Clément d'Alexandrie

LE PEDAGOGUE : LIVRE III

Titre 5
Titre 5

SOMMAIRE

LIVRE AUDIO

CHAPITRE

CHAPITRE PREMIER.



De la véritable beauté.


La plus belle des sciences est donc de se connaître soi-même, puisque cette connaissance entraîne nécessairement la connaissance de Dieu. L’homme qui connaît Dieu lui ressemblera, non point certes en se couvrant de bijoux précieux et de vêtements magnifiques, mais en faisant le bien et en rétrécissant chaque jour davantage le cercle élastique et capricieux de ses besoins. Comme Dieu seul n’en a aucun, il voit avec une extrême complaisance ceux qui s’efforcent d’en avoir le moins possible, dont l’esprit est simple et le corps revêtu de tempérance comme d’un chaste vêtement. Des trois puissances de notre âme, la première est l’intelligence ou la faculté de raisonner. C’est l’homme invisible commandant à l’homme visible, et le faisant agir sous la direction immédiate de Dieu. La seconde est la colère, passion sauvage et furieuse, qui va jusqu’à la folie. La troisième est la cupidité, ardent désir des voluptés, prenant plus de formes que le démon changeant de la mer, se montrant ici sous une figure, là sous une autre ; nous excitant à tous les désordres et nous poussant des premières débauches jusqu’à l’adultère et l’inceste. « L’homme que la cupidité domine devient d’abord, dit le poëte, comme un lion farouche que sa crinière ondoyante fait reconnaître pour le roi des animaux ; c’est dire assez que dans les commencements il conserve encore quelque chose de la noble figure humaine. Bientôt il devient semblable à un dragon qui rampe sur la terre, à un sanglier qui se roule dans la fange. » Cette ressemblance de l’homme avec l’homme s’efface peu à peu ; les excès et l’intempérance la font enfin disparaître entièrement. Cet homme n’est plus même une bête forte et courageuse, c’est une eau courante ; un arbre qui ne sent pas. La source impure de ses émotions s’épuise et tarit, ses plaisirs coulent comme l’onde sans qu’il puisse les arrêter. Un calme affreux, qui annonce la mort, succède dans son cœur aux folles tempêtes de l’amour. Sa beauté se flétrit et tombe plus vite encore que les feuilles de l’arbre insensible auquel le poëte l’a comparé. Elle tombe, elle sèche, elle expire avant que son automne soit venue.

La cupidité enveloppe l’homme d’un voile de mensonge et de dissimulation, au travers duquel on ne l’apperçoit plus. Elle lui fait prendre à son gré les mille formes différentes qu’elle prend elle-même pour se l’asservir. Mais l’homme qui lui résiste, et en qui habitent la raison et le Verbe, ne change jamais. Sa forme est celle de la raison, forme simple et invariable. Il ressemble à Dieu, il est beau ; mais, pour le paraître, il ne se couvre point d’ornements frivoles ; car il sait trop bien que Dieu seul est la véritable beauté. Cet homme, enfin, devient Dieu lui-même, parce que Dieu veut qu’il le devienne.

Héraclite a dit avec raison : « Les hommes sont des dieux, et les dieux des hommes. » La double nature du Verbe nous explique ce mystère. Il est Dieu et homme, il est homme et Dieu ; et par ses intercessions en notre faveur, il accomplit la volonté de son père. La Raison ou le Verbe, qui est commun à la nature divine et à la nature humaine, est médiateur entre l’homme et Dieu. Le Verbe est le fils de Dieu, mais il est le Sauveur des hommes ; il est le ministre de Dieu, mais il est le précepteur des hommes. « La chair est esclave, dit l’apôtre saint Paul ; pourquoi donc parer une vile esclave ? » La chair est le signe et la forme de notre esclavage. « Le Seigneur, dit le même apôtre, s’est lui-même anéanti en prenant la forme de l’esclave ; » il appelle esclave l’homme extérieur, avant que le Seigneur, descendant jusqu’à lui, se fût comme lui revêtu de chair. Car maintenant, par ce grand acte de miséricorde, il a fait libre la chair même ; il l’a délivrée de la mort, d’un esclavage honteux et mortel ; il l’a rendue incorruptible, et lui a donné pour ornement la durée sans fin de l’éternité.

Il est encore pour les hommes une autre beauté, je veux dire la charité. « La charité, dit l’apôtre, est patiente ; elle est douce et bienfaisante. La charité n’est point envieuse ; elle n’est point téméraire et précipitée ; elle ne s’enfle point d’orgueil. » Elle n’est point téméraire et précipitée, c’est-à-dire qu’elle rejette les parures vaines et superflues. « Elle n’agit point contre la bienséance, » ajoute l’apôtre ; c’est dire assez que, satisfaite de sa beauté naturelle, elle ne cherche point, par des ornements empruntés et menteurs, à s’en créer une autre qui lui soit étrangère. « Elle ne cherche point ce qui est en elle, dit l’apôtre ; » c’est-à-dire la vérité. La vérité, en effet, lui appartenant, pourquoi la chercherait-elle ? Non, elle cherche ce qui lui est étranger, un trop grand amour de la parure, pour le blâmer et le reprendre avec douceur, parce que cet amour des superfluités est contraire à Dieu, à la raison et à elle-même. Notre Seigneur dédaigna les beautés frivoles qui frappent les yeux. Voyez plutôt le portrait que nous en fait le prophète Isaïe : « Nous l’avons vu, il n’avait ni éclat ni beauté ; son corps ni son visage n’avait rien de beau qui attirât les regards des hommes. » La beauté du Seigneur est cependant sans égale. Mais que lui importait la beauté visible de la chair ? C’était la beauté mystérieuse de l’âme et du corps, qu’il voulait nous montrer. La beauté de l’âme, c’est d’être vertueuse ; la beauté de la chair, c’est d’être immortelle.



CHAPITRE II.

Du mépris des vaines parures.


Ce n’est donc pas notre corps, mais notre âme, qu’il faut orner, quoiqu’on puisse dire aussi que la chasteté est l’ornement de la chair. Les femmes que le soin de leur beauté extérieure préoccupe seul, ne s’aperçoivent pas que, tandis qu’elles parent leur corps, leur âme demeure inculte, horrible et stérile. Tels sont les temples des Égyptiens : des bois sacrés, de longs portiques, des vestibules spacieux vous y conduisent ; d’innombrables colonnes en supportent le dôme élevé ; les murailles, revêtues de pierres précieuses et de riches peintures, jettent de toute part un éclat qui vous éblouit. Rien ne manque à cette magnificence. Partout de l’or, partout de l’argent, partout de l’ivoire. Vous vous étonnez justement que les Indes et l’Éthiopie aient pu, pour y suffire, produire assez de richesses. Cependant le sanctuaire se cache encore à vos regards sous de longs voiles de pourpre brodés d’or et de pierreries. Si, tout plein de ce grand spectacle, vous en rêvez un plus grand encore, et que, vous approchant, vous demandiez à voir l’image du Dieu, pour qui un temple si magnifique a été construit ; si alors, dis-je, un des sacrificateurs qui l’habitent, vieillard au visage grave et vénérable, vient au chant des hymnes sacrés, soulever le voile du sanctuaire comme s’il allait vous montrer un Dieu, un sentiment amer de mépris succède dans votre âme à votre admiration trompée ; ce Dieu puissant que vous cherchiez, cette magnifique image que vous aviez hâte de voir, c’est un chat, c’est un crocodile, c’est un serpent, ou tout autre monstre semblable, indigne, je ne dirai pas d’habiter un temple, mais dont la seule demeure doit être l’obscurité des cavernes ou la fange d’un marais impur. Ce Dieu des Égyptiens est un monstre qui se roule sur des tapis de pourpre. N’est-ce point là l’image de ces femmes qui, toutes couvertes d’or, ne se lassant point d’abattre et de relever l’édifice de leur chevelure, les joues étincelantes de fard, les sourcils imprégnés de fausses couleurs, emploient, pour embellir leur corps et séduire de nombreux amants, le même art impur et menteur que les Égyptiens mettent en usage pour attirer des adorateurs au monstre qu’ils appellent leur Dieu ? Si vous soulevez, en effet, le voile de ce nouveau temple ; si vos yeux percent ces habits de pourpre, ces bijoux, ce fard, ces teintures dont elles sont couvertes et tout imprégnées ; si vous pénétrez avidement jusqu’à leur âme, dans l’espoir d’y trouver une véritable beauté qui réponde à tant d’ornements, ce que vous trouverez, je le sais, vous repoussera et vous fera horreur. Ce temple magnifique est impur : l’image de Dieu ne l’habite plus. Vous l’y chercheriez vainement : un esprit d’orgueil et d’impureté en a pris la place, semblable à la bête impure et magnifiquement parée que l’Égypte place sur ses autels. Ce serpent séducteur ronge et dévore leur intelligence par l’amour de la fausse gloire ; de leur âme il fait sa caverne, et lorsqu’enfin il l’a tout inondée de venins mortels, lorsqu’il y a vomi de sa bouche impure et empoisonnée les passions infâmes dont il est le père, il change toutes ces femmes en autant de prostituées ; devenu, dis-je, leur corrupteur, il fait métier et marchandise de leur corruption. Ce ne sont plus des femmes, ce sont des courtisanes éhontées. Elles n’ont plus aucun soin de leurs maisons, plus aucun soin de l’administration de leurs familles ; elles dévorent, elles épuisent dans leurs débauches toutes les richesses de leurs maris. Il faut qu’elles paraissent belles ; il faut que de nombreux amants le leur disent et le leur fassent croire, et tandis que des esclaves, achetés à prix d’argent, vaquent aux occupations qu’elles devraient remplir, elles consument les longues heures de la journée à composer et décomposer l’artifice de leur parure. Vous diriez qu’elles veulent faire un ragoût de leur chair, tant elles s’étudient à la rendre molle et délicate. Cependant elles s’enferment dans leurs appartements et n’en sortent point de tout le jour, de peur que son éclat ne trahisse et n’efface l’éclat emprunté de leur teint. Il faut à ces beautés factices des lumières artificielles. C’est le soir seulement qu’elles osent sortir de leur antre. Alors l’ivresse des festins, la clarté pâle et presque obscure des flambeaux, viennent en aide à leur mensonge. Elles sont horribles, et paraissent belles.

Le poëte comique Ménandre, s’adressant à une de ces femmes corrompues : « Sors d’ici, lui dit-il, car il est honteux qu’une femme chaste et modeste change la couleur de ses cheveux. » J’ajouterai à ce reproche : il est honteux qu’elle couvre ses joues de fard, ses sourcils et ses yeux de fausses couleurs. Cependant cette recherche impie d’une beauté factice détruit entièrement celle qui leur est propre. Mais ces infortunées ne le comprennent pas. Vous les voyez, dès le matin, se meurtrir, se déchirer, se serrer jusqu’à étouffer, et se déguiser sous une double couche de préparations vénéneuses. La clarté de leur teint s’efface, leur chair s’imbibe de poisons, et la fleur riante de leur beauté se flétrit et meurt sans retour. C’est peu de perdre leur beauté : les sucs de ces mixtions dangereuses, s’introduisant dans la chair à travers la peau, ouvrent un passage facile aux maladies et à la mort. Alors elles rendent compte à leur créateur de l’outrage qu’elles n’ont point cessé de lui faire pendant leur vie ; car il semble qu’elles lui reprochent de ne les avoir point faites aussi belles qu’elles avaient mérité de l’être.

Leur indolence est extrême, ai-je dit, pour tout ce qui touche à l’administration de leur famille. Eh ! comment ne le serait-elle pas, puisqu’il semble qu’elles sont nées, non point pour ces soins honorables, mais pour se montrer en spectacle aux yeux comme des tableaux ? « Que ferons-nous, dit une de ces femmes mise en scène par le poëte comique, et s’adressant à ses compagnes, que ferons-nous aujourd’hui de remarquable ? Par quelle œuvre nous distinguerons-nous, toutes brillantes et parées de fleurs que nous sommes, libres enfin du joug pesant de l’honnêteté et de la pudeur ? Sera-ce la ruine de nos maisons qui nous occupera, ou l’adultère et le divorce, ou la discorde et les dissensions à faire naître entre nos enfants ? »

Un autre poëte comique, Antiphane, tourne en ridicule, dans une de ces pièces, leurs habitudes honteuses, dignes des plus viles courtisanes. Il insulte à leur affectation ridicule de parure et de propreté : « Elle vient, dit-il, elle approche, elle passe ; non, elle ne passe point, elle s’arrête, pour s’essuyer ; elle vient enfin ; la voici, regardez-la tout inondée de flots de fard et de savon, peignée, serrée, lavée ; elle s’admire, elle s’ajuste, elle se parfume encore, elle se serre jusqu’à étouffer et mourir. » dignes en effet, de mille morts, ces femmes qui font usage des excréments du crocodile et de l’écume des poissons ; ces femmes dont les sourcils sont noircis par la suie et les joues rougies par le fard ! Ces femmes que les poëtes païens avaient pris en haine à cause de leurs mœurs, comment la vérité ne les repousserait-elle pas de sa présence ?

Le poëte comique Alexis les accuse aussi dans le passage suivant, que je rapporterai tout entier, parce que ce poëte y entre dans une foule d’explications curieuses et détaillées qui prouvent que les femmes de nos jours n’ont point dégénéré de l’impudence de leurs devancières. Ce sont les mêmes infâmes mœurs, si même elles ne sont pas pires ; et certes je rougirais d’épargner ces femmes que les poëtes comiques n’épargnent pas, et qu’ils livrent en spectacle à la risée publique. Elles sont la perte de leurs maris, car elles les aident dans toutes les injustices qu’ils peuvent commettre pour s’enrichir et dépouiller leurs parents, et les détournent de toute action honorable. Il n’est point de moyens de tromper qu’elles n’imaginent et ne mettent en usage. Celles qui sont petites attachent et cousent sous leur chaussure d’épaisses semelles de liége ; celles qui sont grandes ont, au contraire, des semelles extrêmement légères et amincies, et quand elles sortent, elles ont grand soin de tenir leur tête abaissée entre leurs épaules, afin de déguiser ainsi la hauteur de leur taille. Leurs hanches et leurs cuisses sont-elles plates et sans grâces, elles épaississent leurs vêtements par des pièces rapportées sur ces parties de leur corps qui leur semblent défectueuses, afin que ceux qui les viennent visiter s’extasient sur l’élégance de leurs formes et de leur tournure. Leur sein est-il flasque et tombant comme celui des nourrices que les poëtes comiques introduisent sur le théâtre, elles ont des machines pour le relever ; est-il trop plat et trop enfoncé, elles se donnent, pour le faire avancer, une torture perpétuelle. Si leurs sourcils sont blonds, elles les noircissent avec de la suie ; s’ils sont noirs, elle les blanchissent avec du blanc de Céruse ; enfin, s’ils sont trop blancs, une mixtion faite exprès efface et détruit cette blancheur. Ont-elles quelque partie de leur corps où la peau soit plus blanche et plus fine, c’est celle-là qu’elles ont soin de montrer. Leurs dents sont-elles belles et bien rangées, elles rient sans cesse pour qu’on admire la beauté de leur bouche. Gaies, ou tristes, il n’importe, il faut qu’elles rient tout le jour et afin de n’y point manquer, elles placent entre leurs lèvres une petite branche de myrthe qui les tienne toujours entr’ouvertes.

