre le nom de cadavre, comme qui dirait, chose qui tombe. L'âme, au contraire, n'a point un nom qui témoigne de sa chute, parce qu'en effet il n'y a point de chute pour elle. Que dis-je? C'est, elle-même qui amène la ruine du corps, en s'exhalant, comme c'est elle-même qui, en rentrant dans le corps, Je relèvera de la terre. Elle ne peut tomber, puisqu'elle l'a relevé en y rentrant. Elle ne peut se précipiter, puisqu'elle l'a brisé à sa sortie. Pressons davantage ce raisonnement. Lorsque la chair tombe dans le sommeil, l'âme n'y tombe pas avec elle, et ne participe point à ses abattements. Elle continue à s'agiter, elle est active pendant le sommeil; si elle était étendue, elle se reposerait: elle serait étendue, si elle tombait. Par conséquent, elle ne connaît point la réalité de la mort, puisqu'elle en ignore jusqu'à l'image.

Maintenant, examine aussi le second mot du décret divin: DES MORTS. A quelle substance s'applique-t-il? Ici, toutefois, nous admettons pour un moment avec l'hérésie la mortalité de l'âme, afin que si l'âme, toute mortelle qu'on la fait, doit ressusciter, il en sorte la présomption que la chair, qui n'est pas moins périssable, doit participer à sa résurrection.

Mais avant, il faut rendre à sa signification la propriété de ce mot. Puisque la résurrection se dit d'une chose qui tombe, c'est-à-dire de la chair, elle se dira également de ce qui est mort, puisque la résurrection des morts n'est que la résurrection d'un être qui a cessé de vivre. Ainsi, nous l'apprenons d'Abraham, ce père des fidèles, homme que Dieu honora de son auguste familiarité. Lorsqu'il demanda aux enfants de Cheth un lieu où il pût inhumer Sara: « Accordez-moi, dit-il, le droit de sépulture au milieu de vous, afin que j'ensevelisse le mort que j'ai perdu, » c'est-à-dire la chair. Supposé même que l'on crut alors à la mortalité de l'âme, et que le mot de mort pût s'appliquer à cette substance, Abraham eût-il demandé un espace de terre pour l'inhumation d'une ame? Que si le mort c'est le corps, la résurrection des morts n'est donc pas autre chose que la résurrection des corps.



XIX. Outre que l'examen de l'inscription et de sa teneur conserve la signification légitime des mots, il aura de plus cet avantage que, confondant l'erreur de nos adversaires qui obscurcissent les choses les plus claires sous prétexte d'allégories et de figures, il fera prévaloir l'autorité de ce qui est plus manifeste, et réglera les choses douteuses d'après les plus certaines. Frappés du caractère de la langue prophétique, souvent, mais non toujours allégorique et figurée, que font-ils? Ils détournent à un sens imaginaire la résurrection des morts que les prophètes annoncent clairement, pour soutenir que la mort elle-même doit s'entendre d'une manière spirituelle. « La vraie mort, s'écrient-ils, ce n'est pas cette séparation du corps et de l'âme qui se passe sous vos regards, mais l'ignorance de Dieu par laquelle l'homme mort à Dieu est enseveli dans ses ténèbres comme dans un tombeau. La résurrection qu'il faut défendre, c'est celle que l'homme reçoit lorsqu'après avoir pénétré dans le sanctuaire de la vérité, rendu à une vie nouvelle, et régénéré en Dieu, il dissipe la mort de l'ignorance, et brise le sépulcre du vieil homme. De là vient que notre Seigneur a comparé les scribes et les pharisiens à des sépulcres blanchis. Il suit de là que les fidèles ressuscites par la foi résident avec Nôtre-Seigneur lorsqu'ils l'ont revêtu dans le baptême. »

Voilà par quelle adresse ils abusent ordinairement plusieurs des nôtres dans leurs entretiens, comme s'ils admettaient eux aussi la résurrection de la chair. « Malheur, disent-ils, à qui ne ressuscitera pas dans cette chair! » de peur de révolter les auditeurs s'ils commençaient par nier la résurrection: mais secrètement et au fond de leur conscience, ils veulent dire: « Malheur à qui, pendant qu'il est dans cette chair, n'aura pas connu nos dogmes hérétiques! » Car voilà leur résurrection à eux. Plusieurs aussi, soutenant la résurrection après la séparation de l'âme, prétendent que sortir du sépulcre, c'est s'échapper du siècle, parce que le siècle est la demeure des morts, c'est-à-dire de ceux qui ne connaissent pas Dieu. Ou bien, disent-ils encore, c'est sortir de la chair, parce que la chair, sépulcre véritable, relient l'âme enchaînée dans la mort de la vie mondaine.



XX. Pour ruiner les interprétations de celle nature, je combattrai le premier principe par lequel ils veulent que les prophètes aient toujours parlé un langage figuré. Quand même il en eût été ainsi en effet, on n'aurait pas pu distinguer les images elles-mêmes, à moins que les vérités d'après lesquelles les images étaient formées n'eussent été annoncées. Si tout est ligure, que sera la chose qui a ses figures? Comment présenteras-tu le miroir, si nulle part il n'existe de visage! Il est si vrai que tout n'est pas image dans les prophètes, mais qu'il y a aussi des réalités; que tout n'est pas ombre, mais qu'il y a aussi des corps, que les circonstances les plus remarquables de la vie de Nôtre-Seigneur sont prédites plus clairement que le jour. « Une vierge a conçu dans son sein. » Là point de figure. « Elle a enfanté Emmanuel, Jésus Dieu avec nous. » Là encore, point de sens détourné. Sans doute cet oracle: « Il enlèvera la force de Damas et les dépouilles de Samarie, » a un sens détourné, mais il est dit formellement « qu'il sera jugé par les prêtres et les princes du peuple. » En effet « les nations se sont levées en tumulte » dans la personne de Pilate; « les peuples ont tramé de vains complots, » dans la personne d'Israël; « les rois de la terre se sont émus; » c'est le vieil Hérode; « les grands se sont assemblés; » tu vois Anne et Caïphe, conspirant contre le Seigneur et son Christ, « qui a été conduit sous le glaive comme une brebis, et est demeuré muet comme un agneau sous la main qui le tond. » Ici tu reconnais Hérode le jeune. « Il n'a pas ouvert la bouche pour se plaindre; il a livré ses épaules à la flagellation et ses joues aux soufflets; il n'a point détourné son visage de l'ignominie des crachats. Il a été mis au nombre des méchants; on lui a percé les pieds et les mains; sa robe a été tirée au sort; il a goûté d'un breuvage amer; on a incliné la tête devant lui en signe de dérision; enfin un perfide le vend pour trente pièces d'argent. » S'agit-il ici de figures dans Isaïe, d'images dans David, d'énigmes dans Jérémie? Il y a mieux. Quand ils racontent ses miracles, ils n'emploient pas même la parabole. « L'œil de l'aveugle ne s'est-il pas ouvert? Le muet n'a-t-il pas recouvré la liberté de sa langue? Les mains desséchées, les genoux sans mouvement, n'ont-ils pas repris leur vigueur? Le boiteux n'a-t-il pas bondi comme le cerf? «

Il est vrai que, prenant ces miracles dans un sens spirituel, nous les appliquons souvent aux maladies de l'ame que notre Seigneur a guéries. Mais ces mêmes faits s'étant accomplis sur la chair, prouvent que les prophètes ont parlé dans un double sens sauf même qu'un grand nombre de leurs expressions ne peuvent se prendre que dans une signification naturelle et dégagée de toute allégorie. Ainsi de la ruine des nations, de la chute de Tyr, de Babylone, de l'Idumée, et de la destruction des vaisseaux de Carthage. Ainsi encore des châtiments, des pardons, des captivités, des rétablissements, et de la dernière dispersion d'Israël. Qui aimera mieux voir ici des figures que des réalités? Les événements sont enfermés dans les paroles, afin que les paroles se lisent dans les événements. Ainsi la langue prophétique n'emploie pas constamment l'allégorie, mais quelquefois et dans certaines circonstances.


XXI. ---- Quelquefois et dans certaines circonstances, dites-vous? Pourquoi n'expliquerait-on pas aussi dans un sens spirituel le décret de la résurrection?

