Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE II : CHAPITRE XXX

Titre 5
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SOMMAIRE

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CHAPITRE

L’auteur combat la prétention folle et impie des hérétiques, d’après laquelle ils prétendaient être eux-mêmes des êtres tout spirituels, tandis qu’ils relèguent leur Demiurgos dans la classe des animaux.





Cela étant, il est évident que nos adversaires se placent eux-mêmes, dans leur folie, au-dessus de Demiurgos. Ainsi, eux qui ne sont que chair et matière, se proclament supérieurs en vertu au Dieu qui a créé les cieux, la terre, les mers, et tout ce qu’ils contiennent, et s’attribuent le privilége d’être des êtres spirituels ; tandis que celui qui a créé les anges, ces pures intelligences, qui les revêt de l’éclat de la lumière comme d’un manteau, celui qui tient dans sa main le globe de la terre, dont les habitants sont devant ses yeux comme des atomes ; celui enfin d’où découle toute intelligence, le Demiurgos, le Dieu suprême, ils en font un simple animal. C’est ici qu’éclate toute leur folie ; et l’on dirait, que, semblables aux géants de la fable, ils ont été frappés par la foudre, en punition des blasphèmes qu’ils vomissent contre Dieu. Ils sont si vains et si enflés de leur fausse gloire, que tout l’ellébore que l’on pourrait recueillir dans les diverses parties de la terre ne pourrait suffire pour les purger et pour les délivrer de toute leur folie.

Mais c’est par les œuvres qu’il faut montrer sa supériorité et sa prédominance. Or, je le demande, de quelle manière nous montrent-ils qu’ils sont meilleurs que Demiurgos ? Est-ce parce que quelques insensés s’extasient devant leur folie, comme s’ils pouvaient apprendre de leur bouche plus de vérités que n’en peut enseigner la vérité même ? Le besoin de la discussion nous oblige de rappeler l’impiété de ces hommes dont la folie veut s’égaler à Dieu, afin de les attaquer sur leur propre terrain, et de les combattre avec leurs propres armes : mais que Dieu nous pardonne, car si nous relevons leur prétention impie ce n’est que pour détruire leur impiété. Parce qu’il a été écrit cherchez et vous trouverez, ils interprètent ces paroles de manière à se placer eux-mêmes au-dessus de Demiurgos, s’intitulant d’eux-mêmes meilleurs et plus grands que Dieu, se considérant comme des êtres tout spirituels, tandis qu’ils regardent Demiurgos comme appartenant au genre animal. De là vient qu’ils se placent eux-mêmes dans le Plerum, tandis qu’ils relèguent Demiurgos dans la moyenne région. Mais qu’ils nous montrent par leurs œuvres qu’ils valent mieux que Demiurgos. Car ce n’est pas par les paroles, c’est par les faits que l’on prouve sa valeur et son excellence.

Pourront-ils nous montrer une œuvre opérée par eux avec l’aide de celui qu’ils nomment le Sauveur, ou de celle qu’ils nomment la Mère, qui soit supérieure en grandeur, en éclat, en sagesse, aux œuvres de celui qui a créé tout ce que nous voyons ? Quels cieux ont-ils affermis ? Quelle terre ont-ils rendue solide ? Quelle étoile ont-ils jetée dans l’espace ? Quels flambeaux ont-ils allumés dans les airs, en leur traçant les cercles qu’ils doivent parcourir ? Est-ce eux qui ont donné à la terre les ondées et les frimats, et qui ont réglé que toute chose arrivât en son temps et selon le besoin des saisons ? Ont-ils créé la chaleur et la sécheresse pour combattre l’humidité ? Où sont les larges fleuves qu’ils ont fait couler, les fontaines qu’ils ont fait jaillir de la terre ? Où est la région sous le ciel qu’ils ont ornée d’arbres et de fleurs ? Ont-ils créé le nombre infini des êtres animés, les uns intelligents, les autres inintelligents, ayant chacun une forme particulière qui les distingue ? Peuvent-ils aussi se vanter d’avoir imité cette infinité d’autres créations sorties de la toute-puissance de Dieu, gouvernées par sa sagesse, dont personne ne peut dire le nombre, pas plus qu’on ne peut mesurer la sagesse infinie de celui qui les a faites ? Leur rappellerons-nous encore ces créations qui sont au-dessus du ciel, qui sont d’une nature immortelle, telles que les anges, les archanges, les trônes, les dominations et les puissances sans nombre ? Ont-ils un seul ouvrage sorti de leurs mains à opposer à toutes choses, eux qui ne sont que des œuvres et des créatures de Dieu ? Mais peut-être celui qu’ils nomment le Sauveur, ou celle qu’ils appellent la Mère (car nous empruntons les dénominations employées par eux pour les combattre par leurs propres armes), s’est-elle servie du Demiurgos, comme ils disent, pour créer l’image des choses qui sont dans le Plerum, et tout cet ordre qu’elle aurait vu autour du Sauveur ; trouvant ainsi qu’elle pourrait mieux, par son secours, opérer convenablement selon ses désirs, parce qu’elle ne pouvait créer les images de choses si grandes qu’à l’aide d’un être plus puissant qu’elle-même, et non point par la coopération d’un être plus faible.

