Clément d'Alexandrie

LES STROMATES LIVRE II

Titre 5
Titre 5

SOMMAIRE

LIVRE AUDIO

CHAPITRE

CHAPITRE PREMIER


L’auteur expose les matières qu’il va traiter


Attendu que les Grecs, d’après le témoignage de l’Écriture, ont été les plagiaires de la philosophie barbare, il s’agit maintenant de fournir, en peu de mots, cette démonstration. Nous établirons que, peu satisfaits de transporter dans leurs récits les faits extraordinaires racontés par nos livres saints, ils nous ont dérobé nos dogmes principaux, en les altérant, puisque l’antériorité, comme il résulte de nos preuves, appartient à l’Écriture. Nous les surprendrons en flagrant délit sur ce qui concerne la foi et la sagesse, la connaissance et la science, l’espérance et la charité, la pénitence et la chasteté ; enfin, sur la crainte de Dieu : cortège de vertus qu’enfante sans contredit la vérité. Nous entrerons dans tous les développements que réclamera la discussion présente. Nous percerons les ténèbres de la philosophie barbare ; ses symboles, ses mystères, toutes les formes adoptées par ceux qui propagèrent activement les traditions antiques, nous les pénétrerons ; étude très-avantageuse, disons mieux, étude indispensable pour la connaissance de la vérité. Ce sera le moment de repousser les inculpations des Grecs contre nous, par quelques preuves empruntées aux livres sacrés, afin que le juif, inclinant peu à peu l’oreille à nos paroles, puisse revenir de ce qu’il croit à ce qu’il ne croit pas encore. La raison veut ensuite que nous censurions avec une critique, toute de charité, la vie et les prétendues découvertes des philosophes les plus renommés. Que voulons-nous par-là ? nous venger de nos accusateurs ? Loin de nous cette pensée ! nous avons appris à bénir ceux qui nous maudissent, même quand ils nous chargent de vaines imprécations. Les convertir, voilà notre but. Peut-être rougiront-ils d’eux-mêmes, ces illustres sages, corrigés par la censure d’un barbare, et contraints enfin de reconnaître à quoi se réduisent ces doctrines si vantées, qui les entraînent loin de leur patrie, et par delà les mers. Afin de détruire en eux une orgueilleuse présomption, produisons au grand jour leurs larcins ; d’autre part, faisons justice des prétendues découvertes qu’ils doivent à eux-mêmes et dont ils se glorifient. « Qui blâme avec franchise n’est point ennemi de la paix. » Arrivant ensuite à démontrer l’inutilité de ce qu’ils nomment le cercle des sciences, nous dirons un mot en passant de l’astrologie, des mathématiques, de la magie et de la goatie : spéculations dont les Grecs s’applaudissent comme du dernier effort de l’intelligence. Nous sommes peu exercé, nous l’avons dit souvent, à l’élégance grecque dont nous faisons d’ailleurs peu de cas ; elle ne sert qu’à égarer la multitude loin de la vérité, tandis que la philosophie réelle cherche moins à flatter l’oreille des auditeurs qu’à porter la lumière dans leurs âmes. Il faut, selon nous, que le zélateur de la vérité, sans artifice de style, ni préoccupation de langage, exprime du mieux qu’il peut sa pensée. Les choses échappent à ceux qui soignent laborieusement la composition et n’ont souci que des mots. Voyez l’habile agriculteur ! Il cueille, sans la blesser, la rose qui croit au milieu des épines. Le lapidaire expérimenté surprend la perle cachée dans la chair du coquillage. Enfin, les poules, dont la chair est la plus succulente, ne sont pas celles, dit-on, que l’on a nourries abondamment, mais celles qui ont creusé la terre pour en arracher péniblement une rare pâture. Ainsi donc, l’homme qui, étudiant la vraisemblance, chercherait la vérité à travers le cercle des probabilités et la vaine science des Grecs, cet homme imiterait le peintre qui se fatigue vainement à saisir les traits véritables d’un modèle, sous le masque qui les lui dérobe. « Tout ce qu’il est à propos de te révéler, te sera révélé. » Ainsi parla à Hermas l’Esprit de Dieu, qui lui apparut dans une vision.



CHAPITRE II


C’est par la foi seule que l’on peut arriver à la connaissance de Dieu.


« Ne t’enorgueillis pas de ta sagesse, disent les Proverbes, mais reconnais Dieu dans chacune de tes voies, afin qu’il applanisse tes sentiers, et que ton pied ne heurte pas. » Salomon veut montrer par-là que les actions doivent être conformes à la raison. Il veut de plus nous enseigner qu’il faut choisir dans chaque doctrine ce qu’elle a d’utile. Car les voies de la sagesse sont diverses pour arriver à la route qui conduit directement à la vérité ; or, la voie unique de la vérité, c’est la foi. « Que ton pied ne heurte pas, » dit Salomon, à l’occasion des hommes qui lui paraissaient en opposition avec cette sagesse une et divine, régulatrice universelle. Aussi, ajoute-t-il : « Ne « sois pas sage à tes propres yeux, » c’est-à-dire perdu dans tes raisonnements impies qui sont une révolte contre le plan même de Dieu. « Crains le Seigneur, seul puissant ; » d’où il suit qu’il ne faut pas résister à Dieu. L’induction elle-même prouve évidemment que la crainte de Dieu consiste à se détourner du mal. Car il dit : « Crains le Seigneur, détourne toi du « mal. C’est la règle de la sagesse. » Le Seigneur châtie, il est vrai, celui qu’il aime, il le frappe pour qu’il comprenne, et il lui rend ensuite la paix et l’innocence. Cette [philosophie, barbare au jugement des Grecs, et sur les traces de laquelle nous marchons, est donc la parfaite et véritable philosophie. « Lui-même, il m’a donné la vraie science de tout ce qui existe, « afin que je connaisse l’ordonnance de l’univers, dit Salomon, au livre de la Sagesse ; » et ce qui suit, jusqu’à ces mots : « et les propriétés des racines elles-mêmes. »


Dans cette énumération, il embrasse la contemplation des phénomènes que renferme le monde physique. Il insinue plus bas qu’il désigne aussi le monde moral, quand il ajoute : « Et j’ai appris les choses secrètes et ignorées, parce que la saie gesse, auteur de tout ce qui est, me les a enseignées. » Vous avez, en quelques mots, la profession de foi de notre philosophie. Entretenue par l’innocence des mœurs, l’étude de ces préceptes nous élève, par l’intermédiaire de cette sagesse, auteur de toutes choses, vers le chef et le modérateur de l’univers : but difficile à découvrir, non moins difficile à atteindre, qui recule incessamment et se dérobe à la main qui le poursuit ! Mais ce Dieu, quoique placé bien loin de l’homme, marche près de l’homme, ô prodige ineffable ! « Je suis le Dieu de près, dit le Seigneur ; c’est mon essence qui est loin. » À quel titre, en effet, l’incréé se rapprocherait-il du créé ? Mais il nous environne par sa puissance qui renferme tout en elle-même. « Qui se cachera dans les ténèbres, sans que je le voie, s’écrie-t-il ? » La puissance de Dieu, en contact avec nous, toujours présente au milieu des hommes, nous voit, nous protége, nous enseigne. Aussi Moïse, persuadé que la sagesse humaine ne peut arriver par elle-même à la connaissance de Dieu, s’écrie : « Montrez-vous vous-même à moi, » et il s’efforce d’entrer dans les ténèbres de la nuée où tonnait la voix de Dieu, qu’est-ce à dire ? dans les mystères profonds et impénétrables de l’Être. Car Dieu n’est pas dans une nuée, ni dans un lieu ; il réside par delà l’espace, le temps et l’essence des choses. Aussi n’est-il point divisible ; il ne contient ni n’est contenu à la manière des substances matérielles, rien ne le circonscrit, rien ne le partage ! « Quel palais pouvez-vous me bâte tir, dit le Seigneur ? » Lui-même ne s’en est point bâti, puisqu’il est sans bornes ; quoique le ciel soit appelé sa demeure, il n’y est point renfermé, mais il s’y repose, content de son œuvre. Il est donc évident que la vérité nous est cachée, et s’il nous a suffi d’un seul exemple pour le prouver, il faudra bien se rendre tout à l’heure à la multiplicité de nos témoignages ? Et comment refuser nos éloges « à ceux qui veulent et peuvent arriver, d’après le langage de Salomon, à connaître la sagesse et la discipline, à comprendre les paroles de la prudence, à saisir les lumières de l’intelligence, la justice véritable (car elle diffère de celle que les lois grecques et la philosophie ensei-gnent en dehors de la vérité) et enfin à diriger ses jugements. » S'agit-il ici des jugements des tribunaux ? Non ; mais de cette conscience qui réside au fond de nous-même, et que le texte sacré nous avertit de garder saine et libre, dégagée de toute erreur, « pour inspirer la sagesse aux simples, là science et l'habileté aux enfants. Le sage, en écoutant deviendra plus sage, et l'homme prudent apprendra l'art de gouverner. Il pénètrera les paraboles et leurs secrets, les discours des sages et « leurs mystères. » Car ceux que Dieu inspire, ne profèrent pas de discours menteurs, ni ceux qui parlent d'après eux. Ils n'enlacent pas la jeunesse dans des filets, à la manière des sophistes, tourbe insouciante de la vérité. Ceux qui possèdent l'Esprit-Saint pénètrent les profondeurs de Dieu, c'est-à-dire s'emparent du sens obscur des prophètes. Mais il est défendu de prostituer aux chiens ce qui est sacré, tant qu'ils demeureront farouches. Convient-il, en effet, de livrer la pure et divine source d'eau vive aux lèvres des hommes envieux, inquiet ? » incrédules, et qui aboyent impudemment contre la vérité ?


« Que tes sources ne jaillissent donc point au dehors ; qu'elles coulent au sein de ton domaine. Car, il en est peu, dit le célèbre Héraclite, qui, en tombant sur ces matières, les comprennent. Quand ils les ont apprises, ils ne les connaissent même pas, quoiqu'ils s'imaginent les connaître. » Et Abacuc ne vous semble-t-il pas avoir blâmé les incrédules par ces paroles : « Le juste vivra de la foi ! » Et cet autre prophète : « Si vous ne croyez, vous ne comprendrez pas. » En effet, le moyen qu'elle s'élève à la contemplation naturelle de ces dogmes, l'âme au dedans de laquelle l'incrédulité lutte à tout moment contre les mystères qu'il faut apprendre ? Or, la foi que les Grecs calomnient, en la réputant vaine et barbare, est un préjugé volontaire, un pieux assentiment, « la substance des choses que nous devons espérer, et l'évidence de celles que nous ne voyons pas », suivant le langage du divin apôtre. C'est par elle que les anciens ont été honorés du témoignage que Dieu leur a rendu : « Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu. » D'autres ont défini la foi, un assentiment qui nous unit aux choses cachées, comme la démonstration un assentiment manifeste à l’existence d’une chose ignorée. Si donc ce choix comporte le désir, le désir est un acte de l’intelligence. Et puisque le choix de la volonté est toujours le principe de l’action, il suit de là que la foi est le principe même de cette action : hase fondamentale du choix plein de sagesse qui la détermine, quand la foi nous a montré un motif raisonnable d’agir. S’attacher volontairement à ce qui est utile, c’est le commencement de la sagesse.

Un choix fermement arrêté est donc d’un grand poids dans l’acquisition de la connaissance. Dès-lors la méditation de la foi devient la science qui repose sur une base inébranlable. De là les philosophes définissent la science une manière d’être que ne peut renverser la raison. Or, existe-t-il réellement quelque autre état semblable, hors la piété, dont la raison est le seul instituteur ? Pour moi, je ne le pense pas. Selon Théophraste, le sentiment est le principe de la foi. N’est-ce pas lui qui suggère les principes à notre raison et à notre intelligence ? Ainsi, qui croit aux saintes Ecritures, armé d’un témoignage solide et que rien ne saurait contredire, reçoit avec elles la parole du Dieu qui a donné les Écritures. La foi ne repose donc pas sur des preuves matérielles. « Heureux ceux qui n’ont point « vu et qui ont cru. » Ainsi les syrènes, avec leurs chants d’une puissance surhumaine, saisissaient d’admiration les passants, et, malgré leur résistance, les attiraient à elles par la séduction de leurs voix.



CHAPITRE III


Il combat les hérétiques qui prétendent que la foi provient d’une nécessité naturelle.


Ici les Basilidiens affirment que la foi nous est naturelle. Conséquemment, ils la placent dans l’élection, avec la vertu de pénétrer les choses « ans démonstration préalable, et par une sorte d'intuition de notre intelligence. Entendez les Valentiniens. Tout en nous accordant la foi, à nous autres gens simples, ils revendiquent pour eux seuls la science suprême. Ils seront d'ailleurs sauvés de droit : double avantage qu'ils doivent à l'excellence du limon dont ils ont été pétris ; mais, s'il faut les en croire, la connaissance est aussi loin de la foi que l'esprit l'est de la matière. Les Basilidiens veulent de plus que la foi soit une élection personnelle, à des degrés divers, que la foi de tous les êtres du monde inférieur arrive comme conséquence de l'élection acquise dans le monde supérieur, et que le don de la foi ait été réparti à chacun sur la mesure de ses espérances. La foi n'est donc plus un acte de détermination volontaire, si elle est un privilége de notre nature. Qui n'aura pas cru, ne pourra être justement condamné ; la faute n'en sera point à lui. Qui aura cru, n'aura pas le mérite d'une foi qui ne sera pas la sienne. Foi ou incrédulité, elles échappent dans leur propriété ou leur différence à la récompense ainsi qu'au châtiment. La raison le dit assez, puisqu'elles dérivent l'une et l'autre d'une nécessité naturelle et antérieure, dont le principe est dans la main du Tout-Puissant. Mais si, machines dépourvues d'âme, nous obéissons à des ressorts naturels, qu'avons-nous à faire du libre arbitre, de la contrainte et du désir qui marchent devant eux ? Je me demande vainement à moi-même quelle sorte d'animal je suis, moi qui ai reçu de la fatalité des appétits que met en jeu une force étrangère. Que devient alors, chez l'homme qui peut-être a été incrédule, le repentir, gage du pardon ? Où est la raison du baptême ? Pourquoi le bienheureux sceau qu'il imprime ? À quoi bon le Fils et le Père ? Dieu n'est plus aux yeux des Basilidiens qu'un aveugle dispensateur d'organisations physiques, sans souci de la foi volontaire, fondement du salut.



CHAPITRE IV


Il insiste sur l’utilité de la foi ; et il montre que la foi est le fondement de toute science.