---- Parce que plusieurs raisons s'y opposent. D'abord que vont devenir les témoignages des Ecritures, si nombreux et si formels, où la résurrection des morts est annoncée avec tant d'évidence, qu'ils n'admettent pas même l'apparence d'une signification figurée? D'ailleurs il est juste, comme nous l'avons déjà réclamé, que les choses certaines et manifestes établissent la créance des choses incertaines et obscures, de peur qu'à travers ce conflit d'évidence et de doutes, de lumières et d'ombres, la foi ne se dissipe, la vérité ne soit en péril, et la Divinité elle-même accusée d'inconstance. En second lieu, il n'est pas vraisemblable que ce mystère, sur les fondements duquel reposent notre foi et notre discipline, ait été annoncé en termes équivoques et se montre sous des voiles obscurs, parce que si l'espérance de la résurrection ne brillait pas de toutes ses clartés, soit dans ses châtiments, soit dans ses béatitudes, elle ne pourrait déterminer personne à embrasser une religion, telle que la nôtre surtout, exposée à la haine publique, et accusée de haïr tout le monde. Point d'ouvrage certain pour un salaire incertain. Point de frayeur légitime pour un péril douteux. Et cependant, salaire et péril, tout roule sur la certitude de la résurrection. Eh quoi! lorsque la prophétie prononce en termes clairs contre les cités, les nations et les monarques, les décrets de Dieu, qui cependant n'étaient que personnels, temporaires et bornés à des localités, comment s'imaginer que des dispositions éternelles en elles-mêmes, et dont l'universalité embrasse le genre humain, se soient dérobées à leurs propres lumières? Non, plus elles sont merveilleuses, plus elles devront s'environner de clartés, afin qu'on croie mieux à leur grandeur. Au reste, on ne saurait attribuer à Dieu la jalousie, la ruse, l'inconstance, ni l'artifice, à travers lesquels se jouent la plupart du temps les proclamations des princes.



XXII. Ensuite il faut jeter les yeux sur les Ecritures, qui ne permettent pas de penser avec ces hommes animaux, car je ne puis pas les appeler spirituels, que la résurrection ne soit ici-bas que la connaissance de la vérité, ou qu'elle s'accomplit immédiatement après la mort. Les temps de notre félicité étant déterminés dans les saintes et vénérables Lettres, sans qu'il soit permis de la fixer, avant le dernier avènement du Christ, nos vœux appellent la fin du siècle présent, et demandent à ce monde de passer « au grand jour du Seigneur, jour de colère et de vengeance, jour le dernier des jours, caché à tout le monde et connu seulement du Père,» quoique annoncé d'avance par des signes, des prodiges, la confusion des éléments, et le conflit des nations. Je déroulerais les prophéties si le Seigneur Dieu lui-même avait gardé le silence, je me trompe, si la prophétie n'était la voix de notre Seigneur. Mais il vaut encore mieux qu'il l'ait confirmée par sa propre bouche. Interrogé par ses disciples sur l'époque de la ruine du temple qu'il venait de leur annoncer, il leur met sous les yeux la suite des événements, d'abord ceux qui concernent les Juifs jusqu'à la destruction de Jérusalem, puis ceux qui regardent l'universalité des nations jusqu'à la consommation des siècles. En effet, après avoir dit: « Alors les Gentils fouleront aux pieds Jérusalem jusqu'à ce que soit venu le temps des nations, » c'est-à-dire des nations que Dieu devait adopter et « rassembler avec les débris d'Israël, » d'accord avec Joël, Daniel et tout le collège des prophètes, il annonce pour l'universalité des hommes et le siècle présent, « qu'il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles. Les nations seront dans l'épouvante en entendant le bruit de la mer. Les hommes sécheront de frayeur dans l'attente des catastrophes qui menacent l'univers. Les vertus du ciel seront ébranlées, dit-il; alors on verra le Fils de l'Homme paraître sur lès nuées, environné de puissance et de gloire. Aussitôt que ces choses commenceront d'arriver, sortez de votre repos et levez la tête, parce que votre rédemption est proche. » Et cependant il a dit: « Notre rédemption est proche, » mais non encore présente; « quand ces choses commenceront d'arriver, » et non quand elles seront accomplies, parce qu'alors « sera présente notre rédemption, qui jusque là n'est encore que proche: espérance toutefois qui relève notre courage dans la prochaine attente de ses fruits. Voilà pourquoi le Seigneur mêle à cet oracle la parabole des arbres dont la tige produit des rameaux, et les rameaux des fleurs, avant-coureurs du fruit. Conséquemment « quand vous verrez toutes ces choses s'accomplir, sachez que le royaume de Dieu est proche. Veillez donc en tout temps, afin que vous soyez dignes d'éviter fout ce qui doit arriver et de paraître devant le Fils de l'Homme; » oui, par la résurrection, après la consommation de toutes choses. Ainsi la résurrection germe, si vous le voulez, par la connaissance de la vérité, mais elle ne donnera ses fleurs et ses fruits qu'au jour où le genre humain comparaîtra devant le Seigneur. Qui donc a si prématurément, si cruellement excité notre Seigneur, qui siège encore à la droite de Dieu, à briser, selon le langage d'Isaïe, cette terre qui, j'imagine, est encore tout entière. Qui donc, plaçant déjà les ennemis du Christ sous ses pieds, suivant David, se montre plus empressé que le Père, lorsque de tous côtés s'élèvent encore ces cris: « Les Chrétiens aux lions! » Qui a vu le Rédempteur descendre des cieux tel que les apôtres l'ont vu y monter, selon la déposition des anges qui assistèrent à son ascension? Point de tribus jusqu'à ce jour « qui se soient encore frappé la poitrine, en reconnaissant celui qu'elles avaient si indignement traité. » Personne qui ait revu Elle; personne qui ait fui l'antechrist; personne qui ait pleuré sur les ruines de Babylone. Où est le ressuscité, sinon l'hérétique! Oui, sans doute, déjà sorti du sépulcre de son corps, niais sujet encore à la fièvre et aux ulcères, déjà foulant aux pieds ses ennemis, mais ayant encore à lutter contre les puissances du monde, déjà couronné dans les cieux, mais « devant encore à César ce qui est à César. »



XXIII. L'Apôtre, il est vrai, nous enseigne dans son « épître aux Colossiens, que nous étions autrefois morts à Dieu, éloignés de lui et ses ennemis, » lorsque nous vivions dans les œuvres criminelles. « Aujourd'hui, ajoute-t-il, vous avez été ensevelis avec lui par le baptême, et vous êtes ressuscites avec lui par la foi en la puissance de Dieu qui l'a ressuscité d'entre les morts. Lorsque vous étiez morts par vos péchés et par l'incirconcision de votre chair, Jésus-Christ vous a fait revivre avec lui, vous pardonnant tous vos péchés. » Et ailleurs: « Si donc vous êtes morts avec Jésus-Christ aux éléments de ce monde, pourquoi vous en faites-vous encore des lois, comme si vous viviez dans le monde? » Paul, dans chacun de ces passages, nous considère comme morts spirituellement, mais tout en reconnaissant néanmoins que nous mourrons un jour corporellement. De même, s'il parle de notre résurrection spirituelle, il ne nie pas davantage notre résurrection corporelle. « Si donc vous êtes ressuscites avec Jésus-Christ, nous dit-il, recherchez ce qui est dans le ciel où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu. N'ayez de goût que pour les choses du ciel, et non pour celles de la terre. » C'était nous montrer ce qu'il faut entendre par la résurrection de l'esprit, qui seul est capable de s'élever jusqu'aux choses du ciel: si nous les possédions dès cette terre, seraient-elles l'objet de nos recherches et de nos désirs ici-bas? « Vous êtes morts, » ajoute-t-il, morts au péché, mais non dans votre corps, et « votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. » Vous n'avez donc pas la jouissance d'une vie qui est encore cachée.

Même langage de la part de Jean. « Ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons seulement que quand le Seigneur viendra dans sa gloire, nous serons semblables à lui. » Tant nous sommes loin d'être ce que nous ignorons, et ce qu'assurément, nous connaîtrions si nous l'étions déjà! Nouvelle preuve qu'il s'agit ici d'une intuition de la foi dans Je siècle présent, mais non d'une félicité déjà consommée; d'une attente, mais non d'une possession. Cette attente, cette espérance, Paul les rappelle en ces termes aux Galates: «Mais nous, c'est par l'esprit et en vertu de la foi que nous espérons recevoir la justice. » Il n'a pas dit: Nous sommes en possession. Or, il entend par justice celle que Dieu nous rendra dans ce jugement final qui nous assignera notre récompense, et que l'Apôtre attendait pour lui-même, lorsqu'il dit aux Philippiens: «Si j'ai le bonheur d'avoir part à la bienheureuse résurrection d'entre les morts, non que j'aie atteint déjà jusqu'à cette félicité, ou que je sois déjà parfait. » Et assurément il avait la foi, il connaissait tous les mystères de la sainte doctrine, ce vase d'élection, cet apôtre des Gentils. Toutefois il ajoute: « Mais je poursuis ma course pour tâcher de parvenir où Jésus-Christ m'a destiné en me prenant. » Il va plus loin: « Non, mes frères, je ne pense point être encore arrivé au but. Mais tout ce que je prétends, c'est qu'oubliant ce qui est derrière moi et m'avançant vers ce qui est devant moi, je m'efforce d'atteindre le but pour remporter le prix auquel j'ai été appelé d'en haut, » c'est-à-dire la résurrection des morts, mais en son temps, comme l'attestent encore ces paroles aux Galâtes: « Ne nous lassons point dans la pratique du bien; nous en recueillerons le fruit en son temps. » Même langage à Timothée au sujet d'Onésiphore: « Que le Seigneur lui fasse trouver miséricorde devant lui en ce grand jour! » C'est pour ce temps et pour ce jour qu'il dit au même: « Observez les préceptes que je vous donne, en vous conservant sans tache et sans reproche jusqu'à l'avènement glorieux de notre Seigneur Jésus-Christ, que doit manifester en son temps celui qui est souverainement heureux, le seul puissant, le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs. » Il désignait la majesté de Dieu. C'est encore de ces temps que parle Pierre dans le livre des Actes: « Faites donc pénitence et convertissez - vous, afin que vos péchés soient effacés, quand les temps de rafraîchissement de la présence du Seigneur seront venus, et qu'il aura envoyé Jésus-Christ qui auparavant vous a été annoncé. Car il faut que le ciel le reçoive jusqu'au jour du rétablissement de tout ce que Dieu a prédit par la bouche de ses saints prophètes. »



