Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE II : CHAPITRE XX

Titre 5
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CHAPITRE

Réfutation des prétendues concordances que les hérétiques veulent établir entre leur douzième Æon, livré à la souffrance et aux supplices, et le Christ crucifié ; ou avec le traître Judas. Qu’il ne saurait y avoir aucun rapport entre la passion du Christ et l’hypothèse chimérique des souffrances de cet Æon.



Nous avons vu de quelle manière les hérétiques abusent des paraboles de l’Évangile et des actes de la vie de notre Seigneur dans l’espoir de donner quelqu’apparence de réalité à leur chimérique système. Ils voudraient, par exemple, trouver une coïncidence de nombre entre l’un des douze Æons qu’ils disent avoir souffert, et l’un des douze apôtres qui a livré le Christ, et encore parce que la passion du Christ a eu lieu dans le douzième mois de l’année ; car ils prétendent que le Christ a commencé ses prédications un an après le baptême qu’il reçut de saint Jean-Baptiste. Ils disent encore que c’est en même temps que le Christ a commencé d’évangéliser que la mère Achamoth souffrait du flux de sang, assurant qu’elle a ainsi souffert durant douze années, et qu’elle fut rendue à la santé en touchant seulement le bord de la tunique du Sauveur, et par l’effet de la puissance de celui-ci. Il y a plus, et toute la création était en danger d’être submergée dans ce flux de sang, qui avait pris un terrible développement, si la mère Achamoth n’eût touché la quatrième quaternation, dont la robe du Christ est le symbole.

La concordance qu’ils veulent trouver entre le douzième Æon et Judas, l’un des douze apôtres, n’est pas mieux démontrée. Et en effet, quel rapport peut-il y avoir entre Judas, qui, après sa faute, a été chassé d’entre les disciples du Christ, et a cessé dès lors de figurer parmi eux, et cet Æon qui aurait été séparé de son enthymèse, laquelle enthymèse vint ensuite le retrouver et se réunir à lui ? Car Judas fut retranché du nombre des apôtres, et ce fut Mathias qui le remplaça, comme nous le lisons dans les Actes des apôtres : « Qu’un autre reçoive son apostolat. » Ils devaient donc dire, pour établir cette concordance, que le douzième Æon dont ils parlent avait été chassé du Plerum, et qu’un autre y aurait été mis à sa place. Ensuite, cet Æon aurait souffert, et Judas aurait trahi son maître : or, Judas n’a pas souffert la passion, c’est le Christ ; ils avouent cela. Comment donc le traître Judas, qui a livré celui qui est mort pour notre salut, aurait-il pu être le type de cet Æon, qui aurait souffert ?

D’ailleurs, la passion du Christ et celle de l’Æon n’ont entre elles aucun rapport. En effet, l’Æon a souffert une passion de dissolution et de perdition, puisqu’il a couru le risque d’être anéanti lui-même ; la passion de notre Seigneur, au contraire, a été une passion de vie et de salut, qui bien loin d’anéantir le Christ lui-même, a enlevé l’humanité à la mort pour la douer de l’immortalité. La passion de l’Æon a eu pour cause sa recherche infructueuse du Père, puisqu’il n’a pu le trouver ; la passion de notre Seigneur, au contraire, a eu pour objet de faire connaître le Père à ceux qui l’ignoraient, et de ramener à lui ceux qui l’avaient oublié. Quel a été le résultat de la passion de l’Æon ? De produire un fruit femelle, faible et sans vigueur : tandis que le résultat de la passion du Christ a été un résultat de puissance et de force ; car il est dit qu’en « montant aux lieux les plus hauts, il a délivré une foule de captifs et a répandu ses dons sur les hommes ; » et il a donné à ceux qui ont cru en lui le pouvoir de fouler sous leurs pieds les serpents et les scorpions, c’est-à-dire de braver la puissance du prince des ténèbres. Le Seigneur, par sa passion, a détruit la mort du péché ; il a chassé l’erreur, l’ignorance et la corruption ; il a produit la vie, la vérité et l’immortalité. L’Æon que l’on veut comparer au Christ a fait justement tout le contraire. Après les angoisses auxquelles il fut en proie, il se trouva plongé dans l’ignorance, engendra une substance informe, de laquelle est provenue toute chose qui est matière et qui périt, c’est-à-dire la mort, la corruption, l’erreur et toutes les imperfections.

Ainsi, ni Judas, le douzième disciple du Christ, ni le Christ lui-même dans sa passion, n’ont pu être la figure de cet Æon qui a souffert. Car nous avons démontré qu’il n’y a aucun rapport entre ces personnages et ces événements divers : mais de plus, il n’y a aucune coïncidence de nombre. Tout le monde sait, en effet, que le traître Judas était le douzième apôtre, puisque l’Évangile met toujours leur nombre de douze : or, l’Æon dont on parle n’est nullement le douzième, mais bien le trentième, puisqu’on nous dit que les Æons ont été créés au nombre de trente, par la volonté du Père, et que cet Æon est le trentième. Il n’y a donc aucun rapport de nombre entre Judas et entre l’Æon.

Diraient-ils que la mort de Judas est l’image de l’enthymèse de l’Æon qui se sépare de lui, et dont nous avons déjà parlé ? Mais ici encore, il n’y a aucun rapport à trouver ; car cette enthymèse s’étant séparée de l’Æon, reçut du Christ une nouvelle forme ; celui qu’ils nomment le Sauveur lui donna la science infinie ; ensuite, elle créa les choses qui sont hors du Plerum sur le modèle de celles du Plerum, et après cette œuvre, elle rentra dans ce séjour divin, où elle demeure unie au Sauveur, qui a été créé par l’effort réuni des Æons. Rien d’analogue n’est arrivé à Judas ; car une fois retranché du nombre des disciples du Christ, il n’y a pas été admis de nouveau, puisqu’un autre a été admis à sa place. Et le Seigneur a dit, en parlant de lui : « Malheur à celui par qui le fils de l’homme sera trahi ; il vaudrait mieux pour lui qu’il ne fût jamais né ! » Veut-on que Judas, sans être le symbole de l’enthymèse de l’Æon, soit le symbole des angoisses et de la passion de l’Æon ; mais cette hypothèse n’est pas davantage admissible, car Judas appartenait au nombre douze, tandis que l’Æon appartient à un nombre trentenaire. Du côté de l’Æon il y a trois choses : l’Æon, son enthymèse, et sa passion ; avec Judas, il n’y a que deux termes : Judas et Mathias, qui l’a remplacé. Ainsi deux ne peut être ni le type ni le symbole de trois.