Mais nous qui, grâce au témoignage des saintes Écritures, sommes convaincus que Dieu a communiqué à l’homme la libre et souveraine faculté de choisir ou de rejeter, appuyons-nous sur la foi avec la confiance d’un jugement inébranlable, avec l’ardeur d’un esprit zélé. N’avons-nous pas choisi le Verbe qui est la vie ? En croyant à sa voix nous avons cru en Dieu ; en effet, qui croit au Verbe connaît la vérité. Le Verbe est la vérité ; mais qui ne croit pas à la parole du Verbe, ne croit pas en Dieu. « C’est la foi qui nous apprend que le monde a été « fait par la parole de Dieu, et que d’invisible qu’il était, il est « devenu visible, dit l’apôtre. C’est par la foi qu’Abel offrit à « Dieu une victime plus excellente que celle de Caïn, et qu’il « fut déclaré juste. Dieu lui-même rendant témoignage qu’il « acceptait ses dons. C’est par la foi que la voix du juste parle « encore après sa mort. » L’apôtre poursuit de la sorte jusqu’à ces mots : « que de jouir du plaisir passager du péché. » La foi, en justifiant les saints personnages qui précédèrent la loi et que mentionne l’apôtre, les a institués héritiers de la divine promesse. À quoi bon invoquer de nouveau nos livres saints en témoignage de la foi ? Le temps me manquerait si je voulais rappeler ce qui concerne Gédéon, Barac, Samson, Jephté, David, Samuel, les prophètes, et ce qui vient après eux. Le vrai repose sur quatre bases : le sentiment, l’intelligence, la science et l’opinion. Selon la nature, c’est l’intelligence qui est la première ; selon nous et par rapport à nous, c’est le sentiment. L’essence de la science réside dans la réunion du sentiment et de l’intelligence. L’évidence est commune à l’intelligence et au sentiment ; mais le sentiment est comme l’introduction de la science. La foi, se frayant un passage à travers les sensations, laisse l’opinion derrière elle, se précipite vers la vé-rité, et s'assied dans sa lumière. Vous qui prétendez que la science unie à la raison est capable de démontrer ; sachez-le bien ! les causes premières sont au-dessus de toute démonstration ; ni l'art, ni la pénétration ne peuvent les saisir. La pénétration ! elle ne s'exerce que sur les choses éventuelles et variables ; l'art ! il est dans l'action et presque aussi dans la théorie ; la contemplation est son domaine. C'est donc par la foi seule, disent nos livres, que l'on peut pénétrer jusqu'aux principes de l'univers ; car toute science peut s'enseigner ; mais on ne peut enseigner que ce que Ton a appris d'avance. Or, le principe de l'univers, énigme pour les Grecs, n'était connu ni de Thaïes, qui désignait l'eau comme cause première, ni des autres physiciens qui l'ont suivi. N'est-ce pas Anaxagore qui le premier attribua la création de la matière à l'intelligence ? mais inhabile à défendre la dignité de la cause efficiente, il décrit bientôt je ne sais quels tourbillons insensés, où l'intelligence est réduite à l'inertie et à la passivité. C'est pourquoi le Verbe dit : « N'appelez sur la terre personne « votre maître ; » La science est donc un état démonstratif. La foi, au contraire, est une grâce toute spéciale qui nous élève des choses où la démonstration est impossible vers le principe simple, universel, qui n'est point attaché à la matière, qui n'est point caché sous la matière, qui n'est point la matière elle-même. Les incrédules, à ce qu'il semble, arrachent tout du ciel et du monde invisible pour le faire descendre sur la terre, palpant de leurs mains la pierre et l'arbre, selon le langage de Platon. En effet, le doigt placé sur la création sensible, ils n'accordent l'existence qu'à ce qu'ils peuvent saisir et manier ; l'essence et la matière sont pour eux même chose. Et pourtant, adversaires de leur propre système, par une piété invincible, ils prennent la défense de certaines formes incorporelles, perceptibles à la seule intelligence, et qu'ils placent au-dessus de notre sphère dons un monde invisible ; ce sont les essences réelles, disent-ils. « Voilà que je prépare de nouveaux « prodiges, s'écrie le Verbe, tels que l'œil n'en a pas vu, ni « l'oreille entendu, tels que rien de semblable n'est encore en-tré dang le cœur de l’homme. » C’est avec un œil nouveau, une oreille nouvelle, un cœur nouveau que les disciples du Seigneur, qui parlent, entendent et agissent selon l’esprit, doivent comprendre par la foi et par l’intelligence tout ce qui peut être vu et entendu. À côté de la bonne se trouve la fausse monnaie ; celle-ci, pour réussir à tromper l’œil inexpérimenté, n’en impose point au changeur ; il a appris par l’usage à reconnaître et à distinguer l’argent de bon ou de mauvais aloi. Ainsi le changeur est seul apte à dire à l’ignorant : Voici la fausse monnaie ; pourquoi et comment ? c’est le secret de son art, que transmettront l’enseignement et l’exercice. Selon Aristote, le critérium de la science, c’est-à-dire le moyen de découvrir la réalité, c’est la foi. La foi est donc supérieure à la science, puisqu’elle en est le critérium. La conjecture, espèce d’opinion indécise, ressemble à la foi, comme le flatteur à l’ami, le loup au chien. Mais lorsque l’artisan voit qu’avec l’étude il devient bon artisan, lorsque le pilote, dressé à la manœuvre, peut enfin tenir le gouvernail, l’un et l’autre tirent cette conclusion que la volonté d’exceller dans un art ne suffit pas ; qu’auparavant il faut obéir et apprendre. Obéir au Verbe que nous avons proclamé notre maître, c’est croire en lui seul, sans résistance, sans contradiction ; car à quel titre opposer notre science à la science de Dieu ? La connaissance a donc pour base la foi, la foi s’unit à la connaissance par une relation divine et dans une sorte d’alliance inséparable.


Épicure lui-même, qui place le plaisir bien au-dessus de la vérité, appelle la foi un préjugé de l’esprit. Il définit e préjugé, un élan de la pensée vers son objet évident, et vers la compréhension manifeste de cei objet. Sans le préjugé, ajoute-t-il, impossible de chercher, de douter, de décider, d’argumenter. Sans préjugé de ce que l’on désire, comment s’instruire dans ce que l’on cherche ? Pour qui en est instruit, le préjugé a déjà fait place à la compréhension. Mais si le disciple ne peut apprendre sans le préjugé qui recueille la doctrine, il a donc des oreilles douées de la faculté de s’ouvrir à la vérité. Heureux qui parle à des oreilles dont il est entendu ; plus heureux encore l’homme de l’acquiescement et de la docilité ! car écouter, c’est comprendre. Si donc la foi n’est qu’un préjugé de ce qui nous est enseigné, si le préjugé n’est lui-même que l’obéissance, l’intelligence que la persuasion 5 on ne peut donc rien apprendre sans la foi, puisqu’on ne peut rien sans le préjugé. De là ressort encore mieux l’incontestable vérité de ces paroles du prophète : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas. » Héraclite d’Éphèse a aussi paraphrasé cette parole de cette façon : « À moins d’espérer vous ne trouverez pas l’inespérable, puisqu’on ne saurait ni le découvrir ni l’atteindre. Enfin écoutons Platon dans ses Lois : « Qui veut devenir parfaitement heureux doit être dès l’origine participant de la vérité, pour vivre le plus long-temps [possible dans la vérité ; le voilà fidèle dès ce moment. Mais l’infidèle, c’est l’homme pour qui le mensonge est un ami de choix. Qui en est l’esclave volontaire, est tout au moins un insensé, sinon une brute. Double mal à éviter ! L’infidèle et l’ignorant n’ont point d’amis. » Si le même Platon, dans Euthydème, appelle indirectement la vérité, sagesse royale, ouvrez son Politique, vous y lirez textuellement : « La science « du vrai roi est une science royale : qui la possède, prince ou « citoyen, acquiert par là même le droit d’être nommé intelligence royale. » Ainsi ceux qui ont cru en Jésus-Christ sont Chrétiens de nom et d’effet ; ainsi sont vraiment royaux ceux dont le roi prend soin. Ainsi les sages tirent leur nom de la sagesse, les justes de la justice ; ainsi qui procède de Jésus-Christ, roi des hommes, est roi ; et qui procède du Christ, est Chrétien. Plus loin, Platon déclare ouvertement « que ce qui] est droit est légitime ; et que la loi étant de sa nature une droite raison, ne se rencontre ni dans les livres, ni dans les productions de l’homme. Et l’Eléate son hôte, en parlant du roi et du chef de l’état, le nomme la loi vivante ; tel est celui qui accomplit la loi et « qui fait la volonté de son père. » Loi vivante, il a été inscrit, pour ainsi dire, sur une haute colonne de bois, modèle de la vertu divine, exposé à tous les yeux qui peuvent le contempler. Les Grecs n’ignorent pas qu’à Lacédé-mone la scytale des Éphores s'écrivait sur des rouleaux de bois. Or ma loi, je le répète, est une loi royale et vivante, une droite raison. La loi ! c'est la dominatrice universelle, la reine des hommes et des dieux, dans la langue poétique de Pindare. Speusippe, dans son premier discours contre Cléophon, s'est rapproché de Platon en écrivant : « Si l'on définit la royauté, le bien ; si le sage lui seul est prince, la loi étant la droite raison, sera bonne. » Rien de plus vrai. Les stoïciens professent les mêmes maximes. Selon eux, la royauté, le sacerdoce, le don de prophétie, la science du législateur, la richesse, la vraie beauté, la noblesse et la liberté n'appartiennent qu'aux sages. Du reste, ils pensent avec l'opinion commune qne cet idéal est difficile à rencontrer.



CHAPITRE V


Il prouve par plusieurs exemples que les Grecs ont beaucoup puisé dans les saintes écritures.


Tous les dogmes dont nous venons de parler, le fait est constant, ont été transmis par le grand Moïse aux Grecs. Dans ce passage : « Parce que Dieu a eu pitié de moi, je suis dans l'abondance de tous les biens, » Moïse nous enseigne que tout appartient au sage. Et Dieu, lorsqu'il dit à Moïse : « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob, » nous fait connaître que Moïse lui est cher. En effet Dieu honore ouvertement le premier de ces patriarches du titre d'ami. Il change le nom primitif du deuxième en celui de Voyant-Dieu, et il se réserve pour lui-même Isaac comme une victime consacrée, symbole de la rédemption à venir ! Si les Grecs nous vantent leur Minos conversant familièrement avec Jupiter tous les neuf ans, c'est après avoir su que Moïse s'était entretenu avec Dieu, comme un homme parle à son ami. Moïse aussi avait été un sage, un roi, un législateur ; mais notre Sauveur s'élève au-dessus de toute nature humaine, d'une beauté si merveilleuse que nous ne pouvons aimer que lui, nous qui soupirons après la véritable beauté, car il était la véritable lumière. Il fut salué roi par des enfants inexpérimentés encore, par les Juifs incrédules qui le méconnaissaient ; les prophètes, ses hérauts, proclamèrent son avènement. Telle est sa richesse que, dédaigneux de toute la terre et de l’or qu’elle porte à sa surface ou qu’elle cache dans ses entrailles, il méprisa les trésors que le démon lui offrait avec la gloire des empires. 4Jouterai-je qu’il est le seul pontife, que seul il possède la science du culte divin ? Roi de la paix, Melchisédech, il est le plus digne de marcher à la tête du genre humain. Il est législateur, puisqu’il a donné la loi dont les prophètes sont l’organe, puisqu’il prescrit et enseigne clairement ce qu’il est bon de faire ou d’éviter. Est-il une noblesse qui surpasse la noblesse de celui qui a Dieu seul pour père ?


Maintenant Platon va lui-même appuyer ces dogmes de son témoignage. Il a dit dans le Phédon que le sage est le seul riche. « Ô Pan, s’écrie-t-il, et vous tous, dieux ici présents, donnez-moi d’acquérir la beauté de l’âme ! faites qu’il y ait alliance entre mes biens intérieurs et mes biens extérieurs ! Faites que je n’accorde qu’au sage le nom de riche ! » Son hôte athénien, blâmant ceux qui placent la richesse dans la possession de beaucoup d’or, s’exprime en ces termes : « Il est impossible d’être à la fois très-riche et vertueux, à prendre ce terme de riche dans le sens qu’on lui donne communément ; et on entend par là ce petit nombre d’hommes qui possèdent en abondance cette sorte de biens qui s’estiment à prix d’argent et qu’un malhonnête homme peut posséder comme un autre. » « À l’homme probe, dit Salomon, appartiennent tous les biens de ce monde, au méchant pas une obole. » L’Écriture mérite donc beaucoup plus de créance quand elle dit : « Il est plus facile à un câble de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche de pratiquer la sagesse. » « Bienheureux les pauvres, » ajoute-t-elle. C’est encore l’avis de Platon, dans ces paroles : « Celui-là n’est pas pauvre dont les biens décroissent, mais dont l’insatiabilité augmente. Car la pauvreté ne consiste pas dans l’exiguïté des ressources ; la pauvreté, c’est l’insatiabilité. Détruisez cette passion, le juste devient riche. « J’ouvre l'Alcibiade : Platon proclame que le vice est le propre de l'esclave, la vertu le propre de l'homme de bien. « Secouez le joug pesant 4jui vous accable, dit l'Écriture, et prenez le mien qui est léger ; » expressions familières aux poètes du paganisme. Et cet autre passage, « vous vous êtes vendus à vos péchés, » vient confirmer nos paroles. Quiconque commet le péché est esclave du péché. Or, l'esclave ne demeure cas toujours en la maison ; si donc le fils vous affranchit, vous serez vraiment libres, et la vérité vous affranchira. » Tel est le sens dans lequel l'hôte athénien dit que le sage est beau. Affirmer que le sage, même avec un corps difforme, est beau, parce qu'il est juste, c'est donc ne rien dire que de vrai. « Son visage « était obscurci ; il était le dernier des enfants des hommes, » s'écrie le prophète. Que Platon, dans le Politique, ait donné au sage le nom de roi, nous l'avons dit. Cette démonstration terminée, revenons à la foi. Platon prouve en toute évidence, dans le passage où il célèbre en même temps la paix, que la foi est partout nécessaire. « Placez un homme droit et fidèle dans une sédition, vous l'y rencontrerez armé de toutes les vertus. Mais les mercenaires cherchent la mort dans les combats dont ils sont avides, téméraires et injustes pour la plupart, insolents, sans prudence, à peu d'exceptions près. » Or, si ces principes sont justes, tout législateur qui voudra servir les hommes ne portera des lois qu'en se proposant pour but la vertu la plus haute. Cette vertu, c'est la foi elle-même, dont nous avons besoin en toute occasion, dans la paix comme dans la guerre, à chaque moment de la vie ; car elle semble contenir à la fois toutes les autres vertus. Le bien, ce n'est ni la guerre, ni la sédition ; car il faut demander aux dieux de n'avoir jamais à y recourir. La paix, une bienveillance réciproque, voilà le bien par excellence. » Il résulte sans contredit de ces maximes de Platon que la paix doit être le plus ardent de nos vœux, et que la mère des vertus les plus hautes, c'est la foi. Elle est donc juste cette parole de Salomon : « La sagesse est dans la bouche de ceux qui ont la foi, » puisque Xénocrate, dans son Traité de la prudence, appelle la sagesse la science des causes premières et de l’essence perceptible à l’intelligence. Selon lui, la prudence est double, Tune applicable à la vie pratique, lautre à la vie contemplative ; il nomme cette dernière la sagesse humaine. Partant la sagesse est prudence, mais toute prudence nest pas sagesse.