La sagesse humaine m’a fourni ces leçons contre l’amour immodéré de la parure, et je n’ai pas craint d’en faire usage, parce que le Verbe ne dédaigne aucun des moyens qui peuvent nous instruire et nous corriger. Maintenant j’appellerai à mon aide les maximes de la sagesse divine, car la honte salutaire qu’on éprouve d’un blâme mérité et public détourne souvent du péché.

Comme les bandages dont on couvre et serre les blessés témoignent des blessures du corps, le fard et les fausses couleurs accusent et prouvent les maladies honteuses qui dévorent l’âme. N’approchez pas du fleuve étranger, nous dit notre divin maître, c’est-à-dire n’approchez pas de ces épouses adultères qui, livrées à tout l’emportement de leurs passions sont comme une source courante et incessamment ouverte à tous ceux qui ont soif des plaisirs impurs. « Abstenez-vous, nous dit-il encore, d’une onde étrangère, et ne buvez point de l’eau de la fontaine d’autrui, » C’est-à-dire fuyez les jouissances coupables de la chair et de l’esprit. Ainsi vous vivrez long-temps, ainsi de nombreuses années seront ajoutées à celles que vous comptez déjà, la justice de Dieu vous récompensant de votre horreur pour les eaux impures de la volupté et de l’hérésie.

Le vice de l’ivrognerie et de la gourmandise, tout grand qu’il est, l’est moins encore que cet amour déréglé des vaines parures. Il suffit, pour le satisfaire, de mets abondants ou délicats, arrosés par de fréquentes libations. Mais cette soif de la parure, soif insensée qui s’abreuve d’or, de pourpre et de pierreries, rien ne peut la satisfaire et l’éteindre. Tout l’or que la terre a déjà produit, ajouté à celui qu’elle cache encore dans ses entrailles, ne suffirait point à désaltérer ceux qui ont le malheur de brûler de cette soif ardente et inextinguible. En vain les vaisseaux innombrables qui sillonnent les mers de Tyr, de l’Inde et de l’Ethiopie leur apporteraient sans relâche les trésors enfermés dans leurs flancs ; en vain le Pactole roulerait à leurs pieds ses eaux brillantes et imprégnées d’or ; en vain, semblables à Midas, ils changeraient en or tout ce qu’ils touchent, croyez-moi, ils resteraient pauvres au milieu de ces richesses merveilleuses et inépuisables, car ils en désireraient d’autres, et mourraient avec ce désir. Mais si les richesses sont aveugles comme il est vrai qu’elles le sont, comment ceux qui les admirent et les adorent ne seraient-ils pas aveugles comme elles ? Comment ces femmes, qui ne mettent aucune borne à l’emportement de leurs désirs, en mettraient-elles à la licence de leur conduite et de leurs mœurs ? Aussi cherchent-elles partout des admirateurs, dans les théâtres, dans les promenades, dans les rues les plus fréquentées, dans les temples mêmes, orgueilleuses de la beauté de leur visage, insouciantes de la pureté de leur cœur ; vous reconnaissez ces femmes adultères au fard qui les couvre et les défigure, comme on reconnaît l’esclave fugitif aux stigmates dont l’a marqué le fer du bourreau. « Quand tu serais vêtue de pourpre, dit le prophète ; quand tu serais parée d’or et de tous tes bracelets, et que le fard rehausserait l’éclat de ton visage, ta beauté serait impuissante et méprisée. »

Quelle absurdité et quel opprobre ! Les animaux des champs, les oiseaux du ciel, bondissent dans les prairies ou s’élèvent joyeux dans les airs, satisfaits des ornements naturels qu’ils tiennent de la bonté de leur Créateur ; ceux-là de leur crinière ondoyante, ceux-ci des couleurs vives et variées de leur plumage ; la femme seule, comme si elle était inférieure à ces animaux, se croit assez laide et assez difforme pour avoir besoin d’emprunter une beauté factice et trompeuse. Toutes ces bandelettes, tous ces réseaux de formes et de couleurs différentes, dont elles attachent et enveloppent leur chevelure ; toutes ces tresses innombrables qu’elles entrelacent les unes dans les autres avec mille soins curieux et recherchés ; tous ces miroirs de forme et de matière magnifique à l’aide desquels elles composent leur visage et leur maintien, afin de mieux séduire ceux qui, comme des enfants privés de raison, se laissent prendre à ces trompeurs appas ; tous ces soins, dis-je, toutes ces recherches proclament leur opprobre et leur corruption. Dépouillées de toute pudeur, faisant un masque de leur visage, est-ce leur faire injure que de les comparer à des courtisanes et de leur en donner le nom ? « Ne considérez point, dit l’apôtre, les choses visibles, mais les invisibles ; car les choses visibles sont passagères, mais les invisibles sont éternelles. » Peut-on imaginer rien de plus absurde que la conduite de ces femmes ? Elles se créent une beauté fausse, et, comme si elles avaient fait un superbe ouvrage, elles inventent un miroir pour la regarder, au lieu d’un voile pour la couvrir et la cacher. Ni les fables grecques ne les instruisent, ni les divines Écritures. Le beau Narcisse meurt de la contemplation de sa ressemblance ; Moïse défend au peuple choisi de faire des peintures qui représentent le vrai Dieu, et elles inventent des miroirs pour adorer leur propre image ! Lorsque le prophète Samuel fut entré dans la maison du vieillard Jessé, pour sacrer roi celui de ses huit enfants que le Seigneur avait choisi, frappé d’abord de la taille élevée et de la beauté remarquable de l’aîné, il s’en réjouit, et levait déjà l’huile sainte pour la lui répandre sur la tête ; mais le Seigneur l’arrêta et lui dit : « Ne regarde point son visage, ni la hauteur de sa taille : je l’ai rejeté, et je ne juge point selon le regard de l’homme ; car l’homme voit ce qui paraît, mais le Seigneur regarde le cœur. » Ainsi le prophète ne sacra point celui dont le corps était beau, mais celui dont l’âme était belle. Si donc le Seigneur fait moins de cas de la beauté naturelle de notre corps que des vertus cachées qui embellissent notre âme, de quel œil ne doit-il point voir ces beautés fausses et trompeuses, lui qui a horreur de tout ce qui est faux ? « Car nous marchons dans la foi et non dans l’apparence. »

L’exemple d’Abraham, à qui le Seigneur ordonne de se retirer dans une terre étrangère, et qui lui obéit sans murmure, prouve assez que les vrais serviteurs de Dieu doivent sacrifier à ses moindres ordres leur patrie, leurs parents et leurs biens. Dieu lui-même appelle ce saint patriarche son ami, parce qu’il a méprisé pour lui ses richesses, toutes considérables qu’elles étaient : témoin les quatre rois qui avaient emmené Lot en captivité, qu’il défit et mit en fuite avec le seul secours de ses domestiques. La seule Esther, dans l’Écriture, nous apparaît magnifiquement parée ; mais cette parure est mystérieuse. C’est une sujette qui veut plaire à son roi, une épouse à son mari ; et le prix de cette beauté est la délivrance de tout un peuple que les méchants persécutaient et s’apprêtaient à faire périr. À l’appui de cette fatale influence de l’amour outré des vaines parures, amour qui fait les femmes adultères et rend les hommes mous et efféminés, je citerai ce passage d’Euripide, dans sa tragédie d’Iphigénie :

« Lorsque le prince troyen, qui avait jugé les déesses, eut abordé les rivages de la Laconie, sa beauté, ses vêtements somptueux, tissus d’or et de soie, éblouirent Hélène et la séduisirent au point de profiter de l’absence de son époux pour suivre cet amant adultère dans les retraites du mont Ida. »

Ô beauté, mère de l’adultère ! cet amour outré des vaines parures et des coupables voluptés, ce luxe impur d’un prince barbare, ruinent la Grèce, corrompent la chasteté lacédémonienne, et changent en une vile prostituée la fille même de Jupiter. Hélas ! ces peuples n’avaient point de maître divin qui leur dit : « Vous ne commettrez point d’adultère ; » et, vous livrant à l’impétuosité de vos désirs, vous n’ouvrirez point à ces flammes vicieuses qui dévorent le cœur une route large et facile. Quelles ne furent pas cependant les suites fatales de ce crime ! De quels malheurs ne furent point accablés ces insensés qui n’avaient pas su résister à l’entraînement de leurs passions effrénées ! Il suffit du crime d’un jeune barbare pour ébranler tout l’univers. La Grèce et l’Asie sont en feu. La Grèce entière s’élance sur les mers, dont les flots mugissent et disparaissent sous d’innombrables vaisseaux ; une guerre interminable s’allume, les combats succèdent aux combats, les cadavres s’amoncèlent sur les cadavres. Les barbares poursuivent les Grecs jusque dans leurs vaisseaux embrasés. L’injustice triomphe : un faux Jupiter la protége. Le plus pur sang de la Grèce inonde les plaines et grossit les fleuves d’un pays barbare. Toutes les poitrines se frappent et gémissent ; la terre entière est pleine de deuil. Le haut Ida, dont les pieds sont baignés par d’innombrables fontaines, s’agite sur ses profondes bases jusqu’à ses sommets les plus élevés, et menace d’ensevelir sous une même et vaste ruine la ville de Priam et la flotte des Grecs. « Où fuirons-nous, ô poëte ; en quel lieu nous cacherons-nous ? Montre-nous quelque terre lointaine où cet affreux désordre n’ait point pénétré ! »

Enfant, ne touche point à des rènes que tes faibles mains ne sauraient tenir. Ne monte point sur un char qu’il t’est impossible de diriger.

Mais l’orgueil est sourd aux conseils, et le ciel s’étonne de voir aux mains d’un jeune insensé le char enflammé du soleil. L’orgueil, en effet, est la volupté coupable de l’âme ; il entraîne et détruit la raison que le Pédagogue divin ne dirige point. La chute alors appelle la chute. Nous en avons un exemple frappant dans ces anges rebelles qui, ayant abandonné l’éternelle beauté pour une beauté trompeuse et périssable, furent précipités du ciel sur la terre. Les Sichimites aussi furent punis pour avoir insulté à la pudeur dans la personne d’une jeune et sainte vierge ; ils furent punis de mort, et ce châtiment terrible doit nous être une salutaire instruction.



CHAPITRE III.

Contre les hommes qui se parent.


Cet amour frivole de la parure n’entraîne pas seulement les femmes, mais les hommes mêmes, tant le luxe a fait parmi nous des progrès affreux et rapides ! Ces vains ornements accusent hautement la corruption de leur cœur. Devenus femmes par leurs mœurs, ils le deviennent par leurs vêtements. Semblables, par l’arrangement de leur chevelure, à des esclaves ou des courtisanes, à peine couverts de vêtements légers et transparents, la bouche pleine de mastic, le corps inondé de parfums, errant tout le jour dans nos places publiques, ils s’y font gloire de leur détestable mollesse. Si vous les jugez d’après leur aspect, que ne direz-vous point de ces adultères mous et efféminés, hommes et femmes tour à tour dans leurs exécrables plaisirs, qui, prenant en horreur les marques distinctives de leur sexe, soignent leurs cheveux comme des femmes, et ne laissent aucun poil sur leur visage ni sur leur corps ? L’audace criminelle de leurs actions l’emporte sur l’infamie de leurs mœurs, et leur folie cède à leur méchanceté. C’est pour eux que nos cités regorgent de ces ouvriers inutiles incessamment occupés à masser, poisser, épiler ces misérables qui ne sont plus d’aucun sexe ; c’est pour eux que s’élèvent ces innombrables boutiques, ouvertes nuit et jour, où les artisans de ce commerce impur, spéculant sur la folie publique, s’enrichissent rapidement. C’est là que, sans honte de ceux aux regards desquels ils se montrent, sans aucune honte d’eux-mêmes, ils s’enduisent de poix et livrent aux mains et aux instruments de mille esclaves impudiques les parties les plus secrètes et les plus honteuses de leur corps, se réjouissant, dans leur infamie, de voir leur peau devenir lisse et douce comme celle des femmes sous l’action violente de la poix. Leur impudence ne peut sans doute aller plus loin ; mais puisqu’il n’est rien qu’ils ne fassent, il n’est rien que je doive taire. Diogène faisait preuve de grandeur d’âme, lorsque, conduit sur le marché public pour y être vendu comme esclave, il disait d’un ton de maître à l’un de ces hommes dégénérés : « Viens, enfant, acheter un homme. » Car, par ces paroles équivoques, il lui faisait assez entendre qu’il ne l’était plus.

Sont-ils des hommes, en effet, ces insensés qui, par leurs mœurs et leurs habitudes, leurs vêtements et leur coiffure, les parfums, le fard et les fausses couleurs qu’ils emploient, s’assimilent autant qu’ils le peuvent à un sexe qui n’est point le leur ? Comment le voir sans le leur reprocher ? Ils pensent pouvoir se dépouiller de la vieillesse qui blanchit leur tête comme les serpents se dépouillent de leur vieille peau, et rajeunir leur chevelure par les couleurs dont ils la teignent ; mais s’ils déguisent la couleur de leurs cheveux et les outrages du temps, ils ne sauraient empêcher ni les rides de creuser leur front, ni le temps d’amener la mort. Est-ce donc une honte d’être vieux et de ne pouvoir s’empêcher de le paraître ? Non sans doute, mille fois non. Plus l’homme est avancé en âge, plus il inspire de vénération ; car il semble que Dieu seul soit plus ancien que lui. Dieu est le vieillard éternel : « Il est l’Ancien des jours, dit le prophète, et ses cheveux sont comme la laine pure. » « Il est le seul, nous dit le Seigneur, qui puisse faire un cheveu blanc ou noir. » Quelle n’est donc pas l’impiété de ces hommes qui, s’attaquant à ses œuvres, s’efforcent de noircir la chevelure qu’il a blanchie ? « L’expérience est la couronne des vieillards, et la blancheur de la tête est la preuve de leur prudence. » Ceux donc qui détruisent cette blancheur, source pour eux de respect et de vénération, outragent le Dieu qui la leur a donnée comme la plus noble parure de leur âge. La vérité ne peut habiter dans leur âme, puisque le mensonge souille leur tête : « Mais vous, ce n’est pas là ce que vous avez appris de Jésus-Christ, si toutefois vous êtes ses disciples et si vous avez appris de lui, selon la vérité de sa doctrine, à dépouiller le vieil homme selon lequel vous avez vécu autrefois, et qui se corrompt en suivant l’illusion de ses passions. Renouvelez-vous donc dans l’intérieur de votre âme, et vous revêtez de l’homme nouveau qui est créé à la ressemblance de Dieu dans la justice et la sainteté véritable. »

N’est-ce pas pour des hommes une admirable occupation, de passer leur temps devant un miroir à peigner, couper, ajuster leurs cheveux ? Ne font-ils pas une belle œuvre, en rasant le poil de leurs joues et en arrachant jusqu’au dernier tous les poils qui couvrent leur corps ? Eh ! comment, à moins de les voir nus, ne pas les prendre pour des femmes ! Leur passion rompt tous les obstacles. C’est bien en vain qu’il leur est défendu de porter de l’or. Ils trouvent mille moyens détournés d’éluder cette défense : tantôt ce sont des franges d’or, tantôt des feuilles légères entrelacées de fils de même métal ; tantôt enfin je ne sais quelles figures sphériques de matière riche et brillante qui, suspendues à leur cou, descendent jusqu’à leurs talons ; inventions séductrices bien dignes de ces hommes dégénérés que leurs passions ravalent jusqu’à la brute, et de qui la folie n’a d’égale que l’impiété.

