Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE II : CHAPITRE II

Titre 5
Titre 5

SOMMAIRE

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CHAPITRE

Le monde n’a pu être créé par les anges, ou par quelque autre puissance, sans la volonté du Dieu suprême. — Il a été créé par Dieu, qui a employé à cette œuvre le ministère de son Verbe.



C’est déjà commettre une grave impiété, de prétendre que le monde aurait été créé par les anges ou par quelque autre puissance, contre la volonté du Dieu souverain, maître de toutes choses ; car ce serait attribuer à ces anges un immense pouvoir et rabaisser d’autant le pouvoir de Dieu ; c’est l’accuser d’impuissance, de négligence, et de se soucier fort peu de ce qui se fait dans son empire, d’être indifférent au bien comme au mal, et de ne savoir ni récompenser ni punir. Or, s’il n’est pas permis de parler ainsi d’un homme à qui l’on reconnaît quelque habileté, je le demande, comment pourrait-on, sans folie, tenir un pareil langage à l’égard de Dieu ?


Qu’on vienne après cela nous demander si ces créations ont été faites dans les espaces et dans l’empire du Dieu souverain, ou bien si elles auraient été faites en dehors de cet empire : car si l’on veut que ces créations aient été faites en dehors, alors on retombe dans toutes les absurdités du système que nous avons révélé tout à l’heure, et il faut de nouveau renfermer et circonscrire les dieux les uns par les autres. Que si, au contraire, ces créations ont été faites dans le propre empire de Dieu et malgré sa volonté, et par les anges qui seraient sous sa dépendance, alors nous tombons dans d’autres absurdités, puisque nous sommes forcés de supposer que Dieu ignorerait ce qui se fait dans son propre empire, ou bien qu’il n’a pas su s’opposer à ce que ces anges auraient voulu faire.

Que si l’on admet que le monde a été formé et créé par des anges inférieurs, mais agissant par la volonté de Dieu, comme c’est l’opinion de quelques personnes, alors c’est admettre que la cause première de la création du monde est la volonté de Dieu. Car, dans cette hypothèse, Dieu étant le créateur des anges, ou du moins la cause première de leur création, si c’était les anges qui eussent créé le monde, il faudrait faire remonter cette création jusqu’à Dieu, puisque c’est lui seul qui aurait préparé les agents de cette création. Qu’importerait de dire, comme le veut Basilide, que les anges, ou l’ouvrier créateur du monde; auraient été formés tels qu’ils étaient par l’effet de plusieurs transformations successives ; cela n’empêche pas qu’il faudra toujours tout rapporter au premier moteur, au premier auteur de ces êtres. C’est ainsi que sur notre terre on fait remonter jusqu’au roi, qui a ordonné les préparatifs de la guerre, l’honneur de la victoire ; ou bien que l’on honore comme le fondateur d’une cité celui qui en a posé les premiers fondements et qui a préparé les matériaux mis en œuvre plus tard : de même on ne dit pas que c’est la hache ou la cognée qui coupe le bois, mais bien l’homme qui les fait agir, ou mieux encore celui qui a fabriqué cette cognée ou cette hache pour servir à cet usage. Ainsi il est donc juste et raisonnable d’attribuer, dans tous les cas, la création du monde non pas aux anges ni à quelque autre puissance, mais au Dieu souverain de toutes choses, puisque c’est toujours lui qui aurait été le premier créateur des agents et des instruments de cette création même.

Nous concevons que ces faux systèmes puissent obtenir quelque crédit auprès de gens qui n’ont de Dieu qu’une idée fausse, et qui le comparent à ces ouvriers qui manquent de beaucoup de choses pour fabriquer ce qu’ils veulent, et qui ne peuvent en venir à bout qu’après beaucoup de temps et de peines ; mais nous ne concevons pas qu’ils puissent séduire l’esprit de ceux qui, comme nous, savent que Dieu est la puissance des puissances, qui a créé tout ce qui existe par le moyen de son Verbe ; qui n’a nullement besoin de se faire aider par ses anges dans ses créations, et à plus forte raison par quelque puissance subalterne et qui ne le connaîtrait pas lui-même ; que, par conséquent, la création de l’homme ne peut avoir été le résultat de quelque erreur ou de quelque souillure. Mais il est évident, au contraire, que Dieu a disposé et créé toutes choses par l’effet de sa propre puissance, incompréhensible et ineffable ; qu’il a donné à tout ce qu’il a créé les rapports convenables : il a doué les choses de l’esprit d’une substance spirituelle et invisible ; les choses célestes, d’une substance céleste ; les êtres angéliques, d’une substance angélique ; les animaux, d’une substance animale ; ceux qui doivent habiter dans les eaux ou sur la terre, d’une organisation en rapport avec ces éléments. Il a donc créé tout ce qui existe par l’infatigable action de son Verbe.


Le propre de la toute-puissance de Dieu est de n’avoir besoin d’employer aucun agent pour créer tout ce qu’il veut : l’action de son Verbe lui suffit pour opérer toutes sortes de créations. Et comme l’a dit saint Jean, le disciple de notre Seigneur : « Tout a été fait par lui, et rien de tout ce qui a été fait n’a été fait sans lui. » Voilà donc comment et par qui a été créé le monde que nous habitons. Il a été fait par la puissance du Verbe de Dieu, ainsi que l’Écriture nous l’assure ; David aussi nous a annoncé la même vérité, lorsqu’il a dit : « Il a dit, et la terre a été ; il a voulu, et la terre a été établie. » Qui méritera donc mieux notre créance, au sujet de la création du monde, ou des hérétiques, qui nous débitent mille systèmes différents et contradictoires ; ou des disciples de notre Seigneur, de Moïse et des prophètes, ces véritables serviteurs de Dieu ? Et, en effet, Moïse ne commence-t-il pas le récit de la Genèse par ces mots : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre ; et tout le reste ensuite. » Il n’attribue donc pas la création ni aux anges, ni à quelque puissance inférieure.


Mais ce Dieu, , créateur de l’univers, est en même temps le père de notre Seigneur Jésus-Christ ; c’est ce qui fait dire à saint Paul : « Il n’y a qu’un Dieu, père de tous, qui est au-dessus de tous, qui gouverne toutes choses, et qui réside en nous tous. » Cette unité de Dieu que nous démontrons, nous la prouverons encore par le témoignage des apôtre, et par l’autorité des paroles de notre Seigneur. Pense-t-on donc que nous allions tout à coup renoncer aux enseignements des prophètes, des apôtres et du Christ, pour nous attacher aux vains systèmes de ces insensés, qui se sont opposés à ces enseignements ?