Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE III : CHAPITRE XV

Titre 5
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CHAPITRE

L’auteur combat les Ébionites qui rejetaient l’autorité de saint Paul, autorité d’autant plus grande qu’elle est corroborée par les écrits de saint Luc, qui doivent être admis dans leur entier. Après avoir dévoilé l’hypocrisie, les ruses et la vanité des gnostiques, il tire cette conclusion, que les apôtres et leurs disciples n’ont reconnu et enseigné qu’un seul et même Dieu, créateur du monde.





Nous tiendrons le même langage à ceux qui récusent l’autorité de saint Paul, et nous leur dirons qu’ils doivent rejeter toutes les circonstances que saint Luc a fait connaître et que nous avons rappelées dans le chapitre précédent, et n’en tirer aucun argument ; ou bien, que s’ils admettent tous ces récits de saint Luc, il faut qu’ils admettent aussi cette déclaration de saint Paul, où il parle de lui-même, après avoir entendu la voix du Seigneur, qui lui criait du haut du ciel : « Paul, Paul, pourquoi me persécutes-tu ? » Et ensuite ce que le Seigneur dit à Ananie, en parlant de Paul : « Va, car cet homme est un vase d’élection pour porter mon nom devant les gentils, devant les rois et devant les enfants d’Israël. Et je lui montrerai combien il faut qu’il souffre pour mon nom. » Or, ceux qui ne reconnaissent pas celui qui a été élu par Dieu même pour porter la lumière de l’Évangile chez les nations, ceux-là méprisent l’élection de Dieu et se séparent de la communion des apôtres. Et ils ne peuvent pas dire que saint Paul n’a point eu l’apostolat, puisqu’il est prouvé qu’il en a été investi par Dieu même : ils ne peuvent pas mieux accuser le langage de saint Luc de manquer de sincérité, lorsque nous voyons avec quels détails et quels soins cet évangéliste nous a transmis la vérité. Et peut-être entrait-il dans les desseins de Dieu que le dépôt de certaines vérités évangéliques n’eût été transmis à la foi des fidèles, que par saint Luc seulement, afin que l’autorité de cet évangéliste, se trouvant fortifiée par les actes et par la doctrine des apôtres même, devînt une règle immuable de la vérité qui est nécessaire au salut. L’autorité de saint Luc est donc irréfragable, et la doctrine des apôtres est évidente et inaltérable, elle est la même pour tous, elle n’a rien de caché pour personne.

Et c’est ici le lieu de dévoiler la conduite de ces faux docteurs, de ces hypocrites qui mettent en œuvre toute espèce de moyens pour séduire les âmes : en un mot, la conduite des partisans de Valentin. On les voit se mêler au commun des fidèles, leur tenir des discours dangereux, par lesquels ils séduisent et trompent les plus crédules ; ils vont même jusqu’à imiter nos prédications, afin de se faire plus facilement écouter. Qu’arrive-t-il de là ? C’est qu’on vient se plaindre à nous, en nous reprochant de traiter ces faux docteurs d’hérétiques et de nous séparer d’eux, puisqu’ils sont dans les mêmes sentiments que nous et professent la même doctrine. Et s’il leur arrive de détacher quelques fidèles de notre communion, en les embarrassant dans des questions qui sont au-dessus de leur portée, ils se vantent de cette conquête en disant qu’elle est un effet de la sublimité de leur éloquence. Car un grand nombre s’abusent en se croyant capables par eux-mêmes de saisir le véritable sens des choses dans l’expression matérielle des mots. L’erreur, pour séduire, se présente souvent sous des apparences que l’on peut prendre pour la vérité, et qui ne sont cependant que ténèbres : la vérité, au contraire, est dégagée de toute invraisemblance, et c’est pourquoi elle est à la portée des enfants même. Or, s’il arrive à ces faux docteurs que quelqu’un leur demande des éclaircissements ou leur propose une difficulté, ils lui disent pour toute réponse qu’il ne comprend pas la vérité, qu’il n’a pas reçu la lumière d’en-haut et de ce qu’ils appellent leur Mère, et ils lui reprochent de ne pas savoir prendre un parti, et d’être ce qu’ils appellent un Psychique. De plus, si quelque pauvre brebis vient à tomber par hasard dans leurs piéges, d’embrasser leurs fausses doctrines et à se faire initier dans leurs coteries, dès ce moment, ce fidèle égaré devient un tout autre homme, il ne se sent pas d’orgueil, il ne se croit plus ni sur la terre ni même au ciel, mais il se croit en possession de ce qu’ils nomment leur Plerum, et être devenu un être angélique ; il fronce le sourcil, et il a dans sa démarche toute la sotte fierté d’un coq. Il en est parmi eux qui prétendent que leurs nouveaux convertis doivent avoir un maintien plein de grandeur et de fierté, comme devant bientôt monter au rang des immortels ; c’est pour cela qu’on les voit affecter dans leur air beaucoup de gravité : plusieurs mêmes, ne faisant aucun cas des apparences réelles, et sous le prétexte qu’ils sont déjà assez parfaits, mènent une conduite scandaleuse, tout en disant qu’ils appartiennent déjà à la nature des esprits et qu’ils connaissent déjà le lieu de délices, qui est leur prétendu paradis.

Mais revenons à l’objet de ce traité. Nous avons prouvé clairement que les apôtres, en prêchant au monde la vérité et sa délivrance, n’ont jamais nommé ni invoqué d’autre Dieu que le seul vrai Dieu, avec son Verbe, à qui il a donné la puissance sur toutes choses ; il faut en conclure que le Dieu qu’ils ont confessé n’est autre que le créateur du ciel et de la terre, que le Dieu qui a fait entendre sa voix à Moïse et qui lui a donné sa loi, et que nos pères ont adoré. Ainsi, l’opinion que les apôtres et leurs disciples ont eue sur la nature de Dieu nous est maintenant parfaitement connue.