Dieu a voulu que le corps de la femme fût doux et poli, et que sa longue chevelure, qui flotte naturellement sur ses épaules, fût son unique ornement ; mais il a donné la barbe à l’homme comme la crinière aux lions, et a couvert sa poitrine d’un poil épais, signe de force et de commandement. Il n’est point jusqu’au coq à qui, pour le distinguer des poules, il n’ait donné cette crête d’un rouge vif qui ressemble à un casque guerrier. Dieu a voulu que la barbe se montrât chez l’homme en même temps que la prudence, et qu’elle devint blanche dans sa vieillesse, afin de répandre sur sa figure un air de gravité majestueuse. Il a voulu qu’elle suivît dans ses développements les développements de l’expérience, et qu’elle en fût comme un éclatant témoignage, qui inspirât naturellement la confiance et le respect. La barbe est plus ancienne qu’Ève ; elle est la marque distinctive de l’homme, dont elle indique la supériorité. Le Créateur a trouvé juste de semer de poils tout le corps de l’homme, et lui ôtant du côté tout ce qu’il y avait en lui de faible et de mou, il en a formé la femme, de qui le corps plus tendre et plus délicat devait être propre aux fonctions qu’elle a à remplir dans la génération et la conservation des enfants.

L’homme, ainsi séparé de tout ce qu’il avait de faible et de trop délicat, demeura et se montra homme ; de là vient que dans l’acte de la génération, l’homme agit et la femme souffre : car les corps velus sont plus chauds et plus secs que ceux qui n’ont point de poil, et l’homme l’est plus que la femme et les eunuques. C’est donc une véritable impiété et un crime contre-nature, de détruire ces marques distinctives de la supériorité de l’homme. C’est le comble de la bassesse et de la lâcheté dans les hommes ; c’est le plus haut degré de l’impudicité dans les femmes. Toutes ces hideuses manières de s’embellir, dont le nom seul allume mon indignation, doivent être en horreur à de véritables Chrétiens. « Tous les cheveux de votre tête sont comptés, » nous dit le Seigneur ; mais ceux de votre barbe et de votre corps le sont aussi, et vous ne pouvez en arracher un seul sans aller manifestement contre cette volonté divine qui les a comptés. « Peut-être ne savez vous pas, dit l’apôtre, que Jésus-Christ habite en vous. Si nous eussions su qu’il fait en nous sa demeure, je ne pense point que nous eussions osé l’outrager. »

J’ai honte, je l’avoue, d’entrer dans les détails de toutes ces infâmes coutumes ; j’ai honte de vous montrer ces hommes se tournant, se courbant, se baissant, dévoilant ce que la nature a voilé, se fatiguant et se brisant presque dans mille indécentes postures, et ne rougissant point lorsque leur seul aspect fait naître une vive rougeur. Au milieu de la jeunesse, au sein même du gymnase, où les jeunes gens reçoivent des leçons de tempérance et de vertu, ils se montrent dans toute l’infamie de leur parure et de leurs mœurs. N’est-ce point là le plus horrible excès où la licence puisse monter ? Que respecteront dans leurs maisons ceux qui agissent ainsi en public ? Quelle plus grande preuve de l’infamie de leurs mœurs ? Eh ? n’est-ce pas avouer qu’on est femme la nuit, que d’abjurer ainsi sa nature d’homme à la lumière du soleil ? Écoutez-ce que nous dit le Verbe par la bouche de Moïse : « Il n’y aura point de courtisanes parmi les filles d’Israël, ni de fornicateur parmi les enfants d’Israël. » Mais l’usage que nous faisons de la poix, disent-ils, nous est agréable ; il l’est, mais il vous accuse. Quel homme sage, à moins d’être dévoré par cette affreuse maladie, voudrait passer pour un fornicateur, et s’étudierait à couvrir de honte la noble image de son Créateur ? « Ceux qu’il a connus dans sa prescience, dit l’apôtre, il les a aussi prédestinés pour être conformes à l’image de son fils, afin qu’il soit lui-même le premier né entre plusieurs frères ; et ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi justifiés. Ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés. » Quelle n’est donc pas l’impiété de ces hommes qui, en déshonorant leur corps, déshonorent Jésus-Christ même ! Voulez-vous être véritablement beau, rendez belle votre âme, et ne vous lassez point de l’orner. Ce ne sont pas les poils de votre corps, mais les passions de votre âme, qu’il faut arracher. J’éprouve une profonde pitié pour ces jeunes et malheureux enfants, objets d’un infâme trafic. Cependant la honte dont ils sont couverts ne leur appartient pas ; elle est tout entière à ceux qui en tirent un gain criminel. Mais si ces enfants, dont le crime est involontaire, nous inspirent tant de pitié, quelle horreur ne doivent pas nous inspirer des hommes qui s’abandonnent volontairement, et de leur plein gré, à des infamies qu’ils devraient racheter de leur vie même, si on voulait les forcer à les commettre ?

Le vice a désormais dépassé toute limite ; il promène en public ses joies lascives et insultantes, il coule à pleins bords dans nos villes, il est la loi commune et universelle. Les femmes, abjurant la pudeur ; les hommes, abjurant leur nature, vendent publiquement leur corps. Le luxe a fait des sexes un affreux mélange, et couvert les hommes d’opprobre. Une curiosité inouie, molle et luxurieuse, agite leurs cœurs. Il n’est rien qu’ils n’inventent pour rallumer leurs désirs éteints, rien qu’ils ne tentent et n’essaient pour réveiller leur imagination blasée. La nature, qu’ils violentent, s’épouvante de leurs excès. Les hommes font l’office des femmes, et les femmes celui des hommes. Que dis-je ? elles s’unissent entre elles ; elles épousent d’autres femmes, et leur corps n’a point d’ouverture qui ne serve à leur lubricité. La volupté, devenue une marchandise publique, a pénétré dans l’intérieur des familles et les a souillées.

Quel horrible spectacle que cet inceste perpétuel ! quels trophées de notre civilisation, que ces hommes et ces femmes couchés pèle-mêle dans des maisons publiques, et attendant des acheteurs ! Quelle effroyable iniquité, et de quelles tragédies ne sont point la source ces détestables désordres ! Les pères, oublieux des enfants qu’ils ont exposés, se mêlent à leurs fils dans leur licence effrénée, et rendent mères leurs filles mêmes. La loi se tait sur leurs désordres, et, se prévalant de son silence, ils appellent facilité de mœurs ce qui est le plus horrible excès de la plus criminelle impudicité. Ils violent la nature, et se croient innocents des souillures de l’adultère. Mais si la loi humaine se tait, la justice divine ne se taira point. Ils appellent sur leurs têtes d’inévitables calamités ; et du même argent dont ils achètent un plaisir passager, ils achètent aussi une éternelle mort. Les malheureux qui trafiquent de ces détestables marchandises couvrent les mers de leurs vaisseaux, et transportent d’une ville à l’autre la fornication, comme le froment et le vin. Ceux encore plus malheureux qui les achètent, font provision de volupté comme d’une nourriture indispensable. Et ni les uns ni les autres ne se souviennent de cette défense de Moïse : « Tu ne profaneras point ta fille jusqu’à en faire une courtisane, et la terre ne se remplira point de fornication et d’iniquité. » Ces paroles prophétiques, prononcées autrefois, s’accomplissent maintenant. Nous le voyons clairement de nos yeux. Toute la terre est pleine de fornication ; toute la terre est pleine d’iniquité. Je ne puis m’empêcher d’admirer les premiers législateurs des Romains, qui crurent juste de condamner à être enterrés tout vivants ceux qui auraient avec les femmes quelque commerce contraire aux règles de la nature. La barbe de l’homme est une beauté libre, simple et naturelle, qu’il est honteux de détruire. C’est lorsque sa barbe commence à pousser que sa figure est le plus agréable. Enfin, c’est sur la barbe d’Aaron que sont versés ces parfums prophétiques dont l’Écriture nous entretient. Celui donc qui est instruit par le Pédagogue, et en qui habite la paix, doit lui-même être en paix avec tous les poils de son corps.

Que ne feront point les femmes, naturellement portées à cet amour outré de la parure et des plaisirs, si les hommes leur donnent l’exemple de si effroyables excès ? Mais j’ai tort de les appeler des hommes, ils ne sont pas même des femmes ; ce sont de véritables eunuques. Leurs habits d’étoffe légère et de couleur transparente n’ont plus rien de mâle ; leur voix grêle et menue n’a plus rien de la noble voix de l’homme. Tout en eux accuse une nature abâtardie et dégénérée ; leurs habits, leur coiffure, leur démarche et leurs traits. « On connaîtra l’homme, dit l’Écriture, à son aspect, à sa démarche, à ses vêtements, au mouvement de ses pieds, au rire de ses lèvres et de ses dents. » C’est de leur chevelure, surtout, que ces efféminés ont soin. Ils ne cessent, comme des femmes, de la tresser et de l’orner. Les lions aussi, s’enorgueillissent de leur crinière ; mais c’est parce qu’elle les aide dans leurs combats en leur donnant un air plus terrible et plus menaçant. Les sangliers sont fiers aussi du poil épais dont leur hure s’arme et se hérisse ; mais c’est parce qu’il glace d’effroi les chasseurs les plus intrépides. Les brebis mêmes sont chargées d’une épaisse toison ; mais c’est un des bienfaits de notre Père céleste, qui nous a appris à les en dépouiller pour notre usage. Il est vrai aussi que, parmi les nations barbares, les Gaulois et les Scythes, se plaisent à faire croître leur chevelure et la conservent avec soin ; mais ce n’est point comme un objet de vaine parure. Cette chevelure épaisse et rougeâtre, qu’ils assemblent et portent sur le devant de la tête, annonce la guerre, par sa couleur farouche et éclatante comme celle du sang. Ces deux peuples barbares ont une égale horreur du luxe. Le fleuve glacé où le Germain se baigne, et le char grossier qu’habite le Scythe, en sont d’irrécusables témoins. Le Scythe même quelquefois dédaigne d’habiter ses chars. Son cheval lui sert de maison ; il y monte, et en un instant se transporte partout où il lui prend envie d’aller. Un grand courage, une vie frugale, sont ses uniques richesses. Il ne sent pas d’impurs besoins qui lui en fassent désirer d’autres. Si une faim dévorante le presse, il demande à son cheval de quoi l’apaiser ; il lui ouvre les veines, et ce noble animal donne son sang pour ranimer et soutenir la vie de son maître. Les chevaux de ces peuples nomades les portent et les nourrissent. Les Arabes, qui sont une autre espèce de peuples nomades, montent des chameaux dans leurs expéditions guerrières, et se font suivre par des chamelles pleines. Ces animaux mangent en courant, et portent sur leur dos non-seulement leurs maîtres, mais encore les tentes qui leur servent de maison. Si l’eau vient à manquer à ces barbares, ils se désaltèrent de leur lait ; si leurs vivres s’épuisent, ils se nourrissent de leur sang ; et cependant ces animaux, moins sauvages que leurs maîtres, oublient les mauvais traitements qu’ils en ont reçus, et, parcourant fidèlement de vastes solitudes, les portent et les nourrissent. Périssent donc ces peuples cruels qui se nourrissent de sang !

Il n’est point permis à l’homme de toucher au sang ; car la chair de son corps n’est autre chose qu’un sang épaissi. Le sang humain s’est mêlé et communiqué à la nature divine du Verbe par la grâce du Saint-Esprit. Si quelqu’un l’outrage, il criera vers Dieu, et Dieu l’entendra, même inanimé. J’ai en horreur la férocité de ces peuples barbares ; mais j’admire leur vie frugale, ennemie du faste et de la mollesse. C’est ainsi que notre divin maître veut que nous soyons, sans faste et sans arrogance, sans vaine gloire et sans péché, portant notre croix, uniquement occupés du soin de notre salut.



CHAPITRE IV.

Des bonnes et des mauvaises compagnies.


Ayant interverti, sans le vouloir, l’ordre que j’avais d’abord résolu de suivre dans ces instructions, j’ai hâte d’y revenir et d’élever la voix contre cette innombrable quantité d’esclaves et de domestiques dont s’entourent les gens riches et voluptueux. Ne voulant absolument pas se servir eux-mêmes, ils en achètent pour chacune de leurs actions et pour chacun de leurs désirs. Ils emploient les uns à préparer mille ragoûts délicats et recherchés, les autres à dresser et couvrir les tables. Tous ces innombrables mercenaires ont chacun leur emploi distinct et marqué, afin de venir tour-à tour satisfaire au luxe et à la gourmandise de leurs maîtres. Ils préparent les viandes, les confitures, les pâtisseries, les liqueurs, et les étalent avec symétrie sur des tables somptueuses dont ils sont les décorateurs et les architectes. Ils gardent des amas d’habits superflus et des monceaux d’or, comme des griffons. Ils serrent l’argenterie et l’essuient sans cesse, la tenant toujours prête pour l’appareil brillant des festins. Il en est enfin qui sont préposés à la garde et à l’entretien des chevaux de luxe, exerçant sous leurs ordres un nombre infini d’échansons et de jeunes gens dont le caprice du maître épuise et cueille la beauté avant que le temps l’ait mûrie.

Une multitude d’esclaves de l’un et de l’autre sexe se presse autour des femmes pour servir à l’entretien de leur parure et de leur beauté. Il en est qui président à leurs miroirs, d’autres à leurs coiffures, d’autres enfin à leurs peignes et aux tresses de leurs cheveux. Les nombreux eunuques dont on les entoure sont autant de ministres secrets de leurs débauches. On ne les en soupçonne point, parce qu’on les en sait incapables par eux-mêmes ; mais le véritable eunuque n’est pas celui qui ne peut pas, c’est celui qui ne veut point. Lorsque les Juifs, révoltés contre Dieu, l’irritèrent par la demande d’un roi, le Verbe, par la bouche du prophète Samuel, au lieu de leur promettre un roi doux et humain, les menaça d’un tyran insolent livre au luxe et à la débauche. « Il prendra, leur dit-il, vos filles pour se faire apprêter des parfums, ainsi que les pains et les mets de sa table, » les traitant comme des esclaves acquises par le droit de l’épée, et ne gouvernant point selon les lois de la justice et de la paix.

