Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE IV : CHAPITRE XVIII

Titre 5
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CHAPITRE

L’Église catholique seule a le pouvoir d’offrir avec simplicité et efficacité le sacrifice de pureté et de vérité, c’est-à-dire l’Eucharistie, qui est le corps et le sang du Christ.






L’oblation que notre Seigneur a enseigné à l’Église à offrir chaque jour par toute la terre, est un sacrifice de pureté aux yeux de Dieu, et qui lui est agréable ; non pas, nous le répétons, que Dieu ait besoin d’aucun sacrifice, mais parce qu’il veut que l’homme qui fait l’offrande trouve un moyen de salut dans cette offrande même, si elle paraît à Dieu digne d’être agréée. N’est-ce pas en effet par des présents que nous prouvons même aux rois de la terre notre vénération et notre amour ? Or, cette offrande doit être offerte dans toute simplicité et toute innocence de cœur, comme notre Seigneur nous l’a enseigné, quand il a dit : « Si donc vous présentez votre offrande à l’autel, et que là vous vous souveniez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande devant l’autel, et allez d’abord vous réconcilier avec votre frère, et alors revenant, vous présenterez votre offrande. » C’est donc là ces prémices qu’il faut offrir à Dieu ; car Moïse dit : « Vous ne paraîtrez pas les mains vides devant le Seigneur. » C’est ainsi que l’homme peut offrir à Dieu sa gratitude par l’offrande même du cœur qui la ressent, et en éprouver une glorification spirituelle.

Et il ne faut pas dire que les oblations aient été abolies ; mais autre chose étaient alors les oblations, autre chose elles sont aujourd’hui : autrefois c’était le peuple qui offrait le sacrifice, aujourd’hui c’est l’Église. Le sacrifice subsiste donc toujours, mais il a changé d’espèce et de forme ; car il est fait maintenant dans une ère de liberté, tandis qu’alors il avait lieu dans une ère de servitude. C’est toujours le même Dieu à qui le sacrifice est offert ; mais chacune de ces deux espèces d’oblations est marquée d’un caractère particulier : l’une est frappée d’un sceau de servitude, l’autre d’un sceau de liberté ; chacune sert donc à déterminer un état particulier de l’humanité. Car il n’y a rien d’inutile dans les ouvrages de Dieu ; chaque chose a son symbole et sa réalité. Sous l’ancienne loi, par exemple, le dixième des biens était destiné au service de l’autel ; tandis que sous la nouvelle loi, qui est une loi de liberté, personne n’est tenu à payer une dîme, et fait ce qu’il veut de ses biens ; et s’il en donne une partie pour le service divin, il offre ce qu’il a de meilleur, parce qu’il a l’espérance de mériter des biens plus grands. Ainsi le trésor de Dieu fournit aux besoins de la veuve et de l’orphelin.

Nous voyons que, dès le commencement du monde, les offrandes d’Abel furent agréables au Seigneur, parce qu’il les accompagnait d’un sentiment d’innocence et de justice, tandis que celles de Caïn ne furent pas regardées d’un œil aussi favorable, parce qu’il avait déjà souillé son cœur en y laissant pénétrer la jalousie et la haine ; ce qui lui attira les justes reproches de Dieu, qui lui dit : « Si tu fais bien, n’en recevras-tu pas le salaire ? Tu as péché : chasse tes mauvaises pensées. » En effet, il ne suffit pas d’offrir une offrande, quelque pure qu’elle puisse être, si, dans le fond de l’âme, on n’est pas animé d’un sentiment suffisant d’amour et de crainte de Dieu. Ce ne sera pas l’appareil extérieur du sacrifice qui fera oublier à Dieu notre amour intérieur pour le péché : une pareille offrande ne sert à rien ; mais il faut effacer la souillure de l’âme, de peur que, par une prière toute d’hypocrisie, nous ne rendions impossible de notre part tout retour au bien. C’est ce que signifient ces paroles de notre Seigneur : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous êtes semblables à des sépulcres blanchis qui, au dehors, paraissent beaux, mais qui, au dedans, sont pleins d’ossements de morts et de corruption. Ainsi, au dehors, vous paraissez justes aux hommes ; mais, au dedans, vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité. » En effet, sous des apparences d’hommes de bien, ils portaient une âme de Caïn : aussi, semblables à Caïn, qui n’écoute pas les avertissements de Dieu, firent-ils périr le juste. Dieu avait dit à Caïn : « Étouffe les mauvaises pensées de ton cœur. » Or, chasser les mauvaises pensées de son cœur, n’est-ce pas renoncer à une première pensée coupable ? Notre Seigneur dit encore aux pharisiens : « Pharisiens aveugles, purifiez d’abord le dedans de la coupe, afin que le dehors soit pur aussi. » Mais ils ne voulurent pas l’écouter, car, dit Jérémie, « tes yeux et ton cœur n’aspirent qu’à l’avarice, au sang répandu, à la calomnie, à tout ce qui est pervers. » Isaïe leur adresse la même menace en ces termes : « Malheur à vous, enfants rebelles, dit le Seigneur, qui formez vos desseins sans moi, qui ourdissez des trames criminelles. » En mettant ainsi à découvert les mauvaises pensées des méchants, Dieu, à qui rien n’est caché, nous fait voir que le mal est hors de lui, et qu’il s’opère contre sa volonté. C’est lui qui dit à Caïn, voyant qu’il n’abandonnait pas ses mauvaises pensées : « Si tu fais le mal, ton péché deviendra plus fort que toi ; mais tu peux encore le dominer. » Jésus-Christ parlait dans le même sens, quand il disait à Pilate : « Vous n’auriez aucun pouvoir sur moi, s’il ne vous avait été donné. » Dieu, en effet, abandonne le juste ici-bas à la malice des méchants, afin qu’il ait occasion de mériter une plus grande récompense en triomphant des épreuves, et que le méchant soit puni à proportion de sa malice et de ses iniquités. Ce n’est donc point la cérémonie du sacrifice qui sanctifie l’homme (Dieu n’a que faire de ces sacrifices extérieurs) ; mais c’est la pureté de conscience de celui qui offre le sacrifice qui fait que l’offrande est agréable à Dieu, et qu’il l’accueille comme une marque de fidélité. Aussi, comme dit Isaïe, « le sacrifice d’un veau que m’offre le pécheur, m’est aussi odieux que celui d’un chien. »

