Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE III : CHAPITRE X

Titre 5
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SOMMAIRE

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CHAPITRE

Preuves tirées des évangiles de saint Luc et de saint Marc au sujet de la même question.






Saint Luc, attaché aux doctrines des apôtres, et leur propre disciple, dit, au sujet de Zacharie et d’Élizabeth, à qui il naquit un fils, promis par Dieu même, et qui fut Jean le précurseur : « Et tous deux étaient justes devant Dieu, marchant dans tous les commandements du Seigneur, sans aucune plainte. » Et ensuite, parlant de Zacharie : « Or, il arriva, lorsque Zacharie remplissait les fonctions du sacerdoce, devant le Seigneur en son rang, selon la coutume établie parmi les prêtres, que le sort décida qu’il offrirait les parfums dans le temple du Seigneur. » Il vint donc dans le temple du Seigneur pour offrir le sacrifice ; il était donc en présence du Seigneur, croyant à Dieu sincèrement et dans toute la simplicité de son cœur, à ce Dieu qui avait fait choix d’Israël, qui avait dicté à Moïse les lois relatives au sacerdoce, et qui lui envoyait l’ange Gabriel. En effet, s’il avait cru à un autre Dieu-Seigneur plus parfait, il n’aurait pas confessé celui à qui il offrait le sacrifice pour le seul et véritable Dieu, d’autant mieux qu’il savait que ce Dieu, dans la personne du Christ, s’abaisserait jusqu’à nous à cause du péché, ainsi que nous l’avons expliqué plus haut. Et, en effet, en parlant de saint Jean, l’ange dit à Zacharie : « Car il sera grand devant le Seigneur, et il convertira plusieurs des enfants d’Israël au Seigneur leur Dieu, et il ira devant lui, dans l’esprit et la vertu d’Élie, pour préparer au Seigneur un peuple parfait. » Pour qui donc Jean préparait-il un peuple parfait, et devant quel Seigneur devait-il être grand ?

C’est de lui encore qu’il a été dit : « Oui, je vous le dis, Jean est plus qu’un prophète ; nul ne s’est élevé d’entre les enfants des femmes, plus grand que Jean-Baptiste. » C’est lui qui préparait les peuples à la venue du Christ, leur prêchant la pénitence, afin d’obtenir de Dieu le pardon de leurs fautes, ce qui vérifie cette parole de David : « Dès le sein de leur mère, ils se sont complus dans le mensonge. » C’est ainsi qu’en convertissant les hommes au Seigneur, il lui préparait un peuple parfait dans l’esprit et la vertu d’Élie.

Saint Luc, en parlant de l’ange qui fut envoyé à la vierge Marie, dit : « Or, dans ce temps, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu, et il dit à la Vierge : Marie, ne craignez point ; car vous avez trouvé grâce devant Dieu. » Et en parlant du Christ, l’ange dit : « Il sera grand, et s’appellera le fils du Très-Haut, et le Seigneur lui donnera le trône de David son père ; et il règnera sur la maison de Jacob éternellement, et son règne n’aura pas de fin. » Or, quel autre serait-ce que le Christ, qui doit régner éternellement sur la maison de Jacob, que le Christ, fils du Très-Haut, qui par la loi et les prophètes a promis d’être le médiateur pour le salut des hommes, en se rendant visible à toute chair, enfin en se faisant fils de l’homme afin que l’homme devînt enfant de Dieu ? C’est pourquoi Marie, dans l’exaltation de sa reconnaissance, s’écria : « Mon âme rend gloire au Seigneur, et mon esprit s’est exalté dans le Dieu mon sauveur ; il a reçu Israël comme son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, ainsi qu’il a parlé à nos pères, à Abraham et à sa postérité à jamais. » Or, l’Évangile nous montre ici que ce Dieu qui a parlé à nos pères est le même que celui qui a donné sa loi à Moïse ; voilà comment il a parlé à nos pères. Ce même Dieu, dans sa bonté infinie, a répandu sur nous l’effet de sa miséricorde, « de cette miséricorde qui a éclairé ceux qui sont assis dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort, pour diriger nos pas dans la vie de paix. » Aussi Zacharie, recouvrant l’usage de la parole, qu’il avait perdu en punition de son infidélité, se sentit rempli d’un nouvel esprit, et il bénissait la venue prochaine du nouveau rédempteur. Car tout était nouveau désormais, puisque le Verbe, en s’abaissant jusqu’à l’humanité, et en faisant sortir un homme du sein de Dieu même, rapprochait, en quelque sorte, sa divinité de la nature humaine. C’est pourquoi les apôtres ont enseigné à rendre un nouveau culte à Dieu, quoique ce fût toujours le même Dieu, et comme dit saint Paul : « C’est le même Dieu qui justifie par la loi les circoncis, et qui par la foi justifie les incirconcis. »