On voit partout des femmes se faisant porter dans de brillantes litières sur les épaules de nombreux Gaulois, esclaves affectés à ce genre de service. On n’en voit plus qui, s’occupant dans l’intérieur de leur maison à des ouvrages de leur sexe, préparent la laine et le lin pour les vêtements de leurs maris et de leurs enfants. Toutes leurs journées se perdent et s’écoulent dans l’oisiveté, à écouter des fables amoureuses, des propos vains et séduisants qui énervent leur âme et leur corps. « Vous éviterez la foule, dit le sage, de peur que vous ne tombiez dans le vice ; car la sagesse est dans le petit nombre, le désordre et la confusion dans la multitude. » Ce n’est point par pudeur, et dans la crainte d’être vues, qu’elles se font ainsi porter en litière sur les épaules de leurs esclaves : ce motif, s’il était le leur, serait honorable et légitime ; mais c’est, au contraire, par un excès d’orgueil et de vanité, désireuses qu’elles sont de s’offrir en pompe aux regards. Vous les voyez tantôt lever leur voile et regarder fixement ceux qui les regardent, tantôt faire semblant de se cacher, se déshonorant encore davantage par cette affectation de fausse pudeur. « Ne jette pas les yeux de tous côtés, dit le sage, n’erre point dans la solitude des places publiques. »

C’est en effet une véritable solitude, qu’un lieu où dans une nombreuse foule d’impudiques ne se trouve pas un seul homme chaste. Elles courent d’un temple à l’autre, ne se lassant point d’y sacrifier, environnées de devins, de charlatans, de vieilles corrompues, détestables instruments de la ruine des familles. Le jour, elles se montrent avec orgueil dans tout l’éclat de leur parure ; le soir, au bruit des verres du festin, elles écoutent les conseils impurs que ces vieilles corrompues murmurent à leurs oreilles. Elles apprennent et chantent des chansons lascives, qui sont la perte et le déshonneur du mariage. Elles ont des maris qu’elles n’aiment point, et des amants qui les possèdent. Mais ce n’est point encore assez ; et leurs devins, pour flatter leur orgueil et leurs passions, leur en promettent encore d’autres. Ces malheureuses ne sentant point qu’elles se trompent et sont trompées, livrent leur corps, comme un vase de volupté, à tous ceux qui veulent y boire l’impudicité et la débauche ; elles font commerce de leur chasteté, et l’échangent avec joie contre la honte. De nombreux ministres de leurs débauches se pressent autour d’elles ; ils y courent de toutes parts, comme les pourceaux au fumier. De là vient que l’Écriture nous avertit incessamment : « N’introduis pas tout homme dans ta maison, car les piéges du trompeur sont innombrables. Que les hommes justes soient tes convives, et que ta gloire repose dans la crainte du Seigneur. » Loin de nous la fornication ! « Car sachez, dit l’apôtre, que nul fornicateur, nul impudique, nul avare dont le vice est une idolâtrie, ne sera héritier du royaume de Jésus-Christ et de Dieu. » Mais ces femmes ne se plaisent que dans la société des hommes efféminés ; elles réunissent dans leurs maisons une multitude de vils flatteurs, oisifs et dissolus, dont la langue impudique ne connaît point de frein, et dont les actions ne sont pas moins infâmes que les discours. Ces misérables, prêtant leur aide à l’adultère et l’impudicité, s’efforcent, par l’indécence de leurs postures et de leurs gestes, par leurs plaisanteries honteuses, par leurs rires plus honteux encore, d’allumer dans les cœurs cette joie folle et licencieuse, avant-coureur de la fornication. Ces fornicateurs, et ceux qui les imitent et vivent avec eux pour leur perte, s’imaginant y vivre pour leur bonheur, tirent de leurs narines un bruit éclatant semblable aux croassements des grenouilles ; les éclats de leur joie ressemblent à des accès de colère.

Cependant les moins corrompues de ces femmes se contentent d’élever et de nourrir à grands frais des oiseaux de l’Inde et des paons de Médie. Si quelque nain, le plus difforme et le plus contrefait qu’il soit possible de trouver, leur est présenté, elles se hâtent de l’acheter ; elles le font asseoir à leurs pieds, jouent avec lui, se pâment de joie à ses danses lascives et grotesques, et répondent par des éclats de rire aux accents discordants de sa voix. Tel est leur engouement pour ces monstres, inutile poids de la terre, qu’elles les achètent au plus haut prix et s’en font plus d’honneur que de leurs maris. Elles préfèrent une petite chienne de Malte à une veuve chaste et modeste, et négligent un sage vieillard qui, si je ne me trompe, est plus beau et plus honnête qu’un monstre acheté à prix d’argent. Elles n’ouvrent point leur demeure à l’orphelin qui n’a point d’asile, mais elles la remplissent de perroquets. Elles exposent sur la voie publique les enfants nés dans leurs maisons, et nourrissent avec soin de nombreux poulets. Ainsi, des animaux privés de raison excitent leur intérêt, et des êtres doués de raison ne l’excitent point. Ainsi, lorsqu’elles devraient nourrir des vieillards pauvres et vertueux, qui sont, je le pense du moins, aussi beaux que des singes et aussi éloquents que des rossignols ; lorsqu’elles devraient rappeler à leur esprit ces paroles de l’Écriture : « Celui qui donne au pauvre prête au Seigneur ; toutes les fois que vous faites l’aumône au moindre de vos frères, c’est à moi-même que vous la faites, » elles s’abandonnent à tous les caprices d’une imagination déréglée, et échangent leurs richesses contre des pierres, je veux dire des perles et des émeraudes. Elles font des amas de vêtements frivoles dont le temps emporte rapidement la couleur brillante ; elles s’environnent d’une multitude d’esclaves inutiles, jetant à pleines mains tout ce qu’elles possèdent, et s’ébattant dans les ordures de leurs passions, comme des poules rassasiées dans les ordures du fumier. « La pauvreté humilie l’homme. » L’Écriture se sert dans ce passage du mot de pauvreté, pour désigner cette épargne sordide qui rend pauvres ceux qui sont riches, en les empêchant de faire part à leurs frères des biens qu’ils possèdent.



CHAPITRE V.

Comment il faut se comporter dans le bain.


Leurs salles de bains sont des appartements construits avec une artificieuse recherche, transparents, mobiles, à peine recouverts d’une toile fine et légère ; des siéges d’or et d’argent, des vases innombrables de ces mêmes métaux, les uns pour le service des tables, les autres pour l’usage du bain, y brillent de toutes parts ; les réchauds même qu’on place sur les charbons ardents y sont d’or et d’argent. Leur intempérance est montée à un tel excès, qu’elles mangent et s’enivrent dans le bain. Au milieu de cette profusion de richesses et de meubles précieux de toute espèce, dont elles s’environnent pour satisfaire une insupportable vanité, vous croiriez facilement qu’elles veulent se mettre à l’enchère. C’est l’orgueil qui les inspire et les pousse à tant d’insolence ; par là, elles reprochent aux hommes de ne pouvoir égaler leur faste et d’être vaincus par les femmes ; par là, elles affichent une excessive délicatesse à qui les jouissances ordinaires du bain ne peuvent suffire, si elles ne sont relevées par tout cet appareil fastueux ; par là, elles méprisent la simplicité avec laquelle se baignent les femmes moins riches, et s’attirent mille malédictions ; par là, enfin, elles enveloppent dans leurs filets les malheureux qui se laissent éblouir à l’éclat de l’or. Elles profitent de leur ignorance, de ce qui est bon et honnête, pour s’en faire des admirateurs et des amants, et n’épargnent aucun artifice pour se déguiser aux yeux de ces hommes, à qui bientôt elles se montreront toutes nues. Elles s’enveloppent devant leurs maris d’une affectation de fausse pudeur, et semblent craindre de se déshabiller devant eux ; mais tout étranger qui pénètre dans leur maison peut les voir, s’il le désire, et les contempler nues dans le bain. Elles les convient à ce spectacle, et leur montrent leur corps comme s’ils devaient l’acheter et le revendre. « Ne vous baignez pas dans un bain de femmes, disait autrefois le poète Hésiode ; » maintenant les mêmes bains sont communs aux deux sexes, qui se plongent ensemble et sans rougir dans ces eaux impudiques où les flammes impures de l’amour s’allument naturellement par la licence des regards, et où toute pudeur se noie et s’éteint. Les femmes que le sentiment de la pudeur n’a pas encore entièrement quittées excluent, il est vrai, les étrangers de leur présence ; mais elles se baignent devant leurs esclaves, se montrent toutes nues à leurs regards, et, se faisant frotter par leurs mains, permettent au moins à la volupté, que la crainte seule empêche peut-être d’aller plus loin, mille attouchements impudiques. Ces esclaves, introduits en présence de leurs maîtresses nues, se dépouillent comme elles de toute retenue, et s’accoutument à mesurer leur crainte sur l’audace de leurs désirs. Les anciens athlètes, rougissant de paraître nus en public, couvraient avec soin, avant de descendre dans la lice, les parties honteuses du corps que la voix de la nature nous crie de ne pas montrer ; mais ces femmes, dépouillant leur pudeur avec leur chemise, veulent à tout prix paraître belles, et proclament malgré elles leur impureté et leur corruption. Tout leur corps laisse voir le désordre de leur concupiscence, comme la peau d’un hydropique trahit les ravages de la maladie qui le dévore. Il suffit de les voir pour les juger. Il faut donc que les hommes donnent aux femmes de généreux exemples de modestie ; ils faut qu’ils rougissent de paraître nus devant elles ; il faut qu’ils évitent et fuient avec le plus grand soin ce spectacle lubrique et dangereux. « Celui qui regarde une femme avec trop de curiosité, nous dit l’Écriture, a déjà péché. » Les femmes doivent, dans leurs maisons, éprouver une pudique honte de leurs parents et de leurs domestiques ; dans les rues, des passants ; dans le bain, de leurs femmes ; dans la solitude, d’elles-mêmes ; partout enfin du Verbe, qui est partout, et sans qui rien n’a été fait. Car le plus sûr moyen de ne jamais tomber, c’est d’être fermement persuadés que Dieu nous voit toujours et partout.



CHAPITRE VI.

Le Chrétien seul est riche.


La possession et l’usage des richesses doivent être subordonnées à la souveraine raison. Il en faut faire part aux autres, non point avec une épargne mesquine et sordide, non point avec un orgueil insolent, mais avec une tendre sollicitude. Gardons-nous d’être bienfaisants par orgueil ou par égoïsme, de peur qu’on ne dise de nous : Les biens que possède ce riche, ses chevaux, ses esclaves, ses trésors sont hors de prix ; mais lui-même ne vaut pas trois oboles. Ôtez, en effet, la parure aux femmes et les domestiques aux maîtres, vous verrez que les maîtres ne différent en rien des esclaves qu’ils ont achetés à prix d’argent. Leur démarche, leur aspect, leur langage est le même ; ou si même il existe entre eux quelque différence, elle est toute à l’avantage des esclaves, qui n’ont point été affaiblis et énervés par une éducation molle et efféminée. Ne nous lassons donc point de répéter, suivant l’esprit et les maximes des divines Écritures : Si vous êtes bon, juste et modéré, vous faites dès à présent un amas d’argent que vous retrouverez dans le ciel. Si vous vendez vos biens terrestres et les distribuez aux pauvres, vous amassez des trésors célestes que la rouille ne dévore point et que les voleurs ne vous peuvent ravir. Si vous agissez ainsi, vous êtes véritablement heureux, quelque pauvre, faible et sans gloire que vous soyez, et vous possédez réellement de grandes richesses. Mais fussiez-vous, au contraire, plus riche et plus puissant que les rois Midas et Cinyre, si vous êtes injuste et insolent comme le riche de l’Évangile, qui, vêtu de pourpre et de lin, méprisait la misère et la nudité de Lazare, vous êtes malheureux et tourmenté en ce monde, et vous ne vivrez point dans l’autre.

La richesse est perfide et dangereuse comme le serpent. Si quelqu’un saisit un serpent sans prudence et sans précaution, il se roulera en mille cercles autour de sa main, et le mordra ; de même s’il ne commande point à ses richesses, et s’il n’en règle point l’usage, elles s’attacheront à lui et le dévoreront. Mais si vous êtes magnifique et bienfaisant envers vos frères, vous vaincrez le monstre par la puissance du Verbe, et son venin ne pourra vous nuire. Telles sont les véritables richesses à la nature desquelles nous ne faisons point assez attention ; tels sont les trésors véritablement précieux. Ce n’est point l’argent, les perles, les habits magnifiques, la beauté corporelle, qui ont un grand prix, mais la vertu seule. La vertu est cette raison dont le Pédagogue divin règle et dirige l’exercice. De là viennent les ordres répétés qu’il nous fait, d’abjurer les vaines délices ; et les louanges qu’il ne cesse de donner à la frugalité, fille de la tempérance. « Préférez, dit-il, mes enseignements à l’argent, et la science à l’or le plus pur ; car la sagesse est meilleure que les perles, et toutes les pierres précieuses ne l’égalent pas. » Rien de ce qui est le plus précieux n’est donc comparable à la vertu. « Mes fruits, dit-il encore, sont meilleurs que l’or, que l’or le plus pur ; mes dons valent mieux que les saphirs. »

Faut-il peser le mérite de ces deux sortes de trésors, si différents l’un de l’autre ? Je le veux bien. Pensez-vous qu’un homme soit riche, parce qu’il possède de grands biens et qu’il est rempli d’or comme une vile bourse ? ou plutôt le véritable riche n’est-il pas celui qui, plein de justice, de sagesse et de beauté, car l’ordre est la vraie beauté, montre sa sagesse dans l’administration de ses biens, et sa modération dans la manière bienveillante dont il les distribue à ses frères ? N’est-ce pas de ces hommes que l’Écriture nous dit que plus ils sèment plus ils récoltent : « Il a répandu ses biens sur le pauvre ; sa justice subsistera dans les siècles. » Ce n’est donc pas celui qui a et ne donne point, mais celui qui donne, qui est riche ; car le bonheur ne consiste point à posséder, mais à donner. La bienfaisance venant de l’âme, les vrais biens en viennent aussi, appartenant à la vertu seule, et par conséquent aux Chrétiens. Un homme qui n’a ni justice, ni sagesse, ni modération, ne peut ni connaître ni posséder ces biens. Les Chrétiens seuls le peuvent ; et comme rien n’est aussi précieux que ces biens, étant les seuls qui les possèdent, ils sont nécessairement les seuls qui soient riches. Les richesses du Chrétien sont la justice et la raison, qui est plus précieuse qu’aucun trésor. Elles ne lui viennent point de la terre, mais de Dieu, qui se plaît à les lui donner ; et rien ne peut les lui ravir. Elles ne consistent point dans la multitude de ses troupeaux, l’étendue et la fertilité de ses champs ; mais elles sont enfermées dans son âme comme dans un trésor, et leur possession, qui est la plus excellente de toutes, le rend parfaitement heureux. Elles l’empêchent de rien désirer qui soit injuste, et lui font obtenir tout ce qu’il désire. Comment donc ne serait-il pas riche, puisque toutes ses demandes étant saintes et exaucées, il possède Dieu lui-même, trésor éternel et inépuisable. « On donnera à celui qui demande, on ouvrira à celui qui frappe. » Vous le voyez, ceux à qui Dieu ne refuse rien à cause de leur vertu et de leur piété, ne manquent de rien et possèdent tout.



CHAPITRE VII.

La frugalité est sur la terre lappui et lornement du Chrétien.