XXIV. Apprends avec les Thessaloniciens quels sont ces temps. Nous lisons en effet: « Puisque l'on publie partout comment vous vous êtes convertis à Dieu, quittant les idoles pour servir le Dieu vivant et véritable, et pour attendre du Ciel son Fils Jésus qu'il a ressuscité. » Et plus bas: « Quelle est notre espérance, notre joie et notre couronne de gloire? N'est-ce pas vous devant notre Seigneur Jésus-Christ pour le jour de son avènement? » Il poursuit: « En vous rendant irréprochables par la sainteté devant Dieu notre Père, au jour que Jésus-Christ notre Seigneur paraîtra avec tous ses Saints. » Ailleurs l'Apôtre veut-il nous enseigner à ne pas nous attrister de leur sommeil, il expose en même temps quel sera le jour de la résurrection. « Si nous croyons que Jésus-Christ est mort et ressuscité, nous devons croire aussi que Dieu amènera avec Jésus ceux qui se sont endormis avec lui. Nous vous le déclarons donc, comme l'ayant appris du Seigneur, nous qui vivons et qui sommes réservés jusqu'à son avènement, nous ne préviendrons point ceux qui sont morts. Car, dès que le signal aura été donné par la voix de l'archange et par la trompette de Dieu, le Seigneur lui-même descendra du ciel; ceux qui sont morts en Jésus-Christ ressusciteront les premiers. Ensuite, nous qui vivons et qui serons demeurés jusqu'alors, nous serons enlevés avec eux sur les nuées pour aller dans les airs au-devant de Jésus-Christ; et ainsi nous serons éternellement avec le Seigneur. » Quelle voix d'archange, quelle trompette du Seigneur a déjà retenti, si ce n'est peut-être dans le conciliabule des hérétiques? Sans doute la parole évangélique qui les appelle dès ce moment, peut être nommée la trompette de Dieu. Mais, ou bien, pour ressusciter, ils seront déjà morts dans leur corps, et à ce titre comment sont-ils vivants? ou bien ils seront emportés sur les nues, et à ce titre comment sont-ils ici-bas? Mille ibis malheureux, puisque, selon le langage de l'Apôtre, « ils n'espèrent qu'en la vie présente, » répudiant par cette espèce de vol la résurrection que Dieu nous promet après le temps, « et détournés de la vérité comme il est arrivé pour Phygelle et Hermogène. »

De là vient que la majesté de l'esprit saint, prévoyant ces interprétations, suggère à l'Apôtre ces paroles dans cette même épître aux Thessaloniciens: « Quant au temps et au moment, vous n'avez pas besoin, mes frères, que nous vous en écrivions. Vous savez bien vous-mêmes que le jour du Seigneur viendra comme un voleur de nuit. Dans le temps qu'ils diront: Nous sommes en paix, ils seront tout à coup surpris par une mort imprévue. » Il les presse avec plus de sollicitude encore dans sa seconde épître: « Nous vous conjurons, mes frères, par l'avènement de notre Seigneur Jésus-Christ et par notre réunion avec lui, de n'abandonner pas facilement vos premiers sentiments et de ne pas vous alarmer sur de prétendues révélations, ou sur quelques discours » (révélations et discours des faux prophètes) « ni sur quelques lettres » (lettres de faux apôtres) « que l'on supposerait venir de nous, comme si le jour du Seigneur était près d'arriver. Ne vous laissez séduire en aucune manière par qui que ce soit: car ce jour ne viendra point qu'auparavant ne vienne la chute, » c'est-à-dire la chute de cet empire, « et qu'on ail vu paraître l'homme de péché, l'enfant de perdition, » c'est-à-dire l'Antéchrist, « qui s'opposant à Dieu, s'élèvera au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu, ou qui est adoré, jusqu'à établir son trône dans le temple de Dieu, et s'y montrant comme un Dieu. Ne vous souvenez-vous pas que je vous ai annoncé ces choses lorsque j'étais encore avec vous? Et vous n'ignorez pas ce qui empêche qu'il ne se montre déjà, jusqu'à ce qu'il paraisse en son temps. Car le mystère d'iniquité se forme dès ce jour, attendant seulement pour se manifester que l'obstacle qui le retient maintenant ait disparu. » Quel obstacle, sinon l'empire romain, dont le démembrement entre les mains de dix rois amènera le règne de l'Antéchrist? « Alors paraîtra cet impie que le Seigneur Jésus tuera par le souffle de sa bouche et détruira par l'éclat de sa présence; cet homme qui viendra investi de la puissance de Satan, opérant des miracles, des signes et des prodiges menteurs, et avec toutes les illusions d'iniquité sur ceux qui périront. »



XXV. L'Apocalypse de Jean déroule encore à nos yeux l'ordre de ces temps que « les âmes des martyrs attendent, en reposant sous l'autel, et en demandant au Seigneur de hâter ses justices et de venger leur sang. » Mais il faut auparavant que le monde boive ses propres plaies à la coupe des anges, que la grande prostituée reçoive de la main des dix rois une fin digne de ses forfaits, et que la bête ou l'Antéchrist porte la guerre avec son faux prophète dans le sein de l'Eglise de Dieu, afin que, Satan une fois confiné dans l'abîme, le décret de la première résurrection parte du trône de Dieu, et qu'alors, sur les cendres de tous les éléments, s'ouvre pour la résurrection universelle le livre des sentences. Puisque les catastrophes des derniers temps sont consignées dans les Ecritures qui établissent à la fin des siècles la moisson tout entière de l'espérance chrétienne, il en résulte évidemment deux choses. D'abord, ou c'est seulement à cette époque que nous verrons s'accomplir tout ce qu'a promis le Seigneur, et alors la résurrection des hérétiques dans la vie présente devient inutile. Ou bien si la connaissance du mystère est une résurrection, elle ne préjudicie en rien à celle qui est annoncée pour la fin des temps. Il y a mieux. La résurrection spirituelle devient par là même un préjugé de la résurrection corporelle. En effet, si aucune n'avait été prédite pour la fin des temps, on pourrait à bon droit revendiquer la résurrection comme unique, et seulement spirituelle. Mais la résurrection étant annoncée pour la fin des temps, elle ne peut s'entendre que de la résurrection corporelle, parce qu'il n'y a pas de résurrection spirituelle annoncée pour cette époque. Pourquoi, en effet, annoncer deux fois une résurrection de même nature, c'est-à-dire spirituelle, puisqu'il lui conviendrait de s'accomplir, ou dès ce monde sans aucun intervalle de temps, ou alors vers la consommation dernière des siècles? Par conséquent, il nous appartient plutôt de défendre la résurrection spirituelle qui naît de l'introduction à la foi, nous qui attendons à la fin des siècles la plénitude de cette même résurrection.



XXVI. A l'objection précédente que les Ecritures sont allégoriques, je n'ai plus qu'une chose à répondre, c'est que le langage figuré des prophètes nous est lui-même un témoignage de la résurrection des corps. En effet, l'oracle divin en prononçant, à l'origine des choses, que l'homme est terre: « Tu es terre et tu retourneras dans la terre, » en vertu de cette substance qui, empruntée à la terre, avait la première reçu le nom d'homme, ainsi que nous l'avons démontré, cet oracle me donne le droit d'appliquer à la chair toutes les qualités, soit de colère, soit de faveur qu'il attribue à la terre, parce que la terre n'ayant fait ni bien ni mal, n'est point soumise aux jugements de Dieu. « Elle a été maudite, il est vrai, mais pour avoir bu le sang; » cela même est un symbole de la chair homicide. Que la terre se réjouisse, ou qu'elle souffre, c'est à cause de l'homme, afin qu'il soit châtié ou récompensé par les divers accidents de son domicile, raison de plus pour qu'il réfléchisse à tout ce que la terre souffrira par rapport à lui. Ainsi que Dieu menace la terre, ou qu'il lui promette quelque faveur, je me dis à moi-même: « C'est à la chair que Dieu adresse ces menaces ou ces promesses. » Qu'il s'écrie par la bouche de David: « Le Seigneur triomphe, que la terre tressaille d'allégresse, » je vois dans cette terre la chair des saints à qui appartient le fruit du royaume divin, « La terre a vu, et elle a tremblé, » poursuit le prophète, « Les montagnes se sont fondues comme la cire devant la face du Seigneur; » c'est-à-dire la chair des profanes, parce qu'il est écrit: « Ils verront celui qu'ils ont percé de leurs traits. »