Zacharie, inspiré de l’esprit de prophétie, disait : « Béni soit le Seigneur d’Israël, parce qu’il nous a visités et qu’il a opéré la délivrance de son peuple. Et il a élevé le signe du salut en la maison de David, son serviteur ; ainsi qu’il avait promis, par la bouche de ses saints prophètes, qui ont été dès le commencement, de nous sauver de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent, en faisant miséricorde à nos pères et se souvenant de sa sainte alliance. Voilà le serment qu’il a juré à Abraham votre père : il a juré qu’il se donnerait à nous, afin qu’après nous avoir délivrés de la main de nos ennemis nous le servions sans crainte, dans la sainteté, dans la justice, et en sa présence, tous les jours de notre vie. » Ensuite, parlant de Jean-Baptiste, il s’écrie : « Et toi, enfant, tu seras appelé le prophète du Très-Haut ; car tu iras devant la face du Seigneur pour préparer sa voie et pour donner la science du salut à son peuple, et la rémission des péchés. » Or, cette science du salut, qui manquait aux hommes et qui leur a été apportée par le Fils de Dieu, c’est celle que prêchait Jean, lorsqu’il disait : « Voici l’agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde. C’est celui dont je disais : Après moi vient quelqu’un qui est avant moi, car il est plus ancien que moi ; et nous avons tout reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce. » Telle est la science du salut ; mais il n’est pas question, comme on le voit, ni d’un autre Dieu, ni d’un autre père tout-puissant, ni de Bythus, ni du Plerum, séjour des trente Æons ; ni de la mère du monde, nommée Ogdoade par les valentiniens ; il y est parlé de la connaissance du salut, qui n’était autre chose que la connaissance du Fils de Dieu, qui contient en lui le salut, le Sauveur et la rédemption. Il est dit dans la Genèse : « Seigneur, j’attends votre salut. » Et, quant au Sauveur, Isaïe le définit ainsi quand il dit : « Voilà que mon Dieu est devenu mon sauveur ; j’agirai sans crainte et avec confiance. » David annonce en ces termes le mystère du salut et de la rédemption : « Jéhovah a manifesté son salut ; il a révélé sa justice aux yeux des nations. » Le Christ est le sauveur, en tant qu’il est le Fils et le Verbe de Dieu ; il est le salut, en tant qu’il est l’esprit de Dieu ; car il est dit : « Le Seigneur Christ est l’esprit de notre face. » Et il est le salut, parce qu’il a revêtu la chair : « Et le Verbe a été fait chair, et il a habité parmi nous. » C’est ainsi que Jean-Baptiste enseignait la science du salut à ceux qui faisaient pénitence et qui avaient foi en l’agneau de Dieu, qui ôte les péchés du monde.

« Et voici l’ange du Seigneur, dit l’évangéliste, qui parut auprès d’eux, et leur dit : Je vous annonce une grande joie, laquelle sera pour tout le peuple, parce qu’aujourd’hui, en la cité de David, un Sauveur vous est né, le Christ, le Seigneur. Et soudain avec l’ange parut la multitude des armées célestes, louant Dieu et disant : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre. » Mais les gnostiques, falsifiant les Écritures, voudraient prétendre que les anges dont il est ici question n’eussent été là que pour annoncer la venue d’un autre Christ plus puissant ; ensuite, allant d’une erreur à une autre erreur, ils disent que ce Christ supérieur n’était pas venu sur la terre en naissant comme un homme, mais qu’après le baptême de ce Jésus qui lui était subordonné c’était lui qui serait descendu sur Jésus sous la forme d’une colombe. Mais alors, d’après les gnostiques, les anges auraient donc annoncé une fausse nouvelle, puisque ces anges disent aux bergers : « Réjouissez-vous, parce qu’aujourd’hui un Sauveur vous est né, le Christ, le Seigneur, dans la maison de David. » Et cependant nous venons de voir qu’ils prétendent que le Christ, que le Sauveur, n’est point né sur la terre ; mais que ce Sauveur plus puissant, qui est le créateur du monde, est descendu sur Jésus sous la forme d’une colombe, après son baptême, c’est-à-dire trente ans après la naissance de Jésus. Mais pourquoi alors les évangélistes ont-ils dit, en parlant de la naissance du Christ, qu’un Sauveur était né dans la maison de David, si ce n’est pour montrer que la promesse faite à David par Dieu lui-même, d’après laquelle un Roi immortel devait sortir de sa race, s’était réellement accomplie ? En effet, cette promesse avait été faite en termes formels par le Tout-Puissant à son serviteur David, comme celui-ci le témoigne, quand il dit : « Dieu est mon bouclier, c’est lui qui a fait le ciel et la terre. » Et plus loin : « Il tient dans ses mains les profondeurs de la terre et les hauteurs des montagnes. La mer est à lui, elle est son ouvrage ; ses mains ont formé la terre. Venez, prosternons-nous devant le Dieu qui nous a créés, parce qu’il est notre Dieu, etc. » Le Saint-Esprit, parlant ici par la bouche de David, manifeste clairement pour ceux qui veulent voir la vérité, car il y en aura qui la mépriseront, et il proclame dans les cantiques du prophète quel est ce Dieu unique et tout-puissant. Et les paroles que nous venons de citer ne signifient-elles pas : Efforcez-vous d’éviter le péché ; il n’y a point d’autre Dieu que notre Dieu, et il n’y a rien au-dessus de lui ; c’est à lui que nous devons nous efforcer de plaire, tâchant par nos vertus de nous rendre digne de celui qui nous a créés, qui nous a formés et qui nous nourrit ? Que doivent donc attendre ceux qui n’ont trouvé dans la contemplation de ces grands mystères qu’une occasion de blasphémer leur créateur ? Et lorsque les anges ont dit : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre, ils ont voulu glorifier celui qui est au-dessus des cieux et qui a formé les cieux et la terre, et tout ce qu’elle contient ; qui, de son plein gré, a envoyé aux hommes le bienfait du salut. « C’est pourquoi, ajoute l’évangéliste, les bergers s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu de toutes les choses qu’ils avaient entendues et vues, comme il leur avait été dit. » Certainement ce Dieu que glorifiaient les bergers de la Judée était bien le même que celui annoncé par la loi et les prophètes, le même dont les anges chantaient la gloire ; enfin le maître souverain de toutes choses. Autrement, s’il fallait entendre que les anges glorifiaient un Dieu, pendant que les bergers en glorifiaient un autre, il s’ensuivrait cette conséquence, que ces anges des gnostiques seraient venus pour induire les bergers en erreur.

