Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE IV : CHAPITRE II

Titre 5
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CHAPITRE

Les paroles de Moïse et des prophètes relatives au Christ démontrent que celui qu’il nommait son père, était le Dieu seul et unique, l’auteur de toutes choses.






Lorsque Moïse, dans le Deutéronome, s’apprête à rendre compte de la loi qu’il a reçue de la bouche de Dieu même, il dit : « Cieux, entendez ma voix ; terre, écoute les paroles de ma bouche. » David, en proclamant qu’il n’attend d’aide que de Dieu, dit : « Je n’attends mon secours que de Dieu qui a fait le ciel et la terre. » Isaïe annonce que c’est le Dieu qui a fait le ciel et la terre, le souverain de toutes choses, qui lui inspire ses prophéties, quand il dit : « Cieux, écoutez ; terre prêtez l’oreille : le Seigneur a parlé. » Et dans un autre endroit : « C’est ici la parole du Seigneur, du Dieu qui a créé et étendu les cieux, qui affermit la terre et la couvre de fruits ; qui donne le souffle aux animaux et la vie aux hommes. »

Or, c’est ce même Dieu que notre Seigneur appelle son Père, quand il dit : « Je vous rends gloire, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre. » Quel est donc, après cela, le Dieu que veulent nous faire adorer ces misérables sophistes ? Qui ressemble à la fabuleuse Pandore ? Ce sera peut-être ce Bythus, que leurs cerveaux ont enfanté. Sera-ce la Mère, ou bien celui qu’ils nomment son fils unique ? Ou bien adorerons-nous le Dieu des Marcionites ou celui de quelqu’autre encore ? Mais toutes ces fables ne sont pas Dieu, ainsi que nous l’avons prouvé. N’adorerons-nous pas plutôt celui qui a créé le ciel et la terre et qui est le Dieu véritable ? C’est là celui que les prophètes ont annoncé, celui que le Christ appelle son Père, celui que les Écritures proclament par ces paroles : « Écoute, Israël ; le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. »

Jésus-Christ, en parlant aux Juifs, leur annonce que ces paroles de Moïse sont relatives à lui-même, ainsi qu’il est dit dans l’Évangile de saint Jean : « Si vous croyiez à Moïse, vous croiriez aussi à moi, car c’est de moi qu’il a écrit ; mais si vous ne croyez point à ses prophéties, comment croirez-vous à mes paroles ? » Il déclare bien hautement que c’est lui qui a inspiré les paroles de Moïse. Mais si c’est le Verbe qui inspirait Moïse quand il parlait, il faut conclure que, sans aucun doute, tous les autres prophètes ont été également inspirés par lui ; c’est un point que nous avons d’ailleurs démontré. Notre Seigneur annonce encore cette même vérité, lorsque dans son Évangile, il fait dire à Abraham parlant au mauvais riche de ses frères qui étaient encore sur la terre : « S’ils n’écoutent ni Moïse, ni les prophètes, ils ne croiront pas, quand même quelqu’un des morts ressusciterait. »

Cette histoire du pauvre et du riche contient un grand enseignement que nous donne ainsi le Christ. Il veut d’abord nous apprendre que nous ne devons point vivre dans les délices ni dans les joies du siècle, ni être les esclaves de nos sens et oublier Dieu au sein des voluptés. « Un homme, dit-il, était riche, vêtu de pourpre et de lin, et donnait tous les jours de magnifiques repas. » L’Esprit saint avait déjà fait parler Isaïe dans le même sens, quand il avait dit : « La cithare, la lyre, le tambour, la flûte, les vins exquis, font l’ornement de vos festins ; vous méprisez la loi du Seigneur, vous oubliez de lui rendre grâces pour les biens dont il vous fait jouir. » C’est pour nous préserver du sort qui attend le mauvais riche, que Jésus-Christ nous en avertit par ce récit. Et il exprime en même temps que ceux qui croiront Moïse et les prophètes, croiront en lui-même ; que c’est de lui dont ils ont entendu parler, de lui qui est le fils de Dieu, qui est ressuscité des morts et qui nous a apporté le salut ; il marque encore par là, que Moïse et les prophètes, le Christ lui-même qui est ressuscité des morts, et tous ceux qui sont les enfants de l’adoption, soit sous l’ancienne, soit sous la nouvelle loi, et qui croient à la venue du Fils de l’homme, annoncé par Moïse et les prophètes, ne forment tous ensemble qu’un seul et même esprit, qu’une même substance spirituelle. Quant à nos adversaires, il leur arrive qu’en niant ces vérités, ils ne connaissent plus Jésus-Christ ; alors ils tombent dans cette hérésie, qui veut qu’il y ait deux Christ, dont l’un serait demeuré impassible, et l’autre aurait souffert et se nommerait Jésus.