Veut-on que ces paroles se rapportent à la terre, simple élément? Mais alors comment une terre à laquelle il est dit de tressaillir d'allégresse à l'aspect des triomphes du Seigneur, pourra-t-elle trembler et se fondre devant les éclairs de sa face? De même ces paroles d'Isaïe: « Vous mangerez les biens de la terre, » doivent s'entendre des biens réservés à la chair dans le royaume de Dieu, mais transformée, semblable aux anges, et possédant « ce que l'œil n'a jamais vu, ce que l'oreille n'a jamais entendu, et ce qui n'est jamais monté dans le cœur de l'homme. » Autrement, Dieu n'adresserait à l'homme qu'une vaine exhortation, en l'invitant à l'obéissance par la promesse des biens de la terre et des aliments de cette vie, qu'il dispense même aux infidèles et aux blasphémateurs, uniquement à titre d'hommes, « faisant pleuvoir sur les bous comme sur les méchants, et allumant son soleil sur les justes comme sur les injustes. » Trop heureuse vraiment la foi, si elle recevait la récompense dont les ennemis de Dieu et de son Christ non-seulement usent, mais abusent « en adorant la créature au détriment du Créateur! » Quoi! tu prendras de vils légumes par les biens de la terre, quand notre Seigneur a déclaré « que l'homme ne vit pas seulement de pain? »

Ainsi les Juifs, en n'espérant qu'aux biens de ce monde, perdent les biens du ciel; ils ne connaissent ni la promesse d'un pain céleste, ni l'huile de l'onction divine, ni le vin de l'esprit, ni cette eau qui coule de Jésus-Christ, notre vigne mystérieuse, pour fortifier notre ame. De même, ils veulent que la terre ne soit que le sol de la Judée, proprement dite, tandis qu'il faut entendre par elle la chair de notre Seigneur, qui conséquemment dans tous ceux qui ont revêtu le Christ est la terre sainte, véritablement sainte par la présence de l'Esprit saint; terre « où coulent véritablement le lait et le miel » par la douceur de ses espérances; Judée véritable par les augustes communications de Dieu; « car le Juif n'est pas celui qui l'est au dehors, mais celui qui l'est intérieurement; » de sorte qu'elle est le sanctuaire de Dieu et la Jérusalem qui a entendu ces mots d'Isaïe: « Lève-toi! lève-toi, Jérusalem; arme-toi de la force de ton bras; lève-toi semblable à ce que tu étais au commencement des jours, » c'est-à-dire dans cette innocence qui précéda la prévarication. En quoi les paroles de cette invitation ou exhortation conviendront-elles à celle Jérusalem qui « égorgea les prophètes, lapida ceux qui lui furent envoyés, et enfin crucifia le Seigneur lui-même? »

D'ailleurs, il n'est pas de terre à laquelle le salut ait été promis, puisqu'elle est condamnée « à passer avec toute la figure de ce monde. » Il y a plus. Osât-on soutenir que la terre sainte doit s'entendre plutôt du paradis, que l'on peut nommer la terre de nos premiers parents Adam et Eve, il s'ensuivra que le retour dans le paradis semble avoir été promis à la chair, qui a été destinée à l'habiter et à le garder, afin que l'homme y soit rappelé tel qu'il en fut chassé.



XXVII. Les vêtements, dans les Ecritures, désignent encore par une expression symbolique l'espérance de la chair. L'Apocalypse de Jean dit: « Voilà ceux qui n'ont pas souillé leurs vêtements avec des femmes, » entendant par vierges ceux « qui se sont faits eunuques pour le royaume des deux. » Aussi, « paraîtront-ils avec des robes blanches, » c'est-à-dire dans la lumière d'une chair virginale. La sainteté peut encore se reconnaître dans le vêtement nuptial de l'Evangile. Ailleurs, Isaïe, enseignant « quel est le jeûne que préfère notre Seigneur, » ajoute ensuite sur la récompense qui attend les bonnes œuvres: « Alors votre lumière brillera comme l'aurore, et l'on verra éclater la splendeur de vos vêtements. » S'agit-il ici de tunique de soie ou de manteau? Le prophète, voulant désigner la chair, exprime la renaissance de cette chair qui, par la résurrection, se relèvera du tombeau où la précipitée la mort. Tant il est vrai que l'allégorie elle-même nous vient en aide pour la défense de la résurrection corporelle. En effet, quand nous lisons: « Va, mon peuple; cache-toi dans les celliers pour quelques moments jusqu'à ce que le temps de ma colère soit passé; » ces celliers seront les sépulcres où se reposeront quelques instants ceux qui, à la fin du siècle et aux derniers jours de la colère, auront quitté la vie par les violences de l'Antéchrist,

Mais pourquoi a-t-il employé le mot de cellier, plutôt que tout autre lieu de réserve, sinon parce que c'est dans le cellier que se gardent les chairs salées, que l'on y a déposées d'avance pour les besoins de la maison, afin de les en tirer dans leur temps? C'est ainsi que les corps embaumés pour entrer dans leur sépulture sont mis à l'écart dans des mausolées et des monuments, afin d'en sortir quand le Seigneur l'ordonnera. Ce passage n'a pas d'autre sens: car où sont les celliers qui nous préserveront contre la colère de Dieu? Par ces paroles mêmes: « Jusqu'à ce que soit passé le temps de sa colère, » qui anéantira l'Antéchrist, il prouve que la chair déposée dans le sépulcre avant la colère de Dieu en sortira lorsqu'elle sera épuisée. On ne tire des celliers que ce que l'on y a enfermé. Après la ruine de l'Antéchrist, la résurrection commencera.



XXVIII. La prophétie, nous le savons, a deux langues: la parole et les événements. Il en est de même de la résurrection, que prédisent le discours et le fait. Moïse portant la main dans son sein et l'en retirant morte; l'y replongeant encore et l'en retirant vivante, n'est-il pas un présage qui s'applique à l'homme tout entier? Les trois signes marqués par les prophètes nous représentent dans leur ordre trois effets de la puissance de Dieu. D'abord elle réduira sous la servitude de l'homme l'antique dragon, tout formidable qu'il est; ensuite elle arrachera la chair du sein de la mort; enfin, elle vengera par le jugement tout le sang répandu. Aussi lisons-nous dans le même prophète: « Je rechercherai votre sang et votre vie, dit le Seigneur, et sur tous les animaux, et sur l'homme, frère ou étranger. » Or, on ne recherche que ce que l'on redemande; on ne redemande que ce qui doit être rendu; ce que l'on recherche et redemande pour le venger sera rendu: comment venger ce qui n'a jamais existé? Il subsistera, puisqu'il n'est rétabli que pour être vengé. Tout, ce qui est dit du sang s'applique donc à la chair sans laquelle le sang ne sera point. Dieu ressuscitera la chair afin que le sang soit vengé.

Il est d'ailleurs des oracles qui, dégagés de tout voile allégorique, réclament une interprétation simple comme eux. Ainsi de cette parole d'Isaïe: « C'est moi qui tue et qui vivifie. » En effet, après que Dieu aura tué, il vivifiera; il tuera par la mort, il vivifiera par la résurrection. Et comme c'est la chair qui est tuée par la mort, c'est la chair qui se ranimera par la résurrection. Assurément, si tuer, c'est séparer l'âme de la chair, vivifier, qui est son contraire, c'est rendre à la chair cette même âme. Donc il est nécessaire que la chair ressuscite: la mort lui a ravi l'âme, la vie nouvelle la lui rendra.