Les molles délices de la volupté perdent les hommes, qui n’ont plus bientôt aucun goût pour la vertu et pour les plaisirs simples et modérés qu’elle donne. Une mollesse honteuse dévore la gloire et la louange de leur vie. C’est en vain que l’excellence et l’élévation de leur nature les portent incessamment vers la connaissance et la possession de cette vérité unique et éternelle dont ils sont l’ouvrage, la volupté les en éloigne ; et leur vie, d’auguste et de sublime qu’elle eût dû être, n’est plus digne que d’opprobre, de ridicule et de mépris. Rien n’est plus éloigné de la vie divine que cet amour de la volupté et cette habitude de suivre tous les grossiers appétits du corps comme les plus vils animaux. Il n’y a que les hommes qui n’ont absolument aucune idée de ce qui est bon et honnête qui puissent croire que la volupté soit un bien. Un désir immodéré des richesses les écarte surtout des voies droites de la raison, car il leur persuade de dépouiller toute pudeur et de commettre les actions les plus honteuses, afin de pouvoir, sans obstacle et comme la brute, satisfaire leur gourmandise et leur lubricité. De là vient qu’il en est si peu qui parviennent à cet éternel bonheur que Dieu avait préparé pour tous. Pourquoi tant de mets différents ? N’est-ce point pour apaiser la faim d’un seul homme ? Les ordures qui sortent de nos corps après les jouissances du festin accusent assez la bassesse et la vile honte de ces jouissances. Pourquoi tant d’échansons occupés à verser tant de liqueurs différentes, lorsqu’il suffit d’un verre d’eau pour apaiser la soif ? Pourquoi encore tant d’habits magnifiques, de riches ornements, de meubles et de vases d’or ? Hélas ! Pour rassasier des hommes avares et corrompus dont les mains et les yeux sont insatiables. « Que l’aumône et la foi ne vous quittent point, » nous dit l’Écriture. Choisissons l’exemple du prophète Élie pour montrer tout le cas que le Seigneur fait de la frugalité. Ce saint prophète, assis sous un arbre dans le désert, attend sa nourriture du ciel. Un ange lui apporte un pain d’orge cuit sous la cendre et un vase rempli d’eau. Tel est le repas que Dieu lui envoie. Nous donc qui marchons avec ardeur dans les voies de la vérité, dépouillons-nous, pour l’atteindre, de tout inutile bagage. « Ne portez dans votre voyage, nous dit le Seigneur, ni bourse, ni sac, ni chaussure. » C’est-à-dire ne possédez point des richesses qui s’enferment dans une bourse. Ne remplissez point vos greniers de froment, mais distribuez-le aux pauvres. Enfin ne vous embarrassez point d’une foule de domestiques et de bêtes de somme qui, étant occupés à porter les bagages, sont appelés ici par allégorie la chaussure des riches. Nous devons donc rejeter cette quantité de meubles et de vases d’or et d’argent, cette foule inutile de domestiques, puisque notre maître divin nous donne de sûrs et d’honorables moyens de le suivre, en nous apprenant à nous servir nous-mêmes et à vivre contents de peu. Nous devons marcher dans la route qu’il nous a tracée de manière à mériter d’être reçus par lui quand nous arriverons ; et si quelqu’un de nous a une femme et des enfants, ils ne l’empêcheront point d’avancer dans cette route sainte ; mais il leur apprendra, au contraire, à y marcher avec la même constance que lui. La femme qui aime son mari doit être instruite et formée à le suivre. Le bagage qu’on doit prendre dans ce beau chemin qui conduit au ciel, c’est une frugalité qui ne se dément jamais, unie à une sage modération. Comme le pied est la mesure du soulier, ainsi ce que le corps exige nécessairement est la mesure exacte de ce que nous devons posséder. Tout ce que nous possédons au-delà, soit meubles, soit habits magnifiques, nous est un embarras dans ce voyage, au lieu de nous être un appui et un ornement. Le bâton sur lequel nous devons nous appuyer pour arriver au ciel, où l’on n’entre que par violence, ce bâton, dis-je, est la bienfaisance par laquelle nous acquérons l’éternel repos en le donnant, autant qu’il est en nous, à ceux qui l’ont perdu ici-bas. « Vos richesses, nous dit l’Écriture, doivent servir à racheter votre âme. » C’est dire assez que l’aumône seule fait le salut des riches. Comme les puits où l’eau est abondante se remplissent à mesure qu’on les épuise, comme le lait se porte plus abondamment vers les mamelles que la main vient de traire ou la bouche de sucer, ainsi les richesses que la bienfaisance verse autour d’elle, comme l’eau, se renouvellent sans cesse et s’accroissent de leurs pertes mêmes. Posséder Dieu, je l’ai déjà dit, c’est posséder tout, puisque Dieu est le principe de toute abondance. Ne me dites point que vous avez vu souvent un homme juste manquer de pain ; car cela est rare et n’arrive même jamais que là où il ne se trouve point un autre juste. Mais quand cela serait, rappelez-vous ces paroles de l’Écriture : « Le juste ne vit pas seulement de pain, mais de la parole du Seigneur, qui est le pain céleste et véritable. » Un homme vertueux qui place en Dieu toute sa confiance ne peut donc jamais tomber dans un extrême besoin. Il demande sa nourriture au père commun de tous les êtres, qui s’empresse de nourrir son fils. L’indigence n’a aucun pouvoir sur lui, il ne la sent point et ne peut la sentir. Les richesses que nous donne le Verbe exerçant en notre faveur le ministère de Pédagogue, n’excitent point l’envie, et font face à tous nos besoins. Celui qui les possède est l’héritier du royaume de Dieu.



CHAPITRE VIII.

La vraie et saine doctrine tire sa principale force des comparaisons et des exemples.


Si vous ne vous lassez point de mener une vie frugale et de résister à la volupté, habitué par un combat de tous les jours à vous imposer des peines volontaires, vous en serez plus fort pour supporter le poids de celles qui vous frapperont contre votre gré ; et lorsque les craintes et les douleurs inséparables de cette vie vous viendront assaillir, elles ne vous trouveront jamais ni faible, ni désarmé. Pourquoi nous dit-on que notre patrie n’est pas de ce monde, si ce n’est pour nous apprendre à mépriser les biens qui en sont ? De tous ces biens, le seul qui soit solide et réel, c’est la frugalité, parce qu’elle restreint nos besoins au strict nécessaire, et qu’elle mesure nos dépenses dans une juste proportion à nos besoins ainsi restreints.

Nous avons déjà expliqué, dans le livre où nous avons traité du mariage, comment les femmes doivent vivre avec leurs maris, comment elles doivent administrer leur famille, et à quels usages il leur est permis d’employer leurs domestiques. Nous avons dit quelles occupations leur sont propres ; de quelle manière il faut qu’elles agissent envers les autres et envers elles-mêmes ; quel temps enfin est convenable pour songer à se marier. Maintenant à ces instructions il en faut ajouter de nouvelles, et dans notre dessein de décrire exactement toutes les règles de la vie chrétienne, ne point négliger de montrer combien est grande la puissance des exemples pour faire le salut des hommes. Télémaque, nous dit Euridipe, dans sa tragédie d’Oreste, Télémaque ne mit point à mort sa mère Pénélope qui, fidèle à son mari, avait conservé chaste le lit nuptial. Le poëte compare ici la destinée différente de deux femmes, Clytemnestre et Pénélope, dont l’une fut adultère et homicide, l’autre chaste et fidèle à son époux. Les Lacédémoniens, qui avaient une juste horreur du vice de l’ivrognerie, forçaient leurs esclaves à s’enivrer et à paraître devant eux dans cet état, afin que les actions basses et ridicules que l’ivresse leur faisait commettre fussent pour les maîtres un salutaire enseignement qui les empêchât de tomber dans le même vice et de se couvrir de la même honte. Il est des hommes qui ont besoin, pour se bien conduire, de l’influence des exemples ; il en est d’autres d’une nature plus forte et plus généreuse qui embrassent et suivent la vertu, de leur propre mouvement. Ceux-ci sont les plus vertueux. Tel fut Abraham, qui chercha Dieu sans autre secours que lui-même. Le second degré de vertu, c’est d’être sensible aux bons conseils et de les suivre. Tels furent les disciples du Christ, qui crurent en lui et à sa parole. Aussi voyons-nous qu’Abraham fut honoré du nom d’ami de Dieu, et les disciples du nom d’apôtres. C’était un même et unique Dieu qu’Abraham cherchait et que les disciples annonçaient au monde. Les deux peuples qu’ils ont formés et instruits ont atteint le même salut et trouvé le même Dieu par des moyens différents. Mais ceux qui, ne sachant rien par eux-mêmes, ne veulent rien apprendre de ceux qui savent, sont des membres inutiles de la grande famille humaine. Tels sont les Gentils, peuples indociles, qui ignorent la loi du Christ et ne la veulent point apprendre. Cependant notre divin maître, bon et clément envers tous les hommes, ne se lasse point de leur être utile et de les aider. Il persuade, il reproche, il console. Il nous montre la honte dont se couvrent les pécheurs, et le supplice éternel qui suit cette honte ; mais il nous la montre pour nous détourner d’une voie funeste, et cet effroi légitime qu’il s’efforce de nous inspirer est la plus grande preuve de sa bienveillance et de son amour. Par ces images frappantes et multipliées qu’il met sous nos yeux, il nous détourne du vice, il nous assure dans la vertu. Sommes-nous sur le point de tomber, il nous rappelle la chute des autres. Sommes-nous près de commettre un crime, il nous montre le châtiment. Sommes-nous enfin dans la bonne voie, il nous y affermit par l’espoir d’obtenir la récompense que ceux qui nous ont précédé ont déjà reçue. Tous ces moyens sont admirables de sagesse et d’efficacité. Quel est, en effet, celui de nous qui, marchant dans une route ouverte, n’évitera point de tomber dans un fossé où celui qui le précède vient de tomber à ses yeux ? Quel est encore l’athlète, amoureux de la gloire et témoin du succès d’un rival, qui ne s’efforcera point de limiter, pour obtenir les mêmes couronnes ?

Toute la divine Écriture est pleine d’exemples dont on peut retirer de semblables fruits. Mais je n’en choisirai qu’un seul, et rendrai compte, en aussi peu de mots que je le pourrai, du crime et du supplice des Sodomites, dont l’histoire renferme, pour tous ceux qui l’écoutent, une instruction admirable. Ces peuples avaient poussé le vice de la volupté et de l’intempérance jusqu’à ses dernières limites ; ils commettaient l’adultère avec une effroyable sécurité ; ils brûlaient pour les hommes d’un amour infâme et contre-nature. Le Verbe alors, qui voit tout, et aux yeux duquel aucun crime ne peut échapper, le Verbe, dis-je, les regarda. Vigilant protecteur de l’homme, il ne vit point tranquillement de si détestables désordres, et comme il punit les pécheurs pour nous empêcher de les imiter, comme il a soin de nous conduire à la vertu par l’horreur du vice, il fit descendre sur ces peuples un feu vengeur qui les dévora, eux et leur ville, de peur que si ces impudiques restaient impunis, toute impudicité ne fût désormais sans frein sur la terre. Les flammes qu’il versa du haut du ciel sur cette ville corrompue furent des flammes prévoyantes, qui dévoraient à la fois la volupté présente et les voluptés à venir. À travers ces flammes terribles, nous apercevons les voies du salut. C’est comme si Dieu nous disait : ne péchez point comme ces peuples, vous ne serez point punis comme eux ; en évitant le crime, vous éviterez le supplice. « Or, je veux vous avertir, dit saint Jude, qu’après que Jésus eut sauvé le peuple en le tirant de l’Égypte, il fit mourir ceux qui furent incrédules, et qu’il réserva dans des chaînes éternelles et de profondes ténèbres, pour le jugement du grand jour, les anges qui n’ont pas conservé leur première dignité et qui ont abandonné leur propre demeure. » Le même apôtre applique un peu plus loin, en ces termes, le châtiment des pécheurs à notre instruction : « Malheur à eux, s’écrie-t-il, parce qu’ils suivent la voie de Caïn ; qu’ils se laissent séduire, comme Balaam, par l’avarice, et qu’imitant la rébellion de Coré, ils périront comme lui ! » La crainte, en effet, retient dans le devoir ceux qui sont trop faibles pour supporter la généreuse liberté des enfants d’adoption de Dieu. Ces menaces et ces supplices qui nous effraient, nous effraient pour notre salut. Dieu n’a pas seulement puni les crimes de l’impudicité et de l’adultère, il a puni aussi l’amour des ornements frivoles et la recherche de la vaine gloire. Je pourrais vous en citer de nombreux exemples. Je pourrais vous effrayer des terribles malédictions prononcées contre ceux que leurs richesses entraînent loin de Dieu et précipitent dans le crime, malédictions prévoyantes et salutaires pour vous empêcher de vous perdre vous-mêmes ; mais dans la crainte d’être trop long, je les passerai sous silence et me hâterai d’arriver au terme de cet ouvrage en continuant l’explication des préceptes du divin maître.



CHAPITRE IX.

Des justes motifs que nous pouvons avoir de nous baigner.


Rentrant donc dans mon sujet, dont je me suis insensiblement écarté, je dirai que les motifs qui nous portent à nous baigner sont de quatre sortes : la propreté, la chaleur, la santé, et enfin le plaisir. Toute volupté physique étant criminelle, ce dernier motif doit être entièrement et absolument rejeté. Les femmes se peuvent baigner pour cause de santé et de propreté ; les hommes ne le peuvent que pour leur santé. L’excès de la chaleur pouvant être combattu et détruit par d’autres moyens, ce motif est également inadmissible. D’ailleurs, l’usage trop fréquent du bain affaiblit les forces naturelles, les relâche, les dissout presque, et les amène souvent au point où sont celles d’un homme qui est près de s’évanouir. Le corps humain, plongé dans l’eau, l’attire et la pompe par tous ses pores, de la même manière à peu près que les arbres et les végétaux. En voulez-vous une preuve évidente ? Si vous entrez dans le bain avec la soif, vous en sortez désaltéré. Il ne faut donc pas se baigner sans avoir de justes motifs de le faire. Le nom que les anciens donnaient aux bains indique assez qu’ils pensaient que leur action sur le corps de l’homme a de la ressemblance avec celle que les foulons ont sur l’étoffe. En effet, ils rident le corps et le vieillissent avant le temps, par un frottement continu ; ils le rongent et l’amollissent comme le feu amollit le fer. C’est d’une température égale et modérée, semblable à celle de notre corps, que nous avons besoin pour nous bien porter. L’usage des bains est nuisible en plusieurs circonstances, pourquoi donc en user toujours ? Il l’est lorsqu’on est affaibli par une diète prolongée ; il l’est encore lorsqu’on a l’estomac trop chargé de nourriture. Pour en user, il faut avoir égard à l’âge, au tempérament et à la saison de l’année. Utile à quelques-uns, il ne l’est point à tous ; ceux mêmes à qui il est utile quelquefois, il ne le leur est point toujours, comme l’avouent ceux dont l’état est d’étudier et de connaître ses diverses influences.