Nous avons déjà prouvé que c’est par la foi plutôt que par fa démonstration que l’on acquiert la science du principe universel. Or, n’est-il pas étrange que les disciples de Pythagore de Samos refusassent, dans leurs recherches, le secours de la démonstration, persuadés que ce mot : le maître Va dit, tenait lieu de foi, emportant avec lui l’assentiment de l’intelligence ; et que de nos jours ceux qui veulent s’élever à la contemplation de la vérité, n’aient pas foi dans un maître si digne de croyance, dans notre seul rédempteur, dans un Dieu, argumentent contre lui, et lui demandent des preuves à l’appui de ses paroles ? Mais le Christ a dit : « Que celui qui a des oreilles pour « entendre, entende. » Quel est-il ? Épicharme va nous l’apprendre : « L’esprit voit, l’esprit entend ; le reste est aveugle et « sourd. » Héraclite, pressant quelques incrédules, les appellent des hommes qui ne savent ni écouter ni parler. Il s’est inspiré de ces paroles de Salomon : « Si tu aimes à écouter, tu recevras l’instruction, et si tu prêtes l’oreille, tu seras sage. »



CHAPITRE VI


Excellence et utilité de la foi


« Seigneur, qui croira à votre parole ? dit Isaïe. Car la foi vient de l’ouïe, selon le témoignage de l’apôtre, et l’on entend par la prédication de Jésus-Christ. Mais comment l’invoqueront-ils, s’ils ne croient pas en lui ? Et comment croiront-ils en lui, s’ils n’en ont point entendu parler ? Et comment en « entendront-ils parler, si personne ne leur prêche ? Et comment y aura-t-il des prédicateurs, si on ne les envoie ? Selon ce qui est écrit : qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent l’Évangile de paix ! » Voyez-vous comment, par l’ouïe et par la prédication des apôtres, saint Paul élève la foi jusqu’à la parole du Seigneur et jusqu’au fils de Dieu ?


Nous ne comprenons pas encore que la parole de Dieu est une démonstration. À la paume, tout ne dépend pas de l’adresse de celui qui lance la balle ; il faut encore quelqu’un qui la reçoive à propos, afin que le jeu soit conforme aux règles. De même, une doctrine n’entre dans l’esprit du disciple qu’à la faveur de la soumission, sorte de foi naturelle nécessaire pour s’instruire. La fertilité d’une terre favorise le travail du semeur. Le meilleur enseignement est stérile, sans l’assentiment de l’élève, et les prophéties sont vaines sans la docilité des auditeurs. La paille sèche, disposée à subir l’action du feu, s’enflamme plus aisément. Et si l’aimant, cette pierre renommée, attire le fer, elle le doit à l’affinité qui existe entre eux. C’est par la même raison que l’ambre attire la paille. Or, en cette occurrence, le fer et la paille sont entraînés par un souffle qu’on ne peut définir, et qui n’agit pas comme cause efficiente, mais comme cause auxiliaire. Le vice nous fait deux sortes de guerre : tantôt il s’enveloppe de ténèbres et recourt à l’artifice pour nous surprendre, tantôt il nous emporte et nous déchire violemment. C’est pourquoi le Verbe divin a élevé la voix pour appeler tous les hommes. Il connaissait d’avance ceux qui n’obéiraient pas ; mais, parce qu’il est en nous d’obéir ou de résister, et afin que personne ne puisse prétexter de son ignorance, il a fait la vocation égale pour tous, demandant à chacun selon ses forces. Car les uns ont à la fois la volonté et le pouvoir. C’est par une lutte constante qu’ils ont atteint ce double but, et qu’ils se sont purifiés. Les autres, bien qu’ils n’aient pas encore le pouvoir, ont déjà la volonté. La volonté émane de l’âme. L’acte ne peut avoir lieu sans le concours du corps. La fin des choses n’est pas l’unique mesure de leur appréciation. On tient aussi compte à chacun du choix qui l’a déterminé. La résolution a-t-elle été prise sans effort ? S’est-on repenti de ses fautes ? À la suite des remords a-t-on reconnu son erreur ? c’est-à-dire, l’a-t-on connue ensuite ? Car, le repentir est comme une connaissance postérieure ; et la connaissance, un éloignement réfléchi du péché. Le repentir est donc l’œuvre de la foi ; car, à moins de croire que les liens dans lesquels on était auparavant, soient les liens du péché, on ne s’en éloignera pas. Et si Ton ne croit pas qu’un châtiment soit réservé au pécheur, et que le salut de celui qui vit selon les préceptes soit certain, on ne changera pas de conduite. L’espérance aussi naît de la foi. C’est pourquoi les Basilidiens définissent la foi, l’assentiment de l’âme à l’existence des choses qui n’excitent pas en nous de sensations, parce qu’elles sont hors de notre présence. L’espérance est l’attente de la possession d’un bien ; mais il faut que l’attente soit pleine de foi, et celui-là est fidèle, qui conserve intact le dépôt qui lui a été confié. Or, le nôtre se compose des traditions sur Dieu, des préceptes divins, et de l’observance de ces préceptes. Le fidèle serviteur est celui que le Seigneur éprouve ; et lorsque l’apôtre dit : « Dieu est fidèle, » il indique le Dieu qu’il faut croire lorsqu’il parle. Le Verbe nous fait connaître ce Dieu fidèle. Comment donc, si penser c’est croire, comment les philosophes s’imaginent-ils que leurs opinions soient solides, puisqu’ils ne croient pas ? La pensée n’est pas un assentiment volontaire à une démonstration antérieure ; c’est un assentiment irrésistible à quelque chose de puissant. Or, qu’y a-t-il de plus puissant que Dieu ? L’incrédulité est une pensée débile et négative sur une proposition, de même que le doute, un état qui admet difficilement la foi. La foi est une pensée volontaire, une sorte de présomption dictée par la prudence ; l’attente, une croyance à une chose future. En toute autre matière, c’est une opinion sur une chose incertaine. Mais la confiance est la possession anticipée d’un objet. C’est pourquoi nous avons foi en celui dans lequel nous nous confions pour nous aider à faire notre salut et à entrer dans la gloire de Dieu ; et nous avons confiance en Dieu seul, parce que nous savons qu’il ne violera pas ses promesses, et qu’il ne nous retirera pas les biens créés pour nous et réservés à notre fidélité. La bienveillance consiste à vouloir du bien à quelqu’un à cause de lui seul. Or, Dieu n’a besoin de rien. L’homme seul est le but de la bonté du Seigneur, divine munificence qui n’a pour objet que le bien de la créature. Si la foi d’Abraham lui fut imputée à justice, descendants d’Abraham, c’est aussi parce que nous avons entendu que nous devons croire, car nous sommes ces enfants d’Israël qui croyent, non par des prodiges, mais par les paroles qu’ils entendent. « C’est pourquoi, réjouis-toi, stérile, qui n’enfantes pas ; chante des cantiques de louanges, pousse des cris de joie, toi qui n’avais pas d’enfants, dit le prophète. L’épouse abandonnée est devenue plus féconde que celle qui a un époux. Tu as vécu au milieu du peuple, tes enfants seront bénis sous les tentes de leurs pères. »


Si la prophétie nous promet les mêmes demeures qu’aux patriarches, c’est la preuve qu’il n’y a qu’un Dieu pour les deux alliances. « Tu as hérité de l’alliance d’Israël, » ajoute encore plus clairement le prophète, en faisant allusion à la vocation des gentils, épouse longtemps stérile du Verbe, et délaissée jadis par son époux. Le juste vivra de la foi, c’est-à-dire de celle qui vient de l’alliance et des commandements ; car, ces deux alliances, différentes d’époque et de nom, et providentiellement accordées, suivant les progrès du temps, ne faisant d’ailleurs qu’une en puissance, relèvent, l’ancienne comme la nouvelle, d’un seul Dieu, agissant par le ministère de son fils. C’est pourquoi l’apôtre dit dans son épître aux Romains : « C’est dans l’Évangile que la justice de Dieu nous est révélée selon les différents degrés de notre foi pour la foi unique, proclamée par les prophètes et réalisée dans l’Évangile. » L’apôtre nous enseigne ainsi que l’on arrive au salut sur les pas d’un seul et même Seigneur. « Voici, dit-il, ô mon fils Timothée, mes avertissements ; ayez soin, conformément aux prophéties qu’on a faites autrefois, de combattre selon les lois de la sainte milice, conservant la foi et la bonne conscience, à laquelle quelques-uns ayant renoncé, ont fait naufrage dans la foi, parce qu’ils ont souillé la conscience que Dieu leur avait donnée. » Comment, après cela, des lèvres téméraires prétendraient-elles encore que la foi est une vertu facile et vulgaire, à la portée du premier venu ? Si elle était d’invention humaine, comme le pensent les Grecs, déjà elle serait éteinte. Mais si, dans ses accroissements journaliers, il n’est pas un lieu où elle ne soit, je dis que la foi, qu’elle ait pour fondement la charité ou la crainte, comme le veulent nos accusateurs, est une vertu vraiment divine, puisque aucune affection terrestre n’en peut diviser les forces, ni aucune crainte présente en ruiner la puissance. Car, c’est par l’amour uni à la foi que la charité fait les fidèles ; et à son tour, la foi est le fondement de la charité, puisque c’est elle qui suscite la bienfaisance. Dès que nos détracteurs même croient À la crainte, cette institutrice de la loi, la crainte est donc un article de foi ; et si le fait en révèle l’existence, ce n’est pas à une crainte présente et immédiate qu’ils croient, mais à une crainte future et pleine de menace. S’ils croient à la réalité de la crainte, ce n’est donc pas la crainte qui engendre la foi, puisque c’est par la foi que la crainte est jugée digne de croyance. Grâce aux merveilleux changements que Dieu opère par la foi, l’incrédule devenu croyant croit en même temps à l’espérance et à la crainte. Il nous parait donc évident que la foi est le premier pas vers le salut. Après elle, la crainte, l’espérance et la pénitence, unies à la continence et à la persévérance, nous conduisent progressivement vers la charité et vers la connaissance. Ainsi l’apôtre Barnabé a donc eu raison de dire : « J’ai pris à tâche de vous communiquer peu à peu les dons que j’ai reçus, pour vous affermir dans la foi et vous faire entrer dans l’intelligence des mystères de Jésus-Christ. » La crainte et l’attente des biens futurs sont comme les gardiennes de notre foi ; mais la patience dans les maux et la continence nous soutiennent dans le combat. « Ceux en qui ces vertus demeurent dans leur pureté, apparie tiennent à Dieu et trouvent leur joie dans la sagesse, l’intelligence, la science et la connaissance. » Or, comme les vertus précédentes sont les éléments de la connaissance, il résulte que la foi en est un principe encore plus élémentaire, puisqu’elle est aussi nécessaire au gnostique qu’a l’homme qui vit dans ce monde, l’air qu’il respire. Sans les quatre éléments, la vie animale est impossible. De même, sans la foi, on ne peut atteindre à la connaissance. La foi est donc la base de la vérité.



CHAPITRE VII


Usage de la crainte ; réfutation de ceux qui l’attaquent.


Les détracteurs de la crainte sont en même temps les détracteurs de la loi. Attaquer la loi, c’est évidemment attaquer Dieu, auteur de la loi. Peut-on séparer l’administrateur de l’administration, et l’administration de la chose administrée ? Vous posez en principe l’abolition de la loi ! il faut dès lors que chacun, se livrant au plaisir selon que ses désirs l’y poussent, méprise ce qui est juste, dédaigne Dieu, et affiche, sans crainte, l’injustice et l’impiété, puisqu’il a déserté les voies de la vérité. La crainte, dites-vous, n’est qu’un instinct de fuite où la raison n’agit en rien, une maladie de l’âme. Qu’est-ce à dire ? Et comment pouvez-vous admettre plus longtemps une pareille définition, quand le précepte de la crainte m’a été donné par le Verbe lui-même ? Or, le précepte a promulgué la crainte, préparant ainsi, par la discipline, la conversion du pécheur qui s’y soumet. La crainte n’est donc pas étrangère à la raison ; elle a donc la raison pour guide.


Comment n’en serait-il pas ainsi ? La loi dit : « Tu ne tueras point ; tu ne seras point adultère ; tu ne déroberas point ; tu ne porteras point de faux témoignage. » Mais si les philosophes veulent sophistiquer sur les mots, eh bien ! qu’ils décorent la crainte de la loi du nom de circonspection, avertissement de la raison qui nous conseille de fuir. C’était à bon droit que Critolaüs le phasélyte appellait ces philosophes batailleurs de mots. Envisagé sous une autre qualification, le précepte a paru sage et même sublime à nos détracteurs. La circonspection, selon eux, est donc conforme à la raison, puisqu’elle nous porte à fuir toute chose nuisible, et qu’à sa suite arrive le repentir des foutes commises. Car, « la crainte du Seigneur est le comment cement de la sagesse. » La véritable intelligence habite en ceux qui l’éprouvent. David nomme la sagesse une opération dont le commencement est la crainte de Dieu ; crainte qui nous ouvre la route vers la sagesse. Si la loi engendre la crainte, le commencement de la sagesse est la connaissance de la loi, et, sans la loi, pas de sage. Les insensés sont ceux qui repoussent la loi ; aussi est-ce justice de les appeler athées. Mais la discipline est le commencement de la sagesse. « Les insensés méprisent la sagesse et la discipline », dit l’Ecriture. Voyons les maux que la loi proclame redoutables. Sont-ce les maux qui tiennent le milieu entre le vice et la vertu, la pauvreté, par exemple, les maladies, l’obscurité du rang, la bassesse de la naissance et d’autres semblables ? Mais on vante la législation de plusieurs cités qui les proposent pour but. C’est aussi l’opinion des Péripatéticiens, qui établissent trois sortes de biens, et regardent leurs contraires comme des maux. Mais notre loi à nous, nous ordonne de fuir les véritables maux, savoir : l’adultère, le libertinage, le péché de Sodôme, l’ignorance, l’injustice, les maladies de l’âme, la mort, non celle qui sépare l’âme du corps, mais celle qui sépare l’âme de la vérité. Voilà les maux graves et véritablement à redouter, ainsi que les désordres qui en découlent. « Non, on ne tend pas impunément des piéges à l’innocence, « disent les divins Proverbes ; car les complices du meurtre amassent sur leurs propres têtes un trésor de maux. » Comment donc certains hérétiques viennent-ils prétendre encore que la loi n’est pas bonne, en appelant de tous leurs poumons à cette parole de l’apôtre : « La loi donne la connaissance du péché. » Nous répondons : La loi n’a pas fait le péché ; elle l’a montré. Après avoir prescrit ce qu’il faut faire, elle a frappé de blâme ce qu’il ne fallait pas faire. Or, enseigner ce qui sauve, et signaler ce qui perd, conseiller l’un, défendre l’autre, n’est-ce pas là le caractère d’une bonne loi ? Ils n’ont pas compris l’apôtre. D’après lui la connaissance du péché a été rendue manifeste par la loi ; il ne dit pas que l’on reçoive de la loi la cause du péché. Comment donc ne serait-elle pas bonne, la loi qui nous sert de maître et nous conduit, comme des enfants, à Jésus-Christ », afin que, disciplinés par la crainte, et changeant de route, nous marchions droit à la perfection que Ton acquiert par Jésus-Christ ? « Je ne « veux pas la mort de l’impie, dit le Seigneur, mais Je veux que « l’impie se convertisse. » Or, le précepte fait le repentir, en défendant d’une part et en commandant de l’autre. Je pense que par la mort le Seigneur entend l’ignorance. Et par ces mots : « celui qui est près du Seigneur est plein de châtiments », il veut dire, sans doute, que celui qui s’approche de la connaissance brave les dangers, les craintes, les ennuis et les tribulations par amour pour la vérité. Car, après avoir été châtié, le fils devient sage ; et le fils intelligent échappe au désordre des passions ; et il se soumet aux préceptes. « Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux, dit l’apôtre Barnabé ; malheur à ceux qui croient à leur prudence ! » Puis il ajoute : « Servons Dieu en esprit ; soyons ce temple cligne de sa majesté. Autant qu’il est en nous, méditons la crainte de Dieu, et combattons pour garder ses préceptes, afin de nous réjouir de l’accomplissement de ses ordonnances. » De là cette parole divine : « La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. »



CHAPITRE VIII


Réfutation des Basilidiens et des Valentiniens, qui veulent que la crainte soit le mobile universel des actions.