XXIX. Si les allégories des Ecritures, si le témoignage des faits, si les oracles non symboliques, répandent leurs rayons sur la résurrection de la chair, même sans nommer cette substance, à plus forte raison faudra-t-il produire à l'appui de la question les textes sacrés qui, par une désignation spéciale, appliquent cette espérance aux substances corporelles. Ecoutez Ezéchiel: « La main du Seigneur fut sur moi et le Seigneur m'emporta en esprit, et il me déposa au milieu d'un champ, et ce champ était plein d'ossements. Et il me conduisit autour de ces os; et ils étaient en grand nombre sur la face du champ, tous secs et arides. Et il me dit: Fils de l'homme, ces os vivront-ils? El je dis: Seigneur Dieu, tu le sais. Et il me dit: Prophétise sur ces os, et dis-leur: Os arides, écoutez la parole du Seigneur. Voici ce que dit le Seigneur à ces os: Moi, j'enverrai en vous l'esprit, et vous vivrez. Et je mettrai sur vous des nerfs, et je ferai croître des chairs sur vous, et j'étendrai la peau sur vous; et je vous donnerai l'esprit, et vous vivrez; et vous saurez que je suis le Seigneur. Et je prophétisai comme il m'avait ordonné. Pendant que je prophétisais, un bruit s'entendit, et voilà que tout est ébranlé, et les os s'approchèrent des os, chacun à sa jointure. Et je vis; et voilà les nerfs et les chairs qui recouvraient ces os, et la peau qui s'étendait sur les os; mais l'esprit n'était pas en eux. Et le Seigneur me dit: Prophétise à l'esprit, fils de l'homme; et tu diras à l'esprit: Voici ce que dit le Seigneur Dieu: Viens, esprit des quatre vents, et souffle sur ces morts, et qu'ils revivent. Et je prophétisai comme il m'avait été ordonné; et en même temps l'esprit entra en eux, et ils furent vivants, et une armée innombrable se leva sur pied. Et il me dit: Fils de l'homme, ces os, c'est toute la maison d'Israël; ils disent: Nos os ont séché, notre espérance s'est évanouie, et nous avons été moissonnés. C'est pourquoi prophétise et dis-leur: Voici ce que dit le Seigneur Dieu: J'ouvrirai vos tombeaux, et je vous tirerai de vos sépulcres, et je vous conduirai dans la terre d'Israël. Et vous saurez que je suis le Seigneur, lorsque j'ouvrirai vos tombeaux et que je vous tirerai de vos sépulcres, ô mon peuple! lorsque je répandrai mon esprit sur vous et que je vous ferai reposer en votre terre. Et vous saurez que moi, le Seigneur, j'ai parlé et j'ai fait, dit le Seigneur Dieu. »



XXX. Je n'ignore pas qu'on torture celle prédiction pour lui donner aussi un sens allégorique. On veut que le Seigneur, en disant: Ces os, c'est toute la maison d'Israël, ait figuré son peuple par ces ossements arides, pris hors de leur signification naturelle: par conséquent, que ce n'est là qu'une image et non une véritable prophétie de la résurrection. La nation juive, dit-on, est réduite à l'humiliation, morte en quelque manière, aride et dispersée dans la plaine de l'univers. Elle est donc représentée sous l'emblème de cette résurrection, parce qu'elle doit se réunir ossement à ossement, c'est-à-dire tribu à tribu, peuple à peuple, et se rassembler en un seul corps de nation. Ces chairs qui la recouvrent, ces nerfs qui lui reviennent, ce sont ses richesses; les sépulcres dont elle est arrachée, ce sont les tristes demeures où elle a gémi dans la captivité. Ainsi délivrée, le rafraîchissement et le repos l'attendent pour toujours dans la Judée, son patrimoine.

Après cela que deviendront les Juifs? Ils mourront sans doute. Et une fois morts? Il n'y a plus, j'imagine, de résurrection, si ce n'est celle qui a été révélée au prophète. D'ailleurs, ce n'est pas la seule preuve qui l'établisse. Donc cette résurrection est vraie, et on ne peut sans témérité l'appliquer à la situation des Juifs. Ou si la résurrection que nous défendons est différente, qu'importé? pourvu qu'il y ait une résurrection des corps comme il y en a une pour l'empire des Juifs. Enfin, le rétablissement des Juifs figuré par ces os, qui reprennent leurs corps et se raniment, est un témoignage de ce que les os éprouveront eux-mêmes. Les os ne pourraient fournir un symbole, si ce symbole lui-même ne devait se réaliser en eux. Car si la représentation réside dans l'image de la vérité, et l'image elle-même dans la vérité de l'être, il est nécessaire que la chose existe pour elle-même avant de servir d'image à un autre.

La similitude ne se fonde pas sur le vide; la parabole sur le néant. Il faudra donc croire que les os revivront et s'animeront comme il est dit, afin que cet événement puisse s'appliquer au rétablissement des Juifs, tel qu'on le suppose.

Mais il est plus conforme à la religion d'expliquer la vérité d'après l'autorité d'une interprétation simple, telle que la réclame le sens de ce tableau divin. Si la vision se rapportait à la situation des Juifs, il n'aurait pas plutôt mis sous les yeux de son prophète le champ de la mort, qu'il se fût hâté de lui dire: « Ces os, c'est toute la maison d'Israël, » et ce qui suit. Mais Dieu, après lui avoir montré ces ossements, parle de l'espérance de la résurrection. Il n'a pas encore nommé Israël, qu'il tente la foi de son prophète: « Fils de l'homme, ces os vivront-ils? » afin qu'il lui répondît: « Seigneur, tu le sais. » Le Seigneur n'aurait point tenté la foi de son prophète sur une chose qui n'eût pas dû avoir lieu, dont Israël n'eût jamais entendu parler, et qu'il n'eût pas fallu croire. Mais la résurrection des morts ayant été d'une part déjà annoncée; de l'autre, Israël, par son incrédulité, sa scandalisant de cette vérité, et, les yeux attachés sur la pourriture des tombeaux, désespérant de cette résurrection; ou plutôt, Israël n'élevant point son esprit jusqu'à la vérité de la résurrection, mais s'arrêtant à ses circonstances, que fait Dieu? Il met sous les yeux de son prophète, qui avait lui-même quelques doutes, le tableau de la résurrection, afin de l'armer de confiance dans la prédication de ce dogme. Ce n'est pas tout. Il commande au peuple de croire ce qu'il a révélé à son prophète. A ceux qui n'admettaient pas que les os pussent ressusciter, il dit: « Vous êtes vous-mêmes ces os qui ressusciteront. » Enfin il termine ainsi: « Et vous saurez que c'est moi, le Seigneur, qui ai parlé et fait. » Il devait donc faire ce qu'il avait annoncé; mais il ne devait point faire ce qu'il avait annoncé, s'il devait le faire autrement.



XXXI. Sans doute, si le peuple eût murmuré allégoriquement que ses os étaient arides et son espérance ruinée, pleurant ainsi sa dispersion, on pourrait croire que Dieu a consolé un désespoir figuré par une promesse figurée. Mais comme le peuple n'avait point encore subi les douleurs de la dispersion, tandis que l'espérance de la résurrection s'était plus d'une fois éteinte chez lui, d'ailleurs, les faits prouvent que la considération de la mort ébranlait sa foi, Dieu se plut à réédifier une vérité que le peuple renversait.

Quand même Israël, en proie alors à quelque calamité, eût gémi sur son état, ce n'est pas une raison pour que le but de la révélation soit une parabole. Il faut n'y voir qu'un témoignage en faveur de la résurrection, donné à ce peuple pour l'élever jusqu'à l'espérance du salut éternel, ainsi que d'un rétablissement bien plus nécessaire, et enfin le détourner de l'amour des choses présentes. Voilà pourquoi les autres prophètes ont dit: « Vous sortirez de vos sépulcres comme de jeunes taureaux échappes de leurs liens, et vous foulerez aux pieds vos ennemis. » Et ailleurs: « Votre cœur tressaillera d'allégresse, et vos ossements se ranimeront comme l'herbe. » L'herbe, en effet, renaît de la dissolution et de la corruption de sa semence. En deux mots, si l'image des os qui ressuscitent s'applique proprement à la situation d'Israël, pourquoi cette espérance, au lieu d'être particulière à Israël, est-elle annoncée à toutes les nations? Pourquoi leurs restes doivent-ils reprendre leurs corps et se ranimer? Pourquoi tous les morts sortiront-ils de leurs sépulcres? Car cette prédiction s'adresse à tous: « Les morts vivront, et se lèveront de leurs tombeaux. Votre rosée, Seigneur, est une rosée de lumière et de vie pour leurs os. » Même langage ailleurs: « Toute chair viendra et m'adorera, dit le Seigneur. » A quel moment? « Lorsque la figure de ce monde aura passé. » Un peu plus haut, il est encore dit: « De même que je vais créer de nouveaux cieux et une terre nouvelle qui demeureront éternellement; de même votre semence est impérissable, dit le Seigneur. » C'est alors que s'accomplira ce qu'il ajoute: « Ils sortiront de leurs sépulcres; ils verront les membres des impies, dont le ver ne mourra point, dont le feu ne s'éteindra point, et qui seront à jamais un objet d'horreur pour toute chair. » Oui, pour toute chair qui, ressuscitée et sortie glorieuse du sépulcre, adorera Dieu pour cette faveur.