Pour nous, il nous suffit d’apporter en ceci la même modération que nous devons conserver dans toutes les actions de notre vie : ne point nous servir dans le bain des mains d’autrui, mais des nôtres ; ne point nous en faire un plaisir dont nous usions assidûment et plusieurs fois par jour, comme celui de la promenade. Nous entourer de nombreux domestiques occupés à nous arroser d’eau pendant que nous sommes dans le bain, c’est insulter à la dignité de notre prochain par un raffinement de volupté ; c’est en quelque sorte nous approprier l’usage du bain et ne pas comprendre qu’il appartient aux autres aussi bien qu’à nous. Surtout ne nous lassons point de baigner notre âme dans les pures maximes de la raison. Le corps aussi doit être lavé et purifié des ordures qui en sortent et qui s’y attachent ; mais il faut choisir l’instant où les fatigues du travail rendent le délassement du bain nécessaire à notre santé. « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, disait le Seigneur, parce que vous êtes semblables à des sépulcres blanchis qui au-dehors paraissent beaux aux hommes, mais qui au-dedans sont pleins d’ossements de morts et de corruption ! » Malheur à vous, qui purifiez le dehors de la coupe et du vase pendant qu’au-dedans vous êtes pleins de rapines et de souillures ! Pharisiens aveugles, purifiez d’abord le dedans de la coupe et du vase, afin que le dehors soit pur aussi. Le plus utile et le meilleur de tous les bains est celui qui purifie l’âme de ses souillures ; c’est ce bain tout spirituel dont le prophète parle évidemment dans ce passage : « Le Seigneur a purifié de leurs souillures les fils et les filles d’Israël, il ôtera le sang d’au milieu d’eux, le sang de l’iniquité et le meurtre des prophètes. » La nature et le mode de cette purification de l’âme nous sont enseignés par le Seigneur même : « Purifiez-vous, nous dit-il ; purifiez-vous avec une ardeur toujours croissante dans un esprit de justice et de vérité. » Quant aux ordures du corps, il suffit d’un peu d’eau pour les enlever, comme on le fait à la campagne, où manquent les établissements de bains.



CHAPITRE X.

Ceux qui mènent une vie conforme à la raison doivent se livrer à des exercices choisis et modérés.


Les exercices du gymnase suffisent aux jeunes gens ; peut-être même conviendrait-il que les hommes faits les préférassent de beaucoup à l’usage des bains, parce que ces exercices ont quelque chose de mâle et de généreux qui donne au corps des habitudes constantes de force et de santé, et à l’âme de nobles sentiments par l’amour des louanges et de la gloire. Il est donc sage et utile de s’y livrer, pourvu qu’on ne le fasse point avec une ardeur immodérée qui détourne de soins plus solides et plus essentiels. Les travaux physiques ne doivent pas être interdits aux femmes ; seulement il ne faut pas les exhorter aux jeux de la lutte et de la course. Ces exercices violents ne leur conviennent point ; mais tous les ouvrages d’aiguille et de broderie, mais tous les soins divers que réclame d’elles le bien-être intérieur de leur famille, dont elles sont les protectrices naturelles et obligées. Leur devoir est de veiller aux objets dont leurs maris ont besoin, et de les leur apporter elles-mêmes. Aucun des soins du ménage ne peut être pour elles un légitime sujet de honte ; ni les travaux de la boulangerie, ni la préparation même des autres aliments, pourvu que leurs maris trouvent bon et convenable qu’elles s’y livrent. Conserver et entretenir en bon état les vêtements divers nécessaires à leurs familles, apprêter à leurs maris le boire et le manger, et le leur présenter avec une aimable honnêteté ; se faire ainsi à elles-mêmes une santé facile et habituelle, quels soins peuvent être plus doux, quels exercices plus agréables ? Notre Pédagogue divin aime les femmes de ce caractère. Il aime à les voir toujours occupées d’utiles travaux, tenir d’une main le fuseau et l’aiguille, de l’autre recevoir le pauvre, le soutenir dans sa faiblesse, le nourrir dans son indigence, et ne pas rougir, à l’imitation de Sara, de donner aux voyageurs fatigués tous les soins d’une hospitalité secourable. « Hâtez-vous, disait Abraham à son épouse, mêlez trois mesures de fleur de farine, et placez des pains sous la cendre. » « Rachel, dit encore l’Écriture, Rachel, fille de Laban, s’avançait avec les troupeaux de son père. » Ces paroles ne suffisant point à l’écrivain sacré pour montrer combien cette sainte fille, destinée à la couche de Jacob, était éloignée de tout faste et de tout orgueil, il ajoute : « Car elle paissait elle-même les brebis de son père. » Toute la divine Écriture est pleine de mille autres exemples innombrables de travail, d’exercice et de frugalité.

Quant aux hommes, les mêmes exercices ne conviennent point indistinctement à tous : les uns peuvent s’exercer nus à la lutte ; les autres, au jeu du disque, de la balle et du ceste, surtout en plein air et à l’ardeur du soleil. Il suffit à d’autres du délassement de la promenade, soit à la campagne, soit dans la ville. Ceux qui aiment les travaux des champs s’y peuvent encore livrer sans crainte ; c’est une occupation tout-à-fait digne d’un homme libre, et le gain qu’on en retire est honorable et légitime à la fois.

Pittacus, roi de Mytilène, dont j’allais oublier de vous citer l’exemple, se livrait chaque jour à un travail manuel pour se délasser des soins pénibles de la royauté. Ne pensez pas qu’il vous soit honteux de puiser l’eau et de fendre le bois dont vous avez besoin ; il est au contraire toujours beau et honorable de se servir soi-même. Jacob paissait les brebis que Laban lui avaient laissées, et tenant en main sa houlette comme un signe de sa royauté, il forçait, par son industrie, la nature à lui obéir. Plusieurs enfin trouvent dans la lecture à haute voix un utile et salutaire exercice. Quant à la lutte dont nous admettons la convenance et l’utilité, c’est à condition qu’on ne se livrera point à ce jeu par une jalouse envie de montrer ses forces et son adresse, et d’acquérir ainsi une vaine gloire, mais seulement pour assouplir ses membres et pour combattre la sueur qui affaiblit, par le travail qui fortifie. Il n’y faut mettre ni artifice ni supercherie. Il faut lutter avec franchise et simplicité par la tension et le déploiement réel et soutenu de son cou, de ses mains et de ses flancs. Cet exercice est, en effet, réellement mâle et généreux, lorsqu’il a pour unique but l’utile entretien des forces et de la santé. Trop d’adresse dans les jeux gymnastiques en accuse aussi trop de soin. C’est montrer qu’on préfère aux études libérales celles qui ne le sont point. Tout ce qu’on fait, il le faut faire avec une sage mesure. Comme il est bien de travailler avant le repas, il est mal de se fatiguer par un travail excessif, source de nombreuses maladies. Il ne faut être ni toujours oisif, ni toujours occupé au-delà de ses forces. Les règles de modération que nous avons données pour le boire et pour le manger doivent être appliquées à tous nos autres besoins. S’il ne faut pas mener une vie molle, et efféminée, il ne faut pas non plus se jeter dans l’excès contraire ; mais il faut choisir entre ces deux écueils un juste milieu, et s’y maintenir constamment dans une sage modération, également éloignée du double vice de l’oisiveté et de l’excès du travail. La vertu, comme nous l’avons déjà dit auparavant, la vertu, dont la nature est de se suffire à elle-même, est un exercice éloigné de tout faste ; comme par exemple, de mettre soi-même ses souliers, de se laver les pieds, de s’oindre d’huile. Si donc quelqu’un nous rend ces services, il est juste que nous les lui rendions à notre tour ; et si notre ami, étant malade, ne peut lui-même se servir, il est de notre devoir de nous coucher auprès de lui, et de lui présenter toutes les choses qui lui peuvent être nécessaires. « Abraham, nous dit l’Écriture, apporta sous un arbre le dîner aux trois voyageurs, et se tint debout devant eux pendant qu’ils mangeaient. » La pêche aussi, à l’exemple de saint Pierre, si nos devoirs nous en laissent le temps, est un délassement permis. Mais la pêche véritablement sainte est celle que le Seigneur apprit à son disciple, et qui consiste à pêcher les hommes sur la terre comme les poissons dans l’eau.



CHAPITRE XI.

Méthode abrégée de vie chrétienne.


Il ne nous est pas absolument défendu de porter des bijoux, des habits riches et commodes, mais il nous l’est très-expressement de ne pas mettre un frein aux passions violentes qui n’obéissent pas au souverain empire de la raison, de peur que leur action dissolvante ne pénètre toutes les parties de notre âme et ne la plonge sans retour dans les délices de la volupté. Ces délices, en effet, acquièrent, par l’habitude, une force constante et irrésistible. Elles font de l’homme un cheval fougueux que le Pédagogue, s’efforçant en vain de diriger vers le salut, ne peut plus ni maîtriser ni conduire. La partie sensitive de l’âme commande seule et commande en tyran. La raison ne lui est plus de rien ; il ne la connaît plus. Sa voix, étouffée par le vice, ne peut le réveiller dans le désordre de ses sens et de ses désirs. Il n’a plus de goût qu’à l’éclat de l’or et des pierreries, à la magnificence des vêtements, aux inépuisables recherches du luxe. Mais, pour nous, ces divines paroles de l’apôtre ne doivent jamais être absentes de notre mémoire : « Vivez saintement parmi les Gentils, afin qu’au lieu de médire de vous, comme si vous étiez des malfaiteurs, ils considèrent vos bonnes œuvres et rendent gloire à Dieu au jour où il vous visitera. » Des vêtements simples et de couleur blanche, comme nous l’avons déjà dit, tels sont ceux que le Pédagogue nous accorde et qu’il se plaît à nous voir porter. Il veut que nous préférions aux recherches de l’art la simplicité de la nature ; il veut que nous rejetions loin de nous tout ce qui est faux et trompeur ; il veut enfin que la vérité, qui est une et simple, soit en toutes choses notre guide et notre modèle.

Sophocle met au-dessous des femmes les hommes mous et voluptueux qui s’habillent comme elles. Comme, en effet, les habits des soldats, des marins et des princes font reconnaître leur état et leur rang, les vêtements de l’homme réglé et tempérant doivent annoncer son caractère et ses mœurs. Il faut qu’ils soient sans ornements, et que leur propreté seule les embellisse. Dans la partie de l’ancienne loi où Moïse traite de la lèpre, il défend expressément l’usage des habits diversifiés par mille couleurs différentes, comme si cette ressemblance qu’ils ont avec les écailles du serpent leur donnait quelque chose de la malignité de cet animal impur. Au contraire, il appelle pur celui sur qui n’éclate point cette variété de couleurs brillantes et dont toute la personne est blanche depuis la tête jusqu’aux pieds, afin qu’à l’image de Dieu, qui n’est ni trompeur, ni divers, nous revêtions notre âme et notre corps des couleurs simples de la vérité. Le sage Platon, imitateur en ceci du divin Moïse, ne permet point des habits plus recherchés que ceux dont l’usage suffit à une femme chaste et modeste ; persuadé que la couleur blanche est de toutes les couleurs la plus convenable à l’honnêteté, il veut qu’on réserve les autres pour les ornements de la guerre. Le blanc convient donc aux hommes qui aiment la paix et marchent à la lumière de la vertu. Comme les signes qui ont du rapport avec les causes en font connaître les effets et les indiquent aux yeux, comme la fumée annonce la présence du feu, et un pouls réglé celle de la santé, de même la forme et la couleur de nos vêtements indiquent la nature et le caractère de nos mœurs. La tempérance, si simple et si pure ; la propreté, qui, étant comme l’image de la tempérance, ne permet jamais aux choses honteuses de l’approcher et de la souiller ; la simplicité enfin, qui ne connaît ni la vanité ni le faste, telles sont, telles doivent être les habitudes constantes d’une vie sainte et chrétienne. Les vêtements utiles et solides ne sont point ceux que les artifices de l’ouvrier n’ont rien oublié pour embellir, mais ceux dont l’épaisseur conserve la chaleur naturelle en ne lui laissant aucune issue pour s’exhaler au-dehors, et qui, mêlant la chaleur qui leur est propre à celle du corps, le réchauffent ainsi naturellement. C’est donc en hiver surtout qu’il faut faire usage de ces sortes de vêtements. La tempérance est facile à satisfaire ; elle n’a d’autres besoins que ceux de sa santé ; d’autres désirs que ceux de son salut. Les vêtements des femmes peuvent être plus doux et plus moelleux que ceux des hommes, pourvu qu’il ne cessent pas d’être simples et chastes et qu’ils n’offensent jamais l’honnêteté et la pudeur. Les habits doivent avoir de la conformité avec l’âge, l’état, le naturel, les occupations et les habitudes de ceux qui les portent. L’apôtre saint Paul nous recommande admirablement de revêtir Jésus-Christ et de ne point chercher à contenter les désirs de la chair. Le Verbe nous défend de faire violence à la nature en perçant nos oreilles. Pourquoi, en effet, ne pas percer aussi nos narines, afin d’accomplir, par notre folle vanité, ces paroles de la Sagesse : « La beauté d’une femme sans pudeur est comme un collier d’or au cou de l’animal immonde. »

Si vous pensez que l’or vous pare et vous embellit, vous êtes inférieur à l’or. Si vous lui êtes inférieur, au lieu d’en être le maître, vous en êtes l’esclave ; mais quoi de plus absurde que de s’avouer d’une nature inférieure à celle des sables de la Lydie ! L’or qui tombe dans le fumier s’y salit et s’y souille ; ainsi périt dans la honte et dans le mépris la beauté des femmes, que leurs richesses séduisent et plongent dans tous les désordres d’une vie molle et impudique. Le Verbe, il est vrai, leur donne un anneau d’or, mais ce n’est point un ornement, c’est seulement le signe qu’il remet entre leurs mains la garde et le soin du ménage, parce que ce soin est surtout celui qui leur est propre et leur appartient. Ces anneaux sont des signes qui nous rappellent nos devoirs, et nous n’en aurions pas besoin si nous suivions tous avec un saint zèle les instructions du Pédagogue. Tous les maîtres seraient justes et tous les esclaves fidèles ; mais comme l’ignorance et la mauvaise éducation nous font pencher sans cesse vers l’injustice et l’infidélité, ces signes nous furent donnés pour nous relever et nous soutenir.

Quelquefois cependant on peut se relâcher un peu de cette vie sévère et réglée ; quelquefois on doit permettre aux femmes dont les maris sont incontinents de se parer pour leur plaire. Mais il faut qu’en se parant, leur seul désir, leur unique pensée, soit de s’attirer les éloges et la complaisance de leurs maris seuls. Je voudrais même qu’elles s’efforçassent de les guérir plutôt par de chastes caresses que par un soin curieux et recherché de leur beauté. L’amour conjugal est entre leurs mains un instrument juste et puissant ; mais puisque leurs maris sont misérablement corrompus par le vice, et qu’elles-mêmes veulent rester chastes et pudiques, il doit leur être permis d’user de tous les moyens qui sont en leur pouvoir pour les retenir et pour apaiser et éteindre cette soif impure des voluptés, qui les aveugle et les dévore. Insensiblement, l’habitude de la tempérance la leur rendra douce et facile. Ils l’aimeront comme on doit l’aimer, pour elle-même et non point par amour du vice. Tout ce qu’un luxe impur et désordonné fait acheter aux femmes, il faut s’empresser de le leur ôter. Le luxe nourrit leur orgueil et leur mollesse, par l’attrait incessant de nouveaux plaisirs, et semble leur donner des ailes pour échapper aux devoirs du mariage et de la pudeur. Leurs parures mêmes doivent être pleines de modestie et ne jamais s’écarter, par une molle affectation, des beautés simples et franches de la vérité. Il leur est surtout honorable que leurs maris, pleins de confiance en leur sagesse, se reposent sur elles de tous les soins intérieurs de leur maison ; car c’est pour les aider et les secourir en cela, qu’elles leur ont été données. Si des emplois publics, ou le soin de nos affaires particulières, nous éloignent de notre famille, il nous est permis d’avoir un anneau qui nous serve à sceller et à enfermer plus sûrement les objets de quelque importance ; tous les autres anneaux qui ne sont point destinés à cet usage nous sont interdits. L’anneau que nous portons doit être un signe et un moyen de prudence, comme le veut l’Écriture ; mais les femmes qui se couvrent d’or et de pierreries semblent craindre que, si on leur ôte ces vains ornements, ceux qui les voient ne les prennent pour de pauvres et viles esclaves. Elles ne réfléchissent pas que la vraie liberté, la seule qui soit honorable et réelle, consiste dans la beauté de l’âme et non point dans celle du corps. Nous donc, à qui le Seigneur lui-même daigne servir de maître ; nous qu’il adopte pour enfants, il nous convient, non point de paraître libres, mais de l’être en effet. Nos actions, nos démarches, nos mouvements, nos habits, toute notre vie en un mot, doit être réglée par une sage et honnête liberté. Quant à l’anneau qu’il nous est permis d’avoir, il ne faut point le porter au même doigt que les femmes, mais à l’extrémité du petit doigt, afin qu’il n’embarrasse point l’usage de la main et qu’il ne s’en échappe point facilement. Les images qu’on y fait graver, et qui nous servent de sceau, doivent être, de préférence, une colombe, un poisson, un vaisseau aux voiles déployées et rapides ; on y peut encore faire graver une lyre, comme Polycrate, ou une ancre, comme Séleucus ; enfin un homme qui, pêchant au bord des mers, nous rappelle saint Pierre et Moïse. Mais il faut se garder de porter à ses doigts l’image des idoles, dont la pensée seule est un crime. Point d’épée, point d’arc ni de flèche à ceux qui cherchent la paix. Point de vases qui rappellent les festins à ceux qui suivent la tempérance. Surtout n’imitons point ces voluptueux qui font peindre nus ceux ou celles qu’ils aiment, et qui, ayant toujours sous les yeux ces objets de leurs passions, ne peuvent les bannir de leur esprit lors même qu’ils le voudraient.