Les Basilidiens interprètent ainsi l’oracle qui précède : « L’archon suprême, à la voix de l’Esprit-Saint, qui le servait, fut frappé de stupéfaction de ce qu’il voyait et entendait, parce que l’Évangile lui était annoncé contre son attente. Cette stupéfaction fut appelée crainte et devint le commencement de la sagesse qui, après avoir divisé les genres, les distingua, les perfectionna, les rétablit. Car l’archon, qui commande à toutes choses, n’envoya devant lui sa création que quand il eut arrêté dans ses desseins, non-seulement le plan du monde, mais encore le choix qu’il méditait. » Valentin parait avoir eu les mêmes idées, dans l’épître où il écrit : « Les anges furent saisis de crainte lorsque cette argile humaine, qu’ils avaient pétrie, fit entendre des sons dont elle ne paraissait pas capable, merveilleux effet de la semence invisible de l’essence divine que l’homme avait reçue d’en haut, et qui lui donnait la faculté de la parole ; de même, parmi les générations païennes, les statues, les images, et tous les simulacres que fabriquèrent les mains humaines, en la forme de Dieu, devinrent des objets d’épouvante à ceux-là même qui les avaient produits. Adam, ayant été fait en la forme de l’homme prééxistant, inspira de la crainte aux anges, comme si le type primitif revivait dans l’imitation. Frappés d’étonnement, ils voulurent anéantir leur œuvre. » Voilà ce que disent les Valentiniens. Mais il n’y a qu’un seul principe, comme nous le prouverons bientôt, d’où l’on verra clairement que ces hérétiques ne sont que des visionnaires et des rêveurs. Dieu ayant trouvé bon d’instruire son peuple par la loi et par les prophètes, avant de lui envoyer le Verbe, la crainte du Seigneur a été appelée le commencement de la sagesse, crainte proclamée par Moïse, pour les indociles et les cœurs durs. Car, ceux que ne subjugue pas la loi, la crainte les assouplit. Le Verbe qui enseigne et châtie avait bien prévu d’avance l’indocilité et la dureté du cœur. Il voulut les purifier de l’une et de l’autre manière ; et monta l’instrument à la piété. La stupéfaction naît donc d’une chose qui se présente à nous, terrible ou inattendue, comme, par exemple, une nouvelle ou une vision subite ; la crainte, au contraire, est une admiration exagérée pour ce qui naît ou ce qui est.

Les Basilidiens ne remarquent donc pas qu’en soumettant à la stupéfaction ce grand Dieu qu’ils célèbrent eux-mêmes, ils le livrent également aux agitations de l’âme, et le font esclave de l’ignorance avant la stupéfaction ; puisque l’ignorance précède la stupéfaction. Mais si la stupéfaction et la crainte, commencement de la sagesse, furent la crainte de Dieu, prenez-y garde, voilà l’ignorance érigée en cause première, précédant la sagesse de Dieu, précédant la création, et même le choix et la distinction des genres ? Est-ce l’ignorance du bien ? Est-ce l’ignorance du mal ? Ignorance du bien ! pourquoi cesse-t-elle après la stupéfaction ? Et dès lors à quoi bon le céleste envoyé, et la prédication et le baptême ? Ignorance du mal ! comment le mal peut-il enfanter le bien ? Si l’ignorance n’eut pas tout précédé, un envoyé fût-il descendu du ciel ? La stupéfaction n’eût pas frappé l’archon suprême, comme ils l’appellent. La crainte n’eût pas été le commencement de la sagesse, pour guider son « noix dans l’ordre et le gouvernement des choses terrestres. Mais si la crainte de l’homme préexistant a poussé les anges à tenter la perte de leur propre ouvrage, parce que cet ouvrage avait reçu d’en-haut l’influence invisible de l’essence divine, de trois choses l’une ; ou, par une fausse opinion, les anges, ce qui est inadmissible, jaloux de la créature dont ils étaient comme les pères, ont lutté contre elle pour en devenir maîtres ; dès lors il faut les supposer condamnés à une ignorance complète. Ou bien ils ont agi sous l’impulsion de la prescience. Mais, avec la prescience de ce que devait être la créature, ils ne lui auraient pas laborieusement dressé des embûches. D’autre part, ils n’auraient pas été frappés de stupéfaction à l’aspect de leur propre ouvrage, puisque la prescience leur révélait le mystère de la semence divine, que la créature avait reçue d’en-haut. Ou bien en dernier lieu, forts de la connaissance, ils n’ont pas craint de tendre des embûches à l’homme ; ce qui est également impossible, puisqu’ils auraient connu l’excellence de la consommation (Pleroma). La tradition leur aurait appris d’ailleurs que l’homme est à l’image de son archétype, que cet archétype est reproduit dans l’empreinte, et qu’enfin l’âme humaine est impérissable, comme le reste de la’connaissance (Gnose).


C’est à ces hérétiques, à quelques autres encore, et surtout aux Marcionites, que l’Écriture crie, mais à des oreilles qui sont sourdes : « Celui qui m’écoute habitera dans la joie ; libre « de crainte, il vivra en paix. » Que veulent-ils donc faire de la loi ? La déclarer mauvaise ? Ils ne le diront pas. Ils sont obligés d’avouer qu’elle est juste, puisqu’ils établissent une différence entre le bon et le juste. Quand le Seigneur prescrit de craindre le mal, il n’éloigne pas le mal du mal, mais il sépare deux contraires. Le mal est le contraire du bien, comme le juste de l’injuste. Si donc le Seigneur a dit que le commencement de la crainte est l’éloignement du mal qu’amène la crainte du Seigneur, la crainte est donc un bien ; la crainte de la loi n’est pas seulement juste, elle est encore bonne, puisqu’elle nous délivre du vice. En nous conduisant ainsi par la crainte à la délivrance de la crainte, ce n’est pas par les troubles de l’âme que le Seigneur produit le calme dans notre âme, c’est par la discipline qu’il établit en elle l’empire sur les passions. C’est pourquoi lorsque Salomon nous dit : » Honore le Seigneur « et tu seras fort ; mais ne crains personne autre que moi, » la conclusion est que, craindre le péché et obéir aux précepte » donnés par Dieu même, c’est honorer Dieu. La crainte, née du respect, voilà la crainte de Dieu. Mais, quoique la crainte soit un mouvement de l’âme, comme il en est qui le veulent, toute crainte n’est pas un trouble de l’âme : la crainte des démons est de cette nature, les démons n’étant que trouble au dedans et au dehors. Au contraire, Dieu étant impassible, la crainte qu’il inspire est aussi libre de troubles que lui-même. Ce n’est pas Dieu que je crains, je crains seulement d’être précipité du sein de Dieu. L’homme qui redoute de tomber dans le vice, craint le vice et le redoute. Celui qui redoute la chute veut être incorruptible et sans passions. Que dit l’Écriture ? « Le sage craint, et se détourne du mal ; l’insensé, dans sa folle confiance, s’attaque à Dieu. » Et plus loin : « Dans la crainte du Seigneur réside l’espérance de la force. »



CHAPITRE IX


Les vertus chrétiennes se tiennent mutuellement.


Cette crainte nous élève donc vers le repentir et vers l’espérance. L’espérance est l’attente d’un bien ou le bon espoir d’entrer en possession d’un bien absent, On passe par des épreuves pour arriver au bon espoir qui semble nous conduire par la main vers la charité. La charité est l’observance de ce qui est selon la raison, la vie et les usages, ou, en un mot, la doctrine sociale de la vie ; ou bien encore une amitié, une communauté d’affections, droite, sage et persévérante, entre soi et ses compagnons. Car l’étymologie du mot etairos, compagnon, est dans ces deux mots, eteros ego un autre moi-même ; c’est ainsi que nous appelons frères ceux qui ont été régénérés par le même Verbe. À la charité se rattache aussi l’hospitalité, espèce d’amitié qui s’exerce envers les étrangers ; or, ceux-là sont étrangers pour lesquels les choses terrestres sont étrangères ; car nous entendons par mondains ceux qui n’espèrent que dans la terre et dans les passions charnelles. « Ne vous conformez point, dit l’apôtre, au siècle présent ; mais qu’il se fasse en vous une transformation par le renouvellement de votre esprit, afin que vous reconnaissiez quelle est la volonté de Dieu, et ce qui est bon, agréable à ses yeux, et parfait. » L’hospitalité s’occupera donc de ce qui est utile aux étrangers ; or, ceux qui reçoivent l’hospitalité sont des hôtes ; les hôtes sont des amis, et les amis sont des frères. « Ô frère ! ô ami, dit Homère. » L’humanité, mère de l’affection, qui, à son tour, consiste dans un commerce d’amitié avec les hommes, et l’affection qui nous unit à ce que chérissent nos amis et nos proches, l’humanité, dis-je, et l’affection sont les compagnes inséparables de la charité. Or, si réellement l’homme qui est en nous procède de l’esprit, l’affection est une [fraternité pour ceux qui participent du même esprit. L’affection est donc l’exercice persévérant de la bienveillance ou de la dilection. La dilection est une démonstration complète d’affection. Être aimé, c’est plaire aux autres par son naturel, conduit soi-même à les aimer par une influence réciproque. On arrive à s’identifier l’un à l’autre par l’unanimité, qui est la science des biens communs ; car le mot grec omognomosuné signifie littéralement l’action de penser ensemble. « Que votre charité, dit l’apôtre, soit sincère et sans déguisement. Ayez horreur du mal, et attachez-vous constamment au bien. Aimez-vous les uns les autres. » Il poursuit dans les mêmes termes jusqu’à ces mots : « Vivez en paix, si cela se peut, et autant qu’il est en vous, avec tous les hommes. » Il ajoute : « Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais triomphez du mal par le bien. » Le même apôtre confesse que les Juifs ont du zèle pour Dieu, mais que leur zèle n’est point selon la science, parce que, ne connaissant point la justice de Dieu, et s’efforçant d’établir la leur propre, ils ne se sont point humiliés sous la justice de Dieu. En effet, ils n’ont ni connu ni fait la volonté de la loi ; ce qu’ils ont pensé, ils ont cru que la loi le voulait. Ainsi ils n’ont pas cru à la loi en tant que parole prophétique, ils n’ont va en elle qu’une parole stérile. C’est par crainte, non par affection ni par foi qu’ils lui ont été fidèles ; car Jésus-Christ, dont l’avènement a été prédit par la loi, est la fin de la loi pour justifier tous ceux qui croiront. C’est pourquoi Moïse dit aux Juifs : « Et moi je les provoquées rai avec un peuple qui n’est pas le mien, et je les irriterai avec un peuple insensé, c’est-à-dire contre un peuple prêt à obéir. » Isaïe ajoute : « J’ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas, et je me suis manifesté à ceux qui ne demandaient point à me connaître ; » c’est-à-dire avant la venue du Seigneur, après laquelle les reproches du prophète s’adressent avec raison à Israël : « J’ai tendu les bras durant tout le jour à ce peuple incrédule et rebelle à mes paroles. » Voyez-vous comme le prophète attribue clairement la cause de la vocation des gentil à l’incrédulité et à la rébellion du peuple de Dieu ? Ce n’est pas tout : là se manifeste aussi la bonté de Dieu ; car l’apôtre dit : « Mais la chute des Juifs est devenue une occasion de salut aux gentils, afin que cet exemple leur inspirât une émulation salutaire, et les excitât an repentir. » Le Pasteur, parlant de ceux qui dormaient déjà leur sommeil, reconnut que parmi les gentils et les Juifs, non-seulement avant la venue du Seigneur, mais encore avant la loi ancienne, plusieurs justes avaient trouvé grâce devant Dieu, tels qu’Abel, Noé, et d’autres encore. Suivant lui, « les apôtres et les docteurs qui avaient prêché le nom du fils de Dieu, étant morts dans sa foi, et revêtus de sa puissance, avaient prêché à ceux qui étaient morts avant eux. » Puis il ajoute ; « Et à ces derniers ils donnèrent le sceau de la prédication. Ils sont donc descendus avec eux dans l’eau sainte, et en sont sortis de nouveau. Mais, descendus vivants, ils sont remontés vivants. Et quant à ceux qui étaient morts auparavant, à la vérité ils y sont entrés morts, mais ils en sont sortis vivants[1]. Ainsi c’est par les apôtres qu’ils ont reçu la vie et connu le Fils de Dieu. Figurés par ces pierres, ils ont été élevés avec eux de ce lieu profond, et sont entrés dans la structure de la tour tout entiers, et sans avoir été taillés, parce qu’ils étaient morts dans une grande chasteté et une parfaite justice. Il n’y avait que ce sceau qui leur manquât. » « En effet, dit l’apôtre, lorsque les gentils qui n’ont point de loi font naturellement les choses que la loi commande, n’ayant point de loi, ils sont à eux-mêmes la loi. » Les vertus se trouvant donc ainsi tour-à-tour subordonnées les unes aux autres, est-il besoin de dire ce que nous avons déjà prouvé, que la foi espère par le repentir, et la piété par la foi ; et que la persévérance et l’exercice de ces vertus viennent avec la discipline aboutir ensemble dans la charité, qui elle-même se perfectionne par la connaissance. Or, il faut nécessairement se souvenir qu’à Dieu seul appartient la sagesse par nature ; en conséquence, la sagesse, la vertu de Dieu qui a enseigné la vérité, se trouve aussi être la perfection de la connaissance. Le philosophe aime et chérit la vérité ; de serviteur fidèle, l’amour le transforme en ami. « Le commencement de la vérité est l’admiration », dit Platon dans le Théœtètes. Et Mathias, en nous disant dans ses traditions « Admirez ce qui est devant vous, » établit que l’admiration est le premier degré pour atteindre ensuite à la connaissance ; c’est pourquoi il est écrit pareillement dans l’Évangile selon les Hébreux : « Celui qui aura admiré régnera, et celui qui aura régné se reposera. » Impossible donc que celui qui ne sait pas s’applique à la philosophie, tant que durera son ignorance, non plus que celui qui n’a reçu aucune notion de la sagesse, puisque la philosophie est le désir de ce qui est réellement, et des études qui ont la vérité pour objet Quand même on serait exercé au bien par une pratique habituelle, il faudrait encore travailler à en acquérir la science et l’application. Ainsi l’on s’assimile à Dieu, j’entends à Dieu notre Sauveur, en servant le Dieu de toutes choses par l’intermédiaire de son grand-pontife, le Verbe, par qui on distingue ce qui est juste et honnête selon la vérité ; car la piété est la pratique des devoirs qui nous attachent au service de Dieu.