XXXII. Toutefois, de peur que la résurrection ne le semble prédite que pour les corps déposés dans les sépulcres, il est écrit: « Je commanderai aux poissons de la mer, qui rendront les ossements qu'ils ont dévorés; alors je réunirai les membres aux membres, et les os aux os. »

---- Donc les poissons, les animaux sauvages et les oiseaux de proie ressusciteront aussi pour revomir ceux qu'ils auront engloutis, puisque je lis dans Moïse: « Le sang sera redemandé aux bêtes elles-mêmes. »

Il n'en est rien. S'il est fait mention des animaux et des poissons, quand il s'agit du rétablissement de la chair et du sang, c'est pour inculquer plus fortement la résurrection des corps qui auront été dévorés, puisque, d'après l'Ecriture, le sang sera recherché jusque sur les bêtes qui les auront dévorés. Jonas, si je ne me trompe, sortant tout entier des flancs de la baleine, et conservé dans son âme ainsi que dans sa chair, est une attestation indubitable de la puissance divine. Assurément, les entrailles du monstre où il demeura enfermé pendant trois jours suffisaient à corrompre et a consumer sa chair aussi bien qu'un cercueil, qu'un sépulcre, ou la longue immobilité d'un tombeau. On ne peut nier cependant que ces animaux ne figurent ces hommes cruels qui poursuivent le nom chrétien, ou même ces anges d'iniquité, sur lesquels Dieu, fera la recherche du sang pour venger l'outrage par le supplice. Où est l'homme, plus porté à interroger autrui qu'à conjecturer par soi-même, plus résolu à croire qu'à disputer, plus respectueux envers la sagesse divine que passionné pour son propre sens, qui, après avoir entendu les dispositions de Dieu par rapport à la chair, à la peau, aux nerfs et aux os, puisse s'imaginer que ce qui est dit de ces substances ne s'applique pas à l'homme? Point de milieu! Ou rien n'est destiné à l'homme, ni les libéralités du royaume, ni les rigueurs du jugement, ni la résurrection, de quelque nature qu'elle soit; ou bien, si elles sont destinées à l'homme, il faut nécessairement qu'elles soient destinées à ces substances, dont se compose l'homme, pour qui elles sont destinées.

Un mot encore à ces esprits subtils, si adroits à transformer les os, la chair, les nerfs et les sépulcres. Pourquoi, lorsque l'Ecriture parle de l'âme, ne prétendent-ils point qu'il faille entendre ce mot dans un autre sens? Au contraire, s'agit-il du corps ou de quelque substance corporelle, ils s'opiniâtrent à y trouver tout autre chose que le mot pris dans son sens naturel. Les substances corporelles sont-elles des paraboles? Même loi pour les substances spirituelles. Les substances spirituelles ne sont-elles pas des figures? Même loi pour les substances corporelles. L'homme est composé d'un corps aussi bien que d'une âme: l'une de ces substances ne peut admettre l'allégorie, et l'autre la rejeter.



XXXIII. Assez de preuves empruntées aux livres prophétiques. J'en appelle maintenant aux Evangiles. Mais ici encore, il faut que j'aille au-devant des subtilités de ceux qui affirment que le Seigneur a toujours parlé en paraboles, parce qu'il est écrit: « Jésus dit toutes ces choses en paraboles, et il ne leur parla qu'en paraboles. » Oui, sans doute, mais aux Juifs. Car ses disciples lui demandaient: « Pourquoi parlez-vous on paraboles? » ----« Je leur parle en paraboles, répond le Seigneur, afin qu'en voyant ils ne voient pas, et qu'en écoutant, ils n'entendent ni ne comprennent, » suivant la parole d'Isaïe. S'il parlait en paraboles aux Juifs, il ne parlait donc pas à tous en paraboles; s'il ne parlait pas à tous en paraboles, il ne parlait donc pas toujours en paraboles, tout ce qu'il disait n'était donc pas parabole. Il n'employait donc ce langage que pour certaines choses et vis-à-vis de quelques-uns. N'en user que vis-à-vis des Juifs, c'était n'en user que pour quelques-uns.

Il est bien vrai qu'il parlait quelquefois en paraboles même à ses disciples. Mais considère en quels termes l'Ecriture le rapporte. Elle a toujours soin d'ajouter: « Et il disait cela en parabole. » J'en conclus qu'il leur parlait souvent sans recourir à la parabole; car l'Ecriture se fût abstenue de signaler celle circonstance, s'il eût toujours parlé ainsi. .

Autre considération. Point de parabole qui n'ait été ou expliquée par lui-même, comme celle du semeur, qu'il applique à la distribution de la parole, ou éclaircie d'avance par l'interprète de l'Evangile, comme celle du juge superbe, et de la veuve qui persévère dans l'insistance de la prière; ou enfin qui ne puisse s'entendre par elle-même, comme celle du figuier qu'épargne l'espérance, figure naturelle de la stérilité juive. Que si le voile de la parabole n'obscurcit pas la lumière de l'Evangile, à plus forte raison des sentences et des décrets dont le sens est manifeste, ne signifient-ils pas autre chose que ce qu'ils expriment. Or c'est par des sentences et des décrets que le Seigneur promulgue soit le jugement, soit le royaume de Dieu, soit la résurrection. « Au jour du jugement, dit-il, Sodome sera traitée moins rigoureusement. » ---- « Dites-leur que le royaume de Dieu est proche; » ---- et: « Il vous sera rendu au jour de la résurrection des justes. » Si les noms des choses, c'est-à-dire du jugement, du royaume de Dieu et de la résurrection, sont tellement absolus, qu'aucun d'eux ne puisse se réduire en paraboles, il ne faut pas non plus supposer un sens parabolique aux dispositions, à l'accomplissement et aux affections diverses qui nous sont annoncés sur le royaume, le jugement et la résurrection. L'on devra donc entendre dans un sens corporel ce qui est destiné aux corps, et non dans un sens spirituel, parce qu'elles n'ont rien de figuré. Voilà pourquoi nous avons établi d'avance que le corps soit de l'ame, soit de la chair, recevra sa récompense, proportionnée à sa part dans les opérations de l'homme, de peur que la corporéité de l'âme, en donnant occasion à des figures, n'exclût la corporéité de la chair, tandis qu'il est de foi que les deux substances participeront au royaume, au jugement et à la résurrection.

Et maintenant nous avons dessein de démontrer que le Seigneur a voulu parler du corps charnel partout où il a parlé de la résurrection, sans préjudice, toutefois, du corps de l'âme, que peu d'hommes ont reconnu jusqu'ici.



XXXIV. D'abord quand il dit: « Je suis venu pour sauver ce qui était perdu, » qui était perdu, selon loi? L'homme sans doute. L'homme tout entier ou une partie de l'homme? L'homme tout entier. En effet, la transgression qui perdit l'humanité, ayant été non moins une opération de l'âme, par le mouvement de la concupiscence, qu'un acte de la chair, en goûtant le fruit défendu, a été la flétrissure de l'homme tout entier, et par suite Va rempli des germes de la perdition. Cet homme qui a péri tout entier par sa prévarication sera donc sauvé tout entier, à moins que la brebis ne se soit perdue sans son corps et ne soit rapportée sans son corps. Car si le bon pasteur rapporte sur ses épaules la chair et l'ame de sa brebis, c'est-à-dire l'animal tout entier, cet exemple nous figure le rétablissement de l'homme dans sa double substance. Combien il serait indigne de la majesté divine de ne mettre en possession du salut que la moitié de l'homme, et d'accorder avec parcimonie, tandis que la munificence des princes de la terre eux-mêmes est toujours complète! Eh quoi! le démon sera-t-il plus puissant pour perdre l'homme en le brisant tout entier, que Dieu ne sera puissant à le rétablir tout entier? L'Apôtre dit cependant: « Où il y a eu abondance de péché, il v a eu aussi surabondance de grâce. » Enfin comment pourra-t-on regarder comme sauvé celui qui d'autre part pourra aussi être censé perdu, perdu dans sa chair, sauvé dans son âme, sinon parce qu'il faut nécessairement repu ter l'ame perdue en ce moment, afin qu'elle puisse acquérir le salut? Car c'est seulement ce qui est perdu qui doit recevoir le salut. Toutefois telle est notre manière de concevoir l'immortalité de l'âme, que quand l'ame se perd, elle se perd non pour mourir, mais pour être livrée aux supplices de l'enfer. S'il en est ainsi, le salut ne concernera donc plus l'âme, puisqu'elle est sauvée par sa nature, en vertu de son immortalité, mais plutôt la chair que tout le monde reconnaît comme périssable.

Ou bien si l'âme est également périssable, c'est-à-dire si elle n'est pas plus immortelle que la chair, le principe devra profiler également à la chair, en sa qualité de mortelle et de périssable, puisque le Seigneur accorde le salut à ce qui périt. Je ne veux pas dans ce moment discuter avec subtilité dans laquelle des deux substances l'homme est perdu; il me suffit que le salut soit promis à l'une et à l'autre, également distribué entre chacune d'elles. En effet, quelle que soit la substance dans laquelle tu veux que l'homme meure, voilà qu'il ne meurt pas dans l'autre. Il sera donc sauvé dans la substance où il ne périt pas, et sauvé encore dans la substance où il périt. Par là tu possèdes le rétablissement de l'homme tout entier, puisque la faculté qui meurt en lui, le Seigneur la sauve, et que la faculté impérissable, le Seigneur ne l'anéantit pas. Oui doutera encore de la conservation de l'une et de l'autre substance, puisque l'une obtient le salut, et que l'antre ne le perd pas? Toutefois le Seigneur ne laisse pas de nous exprimer cette vérité: « Je suis descendu du ciel, dit-il, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé. » Laquelle? je le prie. « Que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour. » Qu'avait reçu de son Père Jésus-Christ, sinon la substance qu'il avait revêtue, l'humanité, ce composé de chair et d'âme? Il ne laissera donc périr ni l'un ni l'autre de ce qu'il a reçu; que dis-je? pas une parcelle de l'un et de l'autre, à plus forte raison peu de chose. Que si la chair est peu de chose, il ne la laissera donc pas périr, puisqu'il n'en laissera pas périr peu de chose. Il n'en laissera non plus rien périr, parce que rien de ce qu'il a reçu ne périra. Or, s'il ne ressuscite pas aussi la chair au dernier jour, il souffrira que périsse aussi non pas une légère partie de l'homme, mais j'allais presque dire l'homme tout entier, à cause de l'excellence de la chair.