Je dois aussi quelques instructions sur la manière de porter la barbe et les cheveux. Les cheveux des hommes doivent être lisses et courts, leur barbe épaisse et touffue. Il ne faut point que leurs cheveux retombent en boucles sur leurs épaules, comme ceux des femmes, mais qu’ils se contentent de l’ornement de leur barbe. S’ils la coupent, ils ne la couperont point entièrement, car c’est un spectacle honteux, et c’est aussi par trop ressembler à ceux qui l’arrachent et l’épilent que de la raser jusqu’à la peau. Le psalmiste, plein d’admiration pour la belle et longue barbe d’Aaron, y répand dessus, dans ses chants, les parfums célestes. Si donc nous sommes obligés quelquefois de couper notre barbe ou nos cheveux par diverses circonstances qui n’ont aucun rapport avec le soin de notre beauté, lorsque par exemple nos cheveux, tombant jusque sur nos yeux, nous empêchent de voir, ou que les poils de notre lèvre supérieure se mêlent à nos aliments, il ne faut point les couper avec un rasoir, mais avec des ciseaux. Quant aux poils de notre barbe qui ne nous sont point incommodes, gardons-nous bien de les couper, puisqu’ils donnent à notre visage une gravité majestueuse, et qu’ils inspirent à ceux qui nous voient une sorte de respect et de terreur filiale. Un extérieur grave et vénérable est un frein pour ne pas pécher, par la crainte qu’il nous inspire d’être trop facilement reconnus. Aussi voyons-nous que ceux qui veulent se livrer au désordre s’efforcent de n’avoir rien de remarquable, afin de se confondre dans la foule des pécheurs et de n’y être point reconnus.

L’habitude de porter les cheveux courts n’est pas seulement la marque d’une vie sévère et réglée ; elle est encore très-utile à notre santé. Car elle accoutume la tête à supporter, sans qu’il en résulte aucune incommodité pour nous, le froid, le chaud et tous les changements rapides et instantanés des saisons. On peut dire, en effet, de la chevelure de l’homme, qu’elle est comme une éponge qui pompe les humeurs et les infiltre perpétuellement dans le cerveau. Quant aux femmes, il doit leur suffire de rendre leurs cheveux plus dociles, et de les retenir dans les nœuds modestes d’un simple ruban ; plus leur chevelure est simplement arrangée, plus leur beauté est vraie et digne de la pudeur de leur sexe. Tous ces plis, toutes ces tresses, ces boucles qu’elles entrelacent les unes dans les autres les font ressembler à des courtisanes et les enlaidissent au lieu de les embellir, en leur faisant arracher violemment ceux de leurs cheveux qui n’obéissent point à leurs caprices. La tête ainsi couverte d’ornements fragiles, elles n’osent point y porter les mains ; elles craignent même de se livrer au sommeil de peur de détruire, sans le vouloir, ces parures bizarres et artificieuses qui leur ont coûté tant de soins. Mais surtout elles doivent éviter de placer sur leurs têtes des cheveux qui aient appartenu à la tête des autres. Cet usage est souverainement impie. À qui, en effet, le prêtre imposera-t-il les mains ? à qui donnera-t-il sa bénédiction ? Ce ne sera point certes à cette femme, mais aux cheveux trompeurs qu’elle porte, et par ces cheveux à une tête qui n’est point la sienne. Ainsi elles pèchent à la fois contre l’homme et contre le Christ, à qui elles doivent obéissance et soumission ; contre l’homme, qu’elles trompent impudemment ; contre le Christ, qu’elles outragent autant qu’il est en elles, puisqu’elles attirent, par ce mensonge impur, ses malédictions sur la plus noble partie de leur corps, sur leur tête, dis-je, destinée à recevoir ses bénédictions.

Le même motif nous oblige à ne pas changer, par des couleurs artificielles, la couleur naturelle de nos cheveux et de nos sourcils. S’il nous est défendu de porter des habits de couleurs différentes et mélangées, il nous l’est à plus forte raison de détruire la blancheur de nos cheveux, qui est une cause de respect et un signe d’autorité. Cette blancheur est une marque d’honneur que Dieu nous donne et que nous devons montrer aux jeunes gens, afin qu’ils le respectent en nous. Il a souvent suffi de la tête blanche d’un vieillard, et de son aspect vénérable, pour arrêter le désordre d’une assemblée de jeunes gens, et pour les rappeler à la modestie par une crainte respectueuse et un soudain repentir. Il ne faut pas cependant que les femmes arment leur visage d’une sagesse hypocrite qui ne soit point au fond de leur cœur. Je leur vais montrer une chaste parure, je veux dire la beauté de l’âme, qui suffit seule à les parer, comme je le leur ai déjà répété tant de fois, lorsque remplies d’une joie pure par la présence du Saint-Esprit, elles brillent sans cesse des couleurs vives et inaltérables des vertus chrétiennes, la justice, la prudence, la force, la modération, l’amour du bien et la pudeur. Après avoir embelli leur âme, elles peuvent songer à la beauté de leur corps, beauté qui consiste dans une juste proportion de tous les membres et dans ces couleurs fraîches et pures qui naissent d’une santé forte et habituelle. Cet ornement naturel de la santé est le seul qui convienne à la noble figure que nous avons reçue de Dieu. La tempérance, sans qu’il soit besoin d’aucun artifice, produit la santé ; la santé, à son tour, produit la beauté. Les divers aliments que la terre produit pour notre usage, l’eau qui nous désaltère, l’air que nous respirons, et qui nous fait vivre, concourent mutuellement, par leurs qualités différentes, à ce double objet, et maintiennent notre corps dans un équilibre parfait, qui est la vraie et seule beauté. Cette beauté éclate comme une fleur sur le visage de l’homme qui se porte bien ; car la santé, la produisant au-dedans, l’a fait fleurir et briller au-dehors.

C’est par une constante habitude de la tempérance et du travail, que le corps de l’homme se fortifie et s’embellit naturellement. Cette vive chaleur qui résulte du mouvement et de l’exercice dissout les aliments, en distribue avec égalité les sucs nutritifs dans tous les membres, et dilate les pores de manière à ouvrir un passage à ceux de ces sucs qui sont inutiles et surabondants. L’immobilité du corps empêche les aliments de s’y répandre, de s’y attacher et de le nourrir ; comme le pain tombe et ne se durcit point dans un four qui est mal chauffé. Les hommes donc qui ne font aucun exercice sont sujets à mille incommodités que les autres ne connaissent point. Les aliments qu’ils prennent ne pouvant se dissoudre avec facilité et pénétrer également toutes les parties du corps, se changent en un chyle grossier qui les opprime, en d’abondantes sueurs qui les énervent, ou bien leurs sucs inutiles et superflus se précipitant vers les parties destinées à la génération, y allument l’incendie honteux de la lubricité. Un exercice modéré, mais constant, débarrasse, au contraire, du superflu incommode et dangereux des aliments, et donne au visage ces couleurs vives et naturelles qui font la beauté.

Il est absurde que des créatures faites à l’image et à la ressemblance de Dieu méprisent ce type éternel et souverain de toute beauté, et préfèrent à son ouvrage les ornements impies qu’ils ont eux-mêmes fabriqués. Le Verbe veut que les femmes soient chastes dans leurs vêtements comme dans leurs actions ; il veut qu’elles se parent de leur pudeur seule, et qu’elles soient soumises à leurs maris, afin que si ceux-ci ne lui obéissent point, elles les amènent peu à peu à lui obéir par la pureté de leurs mœurs et la sainteté de leurs discours. « Femmes, dit l’apôtre saint Pierre, soyez soumises à vos maris, afin que s’il y en a qui ne croient point à la parole, ils soient gagnés sans la parole par la bonne vie de leurs femmes, lorsqu’ils considéreront la pureté de vos mœurs unie au respect que vous avez pour eux. Ne vous parez point au-dehors par l’artifice de votre chevelure, par les ornements d’or, ni par la beauté des vêtements ; mais ornez-vous au-dedans du cœur par la pureté incorruptible d’un esprit de douceur et de paix, ce qui est un riche ornement aux yeux de Dieu. » Les femmes qui exercent leur corps par le travail, et qui préparent de leurs mains tout ce dont elles ont besoin, brillent d’une beauté simple et presque divine, bien différentes de celles qui, demandent leur parure à des mains étrangères, et s’accusent ainsi elles-mêmes de paresse et d’immodestie. Elles n’ont garde d’acheter leurs vêtements, mais elles les tissent de leurs mains et se plaisent à s’en orner, parce que, soumises à Dieu, elles conforment toute leur vie aux règles qu’il nous a données. Leur chasteté et leur modestie se montrent ensemble dans cet amour du travail.

Quel plus beau spectacle, en effet, que de voir une femme, sage protectrice de sa maison, se vêtir, elle et son mari, d’ornements qui sont son ouvrage, et remplir de joie tous ceux qui l’entourent ! Ses enfants à cause de leur mère, son mari à cause de son épouse, elle-même à cause de tous, tous enfin à cause de Dieu. Pour tout dire, en un mot, une femme forte et laborieuse est un trésor qui n’aura point de prix. Elle ne sait point ce que c’est que d’être oisive et sourde aux prières des pauvres, toutes ses actions sont chastes, et il ne sort jamais de sa bouche aucune parole qui ne soit pleine de sagesse et de douceur. Ses enfants la bénissent dès le matin, son mari la loue, le Verbe lui-même rehausse l’éclat de sa vertu modeste par ces paroles qu’il met dans la bouche du roi Salomon : « La femme pieuse est bénie, elle est dans la gloire parce qu’elle craint le Seigneur. » « La femme forte et vigilante, dit-il encore, est la couronne de son mari. » » Que les femmes donc amoureuses de la modestie règlent avec soin leur démarche, leur visage, leur regard et leur voix. Qu’elles aient horreur de ces gestes lascifs, de ces mouvements efféminés empruntés aux actrices et aux danseurs, que plusieurs d’entre elles s’enorgueillissent malheureusement d’imiter ; de cette démarche molle, de ces accents trompeurs et étudiés, de ces regards brillants d’étincelles voluptueuses, comme si elles marchaient et se montraient sur la scène. Les lèvres de la femme étrangère distillent le miel le plus doux. Ses paroles sont onctueuses comme l’huile. Mais à la fin elle est amère comme l’absynthe, elle blesse comme l’épée à deux tranchants. Ses pieds descendent dans la mort, ses pas pénètrent jusqu’aux enfers et y entraînent ceux qui la suivent.

Ce fut une femme étrangère qui vainquit Samson et lui coupa traîtreusement la chevelure qui faisait sa force. Ce fut aussi une femme étrangère qui s’efforça de séduire Joseph ; mais la vertu du saint patriarche, fortifiée par la tempérance, repoussa victorieusement les attaques de la volupté.

C’est donc avec raison que j’ai fait l’éloge de la tempérance. Du reste, je ne saurais comprendre quel absurde plaisir on trouve à murmurer ses paroles à voix basse au lieu de parler naturellement, et à se montrer en public la tête inclinée avec affectation sur l’épaule, comme nous le voyons faire à tant de voluptueux qui parcourent la ville dans tous les sens, le corps violemment dépouillé de tous les poils que Dieu leur avait donnés comme une marque distinctive de la dignité de leur sexe. Loin de nous ces mouvements efféminés, ce luxe impur, ces infâmes délices ! Loin de nous cette démarche molle, ces habitudes de corps sans dignité et sans force, qui sont, nous dit le poëte Anacréon, les signes auxquels on reconnaît les courtisanes. La beauté et le plaisir n’ont rien de commun avec ces détestables habitudes. Ennemies de la vérité, elles nous entraînent nécessairement loin des voies droites du salut. Tout en elles est danger, laideur, hypocrisie et mensonge. Mais surtout il faut veiller sur nos yeux et sur nos regards ; car il vaut mieux que nos pieds nous entraînent et nous fassent tomber, que si nos yeux étaient la cause de notre chute.