  1. ↑ Il paraît qu’Hermas prend ici le mot de mort et de vie en deux sens différents, pour la mort et la vie temporelle ; et pour la mort et la vie spirituelle, c’est-à-dire pour la mort du péché et pour la vie de la grâce.



CHAPITRE X


Caractère du philosophe chrétien


Voici donc les trois caractères qui distinguent notre philosophe : il contemple, il accomplit les préceptes, enfin il forme des hommes vertueux. La réunion de ces trois qualités constitue le parfait gnostique ; que l’une des trois lui manque, la connaissance est boiteuse en lui. De là, ces divines paroles de l’Écriture : « Or, le Seigneur s’adressa à Moïse, en ces termes : Parle aux enfants d’Israël, et dis-leur : Je suis le Seigneur votre Dieu. Vous n’agirez point selon la coutume du pays d’Égypte où vous avez habité, ni selon les mœurs du pays de Chanaan, dans lequel je vous introduirai, et vous ne suivrez point leurs lois. Vous garderez mes jugements, et observerez mes préceptes, et marcherez en eux. Je suis le Seigneur votre Dieu. Gardez mes lois et mes jugements ; l’homme qui les accomplit vivra en eux. Je suis le Seigneur. » Que l’Égypte et la terre de Chanaan soient les symboles ou du monde et de ses mensonges, ou des passions et des vices, ce n’est pas ici l’occasion de discuter cette question : le divin oracle ne nous en montre pas moins ce qu’il faut nous interdire et ce qu’il faut rechercher comme appartenant au ciel et non au monde. Et lorsqu’il dit : « L’homme qui accomplit mes préceptes vivra en eux, » c’est autant pour l’amendement des Hébreux que pour l’instruction et le progrès de nous tous qui sommes près du Christ ; c’est autant pour leur vie que pour la nôtre. Nous étions morts par nos péchés : notre alliance nous a rendu la vie en Jésus-Christ. Et l’Écriture, en répétant souvent y je suis le Seigneur votre Dieu, nous remplit d’une sainte confusion pour nous détourner du mal, et nous apprend à suivre Dieu qui nous a donné les commandements, et nous avertit même tacitement de chercher Dieu, et autant qu’il est en nous de nous efforcer de le connaître. Elle est donc la contemplation la plus haute, la contemplation qui voit dans les saints mystères, la contemplation qui est la science certaine et immuable. Cette contemplation est la seule connaissance de la sagesse, de laquelle jamais ne se sépare la pratique de la justice.



CHAPITRE XI


La connaissance qui vient de la foi est la plus sûre de toutes


Chez les hommes qui s’estiment sages, qu’ils aient embrassé les hérésies des barbares ou la philosophie des Grecs, la science enfle, selon l’apôtre. Elle est fidèle au contraire la connaissance qui aura été une démonstration scientifique des traditions selon la vraie philosophie la véritable raison, ce sera pour nous celle qui, des points convenus, fait jaillir la foi sur les points controversés. Or, la foi étant double, l’une appuyée sur la science, l’autre sur l’opinion, rien n’empêche que l’on n’appelle double aussi la démonstration, lune appuyée sur la science, l’autre sur l’opinion, puisque la connaissance et la prescience sont également appelées doubles ; l’une parfaite de sa nature, l’autre imparfaite. La démonstration que possède le chrétien ne sera-t-elle pas la seule véritable, puisqu’elle est fournie par les saintes Écritures qui sont les lettres sacrées, et par la sagesse que nous avons apprise de Dieu, selon l’expression de l’apôtre ? Dès lors la discipline est d’obéir aux préceptes ; obéir, c’est croire à Dieu ; la foi est la force de Dieu, puisqu’elle est la force de la vérité. Aussi le Seigneur a-t-il dit : « Si vous aviez la foi dans la mesure d’un grain de sénevé, Vous transporteriez des montagnes. » Et de rechef : « qu’il vous soit fait « selon votre foi ; » l’un est guéri pour avoir cru, l’autre est ressuscité grâce à la foi de celui qui avait cru à sa résurrection.


La démonstration qui s’appuie sur l’opinion est humaine et naît des arguments oratoires, ou des raisonnements de la dialectique. Mais la démonstration suprême qui repose sur la science, comme il a été prouvé, inculque la foi dans l’âme de ceux qui veulent apprendre, en leur présentant et en leur ouvrant les Écritures. Cette démonstration est la Connaissance. Car, si les traditions auxquelles on a recours pour atteindre à la vérité, ont été reçues comme véritables, en tant que divines et prophétiques, il est évident que les conséquences qu’on en déduira seront véritables, et que la connaissance sera pour nous une démonstration. Aussi, lorsque Moïse reçut l’ordre de consacrer, dans un vase d’or, un témoignage commémoratif de la divine et céleste nourriture, « le Gomor, nous dit-il, est la « dixième partie des trois mesures. » Ces trois mesures signifient que nous avons en nous trois critériums : le sentiment pour les choses sensibles ; la parole pour les choses parlées, c’est-à-dire les noms et les mots ; l’esprit pour leis ehôses qui ne peuvent être perçues que par Inintelligence. Le gnostique s’abstiendra conséquemment de pécher, soit en parole, soit en pensée, soit en sentiment, soit en action, une fois qu’il sera averti par la parole que quiconque regarde avec un but de convoitise a déjà commis l’adultère ; une fois qu’il aura Conçu dans son esprit le bonheur de ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu, et qu’il saura du reste que ce n’est pas ce qui entre dans la bouche, mais ce qui en sort, qui souille l’homme. Du cœur, en effet, viennent les pensées. À mon avis, les dix parties qui composent l’homme, et que représentent en somme les trois mesures énoncées plus haut, constituent cette mesure véritable et juste, selon Dieu, d’après laquelle nous mesurons tout ce que nous devons mesurer. Ces dix parties sont : le corps, l’âme, les cinq sens, la parole, la vertu d’engendrer, et la faculté pensante, incorporelle, ou quelque soit le nom dont on veuille l’appeler. Or, il faut, pour tout dire en peu de mots, nous élever au-dessus des neuf parties inférieures et nous arrêter dans l’esprit. De même que dans le système de l’univers, après avoir franchi les neuf parties inférieures, la première qui embrasse les quatre éléments, réunis en un seul lieu pour y subir d’égales transformations, les sept planètes qui errent dans les cieux, et enfin la neuvième qui demeura immobile, il faut monter à la dixième partie, à ce nombre parfait, qui est le séjour des dieux ; ainsi, il faut arriver à la connaissance de Dieu, aspirant à posséder le Créateur, après avoir possédé la créature. C’est pourquoi la dîme de l’Éphi et des victimes était offerte à Dieu, et la solennité pascale qui figurait le passage, de toute passion et de toute chose sensible commençait le dixième jour. Le gnostique est donc consolidé par la foi : celui qui se croit sage, n’ayant que des désirs passagers et chancelants, ne peut atteindre à rien de ce qui est la vérité. C’est donc avec raison qu’il est écrit : « Caïn sortit de la présence du Seigneur et, habita dans la terre de Naïd, en face d’Éden. » Or, Naïd signifie trouble, et Éden, délices. La foi, la connaissance et la paix sont des délices ; qui refuse d’écouter en est chassé. Le prétendu sage ne veut pas même écouter les préceptes divins ; mais, comme ceux qui n’ont eu d’autre maître qu’eux-mêmes, il secoue la règle, et se précipite, tête baissée, sur une mer pleine d’orages, descendant de la connaissance de l’incréé au périssable et au créé, toujours flottant d’une opinion à l’autre. Là où il n’y appoint de régulateur les hommes tombent à la manière des feuilles. La raison, tant qu’elle demeure ferme et qu’elle gouverne l’âme, en est appelée le pilote. En effet, pour marcher vers l’immuable, ne faut-il pas une voie immuable ? Ainsi, Abraham se tenait debout en face du Seigneur, et s’approchant, il dit, etc. etc. Ainsi, Dieu dit. à Moïse : « Mais toi, tiens-toi debout ici avec moi. » Les sectateurs de Simon veulent devenir semblables à la statue de leur Dieu, qu’ils représentent debout. La foi donc et la connaissance de la vérité donnent à l’âme qui les a reçues d’être toujours la même et de garder son équilibre. Mais le mensonge a pour alliées l’instabilité, la déviation et la défection, comme le vrai gnostique a pour compagnons, le calme, le repos et la paix. De même donc que la présomption et l’orgueil attaquent la philosophie ; ainsi, la véritable connaissance est attaquée par la fausse, qui prend le même nom, et dont l’apôtre dit : « Ô Timothée ! gardez le dépôt qui vous a été confié, évitant les nouveautés profanes de paroles et les objections d’une doctrine qui a faussement le nom de science ; car ceux qui l’ont professée se sont égarés de la foi. » Terrassés qu’ils sont par ces paroles, les hérétiques rejettent les épîtres à Timothée. Concluons : si le Seigneur est la vérité, s’il est la sagesse et la vertu de Dieu, et il l’est véritablement, il devient évident que le vrai gnostique est celui qui a connu le Seigneur, et le Père, par le Fils. Salomon a dit de lui : « Les lèvres du juste savent les choses du ciel. »



CHAPITRE XII


Sur la double foi


La foi étant double, comme le temps, nous trouvons en elle deux facultés qui se tiennent, le souvenir qui s’applique au passé, l’espérance qui s’applique à l’avenir. Que les choses passées aient eu lieu, que les choses futures doivent être, nous le croyons fermement. Et alors convaincus par la foi, nous acquiesçons par l’amour aux formes qu’a revêtues le passé, tandis que, par l’espérance, nous attendons les événements qui ne sont pas encore. Chez le gnostique, l’amour entre dans toutes les parties de l’édifice. Il sait qu’il n’y a qu’un Dieu, et que toutes les œuvres de Dieu sont parfaites ; il le sait, et il admire. La piété ajoute aux années de la vie, et la crainte du Seigneur, à la longueur des jours ; et de même que les jours mortels sont une partie de cette vie, qui va montant à l’éternité ; ainsi la crainte est le commencement de l’amour. Elle devient, par accroissement, la foi d’abord, l’amour ensuite. Mais la crainte de Dieu n’est pas comme la crainte et l’aversion qu’inspire une bête féroce (souvenons-nous que la crainte est double). J’appréhende le blâme de mon père que je crains et que j’aime à la fois, Dans la crainte du châtiment, je m’affectionne moi-même en choisissant la crainte ; mais craindre d’offenser son père, c’est l’aimer, Heureux donc celui qui devient fidèle sous la double influence de l’amour et de la crainte ! La foi est une force pour le salut, et une puissance pour la vie éternelle. La prophétie est une prescience. La connaissance est l’intelligence de la prophétie, et pour ainsi dire la connaissance des choses révélées d’avance aux prophètes, parle Seigneur, qui manifeste tout avant le temps. Ainsi, la connaissance des choses prédites nous découvre trois sortes d’événements ; ou celui qui a eu lieu, ou celui qui est déjà présent, ou celui qui arrivera, Sont du domaine de la foi les deux termes de la prophétie embrassant soit les faits accomplis, soit les faits espérés. Ce qui se passe maintenant sert à nous persuader ces prédictions du passé et de l’avenir. En effet, la prophétie étant une, si l’un de ses termes est déjà consommé, tandis. que l’autre s’accomplit, ce qu’on attend encore est assuré, et le fait accompli est tenu pour vrai. Car, le passé était d’abord présent, puis il est resté en arrière de nous ; de telle sorte que la foi aux. événements qui ne sont plus est la compréhension du passé, et que l’espérance dans les choses futures est la compréhension de l’avenir. Or, consultez, non-seulement les Platoniciens, mais encore les Stoïciens, ils vous diront que les acquiescements sont en notre pouvoir. Donc, toute opinion, tout jugement, toute pensée, toute discipline dans laquelle nous vivons, et qui lie nos rapports avec le genre humain, est un acquiescement qui se confond avec la foi. L’incrédulité ou l’infidélité, par là même qu’elle est la répudiation de la foi, montre aussi la possibilité de l’assentiment et de la foi. Y a-t-il privation d’une chose qui n’existe pas ? Et à bien considérer ici la vérité, on trouvera que l’homme, intérieurement enclin à acquiescer au mensonge, a pourtant en lui des instincts qui le portent vers la foi à la vérité. Que dit le Pasteur ? « La vertu qui tient l'Église dans sa main est la foi, et c'est par elle que les élus de Dieu obtiennent le salut. L'autre vertu virile et forte, c'est la continence. Après elles viennent la simplicité, la science, l'innocence, la gravité de mœurs, la charité ; toutes, elles sont les filles de la foi. » Le Pasteur dit encore : « La foi précède ; la crainte édifie ; la charité achève. » Et ailleurs : « Il faut craindre le Seigneur, pour édifier, mais non Satan, pour détruire. Loin de là, il faut aimer et fccofoplir les œuvres du Seigneur, c'est-à-dire ses préceptes ; il faut détester et se garder d'accomplir les œuvres du démon ; car la crainte de Dieu nous enseigne et nous replace dans la charité. Mais la crainte des œuvres du démon emporte avec elle la haine. » Le Pasteur poursuit : « La pénitence est une grande intelligence ; car, en {se repentant de ses fautes, on ne perte plus désormais, soit en actions, soit en paroles. Mais, en affligeant son âme par le souvenir de ses péchés, on fait le bien. » La rémission des péchés est donc une chose qui diffère de la pénitence. Mais le Pasteur nous montre que toutes les deux dépendent de nous.