Quand il insiste encore: « C'est la volonté de celui qui m'a envoyé, que quiconque voit le Fils et croit en lui, ait la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour; » il établit la plénitude de la résurrection, puisqu'il distribue à chaque substance la récompense du salut appropriée à ses fonctions, à la chair par laquelle le Fils s'était rendu visible, et à l'âme par laquelle la foi croyait en lui.

La promesse de cette résurrection, diras-tu, regardait donc ceux qui voyaient le Christ? Eh bien! qu'il en aille ainsi, pourvu que la même espérance descende jusqu'à nous. Car, si les opérations de la chair et de l'âme ont été si avantageuses à ceux qui voyaient, et qui croyaient parce qu'ils voyaient, à plus forte raison pour nous. « Plus heureux, dit-il, ceux qui n'ont pas vu et qui croient. » En effet, supposé que l'on pût refuser aux premiers la résurrection de la chair, toujours s'appliquerait-elle aux plus heureux: or, comment seront-ils heureux, s'ils périssent dans une partie d'eux-mêmes?



XXXV. Mais il ordonne encore « de craindre plutôt ce-lui qui peut précipiter le corps et l'âme dans l'enfer, » c'est-à-dire le Seigneur lui seul, « et non ceux qui tuent le corps sans pouvoir rien sur l'amé, » c'est-à-dire les puissances humaines. Paroles qui témoignent de l'immortalité de l'âme, puisque de sa nature elle ne peut être tuée, et de la mortalité de la chair, puisque c'est elle que l'on tue; d'où il suit que la résurrection des morts est la résurrection de la chair, qui ne peut être tuée dans l'enfer que par sa résurrection. Mais comme on se perd en vaines subtilités sur l'interprétation de ce corps, je déclare qu'à mon jugement le corps de l'homme n'est pas autre chose que cet édifice de chair, de quelque matière qu'il se compose ou se modifie, ce que l'on voit, ce que l'on tient, ce que l'on immole. Ainsi, s'agit-il du corps d'une muraille? je vous montrerai le ciment, les pierres, les briques. Veut-on établir quelque corps plus subtil? qu'on me le produise, qu'on me le montre, qu'on me prouve qu'il est cette substance que les hommes mettent à mort, et je me tais. De même, nous opposerait-on le corps de l'âme? Subterfuge inutile! Puisque le Seigneur nomme à la fois « et le corps et l'âme qui sont précipités dans l'enfer, » il distingue l'ame d'avec le corps, et nous laisse entendre ce corps que nous avons sous les yeux, en d'autres termes, cette chair qui, si elle doit être tuée dans l'enfer pour n'avoir pas craint davantage d'être tuée par Dieu, de même sera vivifiée pour la vie éternelle, si elle a mieux aimé être immolée par les hommes. Conséquemment, si on veut prendre l'immolation de la chair et de l'ame dans les supplices de l'enfer, pour la mort et la destruction de l'une ainsi que de l'autre substance, anéanties et non châtiées, qu'on se souvienne que le feu de l'enfer est éternel, et que le feu est annoncé comme une peine éternelle; de là, que l'on comprenne que cette immolation éternelle est bien plus à redouter que celle du temps et des hommes; alors il faudra bien croire éternelles les substances qui mourront éternellement dans les supplices. Indubitablement, puisqu'après la résurrection, le corps doit perdre la vie ainsi que l'ame dans les supplices de l'enfer, il sort de là une preuve irrésistible et de la résurrection de la chair et de la mort éternelle. Ne serait-il pas d'ailleurs complètement absurde que la chair ressuscitée fût livrée dans l'enfer à une mort qui l'anéantirait, puisque la destruction, elle l'eût trouvée sans avoir besoin de ressusciter? En effet, il est bien croyable que la vie soit rendue à la chair, pour cesser d'être, elle qui a déjà cessé d'être une fois!

Noire Seigneur, nous confirmant dans la même espérance, ajoute l'exemple des deux passereaux, « dont l'un, dit-il, ne tombera pas sur la terre sans la volonté de Dieu, » afin que par là tu croies que la chair qui est tombée dans la terre peut ressusciter par la volonté du même Dieu. Sans doute ce privilège n'est pas donné aux passereaux: mais « nous valons plus que beaucoup de passereaux, » puisque nous ne tombons que pour nous relever. Enfin nous déclarer « que tous les cheveux de notre tête sont comptés, » n'est-ce pas nous promettre qu'il n'en périra pas un seul? S'ils doivent périr, à quoi bon les avoir comptés, sinon parce que s'accomplit cette parole: Je ne laisserai rien périr de tout ce que mon « Père m'a donné; » c'est-à-dire ni cheveu, ni œil, ni dent? D'ailleurs d'où viendraient « les pleurs et les grincements de dents au fond de l'enfer, » si ce n'est des yeux et des dents? Une fois que le corps souffre une seconde mort dans l'enfer, ainsi « précipité dans les ténèbres extérieures, » les yeux y subissent le châtiment qui leur est propre. Le convive qui se présente au festin nuptial sans le vêlement des bonnes œuvres, « aura les pieds et les mains liés, » sans doute parce qu'il est ressuscité avec son corps. De même encore le serviteur « qui est admis au festin dans le royaume de Dieu, qui s'assied sur le trône de Jésus-Christ, qui siège à sa droite ou à sa gauche, et qui mange du fruit de la vie, » est un symbole fidèle de la résurrection des corps.



XXXVI. Examinons maintenant si le Seigneur, en confondant la ruse des Sadducéens, n'a pas confirmé de plus en plus notre doctrine. L'état de la question, si je ne me trompe, était l'anéantissement de la résurrection. Les Sadducéens, en effet, n'admettaient de salut ni pour l'ame, ni pour la chair. Prenant donc le biais qui ruinait le plus la foi à la résurrection, ils adoptèrent des arguments eu faveur de la difficulté qu'ils soulevaient. Ils mettaient en avant la chair. Devait-elle se marier, oui ou non, après la résurrection, dans la personne de cette femme qui, ayant épousé sept frères, ne laissait pas connaître à qui d'entre eux elle appartiendrait? Or, si nous gardons fidèlement le sens de la demande et de la réponse, nous aurons trouvé la solution de la difficulté. En effet, si les Sadducéens rejetaient la résurrection, si d'autre part le Seigneur la défendait en leur reprochant d'ignorer les Ecritures qui annonçaient la résurrection, et de ne pas croire que Dieu eût assez de puissance pour ressusciter les morts; enfin s'il ajoute: « Puisque les morts ressusciteront, » sans doute, en confirmant une vérité que l'on niait, c'est-à-dire la résurrection des morts opérée par le Dieu des vivants, il la confirmait telle qu'elle était niée, c'est-à-dire applicable à l'une et à l'autre substance de l'homme. Certes, pour avoir déclaré que dans cet état le mariage n'existerait plus, il n'a pas enseigné qu'il n'y aurait pas de résurrection. Loin de là, il appelle « enfants de la résurrection » ceux qui doivent naître en quelque façon par elle, « Ils ne se marieront plus; » mais c'est après la résurrection; « car ils seront semblables aux anges, » en ce qu'au lieu de connaître encore le mariage et la mort, ils passeront à la nature angélique, en revêtant un manteau d'incorruptibilité, par la transformation de la chair, ressuscitée toutefois.

D'ailleurs, l'on ne demanderait pas si nous devons connaître encore le mariage et la mort, si l'on ne mettait principalement en doute la résurrection de cette portion de l'homme dont le propre est de se marier et de mourir, c'est-à-dire de la chair. Tu le vois donc, le Seigneur confirme contre les hérétiques du judaïsme la vérité de la résurrection que nient encore aujourd'hui les Sadducéens du christianisme.