Voyez comme le Seigneur vient lui-même, en ce danger, à votre secours par ces paroles brèves et énergiques : « Si votre œil droit vous scandalise, arrachez-le et jetez-le loin de vous ; » arrachant ainsi vos désirs. Si vos regards lascifs, si vos yeux sans cesse en mouvement semblent être de complicité avec votre cœur, n’est-ce pas que vous êtes déjà coupables d’adultère, puisque vous préludez ainsi par eux à ses infâmes plaisirs ? C’est par les yeux que la corruption commence et pénètre dans tout le corps. Si vos yeux sont chastes et purs, votre cœur est rempli de joie ; s’ils sont pleins de fraude et de séduction, vous vous préparez d’affreuses douleurs. Quel tableau, que celui du dernier roi des Assyriens, l’efféminé Sardanapale, assis immobile sur un lit élevé, tissant la pourpre comme une femme, et jetant sans cesse autour de lui des regards impurs et lascifs ! Quelle leçon, que sa chute et sa mort, pour les voluptueux qui lui ressemblent ! Les femmes qui font de leurs yeux ce honteux usage se mettent elles-mêmes à prix, et semblent chercher qui les achète. « Votre œil est la lampe de votre corps ; c’est à sa lumière qu’on pénètre et qu’on lit dans votre cœur. La femme impudique se trahit par l’effronterie de ses regards. Faites donc mourir les membres de l’homme terrestre qui est en vous : la fornication, l’impureté, les passions déshonnêtes, les mauvais désirs et l’avarice, qui est une idolâtrie. Ce sont ces crimes qui attirent la colère de Dieu sur les incrédules. » Hé quoi ! nous exciterons nous-mêmes les troubles de notre âme et nous n’en rougirons point ? Voyez ces femmes dissolues : les unes, la bouche toujours pleine de mastic, sourient, les lèvres entr’ouvertes, à tous ceux qui s’approchent d’elles ; les autres, comme si elles n’avaient point de doigts, touchent leurs tête et divisent leurs cheveux avec des instruments faits exprès, les portant toujours avec elles et n’épargnant rien pour que ces instruments de mollesse et d’affectation soient d’un métal précieux ou de l’ivoire le plus pur ; d’autres se couvrent de tant de fleurs, qu’on peut croire qu’elles les produisent. Les couleurs naturelles de leur visage s’affaiblissent et disparaissent sous cette multitude de couleurs brillantes qui ne leur appartiennent point. Ce sont ces femmes que Salomon appelle insensées et audacieuses, ignorantes de la modestie : « Elle s’est assise à la porte de sa maison, au lieu le plus élevé de la ville, pour attirer ceux qui passent dans le chemin et qui s’avancent dans leurs voies : que le faible se détourne vers moi. Et elle a dit à l’imprudent : les eaux furtives sont plus douces ; le pain dérobé est plus agréable. » Images expressives des plaisirs cachés de l’amour. Le poëte Pindare vante aussi la douceur de ces larcins impurs : « Mais le malheureux ne sait point que là est la pâture de la mort, et que les convives de l’impudique sont dans les profondeurs de l’enfer. » Éloignez-vous, dit le Pédagogue, n’habitez point en ces lieux dangereux, n’arrêtez point vos yeux sur elle, et vous franchirez, sans y tomber, les fleuves brûlants de l’enfer. Voici encore ce que le Seigneur dit à ce sujet par la boucle du prophète Isaïe : « Parce que les filles de Sion s’élèvent avec orgueil, parce qu’elles marchent la tête haute, le regard plein d’affectation, avec bruit et cadençant leurs pas, le Seigneur les humiliera et révélera la laideur de leur visage dépouillé de ses ornements. »

Les femmes qui ont des servantes ne doivent rien leur passer de honteux dans leur conduite et dans leurs discours ; mais il est de leur devoir de les reprendre et de les punir. Le poëte comique Philémon dit énergiquement à ce sujet : « S’il est permis de suivre avec affectation une belle esclave qui marche à la suite de sa maîtresse, et de la regarder avec une impudence amoureuse dans les rues et les promenades publiques, l’impudicité de la suivante tourne au détriment de la maîtresse ; celui qui ose peu impunément osera bientôt davantage, d’autant plus qu’en souffrant ces attaques contre la chasteté de son esclave la femme libre semble les encourager contre la sienne. Celui qui ne s’irrite point contre les désordres de la volupté montre un esprit enclin au même vice. » C’est sans doute ici le cas de rappeler ce proverbe populaire qui dit avec tant de vérité : « tel maître, tel valet. »

Lorsque nous nous livrons au plaisir permis de la promenade, nous devons être en garde contre une démarche trop précipitée ou trop lente, et marcher sans aucune affectation, d’une manière honnête et posée. Il est honteux et criminel de s’arrêter exprès en tournant la tête de côté et d’autre pour voir si ceux que nous rencontrons nous regardent, comme si nous étions sur la scène et qu’il nous plût d’être remarqués et montrés du doigt. Si nous descendons dans un lieu bas et incliné, nous ne devons pas nous faire porter par nos domestiques sur la hauteur que nous venons de quitter comme le font ces voluptueux qui paraissent d’abord robustes, mais dont l’esprit et le corps sont également affaiblis par la mollesse de leurs mœurs. Que le visage et le corps de ceux qui aiment la vertu n’aient jamais rien de mou et d’affecté ; que leurs mouvements et leurs manières soient toujours dignes d’un esprit noble et élevé. Surtout qu’ils ne traitent point leurs esclaves comme de vils animaux. S’il est, en effet, ordonné aux esclaves d’être soumis en toute crainte à leurs maîtres, non-seulement à ceux qui sont bons et doux, mais même à ceux qui sont fâcheux, il est du devoir des maîtres d’être pleins, envers leurs serviteurs, de justice, de patience et de douceur. « Enfin, dit encore le saint apôtre, qu’il y ait entre vous tous une parfaite union, une bonté compâtissante, une amitié de frères, une charité indulgente, pleine de douceur et d’humilité, parce que c’est à cela que vous êtes appelés, afin de devenir héritiers de la bénédiction. »

Zénon, voulant faire de fantaisie le portrait d’une jeune fille, le fait en ces termes : « Que l’air de son visage soit modeste et pur, son regard ferme sans être hardi, sa tête droite, et qu’aucun de ses mouvements ne paraisse ni languissant ni gêné ; que ses réponses soient pleines de vivacité, et que son esprit retienne facilement tout ce qu’on lui apprend d’honnête et de vertueux ; que ses manières enfin ne fassent naître dans le cœur des impudiques aucune coupable espérance, qu’une pudeur toute pleine de douceur et de fore brille sur son visage et ne s’y éteigne jamais. » Loin d’elle donc tout commerce impur avec les vendeurs de parfums, de bijoux, de vêtements voluptueux et de mille autres inventions funestes ; qu’elle s’éloigne de ces boutiques empoisonnées au milieu des quelles tant de femmes, ornées comme des courtisanes, consument toutes les heures du jour, préludant à leur prostitution ; que les hommes ne s’y rassemblent pas pour y faire assaut d’esprit, tendre des piéges aux femmes et les exciter à des rires impurs par mille médisances contre le prochain ; que tous les jeux de hasard leur soient en horreur, ainsi que le gain coupable qu’on en retire, et vers lequel tant d’hommes se précipitent avec une folle avidité. C’est l’amour de l’oisiveté qui les a fait naître ; c’est le même amour impur qui les entretient et qui les nourrit. Ces jeux, ennemis de la vérité, remplissent l’âme de tumulte et ne lui laissent plus goûter aucun plaisir simple et naturel. L’âme de l’homme se peint tout entière dans le genre de vie qu’il embrasse. La plus sûre manière de bien vivre, c’est de vivre constamment dans la société d’hommes probes et vertueux. Ceux qui vivent avec les méchants le deviennent bientôt eux-mêmes.

La divine sagesse du Verbe défendit au peuple ancien, par la bouche de Moïse, de se nourrir de la chair de porc, leur voulant ainsi faire entendre qu’il leur défendait la fréquentation de ces hommes qui, semblables à ces animaux impurs, se plongent sans honte dans tous les excès de la gourmandise et de la sensualité, dans tous les désordres d’une chair impudique et corrompue. Il leur défendit de manger de la chair de l’aigle et du milan, et de celle de tous les oiseaux qui vivent de proie, leur interdisant ainsi toute société avec les hommes qui vivent de rapine et de vol. Toutes ses autres défenses renferment de semblables allégories. Il fit plus, il leur indiqua encore allégoriquement ceux avec qui ils devaient vivre, c’est-à-dire les justes. Vous mangerez, leur dit-il, de tous les animaux qui ont la corne fendue en deux et qui ruminent. Cette division de la corne de leurs pieds est le symbole de l’équilibre de la justice. L’homme juste rumine la parole de Dieu, qui est entrée en lui par l’instruction, de la même manière que ces animaux ruminent leurs aliments. Comme ils les ramènent de leurs entrailles dans leur bouche, le juste ramène dans son âme, par la pensée, sa nourriture spirituelle, et on peut dire qu’il la rumine, puisqu’il l’a sans cesse dans la bouche et dans les entrailles. La justice, d’ailleurs, se divise en deux parts, comme le pied de ces animaux : l’une qui nous sanctifie en ce monde ; l’autre, qui nous conduit au siècle futur.

Notre divin maître ne nous conduira pas aux spectacles, que je puis sans doute appeler, sans craindre d’être repris, des chaires de mensonge et d’impiété ! Toutes les assemblées qui s’y réunissent sont criminelles, injustes, dévouées aux malédictions de Dieu. Le tumulte et l’injustice y règnent ; le désordre et la honte y naissent naturellement par le mélange des deux sexes qui s’y servent l’un à l’autre de spectacle et d’excitation à la volupté. Là se forment les desseins coupables ; là, les yeux, brûlant de flammes lascives, allument et réchauffent les désirs impurs ; là, les cœurs s’accoutument à l’effronterie du crime en s’accoutumant à l’effronterie des regards. Les plaisirs du théâtre, des bals et des concerts, sont donc des plaisirs défendus et maudits. On n’y voit que méchanceté ; on n’y entend que discours obscènes, que paroles vaines et trompeuses. Est-il, en effet, quelque action vile et honteuse qui ne soit point représentée au théâtre ? quelque impudente parole qui n’y soit point proférée par ces comédiens et ces bouffons dont le métier est d’exciter au rire ceux qui les viennent écouter ? Le plaisir que nous ressentons à voir peindre nos vices les imprime plus avant dans notre âme, et nous en fait rapporter chez nous des images vives et dévorantes. Moins nous sommes sensibles à ces plaisirs, plus nous les fuyons, plus nous sommes forts contre les lâches voluptés. Ceux qui les aiment me diront sans doute que les spectacles ne sont qu’un jeu qui les délasse. Quelle n’est donc pas la folie de ces villes qui font de ces sortes de jeux leur affaire la plus sérieuse ? Sont-ce, d’ailleurs, des jeux, que ces désirs effrénés d’une vaine gloire qui nous font courir avec tant d’ardeur à des spectacles qui causent la mort de tant d’hommes ? Sont-ce des jeux, que ces jalousies, ces envies de briller au-dessus des autres, qui nous entraînent à de folles dépenses, auxquelles nos biens ne peuvent suffire ? Et ces séditions qui naissent souvent tout-à-coup dans ces rassemblements tumultueux, les appellerez-vous aussi des jeux et des divertissements ? Est-ce enfin un jeu, que d’entretenir par toutes sortes de moyens les misères de l’oisiveté, et de préférer ce qui n’est qu’agréable à ce qui serait bon et utile ? Mais, me répondent-ils, nous ne sommes pas tous des philosophes. Quoi ! notre but à tous n’est-il pas de vivre ? Que me dites-vous donc ? quelle est votre pensée ? Comment aimerez-vous Dieu et votre prochain, si vous n’aimez point la sagesse ? Comment vous aimerez-vous vous-même, si vous ne désirez point la véritable vie ? Mais, répliquent-ils encore, nous n’avons point même appris à lire. Si vous ne savez point lire, vous savez au moins entendre ; car cela ne s’apprend pas, et c’est tout ce qu’il faut. La foi, en effet, n’appartient pas aux sages et aux savants selon le monde, mais aux sages selon Dieu. Il n’est pas besoin d’être savant pour la posséder ; les ignorants la peuvent lire, et recevoir par elle la charité, qui en est le sceau spirituel et divin.

Le soin des affaires publiques peut s’allier avec celui de la sagesse divine. L’application aux choses du monde est permise, pourvu qu’on s’y applique honnêtement, suivant les ordres et les lois de Dieu. Celui qui vend ou qui achète ne doit jamais avoir deux prix. Qu’il agisse d’une manière simple, qu’il s’étudie à dire toujours la vérité. S’il ne réussit point par cette franchise, il est riche de la droiture de ses intentions. Que les marchands et les négociants s’abstiennent donc de tout serment. C’est une coupable habitude. Qu’ils aient toujours présente à l’esprit cette défense du Seigneur : « Vous ne prendrez pas le nom du Seigneur en vain. Le Seigneur ne purifiera point celui qui prend son nom en vain. » Ceux qui n’observent point ces maximes, qui sont avares, menteurs, hypocrites, qui fraudent et altèrent la vérité, Dieu les bannit et les chasse lui-même de sa maison sainte, ne voulant point qu’elle soit une caverne de voleurs, ni qu’elle serve à d’impurs négoces. Les hommes et les femmes qui viennent à l’Église y doivent venir modestement vêtus, avec un maintien grave, mais naturel, un silence respectueux, une charité ardente et vraie, chastes de corps, chastes de cœur, saints enfin, autant qu’ils le peuvent, pour adresser leurs prières au Saint des saints. Les femmes, en outre, doivent s’y présenter voilées, car il est de leur devoir de l’être toujours, si ce n’est dans l’intérieur de leur maison. Cette modeste habitude de rester voilées leur épargne des crimes et en épargne aux autres ; ayant toujours devant les yeux leur voile et la pudeur, elles ne peuvent tomber, ni être à personne une occasion de chute. C’est là ce que le Verbe exige d’elles, puisqu’il leur a ordonné de rester voilées quand elles le prient.

La femme d’Énée, nous disent les historiens, était si chaste et si modeste, que lorsque Troie fut prise et livrée aux flammes, elle ne quitta point son voile, tout épouvantée qu’elle fût, le gardant même sur son visage jusque dans le trouble et le désordre de sa fuite. Les disciples du Christ devraient se montrer dans toutes les actions de leur vie tels qu’ils se montrent à l’Église, aussi graves, aussi doux, aussi pieux, aussi charitables ; mais il ne faudrait pas seulement qu’ils le parussent, il faudrait qu’ils le fussent réellement. Maintenant, au contraire, et je ne sais par quelle fatale habitude, ils changent de maintien, d’esprit et de mœurs en changeant de lieux, semblables aux polypes qui prennent, dit-on, la couleur des pierres auxquelles on les trouve attachés. À peine sortis de l’assemblée des fidèles, ils dépouillent cette sainteté que l’esprit de Dieu y répand, et redeviennent semblables à la multitude insensée qu’ils fréquentent ; ou plutôt, déposant ce faux masque de gravité sous lequel s’était cachée leur hypocrisie, ils se montrent tels qu’on ne pourrait croire qu’ils sont, si eux-mêmes ne se trahissaient. La parole de Dieu qu’ils viennent d’entendre avec respect, ils ne l’emportent point avec eux, mais en se retirant, ils la laissent au lieu même où ils l’ont entendue. Ils n’ont pas plutôt quitté ce saint lieu, qu’ils retombent et s’enfoncent dans le désordre, chantant au bruit des instruments des chansons obscènes, se mêlant sans pudeur au tumulte des festins, à la joie folle de l’ivresse. Tout-à-l’heure ils célébraient l’immortalité de l’âme ; maintenant sans doute ils n’y croient plus, car ils la méconnaissent et l’outragent. Mangeons et buvons, disent-ils, car nous mourrons demain. Non, ils ne mourront point demain, ils sont déjà morts à Dieu ; ils ensevelissent leurs propres morts, c’est-à-dire qu’ils creusent eux-mêmes leur tombe dans les profondeurs de l’enfer.

Le saint apôtre leur oppose cependant avec énergie les maximes divines. « Ne vous y trompez pas, leur dit-il, ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les abominables, ni les voleurs ; ni les avares, ni les médisants, ni les ivrognes, ni les ravisseurs du bien d’autrui, ne seront héritiers du royaume de Dieu. » Appelés au royaume de Dieu, montrons-nous dignes de cette vocation en aimant Dieu et notre prochain. Cet amour ne consiste point dans de vaines démonstrations, mais dans une véritable bienveillance. Ceux qui n’ont point en eux-mêmes ces principes d’une parfaite charité mettent le trouble dans l’église par la manière impudente dont ils prennent et reçoivent ces baisers que l’apôtre appellent saints, corrompant ainsi cette ancienne coutume toute sainte et toute mystique