CHAPITRE XIII


De la première et de la seconde pénitence.


Une fois qu'il a reçu la rémission de ses péchés, l'homme ne doit donc plus faillir, parce que la première pénitence, celle des fautes qui souillèrent la vie de paganisme, c'est-à-dire la vie d'ignorance, est la meilleure. Elle est proposée à ceux qui ont été appelés comme purification de l'âme pour y établir la foi. Mais le Seigneur qui lit dans le secret des cœurs et connaît l'avenir, a prévu d'en haut et dès le commencement l'inconstance de l'homme, son penchant aux rechûtes, et les artifices du démon. Il n'ignore pas que l'ange du mal, jaloux de ce que l'homme jouit du privilége de la rémission des péchés, suggérera des occasions de faillir aux serviteurs de Dieu, et que sa malice leur tendra habilement des piéges pour les entraîner dans sa ruine. Dieu l’a prédit, et dans l’abondance de sa miséricorde, il a fait don d’une secondé pénitence aux enfants de la foi qui viendraient à tomber ; afin que si la faiblesse, cédant à la force ou à la séduction, se laissait tenter, elle reçût une seconde pénitence, celle après laquelle il n’y a plus de pénitence. « Car, si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il n’y a plus désormais de victime pour les péchés, mais il ne nous reste qu’une attente terrible du jugement, et le feu vengeur qui dévorera les ennemis de Dieu. » Ceux dont les pénitences et les fautes se succèdent continuellement ne diffèrent en rien de ceux qui n’pnt pas encore la foi, sinon qu’ils ont péché avec connaissance de cause. Et je ne sais ce qu’il y a de plus funeste, ou de pécher sciemment, ou de se repentir de ses péchés et d’y retomber de nouveau ; des deux côtés la faute est évidente. Ici, pendant l’acte même, l’iniquité est condamnée par l’ouvrier de l’iniquité ; là, l’auteur du péché le connaît avant de le commettre, et pourtant il s’y livre avec la conviction que c’est un mal. L’un se fait l’esclave de la colère et du plaisir, n’ignorant pas à quels penchants il s’abandonne ; l’autre qui, après s’être repenti de ses vices, se replonge de nouveau dans la volupté, touche de près à celui qui, dès le principe, pèche volontairement ; faire succéder au repentir d’un péché l’acte de ce même péché, tout en le condamnant, n’est-ce pas le commettre avec connaissance de cause ? Celui donc d’entre les gentils qui, de sa vie antérieure et profane, a pria son vol vers la foi, a obtenu d’un seul coup la rémission de tous ses péchés. Mais celui qui, pécheur relapse, s’est ensuite repenti, lors même qu’il obtient son pardon, doit rougir de honte, comme n’étant plus lavé par les eaux baptismales pour la rémission des péchés. Car il faut qu’il renonce, non-seulement aux idoles dont il se faisait auparavant des dieux, mais encore aux œuvres de sa vie antérieure, l’homme qui est né à la foi, non du sang ni de la volonté de la chair, mais qui a été régénéré dans l’esprit ; ce qui arrivera si, fidèle à ne pas retomber dans le même péché, il se repent avec sincérité. Je le répète, la fréquence du repentir est trop souvent une sorte de complaisance pour le péché, une disposition à la rechute, faute de s’exercer à la pénitence réelle. Ce n’est donc pris la pénitence, mais le semblant de la pénitence, que de toujours implorer son pardon pour des fautes toujours commises. « La justice aplanira les sentiers du juste, » dit l’Écriture ; puis ailleurs : « La justice aplanit la voie de l’innocent. » David lui-même écrit : « Comme un père s’attendrit sur ses enfants, ainsi le Seigneur a pitié de ceux qui le craignent. Ceux qui ont semé dans les larmes moissonneront dans l’allégresse, » dit-il encore de ceux qui, dans la pénitence, confessent le Seigneur. Heureux ceux qui craignent le Seigneur. On trouve, dans l’Évangile, une semblable définition de la félicité : « Ne craignez pas l’homme, quand il multipliera ses richesses et qu’il étendra la gloire de sa maison. À la mort, il n’emportera pas son opulence, et sa gloire ne descendra pas avec lui dans le tombeau. Pour moi, grâce à votre miséricorde, j’entrerai dans votre demeure ; je me prosternerai dans la crainte devant votre sanctuaire. Seigneur, conduisez-moi dans votre justice. » Le désir est donc un mouvement timide de l’esprit, qui nous porte vers un objet ou nous en éloigne ; la passion, un désir exagéré, poussé au delà des bornes, sans frein et rebelle à ce que demande la raison. Les passions sont donc des perturbations contre nature, qui agitent l’âme et la soulèvent contre la raison. La défection, l’égarement et la désobéissance sont en notre pouvoir aussi bien que l’obéissance. C’est pourquoi tout acte volontaire est passible de jugement. Quiconque voudra s’attacher à étudier chacune des passions, l’une après l’autre, trouvera pour conclusion immédiate qu’elles ne sont que des appétits contraires à la raison.



CHAPITRE XIV


De combien de manières on agit involontairement.


Pour les actes involontaires, ils ne sont pas passibles de jugement. Ils sont de deux sortes : les uns se commettent par ignorance, les autres par nécessité. Quel jugement prononcer sur ceux que l'on dît avoir péché involontairement ? Les uns ne se connaissaient pas, nouveaux Cléomène et Athamas, possédés par une folie furieuse ; d'autres ne savaient ce qu'ils faisaient, comme Eschyle, qui, pour avoir dévoilé les mystères sur la scène, fut appelé devant l'aréopage, et renvoyé absous, après avoir prouvé qu'il n'était pas initié. Tel ignore quelle action il a commise, comme celui qui, laissant échapper sou adversaire, tue sou ami au lieu de son ennemi. Tel autre n'a pas connu quel instrument il maniait ; c'est l'athlète qui, s'exerçant aux combats du gymnase avec une pique dont la pointe a été boutonnée, perd sans le Savoir l'enveloppe protectrice, et tue son antagoniste. Celui-là ignorait de quelle manière le fait aurait lieu, comme celui qui a tué son rival dans le stade, que voulait-il ? vaincre, mais non pas tuer. Celui-ci ignore les conséquences du fait, un médecin, par exemple, qui prescrit un remède qu'il croit salutaire, et qui emporte le malade : son but en donnant ce remède n'était pas la mort, mais la guérison. Il est vrai que la loi punissait le meurtre involontaire, comme aussi la gonorrhée involontaire, mais non de la même peine que le fait volontaire. Ajoutons que l'homme qui abuse, de la vérité pour justifier sa passion devrait en être puni comme d'un fait volontaire. N'est-il pas bien digne en effet de châtiment le misérable qui ne peut garder la semence de4a parole, maladie de l'âme que réprouve la raison, et qui se rapproche d'une vaine et ridicule loquacité ? Mais l'homme dont l'esprit est fidèle cache ce qu'il faut taire. Ainsi donc, tout acte libre et qui résulte du choix, est passible de jugement ; car le Seigneur sonde les cœurs et les reins ; et celui-là sera jugé, qui aura regardé une femme avec convoitise. C'est pourquoi Dieu dit : « Tu ne désireras point la femme de ton prochain. » Et ailleurs : « Ce peuple m'honore du bout des lèvres, mais son cœur est loin de moi. » Car Dieu pénètre jusque dans le fond de nos pensées. Voyez la femme de Loth ! Pour avoir jeté un regard volontaire vers Sodôme, Dieu la prive de sentiment, et la change en bloc de sel, sta tue immobile qui ne peut plus avancer. Il n’en a pas fait un grossier et stupide simulacre, mais un éloquent symbole, destiné à enseigner et à consolider dans la doctrine ceux qui peuvent comprendre selon l’esprit.



CHAPITRE XV


Sur les différentes sortes d’actes volontaires et de péchés qui en résultent.


Le libre arbitre s’exerce dans le domaine du désir, du choix ou de la pensée. Nous savons déjà que le péché, le malheur, le ; crime ou la violence se touchent réciproquement par quelques points. Ainsi le péché est de vivre dans la luxure et dans l’intempérance. Le malheur est de tuer involontairement un ami pour un ennemi ; le crime est, par exemple, de violer les tombeaux ou les temples, La méprise est en défaut sur ce qu’il faut faire ou sur ce qu’il est impossible de faire : comme un homme qui tombe dans un fossé, ou par mégarde, ou par ce qu’il est trop faible pour le franchir, Mais il est en notre pouvoir de nous appliquer avec ardeur à l’étude de la discipline, et de prêter l’oreille aux préceptes ; nous aurons beau refuser de les apprendre, nous pécherons en nous livrant à la colère et à la volupté, ou plutôt nous ferons à notre âme de graves blessures. Écoutez le célèbre Laïus, disant dans la tragédie ; « Rien ne m’est nouveau des avis que tu me donnes ; j’ai ma raison qui sait, mais la nature l’emporte. » Voilà comme on est esclave des passions. Médée aussi s’écrie sur la scène ; « Je sais d’avance tout le mal que je vais faire ; la colère est plus forte que ma raison. » La vérité échappe aussi à Ajax près de se frapper lui-même : Non, s’écrie-t-il, rien ne déchire plus cruellement l’âme d’un homme libre qu’un déshonneur non mérité ! Ainsi je souffre, et l’épaisse souillure qui s’amoncelle sur moi me remue jusque dans les entrailles, et m’enfonce « dans les flancs les aiguillons acérés de la rage. »

Tels sont les fruits de la colère ; la convoitise a rendu célèbres sur la scène tragique une foule d’autres victimes, Phèdre, Anthia, Ériphyle, qui vendit à prix d’or un mari qu’elle chérissait auparavant. La même passion a fait dire sur l’autre scène au comique Thrasonide : « Une petite fille de rien m’a entièrement subjugué. »


Si le malheur est une méprise de notre raison, si le péché volontaire constitue l’injustice, si l’injustice volontaire constitue la perversité, mon péché est donc un acte libre de ma volonté. C’est pour cela qu’il est écrit : « Le péché n’aura plus d’empire sur vous, parce que vous n’êtes plus sous la loi, mais sous la grâce ; » et que l’apôtre dit à ceux qui avaient eu foi : « Nous avons été guéris par ses meurtrissures. » Le malheur est un acte involontaire de quelqu’un envers moi ; mais l’injustice seule est volontaire, qu’elle vienne de moi ou d’autrui. Le psalmiste nous donne à entendre ces différences entre les péchés, lorsqu’il proclame heureux celui dont Dieu a effacé les iniquités et couvert les péchés, celui auquel ses autres fautes n’ont pas été imputées, et qui a été absous du reste : « Heureux celui à qui son iniquité a été pardonnée, et dont le péché a été couvert ; heureux l’homme à qui Dieu n’a point imputé son crime, et qui ne recèle point la fraude dans son âme ! » Cette grâce descend sur les élus de Dieu par l’entremise de Jésus-Christ notre Seigneur ; car la charité couvre la multitude des péchés. Celui qui les efface c’est le même Dieu « qui ne veut point la mort de l’impie, mais que l’impie se convertisse. » Les actes ne nous sont pas imputés, qui ne procèdent pas de notre volonté libre ; car, « quiconque aura regardé une femme par convoitise, dit le Seigneur, a déjà commis l’adultère. » Et le Verbe qui éclaire remet les péchés. « Et en ce temps-là, dit le Seigneur, on cherchera l’iniquité d’Israël, et elle ne sera plus ; le péché de Juda, et il ne sera pas trouvé. En effet, qui sera comme moi ? qui se tiendra devant ma face ? » Vous le voyez, il n’est proclamé qu’un seul et même Dieu bon, un Dieu qui rétribue selon les mérites, et qui remet les péchés. Saint Jean aussi paraît, dans la plus longue de ses épîtres, avoir enseigné qu’il existe des différences entre les péchés. « Si quelqu’un, dit-il, a vu son frère commettre un péché qui ne va point à la mort, qu’il prie, et Dieu donnera la vie à cet homme dont le péché ne va point à la mort. Mais il y a un péché qui va à la mort, et ce n’est pas pour ce péché-là que je dis qu’il faut prier. Toute iniquité est péché, mais il y a un péché qui ne va pas jusqu’à la mort. » David, et avant David, Moïse, nous dévoile, comme il suit, le sens spirituel des trois préceptes qu’il avait reçus. « Heureux l’homme qui n’est pas entré « dans le conseil de l’impie, » comme ces poissons qui vivent dans les ténèbres de l’abîme ; car les poissons sans écailles, aux quels Moïse défend de toucher, se nourrissent dans les profondeurs de la mer. « Heureux celui qui ne s’est pas arrêté dans la « voie des pécheurs », comme ceux qui, tout en paraissant craindre le Seigneur, imitent le pourceau qui crie lorsqu’il a faim, et qui, bien repu, ne reconnaît pas son maître. « Heureux celui « qui ne s’est point assis dans la chaire de corruption », comme des oiseaux qui sont toujours prêts à fondre sur leur proie. Or, Moïse proscrit la chair du porc, celle de l’aigle, celle de l’épervier, celle du corbeau et celle de tout poisson sans écailles. Voilà ce que nous lisons dans Barnabé, Pour moi, j’ai entendu dire par un homme versé dans ces matières, que le conseil de V impie signifie les Gentils ; la voie des pécheurs, l’opinion juive ; et la chaire de corruption, les hérésies. Un autre parlait plus juste en appliquant la première béatitude à ceux qui n’ont pas suivi les pensées mauvaises qui éloignent de Dieu, et la seconde à ceux qui ne sont pas restés dans la voie spacieuse et large, soit qu’ils aient été nourris sous la loi ancienne, soit qu’ils aient répudié l’erreur des Gentils. Quant à la chaire de corruption, il entendait les théâtres et les tribunaux, où l’on apprend surtout à marcher sous les étendards des puissances perverses et homicides, et à participer à leurs œuvres. Heureux celui dont la volonté s’accorde avec la loi du Seigneur ! Saint Pierre, dans sa prédication, appelle le Seigneur la Loi et le Verbe. En acceptant une autre interprétation, il semble aussi que le législateur ait voulu enseigner qu’on reçoit le péché de trois manières. Par les poissons muets, il nous signale d’abord les péchés relatifs à l’usage de la parole. Car, il est certes des occasions où le silence vaut mieux que la parole, quoique l’honneur du silence soit un honneur sans péril. Il nous signale les péchés en actions par les oiseaux qui vivent de chair et de rapines. Enfin, le pourceau se plait dans la fange et dans les excréments, ce qui veut dire : gardons-nous des souillures de la conscience. Le prophète a doûc raison de dire : « Il n’en est pas ainsi des impies ; ils sont pareils à la paille que le veut enlève de la surface de la terre. C’est pourquoi les impies ne se lèveront pas au jour du jugement. Ils sont déjà condamnés, puisque celui qui ne croit point est déjà jugé, et que les pécheurs ne se lèveront pas dans l’assemblée des justes. Les pécheurs sont déjà condamnés, pour qu’ils ne soient pas réunis à ceux qui ont vécu sans faillir ; » car Dieu connaît les sentiers du juste, et la voie de l’impie conduit à la mort. Le Seigneur montre de nouveau avec évidence, que les chûtes et les péchés sont le fait de notre volonté, lorsqu’il nous indique des remèdes appropriés aux maladies de notre âme, et que, par la bouche d’Ezéchiel, il déclare que nous devrions être guéris par nos pasteurs. Il accuse dans ce passage, à mon avis, quelques-uns de ces pasteurs qui n’avaient pas gardé les commandements : « Vous ne fortifiez point les faibles, vous ne guérissez pas les malades, s’écrie-t-il ; et il poursuit ainsi jusqu’à ces mots : Et nul ne les cherchait, nul n’était qui les ramenât ; car, il y aura une grande joie dans le cœur de mon père, dit le seigneur, pour un seul pécheur qui fera pénitence. » Voilà pourquoi Abraham est d’autant plus digne d’éloges pour avoir marché selon que l)ieu lui a dit. De là un des sages de la Grèce a tiré cet apophthegme : « Suis Dieu. » « Les hommes pieux, dit Isaïe, ont le conseil prudent. » Or, le conseil est un examen pour trouver la « droite route au milieu des choses présentes ; et, le bon conseil est la prudence dans les délibérations. »

