Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE IV : CHAPITRE XIX

Titre 5
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CHAPITRE

Les choses terrestres peuvent être les types des choses célestes ; mais on ne saurait prétendre, sans folie, que les choses célestes elles-mêmes puissent être les types d’un autre ordre de choses dont nous n’avons nulle idée, ou que le Dieu que nous connaissons soit le type de quelque autre Dieu inconnu.






La cérémonie des offrandes, des oblations et des sacrifices fut donnée au peuple hébreu, comme un type, par Moïse, qui avait reçu sur la montagne les ordres de Dieu, de ce même Dieu dont le nom est maintenant glorifié par son Église dans toutes les nations. Ce Dieu a voulu que les choses terrestres au milieu desquelles nous vivons fussent pour nous comme des types des choses célestes dont il est également le créateur ; car c’était le seul moyen d’établir une comparaison et un rapport entre les unes et les autres. Mais que les choses célestes, invisibles et indicibles pour nous, soient à leur tour les types d’un ordre de choses célestes, qu’elles ne soient que l’image d’un autre Plerum, d’un autre Dieu enfin, ce serait une grande folie de le soutenir, ce serait s’éloigner entièrement de la vérité. Ceux dont l’esprit se prête à de pareilles monstruosités sont forcés d’inventer et d’ajouter des types à des types, des images à des images, sans pouvoir jamais rencontrer le Dieu vrai et unique ; car ils se sont mis au-dessus de Dieu même dans leurs pensées d’orgueil, ne reconnaissant d’autres guides qu’eux-mêmes, et ne pouvant trouver que le doute sans jamais pouvoir trouver ni Dieu, ni la vérité.

Qui pourrait s’empêcher de leur dire, en écoutant leurs folles déclamations : Eh quoi ! vous osez, dans la folie de votre orgueil, élever vos pensées au-dessus de Dieu même ! êtes-vous donc comme celui qui a mesuré les cieux dans le creux de sa main ? dites-nous donc leur mesure, et faites-nous connaître le nombre infini de leurs coudées ; expliquez-nous donc la plénitude, la longueur, la largeur, la hauteur de toutes choses, où commence et finit leur circonférence ; vérités que l’esprit de l’homme ne peut ni embrasser ni comprendre. Qu’ils sont inépuisables les trésors de la puissance céleste ! Comment le cœur de l’homme pourrait-il embrasser, comment son esprit pourrait-il comprendre celui qui porte la terre dans sa main ? Qui nous donnera la mesure de sa droite, qui peut connaître le doigt de Dieu ? Qui connaîtra sa main, cette main qui mesure l’incommensurable, qui mesure l’infinité des cieux, qui serre entre ses doigts la terre avec ses abîmes ; cette main qui peut contenir la longueur, la largeur, la profondeur, la hauteur de tout ce qui frappe la vue, l’oreille ou l’intelligence, et de tout ce qui est invisible ? C’est pour cela que Dieu « est au-dessus de toutes les principautés, de toutes les puissances, de toutes les vertus, de toutes les dominations, de tout ce qui a reçu un nom ; » au-dessus de tout ce qui a été fait, de tout ce qui a été créé. C’est lui qui remplit les cieux, qui sonde les abîmes, qui habite dans chacun de nous. « Penses-tu que je sois Dieu de près, dit le Seigneur, et que je ne sois plus Dieu de loin ? Si un homme se cache dans les ténèbres, ne le verrai-je pas ? » Sa main saisit tout : c’est elle qui suspend les flambeaux des cieux, qui éclaire les choses qui sont au-dessous du soleil, qui scrute les cœurs et les reins, qui est présent aux lieux les plus secrets et les plus cachés, qui nous nourrit et nous conserve.

Mais si l’homme ne peut comprendre la puissance et la grandeur de la main de Dieu, qui pourrait prétendre à le comprendre et à le connaître lui-même ? L’ont-ils donc vu, l’ont-ils mesuré, ceux qui placent au-dessus de lui un autre Plerum des Æons, un autre Dieu souverain, eux qui n’ont jamais pensé seulement aux choses célestes, plongés qu’ils sont dans l’abîme de leur folie ? Ne disent-ils pas, par exemple, que ce qu’ils appellent le premier Dieu, n’étend son empire que jusqu’aux limites qui le séparent du Plerum, et qu’ensuite l’empire de Demiurgos ne s’étend même pas jusqu’à ce Plerum. Ainsi, la puissance qui doit contenir en elle toute étendue et toute perfection serait, d’après ces visionnaires, un être, au contraire, en dehors de toutes choses. Car il n’a rien à voir ni aux choses créées qui sont en dehors du Plerum, ni à celles qui y sont comprises ; et de toute façon leur Dieu n’est qu’un Dieu neutre. Il y a donc deux vérités qui ne peuvent être contestées que par ceux qui auraient perdu le sens : l’une, qu’il n’est au pouvoir d’aucun mortel de définir et d’expliquer la grandeur de Dieu ; l’autre, que cette grandeur de Dieu s’exerce également sur toutes choses, parce qu’elle contient toutes choses en elle, qu’elle se manifeste en nous, et qu’elle est avec nous.