L’évangéliste saint Luc, en parlant du Seigneur, dit : « Et lorsque les jours de la purification furent accomplis, selon la loi de Moïse, ils portèrent l’enfant à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, comme il est écrit en la loi du Seigneur que tout mâle premier-né sera consacré au Seigneur ; et pour offrir en sacrifice, selon qu’il est dit en la loi du Seigneur, deux tourterelles ou deux jeunes pigeons. » On voit que l’évangéliste nomme plusieurs fois par son nom le Seigneur, qui a donné la loi relative aux offrandes ; et il ajoute : « Et Siméon loua Dieu, et il dit : Seigneur, laissez aller maintenant votre serviteur en paix, selon votre parole ; car mes yeux ont vu votre salut, le salut que vous avez préparé devant la face de tous les peuples, comme la lumière qui éclairera toutes les nations et la gloire de votre peuple d’Israël. » Et, au même instant, Anne, la prophétesse, glorifiait Dieu en voyant en esprit le Christ, et parlait de l’enfant rédempteur à tous ceux qui attendaient la délivrance d’Israël. Il est assez démontré, par toutes les autorités que nous venons de citer, que toujours dans les Écritures il est question du même et unique Dieu, qui a ouvert au monde, par l’avénement de son fils, une nouvelle voie de liberté et de salut.

C’est aussi en parlant dans le même sens que saint Marc, disciple de saint Pierre, commence son récit évangélique : « Commencement de l’Évangile de Jésus-Christ, fils de Dieu. Comme il est écrit dans Isaïe le prophète : Voilà que j’envoie mon ange devant votre face ; lequel préparera votre voie devant vous. On entend la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez les voies du Seigneur, rendez droits ses sentiers. » Il est clair que saint Marc commence par remonter jusqu’aux prophètes, pour montrer que celui qu’ils ont proclamé le seul et unique Dieu n’est autre que le père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui avait promis d’envoyer un ange devant lui, c’est-à-dire Jean le précurseur, dans l’esprit et la vertu d’Élie, et qui criait dans le désert : Préparez les voies du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Les prophètes ont donc constamment annoncé un seul et même Dieu, quoique sous plusieurs désignations différentes ; car Dieu, dans les attributs divers de sa puissance, est multiple et infini ; c’est ce que nous avons démontré dans le livre qui précède, et nous en continuerons la démonstration à mesure que nous avancerons dans le développement de notre sujet. Ainsi, par exemple, Marc termine son évangile par le passage suivant : « Et le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut élevé dans le ciel, et il est assis à la droite de Dieu. » Confirmant ainsi ce qui avait été dit par le prophète : « Le Seigneur dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marche-pied. » C’est donc toujours le même et unique Dieu que les prophètes nous ont annoncé, que les évangélistes ont enseigné, que les chrétiens adorent et aiment de tout leur cœur, c’est-à-dire le Dieu créateur du ciel et de la terre, et de tout ce qui existe.