C’est donc parce que l’Église offre le saint sacrifice avec la simplicité du cœur, que ce sacrifice monte vers Dieu comme une offrande pure. C’est ce qui fait dire à saint Paul : « Je suis comblé de biens depuis que j’ai reçu d’Épaphrodite ce que vous m’avez envoyé, comme une oblation d’excellente odeur, comme une hostie que Dieu accepte et qui lui est agréable. » Ainsi, ce qui peut rendre notre offrande agréable à Dieu, c’est notre sentiment de reconnaissance envers lui, c’est une foi pure et sincère, c’est notre ferme espérance jointe à un amour fervent, ce sont enfin toutes les dispositions intérieures. Mais il n’y a que l’Église qui puisse accomplir le sacrifice dans toute sa pureté, en offrant à Dieu, avec des actions de grâces, les prémices de ses propres créatures. Les Juifs ne le pourraient pas, leurs mains sont encore souillées du sang innocent. Ils n’ont pas voulu reconnaître le Verbe même, qui est offert chaque jour à Dieu dans le saint sacrifice. Les différentes sectes d’hérétiques n’en sont pas mieux capables que les Juifs ; car, parmi eux, il en est qui ne reconnaissent pas notre Dieu, en supposent un autre, et, en lui offrant les prémices de ses propres dons, nous montrent leur Dieu comme un être avide du bien d’autrui. Si nous voulions parler ici des gnostiques, qui supposent que les choses créées sont le produit d’une révolte, de l’ignorance et de quelque iniquité, ce qu’ils offriraient à Dieu proviendrait de la même souillure ; et ils ne pourraient offrir le sacrifice sans offenser notre souverain Créateur, et cet acte de leur part ressemblerait bien plus à une insulte qu’à une action de grâces. D’ailleurs, comment le pain qui est offert en actions de grâces dans le sacrifice serait-il pour eux le corps de notre Seigneur ainsi que son sang, puisqu’ils ne le reconnaissent pas pour le fils de Dieu, c’est-à-dire pour son Verbe, par qui tout est fécondé dans la nature, qui fait croître les plantes, qui fait jaillir les fontaines, qui fait germer le blé et fait mûrir la moisson ?

Ne prétendent-ils pas encore que l’âme est incapable de résurrection, et que le corps et le sang, en s’unissant à elle, la privent de la vie éternelle ? Qu’ils changent donc de pensées, ou qu’ils s’abstiennent entièrement d’offrir le sacrifice. Quant à nous, notre foi est conforme à la nature de l’Eucharistie, et l’Eucharistie elle-même est conforme à notre foi. Nous reconnaissons, en faisant notre oblation, que les dons que nous offrons à Dieu nous les tenons de sa bonté, et nous avons foi dans la double résurrection de la chair et de l’esprit, que nous attendons du mérite de l’oblation. Car, de même que le pain qui sert au sacrifice est un fruit de la terre, lequel par la toute-puissance de Dieu, il cesse d’être un pain ordinaire et devient l’Eucharistie, ayant en elle deux substances, la substance spirituelle et la substance matérielle, ainsi nos corps, en recevant l’Eucharistie, participent de la nature céleste, deviennent impérissables, et sont marqués du sceau de la résurrection.

Notre oblation est donc envers Dieu, qui n’a cependant nul besoin de nous, un moyen d’expression de notre reconnaissance et un moyen de sanctification ; car, si Dieu n’a nul besoin de nos hommages, c’est un besoin pour nous de les lui offrir, de même que nous avons besoin de faire l’aumône. Salomon a dit : « Celui qui donne aux pauvres prête au Seigneur, et le Seigneur lui rendra son bienfait. » Dieu, qui n’a besoin de rien, reçoit nos bonnes œuvres, afin d’avoir un motif de nous en récompenser ; et le Seigneur nous dit : « Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde ; car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu, et vous m’avez revêtu ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus à moi. » Dieu veut donc, sans qu’il en ait nul besoin, que nous fassions de bonnes œuvres, afin que nous ne soyons pas sans droit à ses récompenses. Dans l’ancienne loi, le peuple hébreu eut à observer le précepte qui ordonnait des offrandes, afin qu’il s’accoutumât à la soumission à Dieu ; c’est ainsi qu’il exige de nous que nos prières et nos oblations montent sans cesse vers son autel, cet autel qui est dans les cieux (c’est là que doivent monter nos prières et nos offrandes) où est aussi le temple dont parle saint Jean dans l’Apocalypse, quand il dit : « Et le temple de Dieu fut ouvert dans le ciel ; » et là aussi est le tabernacle, car il ajoute : « Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes, et il y demeurera avec eux. »