XXXVII. De même, quoiqu'il ait dit: « La chair ne sert à rien, » cette parole doit recevoir un sens conforme à la chose dont il s'agit, plusieurs, en effet, ayant regardé ses discours comme rudes et inadmissibles, dans la supposition qu'il leur commandait de manger véritablement sa chair, le Christ, pour leur rappeler que l'essence du salut résidait dans l'esprit, commença par leur dire: « C'est l'esprit qui vivifie, » et il ajouta dans ce sens: « La chair ne sert à rien, » à savoir, pour vivifier. Puis il explique ce qu'il entend par l'esprit: « Les paroles que je vous dis sont esprit et vie, » de même que plus haut: « Quiconque écoute ma parole et croit à celui qui m'a envoyé, a la vie éternelle et ne sera point condamné: il passera de la mort à la vie. » C'est pourquoi, comme il établissait un Verbe qui vivifie, le Verbe étant esprit et vie, il Je nomma aussi sa chair, parce que « le Verbe s'était fait chair, » ce Verbe que nous devons désirer pour avoir la vie, dévorer par l'oreille, méditer dans notre intelligence, et nous approprier par la foi. Un peu auparavant, il avait encore déclaré que sa chair « est un pain descendu du ciel, » poursuivant toujours sous le symbole des aliments nécessaires à la vie, la mémoire de leurs pères qui avaient préféré à la vocation divine les pains et les viandes de l'Egypte. Dirigeant donc sa pensée vers leurs secrètes réflexions, parce qu'il savait bien qu'ils allaient le quitter, « La chair, leur dit-il, ne sert à rien.» Qu'y a-t-il là qui détruise la résurrection de la chair? Une chose, pour ne servir à rien, ne peut-elle pas cependant recevoir avantage de quelque autre? « L'esprit sert, » car il vivifie. La chair ne sert à rien, parce qu'elle meurt. Ainsi le Seigneur n'a fait que mieux établir la vérité de nos deux propositions. En montrant ce qui sert et ce qui ne sert pas, il a mis également en lumière quelle est la chose qui sert à l'autre, c'est-à-dire l'esprit qui donne la vie à cette chair détruite par la mort. « L'heure viendra où les morts entendront la voix de Dieu, et ceux qui l'auront écoutée, vivront.» Qu'y a-t-il de mort sinon la chair? Qu'est-ce que la voix de Dieu, sinon sa parole? Qu'est-ce que sa parole, sinon l'esprit? Il est juste qu'il ressuscite la chair qu'il a revêtue lui-même; qu'il la ressuscite de la mort qu'il a endurée lui-même, et du sépulcre où il a été porté lui-même. Enfin quand il dit: « Ne soyez point émerveillés de cela; car l'heure viendra où tous ceux qui sont dans les monuments entendront la voix du Fils de Dieu. Et ceux qui auront bien fait en sortiront pour la résurrection de la vie; mais ceux qui auront mal fait, pour la résurrection de la condamnation; » personne qui puisse prendre les morts au fond de leurs monuments pour autre chose que le corps et la chair, parce que les monuments eux-mêmes ne sont pas autre chose que l'hôtellerie des cadavres. En effet, il est dit clairement que les serviteurs demeurés dans l'état du vieil homme, c'est-à-dire les pécheurs, ou, en d'autres termes, ceux qui sont morts dans l'ignorance de Dieu, et qu'au jugement des hérétiques, il faut entendre sous ce nom de monuments, sortiront de leurs monuments. Mais comment est-il possible que des monuments sortent de leurs monuments?



XXXVIII. Après les paroles du Seigneur, quel est le sens de ses actions quand il ressuscite les morts de leurs cercueils et de leurs sépulcres? Dans quel but? S'il n'a eu d'autre dessein que de montrer sa puissance, ou d'accorder une grâce momentanée, en rendant la vie au corps, il n'y a rien de si merveilleux pour lui à ressusciter des hommes qui doivent mourir une seconde fois. Mais s'il se proposait par là de placer comme en dépôt la foi à la résurrection future, il suit de là que cette résurrection future sera celle des corps, à l'imitation de son modèle. El qu'on ne vienne pas nous dire que la résurrection étant destinée à l'âme seule, a préludé ainsi dans la chair, parce que la résurrection d'une ame invisible ne pouvait être rendue sensible aux hommes que par la résurrection d'une substance visible. Ils connaissent mal Dieu ceux qui mesurent sa puissance à leurs propres pensées. Et cependant ils ne peuvent ignorer sa naissance s'ils connaissent l'instrument de Jean. Certes, celui qui expose à nos regards les âmes des martyrs, encore seules et reposant sous l'autel, pouvait aussi bien les représenter à notre vue ressuscitées sans le ministère de leur chair. Pour moi, j'aime mieux croire que Dieu ne peut nous tromper, et que, s'il est impuissant sur un point, c'est à user de tromperie, de peur qu'il ne semble avoir disposé les témoignages précurseurs d'une chose autrement que la chose elle-même; il y a mieux, à plus forte raison, ne pourra-t-il réaliser un jour la plénitude de ce témoignage dans la chair, s'il n'a pu nous donner l'exemple de la résurrection sans cette même substance. Il n'y a point d'exemple plus étendu que l'objet dont il est l'exemple. Il serait plus étendu, si les âmes étaient venues ranimer les corps pour servir de preuve à une résurrection sans corps, tellement que le salut tout entier de l'homme ne servît qu'à en établir la moitié, tandis que la nature des exemples demanderait plutôt ce qu'il y a de moins, je veux dire la résurrection de l'âme seulement, espèce d'avant-goût de la résurrection qui devra s'accomplir un jour dans la chair. Tant il est vrai, du moins selon notre jugement, que ces exemples de morts ressuscites par le Seigneur, présageaient la résurrection de la chair et de l'âme, afin que ce don ne fût refusé ni à l'une ni à l'autre substance. Ces exemples toutefois en disaient moins que ce Jésus-Christ n'en voulait montrer; car ces morts n'étaient pas ressuscites pour entrer dans la gloire ni l'incorruptibilité, mais pour mourir une seconde fois.



XXXIX. Les Actes des apôtres attestent aussi la résurrection. La seule chose que les apôtres eussent à faire, du moins avec les Juifs, c'était d'ouvrir les sceaux de l'ancien Testament, de sceller le nouveau, et surtout de leur prêcher Dieu dans le Christ. Conséquemment ils n'introduisirent rien de nouveau sur la résurrection, sinon qu'ils l'annonçaient elle-même à la gloire de Jésus-Christ. Du reste, c'était une vérité déjà connue, admise par la foi en toute simplicité, sans qu'on mît en question sa nature, et ne rencontrant d'autres adversaires que les Sadducéens: tant il est plus facile de nier absolument la résurrection des morts que de la détourner de son sens. Tu as Paul faisant sa profession de foi devant les grands-prêtres, sous la protection d'un tribun, parmi des Sadducéens et des Pharisiens. « Mes frères, dit-il, je suis pharisien et fils de pharisien. Et c'est à cause de notre espérance et de la résurrection des morts que l'on veut me condamner. » Il parlait d'une espérance commune à toute la nation. Certes, passant déjà pour un transgresseur de la loi, il eût craint de paraître se rapprocher des Sadducéens sur un article de la foi aussi capital que la résurrection. Ainsi cette foi à la résurrection, qu'il ne voulait pas sembler détruire, il la confirmait avec des Pharisiens, en rejetant l'opinion des Sadducéens qui la niaient. Voilà pourquoi, devant Agrippa lui-même, il déclare « qu'il n'avance rien que les prophètes n'aient annoncé. » Il conservait donc aussi la résurrection telle qu'elle avait été annoncée. Car, en rappelant ce que Moïse avait écrit sur la résurrection des morts, il la connaissait comme une résurrection corporelle, dans «laquelle le sang de l'homme devra être recherché. » Il la prêchait donc telle que les Pharisiens l'avaient admise, telle que le Seigneur lui-même l'avait maintenue, telle enfin que la niaient absolument les Sadducéens, pour ne pas la croire ainsi qu'elle était crue.

Les Athéniens eux-mêmes ne l'avaient pas comprise autrement dans la bouche de Paul. Enfin, ils l'avaient accueillie par des rires. S'en seraient-ils moqués, s'il ne leur avait prêché que le rétablissement de l'âme? Ils l'eussent admis comme une des opinions les plus ordinaires d'une philosophie née chez eux. Mais aussitôt que la promulgation d'une résurrection, qui leur était inconnue, eut révolté les nations par sa nouveauté elle-même, et qu'une incrédulité à laquelle il fallait s'attendre dans une si grande merveille, eut attaqué la foi par de nombreuses discussions, alors l'Apôtre prit soin dans chacune de ses Ecritures de fortifier la foi à cette espérance, en prouvant qu'elle était véritable, qu'elle n'était pas encore accomplie, qu'elle était corporelle, point sur lequel roulait la question, et qu'enfin, chose qui restait encore douteuse, elle ne pouvait cire que corporelle.



XL. Je ne m'étonne pas qu'on emprunte aux épîtres de l'Apôtre lui-même des arguments, puisqu'il « faut qu'il y ait des hérésies, » et qu'il ne pourrait yen avoir, si les Ecritures ne pouvaient être faussement interprétées. Les hérésies, trouvant dans l'Apôtre deux hommes, l'un intérieur, c'est-à-dire l'âme, l'autre extérieur, c'est-à-dire la chair, attribuèrent le salut à l'â