Quant à eux, ils étaient encore alors, comme ils le disent, à l’état de pures conceptions intelligentes, à l’image des êtres qui marchaient à la suite de Pandore, comme ses satellites. Ils demeuraient ainsi privés de toute action (la Mère ni le Sauveur ne créant encore rien par leur secours), n’étant que des êtres de raison, et bons à quoi que ce soit ; et, en effet, rien ne paraît avoir été fait par eux. Mais vint ce Dieu, créé inférieur à eux, dans leur système (car ils en font un pur animal), qui cependant aurait été l’opérateur, le créateur et l’ouvrier, par qui auraient été faites les images de toutes choses ; et il aurait été le créateur, non-seulement des choses que nous voyons, mais encore des créatures invisibles, telles que les anges, les archanges, les dominations, les puissances, les vertus, restant toutefois le créateur en sous ordre, seulement comme le plus propre à exécuter leur volonté. Car il paraît que la Mère n’a pu créer quoi que ce soit par leur secours, comme ils le reconnaissent : ce qui donnerait lieu de croire qu’ils n’avaient été que des fruits avortés, par suite de l’accouchement laborieux de la Mère. Cependant, tout en disant que c’est Demiurgos qui aurait créé et ordonné toutes choses, ils se prétendent supérieurs à lui, quoiqu’il faille conclure de leur système même qu’ils lui étaient de beaucoup inférieurs.

Supposons deux outils ou deux instruments, dont l’un, sans cesse dans les mains de l’ouvrier, lui sert à confectionner les objets de son art et à faire ainsi preuve de son habileté ; tandis que le second de ces instruments demeure inutile et sans usage, et n’est jamais employé par l’ouvrier : quelqu’un viendra-t-il nous dire que celui de ces deux instruments qui est inutile, oisif, et oublié, vaut mieux, est plus précieux que celui dont l’ouvrier se sert sans cesse, et dont il fait gloire ? Celui qui prétendrait cela passerait pour imbécille et pour avoir perdu le sens. Or, voilà précisément le langage et la prétention de nos adversaires, quand ils se donnent pour des êtres sublimes et meilleurs que le Demiurgos, dont ils ne font qu’un être animal, lorsqu’ils s’élèvent eux-mêmes au-dessus de lui, jusque dans le Plerum, où ils vont se réunir à leurs époux (car ils disent qu’ils ne sont eux que les femelles des anges), tandis que le Dieu qui leur est inférieur, Demiurgos, reste dans la moyenne région, où il ne fait aucun acte de puissance. Ne faut-il pas être fou, atteint d’une folie incurable, pour prétendre que celui qui n’a rien fait de bon et de raisonnable est cependant supérieur à celui qui a créé toutes choses.

Peut-être insisteront-ils, en disant que Demiurgos a, il est vrai, créé le ciel, l’univers, dans le sein duquel le monde est contenu ; mais qu’à l’égard des créations supérieures, et qui sont au-dessus du ciel, telles que les anges, les principautés, les puissances, les archanges, les dominations, les vertus, elles auraient été créées (et ils prétendent en faire eux-mêmes partie) par un enfantement intellectuel de la Mère. Mais d’abord nous avons prouvé, par le témoignage des Écritures, que c’était Dieu seul qui était le créateur des choses visibles et des choses invisibles : nous ne pensons pas qu’il faille plutôt en croire à ce sujet nos adversaires que les saintes Écritures elles-mêmes, et renoncer aux enseignements sacrés du Seigneur, à ceux de Moïse et des prophètes, qui nous ont annoncé la vérité, pour nous en rapporter à des gens dont les paroles ne sont que folie, délire et chimère. Ensuite, s’il est vrai qu’ils soient les créateurs des choses qui sont au-dessus des cieux, qu’ils nous disent donc quelle est la nature de ces choses, qu’ils nous supputent le nombre des anges, qu’ils exposent la hiérarchie des archanges, les institutions des trônes, les divers degrés des dominations, des principautés, des puissances et des vertus. Mais ils restent muets sur tout cela, et par conséquent ils n’en sont point les créateurs. Mais si elles ont été créées par le Dieu souverain, par Demiurgos, comme elles l’ont été en effet, elles sont sublimes et saintes : or, celui qui a créé les choses de l’intelligence et de l’esprit ne saurait être lui-même de la nature des animaux ; ainsi se trouve réfuté leur horrible blasphème.