C’est le Père qui nous a fait connaître le Fils, et c’est le Fils qui nous a enseigné le Père, le seul et véritable Dieu, lorsqu’il dit d’une manière formelle : « Vous ne jurerez point, ni par le ciel, ni par la terre ; ni par le ciel, parce qu’il est le trône de Dieu ; ni par la terre, parce qu’elle est l’escabeau de ses pieds ; ni par Jérusalem, parce qu’elle est la cité du grand Roi. » Par ces expressions, il désigne évidemment le souverain Créateur ; expressions d’ailleurs qui se rapportent à celles d’Isaïe, quand il dit : « Le ciel est mon trône, et la terre mon marche-pied. » Or, il n’y a pas d’autre Dieu que lui ; voilà pourquoi il est nommé le Dieu, le Roi suprême. Ces termes excluent l’idée de toute comparaison, de toute autre supériorité. En effet, un dieu qui en reconnaîtrait un autre au-dessus de lui, qui le tiendrait sous sa puissance, ne serait ni un Dieu, ni un roi suprême.

On ne saurait alléguer que ce que nous venons de rapporter aurait été dit seulement dans un sens figuré, puisque les termes mêmes employés dans ces définitions prouvent le contraire, et expriment une définition directe et complète. D’ailleurs celui qui parlait de la sorte n’était-il pas la vérité même ? N’est-ce pas montrer clairement que le temple était sa maison, lorsqu’il en chassait les marchands par ces paroles : « Il est écrit, ma maison sera appelée la maison de prière ; et vous en avez fait une caverne de voleurs. » Et pourquoi aurait-il parlé et agi ainsi, pourquoi eût-il dit que le temple était la maison de Dieu, s’il eût annoncé un autre Dieu que le Dieu de Moïse et des prophètes ? C’est, en effet, à ceux qui violent l’ancienne loi qu’il s’adresse ; ce n’est pas le temple qu’il accuse, ce n’est pas la loi qu’il blâme, puisqu’il vient pour l’accomplir ; mais il s’élève contre ceux qui violent la sainteté du temple, et par là même violent la loi. Aussi les scribes et les pharisiens qui déjà, dès le temps de l’ancienne loi, avaient cessé de croire au vrai Dieu, ne firent-ils pas accueil à son Verbe, c’est-à-dire qu’ils ne crurent pas en Jésus-Christ ; c’est d’eux dont Isaïe voulait parler, quand il disait : « Tes princes sont rebelles, ils sont compagnons des brigands ; ils aiment les présents et recherchent un salaire. Ils ne rendent pas justice à l’orphelin, et la cause de la veuve n’a point d’accès auprès d’eux. » Jérémie parle d’eux dans le même sens : « Ceux qui avaient le gouvernement de mon peuple m’avaient oublié ; enfants stupides et sans cœur, ils sont habiles pour faire le mal, et ils ne savent pas pratiquer le bien. »

Mais tous ceux qui, sous l’ancien Testament, avaient la crainte de Dieu et observèrent la loi, crurent en Jésus-Christ et furent sauvés. « Allez, dit Jésus-Christ à ses disciples, allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » Les Samaritains vinrent le chercher ; il demeura pendant deux jours auprès d’eux : « Et un grand nombre, dit l’évangéliste, crut en lui à cause de sa parole, et ils disaient à la Samaritaine : Ce n’est déjà plus pour ta parole que nous croyons, car nous-mêmes l’avons ouï, et nous savons que celui-ci est véritablement le Sauveur du monde. » Saint Paul dit également : « Et ainsi tout Israël sera sauvé. » C’est ainsi que la loi a été un maître qui nous a conduits comme des enfants à Jésus-Christ. N’imputons donc pas à la loi l’infidélité de quelques-uns ; elle était si loin de défendre que l’on crût au fils de Dieu, qu’elle recommandait au contraire cette croyance, quand elle disait que les hommes ne pouvaient être guéris de l’ancienne morsure du serpent, s’ils ne croyaient en celui qui se fait chair pour le salut de la chair, et qui, après avoir souffert sur la croix, s’élève dans les cieux, et y entraîne après lui les vivants et les morts.