Mais quoi ? après le pardon de Caïn, Dieu n’a-t-il pas, en conséquence de ce pardon, introduit sur la terre Enoch, le fils du repentir, et n’a-t-il pas ainsi montré que le repentir engendre le pardon, grâce qui ne consiste pas dans la rémission, mais dans la guérison ? C’est ce qui arriva à Aaron, lors de l’érection du veau d’or. De là cette maxime d’un gage de la Grèce : « Le pardon est plus fort que le supplice. » Comme encore cet autre adage : * Rends-toi caution, et ton dommage est proche, » a été inspiré par ces paroles de Salomon : « Mon fils, si tu as engagé ta foi pour ton prochain, tu as donné ta main à un étranger ; car, à tout homme ses propres lèvres sont un filet solide, et il est pris par les paroles de sa propre bouche. » Enfin, la maxime : * Connais-toi toi-même, » a été puisée d’une manière encore plus mystique dans ces mots,* * Tu as tu ton frère, tu as vu ton Dieu. » C’est pourquoi, tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et ton prochain comme toi-même. » « Ces deux commandements, dit le Seigneur, renferment toute la loi et les prophètes. » Les paroles qui suivent sont dans le même sens que les précédentes : « Je vous ai dit ces choses, afin que ma joie soit en vous» C’est mon commandement que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés ; car le Seigneur est plein de compassion et de miséricorde, et il est le Christ pour tous. » Moïse, pour nous recommander plus clairement encore la maxime, ùùnnais*toi toUmime, répète souvent : « Prends garde à toi ! » C’est par les aumônes et par la foi que les péchés sont effacés, et c’est par la crainte du Seigneur que tout homme se détourne du mal. Or, la crainte du Seigneur est la sagesse et la science.



CHAPITRE XVI


Comment il faut interpréter les passages des saintes écritures qui attribuent à Dieu des passions humaines.


Ici encore se récrient les accusateurs, en soutenant que la tristesse et la joie sont des passions de l’âme. Ils définissent la joie, un transport de l’âme d’accord avec la raison ; l’exultation, la joie que font éprouver le beau et l’honnête ; et la miséricorde, la tristesse qu’inspire le spectacle d’une infortune non méritée. « Toute impression qui se rapproche de celle-là, ajoutent-ils, est une modification et une secousse de l’âme. » Pour nous, entraînés par ces définitions, nous ne cessons d’interpréter, selon la chair, les saintes Écritures, et nous inférons de nos passions, que l’immuable volonté de Dieu est semblable aux fluctuations de la nôtre. Oui, certes, admettre que dans le Tout-Puissant les choses se passent comme en chacun de nous, ce serait là une erreur impie, puisqu’il est impossible de définir Dieu tel qu’il est. Mais les prophètes nous ont parlé selon qu’il nous était possible de comprendre, à nous esclaves de la chair, le Seigneur se prêtant de la sorte à la faiblesse humaine par une salutaire condescendance. Comme la volonté de Dieu est que tous les deux soient sauvés, celui qui garde les préceptes et celui qui se repent de ses péchés, nous nous réjouissons de notre salut. Cette joie, qui nous est particulière, le Seigneur se l’attribue à lui-même comme sa propre joie, quand il parle par la bouche des prophètes. C’est ainsi, par exemple, qu’il dit miséricordieusement dans l’Évangile : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à « manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; car, ce « que vous avez fait pour un seul de ces petits, vous l’avez fait « pour moi. » De même donc, que Dieu est nourri sans être nourri, parée que le pauvre a été nourri, conformément à sa volonté, de même il se réjouit sans que son impassibilité s’en altère, parce que celui-là est dans la joie, qui s’est repenti comme sa volonté le demandait. « Dieu est riche en miséricorde. » En vertu de sa bonté, il nous donne ses commandements, par la loi, par les prophètes ; plus immédiatement encore il sauve et prend en pitié par la venue de son fils, comme il le dit lui-même, ceux dont il à eu pitié. A proprement parler, c’est le supérieur quia pitié de son inférieur, et il n’est pas d’homme supérieur à un autre, en tant qu’homme. Mais Dieu est en tout supérieur à l’homme. Si donc le supérieur a pitié de son inférieur, à Dieu seul de prendre pitié de nous. L’homme apprend de la justice à ouvrir sa main à tous, et s’il partage avec les autres les dons qu’il a reçus de Dieu, c’est par une disposition naturelle à la bienveillance, et par fidélité aux préceptes. Dieu, au contraire, n’a, comme le veulent les hérésiarques, aucun rapport de nature avec nous, soit qu’il ait fécondé le néant, soit qu’il ait travaillé sur la matière préexistante ; puisque, dans le premier cas, le néant est l’absence de l’être, et que, dans le second, la matière, en tout et partout, se trouve différente de Dieu ; car sans doute Ton n’osera pas faire de l’homme une partie de Dieu et un être qui lui soit consubstantiel. L’homme semblable et consubstantiel à Dieu ! Je ne sais en vérité comment, avec la connaissance de Dieu, on pourrait entendre de sang-froid une pareille assertion, surtout après avoir jeté un coup d’œil sur notre vie et les maux dont elle est mêlée. Ainsi donc, ô blasphème ! Dieu pourrait pécher dans quelques parties de lui-même, puisque les parties décomposent et recomposent le tout ? Si, au contraire, elles ne peuvent le recomposer, elles n’en étaient pas les parties. Mais rien de tout cela n’est vrai ; Dieu étant naturellement riche en miséricorde, c’est par l’effet de sa bonté qu’il veille sur nous, qui ne sommes ni ses éléments constitutifs, ni ses fils du côté de la nature. Et c’est bien là, certes, la plus grande preuve de la bonté de Dieu, que, malgré notre infériorité vis-à-vis de lui et en dépit d’une nature qui lui est absolument étrangère, il ait cependant pris soin de nous. La tendresse des animaux pour leurs petits, ainsi que l’amitié qui naît d’un commerce journalier entredeux esprits de même sentiment, sont fondées sur des relations naturelles ; mais la miséricorde de Dieu est abondante envers nous, sans que nous ayons avec lui aucune affinité, soit d’essence, soit de nature, soit de vertu particulière à notre être, sinon que nous sommes l’œuvre de sa volonté. Aussi, celui qui, volontairement et avec le secours de l’étude et de l’enseignement, est parvenu à la connaissance de la vérité, Dieu le convie au privilège de l’adoption, qui est le plus grand de tous les progrès. Ses iniquités enveloppent l’impie ; il est enchaîné dans les liens te son péché, et il ne peut les imputer à Dieu ! « Et en vérité, heureux l’homme qui craint toujours par esprit de piété ! »



CHAPITRE XVII


Sur les différentes sortes de connaissance.


De même que la science est une manière d’être inébranlable, d’où le savoir dérive, et qu’une compréhension en résulte, indestructible à la raison ; ainsi l’ignorance est une opinion sans consistance que là raison peut détruire. Or, ce que la raison peut renverser et ce qu’elle peut établir, dépend de nous. A la science viennent s’adjoindre l’expérience, l’eidèsis, la synésis, l’intelligence et enfin la connaissance. L’eidèsis est la science de l’universalité des choses envisagées dans leur apparence (en grec eidos, forme, apparence). L’expérience est une science compréhensive qui étudie dans les moindres détails les propriétés de chaque objet. L’intelligence est la science de ce qui n’est perceptible qu’à l’esprit. La synésis est la science des choses susceptibles de comparaison, ou un assemblage indestructible, ou la faculté de grouper ensemble les choses dont s’occupent la sagesse et la science, qu’il s’agisse d’un seul objet, ou de chaque objet, ou de tous ceux qui se réunissent dans la même catégorie. La connaissance est la science de l’être en lui-même, ou une science en harmonie avec la loi des êtres. La vérité est la science du vrai. La constitution de la vérité est la science des choses vraies» La science n’a de solidité que par la raison, ne peut être détruite par une autre raison, et arrivée à ce point, elle ne s’occupe que de la connaissance. Quand nous nous abstenons, il y a ou impuissance, ou défaut de volonté, ou l’un et l’autre tout à la fois. Nous ne volons pas, par exemple, parce que nous ne le pouvons, ni ne le voulons. Mais, nous ne nageons pas, en ce moment du moins, parce que, avec la possibilité de le faire, nous ne le voulons pas. Nous ne sommes pas copine le Seigneur ; souvent nous voulons une chose sans pouvoir l’exécuter. Car, le disciple n’est point au-dessus du maître ; il nous suffit de ressembler à notre Seigneur, non par l’essence toutefois : il est impossible que l’adoption fournisse une substance égale à celle que donne la nature ; mais parce que nous avons été investis de l’immortalité, parée que nous sommes admis à la contemplation de ce qui est, parce que nous sommes appelés fils, et que nous voyons Dieu distinct et séparé de ce qui lui est uni. La volonté marche donc la première ; les facultés de l’intelligence ne sont que les ministres de la volonté. « Veuillez, dit le Seigneur, et vous pourrez. » Chez le gnostique, la volonté, le jugement et l’action ne font qu’un. Car si les propositions sont identiques, identiques aussi seront les doctrines et les jugements, afin que les paroles et la vie et la conduite du gnostique soient conformes à la règle. Un cœur droit cherche avec soin les connaissances et les comprend. Dieu m’a appris la sagesse, et j’ai connu la science des saints.



CHAPITRE XVIII


La loi de Moïse est la source de toute doctrine morale ; c’est là que les Grecs ont puisé leur Éthique.


Il est évident que toutes les autres vertus, consignées dans les livres de Moïse, ont fourni aux Grecs l’origine de leur partie morale, et de ce qu’ils ont écrit sur le courage, sur la tempérance, sur la prudence, sur la justice, sur la résignation, sur la patience, sur l’honnêteté, sur la continence et sur la piété qui surpasse toutes ces vertus. C’est la piété, personne ne lo révoque en doute, qui nous apprend à rendre à la cause suprême, la plus ancienne des causes, un culte de respect et d’adoration. La même loi nous éclaire sur la justice et nous enseigne la prudence, en nous recommandant la fuite des idoles, et en nous montrant une race privilégiée, appelée à la connaissance du Créateur et du père de toutes choses. Leçon féconde ! de laquelle découlent, comme d’une source, de nouveaux trésors pour l’intelligence. Qu’y trouvons-nous ? que le sacrifice des méchants est en abomination au Seigneur ; qu’il accueille la prière de ceux qui marchent dans la justice ; car il place la justice avant le sacrifice. Aussi, nous lisons dans Isaïe : « Quel jurait me revient-il de la multitude de vos victimes, dit le Seigneur ? » Et ce qui suit : « Rompez les liens de l’iniquité. » Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un cœur contrit et cherchant le Créateur. » La balance trompeuse est en abomination au Seigneur ; le poids juste lui est agréable. » De là, la défense emblématique de Pythagore : « Ne sautez point par dessus la balance. » La profession de foi des hérésies est cette justice trompeuse : la langue des méchants séchera, mais les lèvres du juste distilleront la sagesse, quoique les méchants appellent sottise la sagesse et la prudence. Il serait trop long d’insister sur la grandeur de ces vertus. L’Écriture les célèbre partout. On définit le courage, la connaissance des choses redoutables, r des choses qui ne le sont pas, et des choses intermédiaires ; la tempérance, une manière d’être qui choisit ou évite pour gamelles jugements de la prudence. Viennent également se joindre au courage, la patience, ou le support, science des choses qu’il faut ou qu’il ne faut pas endurer ; et la grandeur d’âme par laquelle l’homme s’élève au-dessus des événements. A côté de la tempérance marche la circonspection, qui s’abstient, conseillée par la raison. La fidélité aux préceptes, étant l’observation fidèle de ces préceptes, est le moyen d’entourer sa vie de sécurité. Sans courage, point de patience ; sans tempérance, point de continence. Les vertus naissent les unes des autres ; et celui qui possède les conséquences des vertus, possède également le salut, qui est la conservation prolongée du bien. Si donc nous avons sainement jugé chaque vertu en particulier, nous avons bien jugé de l’ensemble ; car, en posséder une seule par l’intelligence et à la manière du gnostique, c’est les posséder toutes, en vertu des conséquences réciproques. La continence est une disposition de l’âme qui jamais ne franchit les bornes.de la droite raison. On est continent lorsqu’on subjugue les appétits en révolte contre celle-ci, ou quand on se maîtrise pour ne rien désirer que de juste et d’honnête. La tempérance elle-même n’est pas sans courage, puisque de la fidélité aux préceptes naissent la prudence qui s’attache à Dieu, l’ordonnateur suprême, et la justice qui imite l’ordonnance divine. Une fois que cette justice nous a établis dans la continence, purs alors, nous tendons vers la piété et vers des actes en conformité avec Dieu, devenus semblables au Seigneur autant qu’il est au pouvoir de notre infirme et mortelle* nature. Atteindre à ce but, c’est être juste et saint avec prudente. Dieu est sans besoins et sans passions ; par conséquent, il n’est pas continent dans l’acception propre du mot ; puisqu’il ne tombe dans aucune tentation qu’il doive vaincre. Mais notre nature à nous, étant travaillée par les passions, a besoin de la continence. C’est par la continence, qu’exercée à se contenter de peu, elle s’efforce, par ses dispositions, de s’élever jusqu’à la nature divine. Car l’homme de bien se contente de peu, dans la pensée qu’il vit sur la limite qui sépare la nature immortelle de la nature mortelle. Ses besoins lui viennent de son corps et de son origine. Mais la continence, avec le secours de la raison, lui apprend à restreindre cçp exigences. Pourquoi la loi défend-elle à un homme de prendre un habit de femme ? Que veut-elle, sinon que nous soyons hommes, sans jamais nous efféminer, soit dans notre corps, soit dans nos actions, soit en esprit, soit en paroles ? Elle dit au zélateur de la vérité : Arme-toi d’un caractère mâle dans les occasions qui exigent de la patience et de la résignation, dans ta conduite, dans tes mœurs, dans tes discours et dans tes actions, la nuit comme le jour, fallût-il même, pour arriver au but, porter témoignage au prix de ton sang. Voilà ce que veut la loi. Elle ajoute : Quel est l’homme qui a bâti une maison nouvelle, et ne l’a pas encore habitée ? Quel est l’homme qui a planté une vigne et n’en a pas encore recueilli les fruits ? Quel est l’homme qui a été fiancé à une jeune fille, et ne l’a pas encore épousée ? Puis, dans son humanité, elle recommande qu’on dispense ces hommes de la milice. Ici, général prudent, elle craint qu’ayant l’esprit emporté ailleurs par des préoccupations étrangères, nous n’engagions sans ardeur le combat ; car, le soldat intrépide qui fait face aux périls est libre de toute autre pensée. D’autre part, sa condescendance a consulté l’incertitude des chances de la guerre ; elle a songé qu’il serait injuste que l’un ne jouît pas de ses travaux, et que l’autre recueillît sans travail un bien péniblement acquis. Mais la loi semble également recommander la constance de l’âme en prescrivant à celui qui a semé de moissonner, à celui qui a bâti d’habiter, et à celui qui a recherché en mariage d’épouser ; car elle ne rend pas vaines les espérances de ceux qui se sont exercés dans les voies du vrai gnostique. L’espoir du juste, qu’il vive ou qu’il meure, ne périt pas. « J’aime ceux qui m’aiment, dit la sagesse, et ceux qui me cherchent trouvent la paix, etc. »