Nous lisons en mille endroits des Écritures qu’il existe dans le ciel des êtres entièrement spirituels, de purs esprits. Saint Paul nous enseigne la même vérité, quand il raconte son ravissement au troisième ciel, et de là dans le paradis, où il entendit des paroles ineffables, et qu’il n’est pas donné à l’homme de reproduire. Mais à quoi lui aurait servi d’être ravi jusqu’au troisième ciel, et jusque dans le paradis, s’il devait encore entendre et voir les mystères qui sont au-dessus du Demiurgos, selon la téméraire assertion de quelques personnes ? Si, en effet, saint Paul était destiné à contempler des choses qui sont au-dessus de Demiurgos, il ne serait pas resté dans les régions de l’empire de ce même Demiurgos, même après en avoir exploré toutes les parties : d’ailleurs, il lui restait encore, d’après le système de nos adversaires, quatre cieux à monter avant d’arriver jusqu’à Demiurgos, pour visiter le septième ciel, la septénation, qui fait partie de son empire. Peut-être se serait-il rabattu sur la région moyenne qu’habite la Mère, pour y apprendre d’elle les choses du Plerum ; car son homme intérieur, pour parler comme eux, qui parlait au dedans de lui, quoique invisible, pouvait s’élever, non-seulement jusqu’au troisième ciel, mais encore jusqu’à la région de la Mère. En effet, si le Demiurgos, qui n’est qu’un homme à leurs yeux, peut s’élever soudain par delà le troisième ciel jusqu’à la Mère, à plus forte raison l’apôtre lui-même en aurait-il eu le pouvoir ; et ce n’est pas Demiurgos qui eût pu l’en empêcher, lui qui est subordonné au Sauveur, comme ils le disent. S’il eût voulu le tenter, c’eût été en vain ; car il ne saurait être plus fort que la providence du Père, d’autant plus qu’on lui refuse la faculté de voir l’homme intérieur. Mais, comme l’apôtre, bien qu’il ne fût monté qu’au troisième ciel, nous raconte ce qu’il a vu comme des choses inouïes et sublimes, il faut en conclure qu’il ne se peut que nos adversaires soient montés jusqu’au septième ciel ; car ils ne sont certes pas meilleurs ni plus grands que saint Paul. S’ils prétendent être plus grands que lui, qu’ils le prouvent par leurs œuvres ; or, ils n’ont jamais prétendu à rien de pareil. L’apôtre ajoute, en racontant sa vision : « Si ce fut avec son corps ou sans son corps, je ne le sais pas, Dieu le sait, » afin de laisser entendre que son corps n’avait pris aucune part à sa vision ; autrement il aurait entendu et vu ce que Paul vit et entendit. Et qu’on ne dise pas que le poids matériel de son corps ait été un obstacle à ce qu’il montât plus haut ; car nous savons qu’il peut être donné à ceux qui sont, ainsi que l’apôtre, très-avancés dans la voie de la perfection et de l’amour de Dieu, de contempler, sans le secours des yeux du corps, les choses immatérielles, telles que les opérations de Dieu, créateur du ciel et de la terre, créateur de l’homme, qu’il destine à jouir du paradis.

