Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE IV : CHAPITRE XIV

Titre 5
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CHAPITRE

Si Dieu a créé l’homme, s’il lui a tracé des règles pour le conduire à la vérité, s’il exige de lui la soumission à ses volontés, il l’a fait uniquement pour le salut de l’homme ; il n’avait pas besoin de l’homme, mais il s’est plu à le combler de ses bienfaits, par un pur effet de sa bonté.






En créant l’homme, Dieu n’avait aucun besoin de lui ; mais il voulait former un être sur lequel il répandît ses bienfaits. Car la glorification de Dieu par son Verbe qui était en lui, et qui était lui-même glorifié par lui, avait lieu avant toute création, ainsi que le Seigneur nous l’apprend lui-même, quand il dit : « Et maintenant, mon Père, glorifiez-moi en vous-même de la gloire que j’ai eue en vous, avant que le monde fût. » Et quand il nous invite à le suivre, ce n’est pas qu’il ait besoin de nous, mais c’est qu’il veut que nous ne devions notre salut qu’à nos propres efforts ; car, suivre le Sauveur c’est déjà prendre part au salut, de même que suivre la lumière, c’est déjà prendre part à la lumière. Or, ceux qui sont entourés de la lumière ne font pas la lumière ; mais c’est la lumière qui les éclaire et qui les illumine. Il en est de même en ce qui est relatif à notre état de dépendance envers Dieu ; cette dépendance ne rapporte rien à Dieu, et il n’a nul besoin de la soumission de l’homme ; s’il donne à ceux qui le suivent et qui le servent la vie, l’immortalité et la gloire éternelle, c’est seulement à titre de bienfait et de récompense ; car il ne reçoit rien d’eux pour cela, étant par lui-même riche et parfait, et n’ayant besoin d’aucune chose. C’est donc par un effet de sa bonté et de sa miséricorde qu’il a placé l’homme dans la dépendance, afin que cette dépendance même lui soit une occasion de répandre ses biens sur ceux qui le servent avec constance. Mais l’homme a d’autant plus besoin de Dieu, que Dieu a moins besoin de l’homme. C’est une gloire pour l’homme de persévérer et de rester dans la dépendance de Dieu. C’est pourquoi notre Seigneur disait à ses disciples : « Vous ne m’avez pas choisi, mais moi je vous ai choisis ; » voulant signifier par-là qu’en s’attachant à lui, il ne lui en revenait aucune gloire ; mais qu’en suivant le fils de Dieu, ils travaillaient eux-mêmes à leur propre gloire. Il leur dit encore : « Mon Père, je désire que là où je suis, ceux que vous m’avez donnés soient aussi avec moi, afin qu’ils connaissent la gloire que vous m’avez donnée. » Il ne veut recevoir aucune gloire de ses disciples, mais il veut que ses disciples prennent part à sa gloire ; c’est ce qui a été annoncé par Isaïe, quand il a dit : « Ne crains point, je suis avec toi : je t’amènerai une postérité de l’orient. Je rappellerai tes enfants de l’occident. Je dirai au nord, donne ; au midi, rends-les moi : amenez mes fils des pays éloignés et mes filles des extrémités de la terre. N’ai-je pas créé, n’ai-je pas formé pour ma gloire tous ceux qui invoquent mon nom ? » C’est aussi dans le même sens que saint Mathieu dit : « Partout où sera le corps, là se rassembleront les aigles ; » pour nous rendre participants de la gloire du Seigneur, qui nous a créés et destinés à prendre part à sa gloire, si nous lui sommes fidèles.

Ainsi, dès le commencement, Dieu a créé l’homme par un pur effet de sa bonté ; il a choisi les prophètes et leur a donné une mission particulière pour annoncer le salut de l’humanité. Il préparait ainsi son peuple à entrer dans une meilleure voie, à devenir docile à ses volontés ; les prophètes l’accoutumaient à comprendre l’esprit d’en haut et à se mettre en communication avec Dieu. Car Dieu, qui n’a besoin de personne, veut bien se communiquer à ceux qui ont besoin de lui. C’est lui qui, architecte invisible, trace la ligne à suivre pour arriver au salut à ceux qui savent lui plaire ; qui conduit son peuple à travers l’Égypte ; lui dicte ses commandements sur le mont Sinaï, et comble de biens ceux qu’il fit entrer dans la terre promise ; il institue les sacrifices, marque ceux qui doivent exercer les fonctions du sacerdoce, préparant ainsi, par mille moyens divers, le salut du genre humain. C’est ce qui fait dire à Jean dans son Apocalypse : « Et sa voix était comme la voix des grandes eaux. » L’Esprit, à cause de l’abondance de ses grâces, le Père, à cause de son infinité, peuvent être, en effet, comparés à un immense océan. Ainsi, le Verbe s’incorporait en quelque sorte en ceux qui étaient dévoués à Dieu, et leur traçait la règle de conduite qu’ils devaient suivre pour faire leur salut.

C’est ainsi que l’Écriture nous montre Dieu lui-même, présidant à l’érection du tabernacle, au choix des lévites, à tout ce qui concerne les sacrifices, les oblations, les enseignements religieux et toutes les cérémonie du culte. Or, qu’avait-il besoin lui-même de toutes ces choses ? Ne possédait-il pas en lui, dès avant que Moïse parût dans le monde, la plénitude de la bonté et de la beauté ? C’était donc divers moyens qu’il employait pour détourner le peuple d’Israël du culte des idoles, pour le faire pénétrer dans la foi et dans l’adoration du vrai Dieu ; il l’amenait ainsi à lui par degrés, c’est-à-dire qu’il le faisait passer de la figure à la réalité, des choses du temps aux choses de l’éternité, de la chair aux choses de l’esprit, des choses de la terre aux choses du ciel. C’est dans ce sens qu’il dit à Moïse : « Regarde et fais toutes choses selon le modèle qui t’a été montré sur la montagne. » Aussi Moïse y resta-t-il quarante jours, occupé à recevoir les enseignements de Dieu, à s’instruire des types célestes, des modèles qui devaient être l’image et la figure des choses futures ; ce qui revient à ces paroles de saint Paul : « Ils buvaient de l’eau de la pierre mystérieuse qui les suivait ; et cette pierre était Jésus-Christ. » Et, après avoir rappelé les passages de la Bible sur ce sujet, il ajoute : « Or, toutes ces choses qui leur arrivaient étaient des figures ; et elles ont été écrites pour nous instruire, nous qui nous trouvons à la fin des temps. » Il est donc vrai de dire que c’était par les images des choses, appartenant à un ordre plus élevé, que Moïse instruisait les Israélites à avoir la crainte de Dieu, et à garder ses commandements.