Mais quoi ! les femmes Madianites ne se servirent-elles pas de leur beauté pour faire passer les Hébreux en guerre contre leur nation, de la tempérance à l’incontinence, et de l’incontinence à l’impiété ? Une fois séduits par des voluptés coupables, et ainsi jetés d’une vie sévère et honnête dans les plaisirs impurs, elles les poussèrent avec une sorte de fureur vers l’idolâtrie et vers l’amour des femmes étrangères. Vaincus par un double antagoniste, ils désertèrent Dieu, As désertèrent la loi, et il s’en fallut peu que, par ce stratagème de femme, ils né tombassent tous entre les mains de l’ennemi, jusqu’à ce que les salutaires avertissements de la crainj » vinssent les arrêter sur les bords du précipice. Aussitôt ceux t qui restaient engagèrent courageusement le combat au nom de Dieu, et sortirent vainqueurs. Le culte du Seigneur est donc le commencement de la sagesse ; et l’intelligence, la connaissance raisonnée des choses saintes. Connaître la loi est d’un bon esprit. Ceux donc qui ont regardé la loi comme inspirant une crainte mêlée de troubles, ne possèdent ni l’intelligence, ni l’esprit de la loi. Car la crainte du Seigneur est la vie. Mais l’enfant de Terreur se débattra douloureusement dans des travaux où n’entre pas la connaissance. C’est indubitablement dans ce sens mystique qu’il faut prendre les paroles de Barnabé : « Que Dieu, le souverain Seigneur de toutes choses, vous donne la sagesse, l’intelligence, la science, la connaissance de ses mystères et la persévérance dans le bien. Devenez donc les fidèles disciples de Dieu, examinant les choses que le Seigneur demande de vous, afin de trouver au jour du jugement les persécuteurs « de ces vertus[1]. » Ceux qui sont parvenus à ce but, Barnabé les appelle les enfants de la charité et de la paix selon la science.


A l’égard de la libéralité et de la communication des biens, comme il y aurait beaucoup à dire, il suffira de faire observer que la loi défend l’usure entre frères. Qu’entend-elle par ce nom de frère ? Non-seulement celui qui est né des mêmes parents, mais quiconque appartient à la même, tribu, à la même croyance, à la même langue. Elle n’a pas cru qu’il fût juste de retirer de ses biens un intérêt usuraire ; loin de là, elle a voulu que nous répandissions l’aumône à pleines mains et, à cœur ouvert sur ceux qui sont dans le besoin ; car c’est Dieu qui a institué la bienfaisance. L’homme qui donne volontiers, reçoit en retour de ses œuvres un intérêt suffisant, je veux dire les biens qu’on estime le plus, la mansuétude, la bénignité, la magnificence, la bonne renommée et la louange. N’est-ce pas là un précepte d’humanité, de même que par cette autre recommandation : « Paie au pauvre son salaire le jour même, » nous apprenons qu’il ne faut pas différer d’un moment le Salaire de nos serviteurs ; autrement le zèle du pauvre, si le pain lui manque, se ralentit pour le travail du lendemain. La loi ajoute : « Que le prêteur n’entre pas dans la maison du débiteur pour s’emparer violemment du gage de ta créance, mais qu’il se tienne dehors pour attendre qu’on le lui porte. Le débiteur, s’il l’a, ne devra pas refuser de le livrer. » La loi défend encore au possesseur du champ de ramasser pendant la moisson les épis échappés des gerbes, de même qu’elle recommande aux moissonneurs de laisser derrière eux quelques épis non fauchés : double bienfait de la loi. D’une part, elle excite celui qui possède à la munificence et à la communication de ses biens, en le forçant d’abandonner quelque chose aux nécessiteux ; de l’autre, elle fournit à l’indigence des moyens d’exister. Vous voyez comment la loi proclame en même temps la justice et la bonté de Dieu, qui fournit abondamment des aliments à tous. Même attention dans les vendanges. Le maître ne doit ni revenir sur les grappes oubliées, ni reprendre celles qui sont tombées. L’injonction s’applique également à ceux qui récoltent les olives. Enfin, la dîme des fruits et des troupeaux apprenait aux Juifs à être pieux envers le ciel, à ne pas tout sacrifier à l’amour du gain, au contraire, à admettre le prochain, aux bienfaits de l’humanité. Ces dîmes et ces prémices nourrissaient les prêtres, si je ne me trompe.

Nous le comprenons donc maintenant, la loi nous a enseigné la piété, la communication des biens, la justice, la miséricorde. N’est-ce pas elle qui ordonne que la septième année # le champ reste en friche, afin que le pauvre jouisse librement des productions dont la main de Dieu le couvrira, la nature se chargeant ainsi de cultiver pour qui voudrait user de ses largesses ? Comment donc la loi ne serait-elle pas bonne et n’enseignerait-elle pas la justice ? Elle ordonne pour la cinquantième année les mêmes choses que pour la septième. Elle restitue en outre à chacun son fonds de terre, s’il lui a été enlevé dans l’intervalle par quelque nécessité fâcheuse, circonscrivant dans un usufruit à terme certain la cupidité de ceux qui ont soif d’acquérir ; accordant sa pitié à ceux qui auraient été punis par une longue indigence, et ne voulant pas que la punition se-prolonge toute leur vie. « La miséricorde et la vérité gardent le roi. La bénédiction est sur la tête de l’homme qui donne ; celui qui a pitié du pauvre sera heureux, parce qu’il exerce la charité envers son semblable, à cause de la charité qui l’unit lui-même au créateur de la race humaine. »


Les matières que nous venons de traiter renferment encore d’autres instructions non moins conformes à la nature, sur le repos et sur le recouvrement de l’héritage. Il est inutile d’en parler ici. La chanté se comprend de plusieurs manières : elle est tour à tour la mansuétude, la bénignité, le support, l’absence de tout sentiment d’envie, de jalousie ou de haine, et l’oubli des injures. Elle est à la fois dans tous et dans chacun, sans qu’on puisse dire qu’elle est ici plutôt qu’ailleurs, aimant à se répandre et à se communiquer. La loi dit encore : « Si tu rencontres dans le désert une bête de somme égarée, qu’elle appartienne à un de tes intimes, ou à un de tes amis, ou a un homme que tu connaisses, ramène-la et rends-la. Et s’il arrive que le maître soit absent du pays, garde sa bête de somme avec les tiennes jusqu’à son retour, et alors rends-la lui. » La communauté naturelle est ici écrite dans la loi, afin que nous considérions comme un dépôt ce que nous trouvons, et que nous pratiquions envers nos ennemis l’oubli des injures. Le commandement du Seigneur est véritablement une source de vie qui préserve des atteintes de la mort. Mais quoi ?, la loi n’ordonne-t-elle pas d’aimer les étrangers, non seulement comme des amis et des proches, mais encore comme soi-même, et de corps et d’âme ? Que dis-je ! Honorant les Gentils eux-mêmes, elle n’a montré aucune haine pour ceux qui avaient persécuté Israël. Car elle dit ouvertement : « Vous n’aurez point len abomination l’Égyptien, parce « que vous avez été étrangers en la terre d’Egypte ; » appelant Égyptien, soit l’Égyptien même, soit tout autre étranger. Enfin, voilà des ennemis qui menaçant déjà les murs de la ville, s’efforcent de la prendre ; la loi ne veut pas qu’on les regarde encore comme ennemis, avant qu’on leur ait envoyé des députés pour les convier à la paix. Elle interdit même l’insulte à l’égard d’une captive. « Après lui avoir donné trente jours pour pleurer « librement, dit-elle, ôte-lui ses vêtements de deuil et demeure « avec elle, comme avec une épouse légitime. » S’agit-il ici d’assouvir une passion brutale ? Est-ce un honteux salaire donné à une courtisanne ? Non, c’est pour la procréation des enfants, que la loi établit cette coutume. Vous le voyez, union de l’humanité avec la continence ! Au maître, épris de sa captive, elle ne permet pas de contenter sa passion ; elle arrête le désir par un intervalle de temps fixé d’avance ; et de plus, elle coupe les cheveux de la prisonnière, afin que le maître rougisse d’un honteux amour ; car, si la raison lui conseille le mariage, il retiendra cette femme auprès de lui, même ainsi dégradée. Puis, le désir satisfait, s’il ne juge pas bon d’habiter plus longtemps avec sa captive, non-seulement il ne lui est pas permis de la vendre, mais encore il ne peut la garder comme servante : la loi lavent libre et affranchie de toute servitude, de peur que si une autre femme vient à être admise par surcroît dans la maison, la jalousie ne suscite à la première des chagrins cruels.


Il y a mieux, le Seigneur en nous prescrivant encore d’aider nos ennemis et de relever leurs bêtes de somme gisant sous le fardeau, nous enseigne par induction à ne pas nous réjouir des maux d f autrui, ni même des revers de nos ennemis, afin qu’après nous avoir exercés dans la pratique de ces vertus, il nous apprenne à prier pour eux. Car, il ne convient pas déporter envie au bonheur du prochain, ni de s’en affliger, ni de prendre plaisir à son malheur. « Si une bête de « somme, appartenant à quelqu’un de tes amis, s’est égarée, dit « le Seigneur, et que tu la trouves, oubliant tout motif de « haine, ramène-là et rends-la ; car la probité véritable oublie « les injures, et la répression 5e la haine suit la probité. » C’est là ce qui nous dispose à la concorde, et la concorde nous conduit par la main à la béatitude. As4u reconnu de la haine dans un homme que tu fréquentes, ou bien as-tu découvert qu’il obéit à la cupidité ou à la colère, convertis-le par ton exemple à une vie meilleure. Ne vous semble-t-elle pas maintenant humaine et bienfaisante, la loi « qui nous a conduits « comme des enfants à Jésus-Christ ; » et ne vous parait-il pas en même temps bon et juste, ce Dieu qui, depuis le commencement jusqu’à la fin, s’est convenablement servi de toutes les créatures pour en opérer le salut ? « Faites miséricorde, dit le « Seigneur, pour qu’on vous fasse miséricorde ; remettez les « fautes, pour que les vôtres vous soient remises. Comme vous « faites il vous sera fait ; comme vous donnez, on vous donnera ; comme vous jugez, on vous jugera ; comme vous userez de bonté, on en usera envers vous ; et la mesure dont « vous vous serez servis, on s’en servira avec vous. » La loi défend encore de traiter avec mépris ceux que la nécessité aura contraints de vendre leur liberté ; et ceux qui pour dettes auront été réduits en servitude, elle leur accorde une rémission entière, la septième année. Que dis-je ! elle ordonne d’épargner le suppliant. Cette parole est donc pleine de vérité : « Comme le fourneau éprouve l’or et l’argent, ainsi le Seigneur éprouve le cœur des hommes. » Et celle-ci : « L’homme miséricordieux est patient. » La sagesse est à l’homme que la sollicitude conduit ; car la sollicitude est le partage de l’homme ; intelligent, et celui qui veille cherchera la vie, et celui qui cherche Dieu, trouvera la connaissance avec la justice. Mais ceux qui ont cherché Dieu par le droit chemin, ont trouvé la paix. »

Il me semble aussi que Pythagore avait puisé dans la loi sa douceur envers les animaux, quoiqu’ils manquent de raison. Ce philosophe, par pitié pour le père et la mère, défendait, sans même que l’on pût prétexter un sacrifice, de toucher immédiatement aux nouveau-nés des brebis, des chèvres et des génisses, voulant ainsi que l’indulgence envers la brute élevât l’homme Jusqu’à la mansuétude envers son semblable. « Accordez à la mère, dit-il, son petit, au moins pendant les sept premiers jours ; car si rien n’a lieu sans cause, et que dans les mamelles de la bête qui a mis bas, le lait arrive à flots pour la nourriture des petits, ravir les petits à l’allaitement de leur mère, c’est outrager la nature. » Rougissez-donc, ô Grecs, et vous tous qui vous joignez à eux pour attaquer la loi, puisqu’elle se montre compatissante pour les animaux privés de raison, tandis que ses détracteurs exposent les enfants même des hommes. Et cependant, la loi, bien des années auparavant, avait condamné leur barbarie par son précepte prophétique. Oh ! si elle défend de séparer les petits de la mère avant l’allaitement, à plus forte raison s’arme* t-elle ainsi d’avance de prescriptions contre la dure et impitoyable férocité des hommes, afin que s’ils outragent la nature, ils respectent du moins la loi. Et encore, comme il est permis de se nourrir de la chair des chevreaux et des agneaux, on serait excusable d’avoir séparé les petits de la mère ; mais quel motif peut-on alléguer pour exposer un enfant ? Il fallait que dès l’origine cet homme qui reculait devant la paternité, vécût dans le célibat, plutôt que de satisfaire l’intempérance de ses désirs, pour devenir ensuite infanticide. La loi défend encore, dans ses dispositions bienveillantes, d’offrir le même jour en sacrifice le petit et la mère. C’est de là que les Romains, lorsqu’une femme enceinte est condamnée à mort, défendent qu’elle subisse sa peine avant d’être accouch