Le Créateur des choses de l’ordre intellectuel est celui qu’il a été donné à l’apôtre de contempler dans son ravissement au troisième ciel, là où il a ouï des paroles ineffables qu’il n’est pas donné à l’homme de raconter, parce qu’elles sont de la nature des esprits : c’est lui qui met en possession de ce royaume du ciel ceux qui s’en rendent dignes, car il est le roi du paradis : et ce créateur, Demiurgos, est le véritable esprit de Dieu, et non point un animal matériel ; autrement il n’aurait pu donner l’être aux choses immatérielles : mais si nos adversaires veulent que Demiurgos soit un simple animal, qu’ils nous le prouvent. Ils n’ont aucun moyen de prouver que la Mère, dans ce laborieux accouchement dont ils disent être provenus eux-mêmes, ait produit aucun des êtres de la création. Quant à eux, ils sont si éloignés de pouvoir créer les choses intellectuelles, qu’il ne leur est pas même donné de produire une mouche, ou un moucheron, ou quelque animalcule pareil, dont la procréation et la propagation a été réglée par Dieu dès le commencement, et s’opère par la communication de la semence entre les individus de la même espèce. Celle qu’ils appellent la Mère n’en a pas créé davantage qu’eux ; et cependant c’est d’elle qu’ils supposent que serait provenu Demiurgos, le créateur de l’univers. Or, ils veulent que ce Demiurgos, le créateur de toute la nature, ne soit qu’un simple animal, tandis qu’eux, incapables d’être les créateurs ou les maîtres de quoique ce soit, ni de ce qui est en dehors d’eux, ni de leur propre organisation, seraient, à les entendre, d’une nature supérieure et purement intellectuelle. Il y a plus, souvent ils souffrent dans leur corps malgré leur volonté, et ils seraient immatériels et plus parfaits que Demiurgos !

Nous sommes donc bien fondés à reprocher à nos adversaires de s’être tout à fait éloignés de la vérité : que, si l’on suppose que le Sauveur a créé toutes choses par le ministère de Demiurgos, alors il faut admettre qu’il est meilleur et plus puissant que nos adversaires eux-mêmes, puisqu’il leur aurait donné l’être ; car ils sont bien certainement du nombre des choses qui ont été créées. Comment donc serait-il possible que celui qui les aurait créés fût un simple animal, tandis qu’eux, qui ont été créés, seraient de pures intelligences ? mais, s’il est vrai, comme nous l’avons démontré par une foule de preuves évidentes, que Dieu a tout créé par sa libre volonté et par sa toute-puissance, a tout réglé, a tout perfectionné ; si tous les êtres ne sont ce qu’ils sont que par sa vertu, il faut en conclure que ce créateur est le seul Dieu, le seul créateur, le seul tout-puissant, le seul père et origine de toutes choses, tant visibles qu’invisibles, de celles qui sont douées du sentiment et de celles qui en sont privées, de ce qui est sur la terre et de ce qui est dans le ciel, par le Verbe de sa puissance ; enfin, que c’est lui seul qui a tout disposé et tout ordonné par sa sagesse, qui contient tout en lui, et que rien ne peut contenir ; qu’il est l’opérateur, le créateur, l’inventeur, l’artisan, le maître de toutes choses. Et il n’y a point d’autre créateur que lui, aucun autre au-dessus de lui ; ni la mère Achamoth, pure fiction inventée par les hérétiques, ni le dieu de la fabrique de Marcion, ni les trente Plerums des Æons, vaine imagination, comme nous l’avons fait voir, ni leur Bythus, ni leur Proarque, ni leurs cieux, ni leur pure lumière, ni leur Æon anonyme, ni aucun des êtres chimériques qu’ils imaginent dans leur délire. Il n’y a qu’un seul Dieu créateur : c’est lui qui est au-dessus de toute principauté, de toute puissance, de toute domination, de toute vertu ; c’est lui qui est le père, lui qui est le Dieu, lui qui est l’auteur, le créateur, l’artisan, qui a fait toutes choses par lui-même, c’est-à-dire par son verbe et par sa sagesse, le ciel, la terre, les mers, et tout ce qu’ils contiennent ; c’est lui qui est le juste, le bon, lui qui a formé l’homme, qui a planté le jardin du paradis, qui a construit le monde, qui a amené le déluge sur la terre, qui a sauvé Noé ; lui qui est le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des vivants, annoncé par la loi, proclamé par les prophètes, révélé par le Christ ; celui que les apôtres enseignent et auquel l’Église croit. C’est lui qui est le père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est son Verbe, qui est son fils, qui le manifeste, qui le révèle à tous ceux à qui il est révélé ; car ceux-là seuls le connaissent, à qui le Fils l’a révélé. Le Fils, sans cesse coexistant avec le Père, dès le commencement et à jamais, révèle Dieu aux anges, aux archanges, aux puissances, aux vertus, et à tous ceux à qui Dieu veut se révéler.