Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE I : CHAPITRE XXIV

Titre 5
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CHAPITRE XXIV

Texte établi par M. de Genoude, Sapia, 1838 (Tome troisième, p. 78-81)


De Saturnin et de Basilide. De leurs systèmes. La création n’est point due à Dieu, mais à sept anges. Absurdités de ces hérésiarques.




Saturnin, novateur comme ceux que nous venons de citer, naquit à Antioche, près de Daphnée ; lui et Basilide, croyant l’occasion favorable, prêchèrent, quoique disciples de Ménandre, des doctrines différentes : l’un en Syrie, et l’autre à Alexandrie. Saturnin, comme Ménandre, admit un Père inconnu de tous, créateur des anges, des archanges, des vertus et des puissances; il prétend que la création du monde et tout ce qu’il renferme est due à sept anges seulement. L’homme est l’œuvre de leurs mains : ils en firent d’abord sous la forme d’un fantôme brillant ; mais comme il voulait toujours remonter vers le lieu d’où il venait, ils ne purent le retenir sur la terre ; c’est alors que parlant entre eux ils se dirent : « Faisons l’homme à notre image et ressemblance ; ils le créèrent donc corporel, » mais leur impuissance le laissa dans l’état d’un petit ver qui rampe. Il y fût resté, si une puissance supérieure, pleine de compassion pour celui qui avait été fait à son image, ne lui eût communiqué une étincelle de vie, qui le redressa, lui donna le mouvement et la vie ; à l’instant de la mort, cette étincelle de vie revient parmi les êtres de son espèce, le reste rentre dans l’élément dont il a été formé.


Le Sauveur est inné, son corps est sans figure ; le Dieu des Juifs ne serait qu’un ange, et sa présence parmi les hommes n’a été qu’une apparence. Et comme les anges tentèrent alors d’anéantir le Père, le Christ serait venu en ce monde pour détruire le Dieu des Juifs et sauver ceux qui croiraient en lui, ceux qui ont reçu l’étincelle de vie. Deux sortes d’hommes ont été créés par la main des anges, l’une perverse et l’autre bonne. Et comme les démons soutiennent les méchants, le Sauveur vint sur la terre pour perdre les méchants et les démons qui les soutiennent, et pour sauver les bons. Le mariage et la génération sont œuvres sataniques ; plusieurs des adeptes de Saturnin s’abstiennent de la chair des animaux, et cette abstinence sert à leurs succès ; ils séduisent par-là beaucoup de monde ; ils admettent plusieurs prophéties, les unes des anges, les autres de Satan, l’ennemi déclaré des anges qui ont fait le monde, et surtout du Dieu des Juifs.


Basilide, affectant un air de profondeur et d’invention, a donné un plus grand développement à sa doctrine : Nus naît d’abord du Père incréé, Logos est le fils de Nus, Pronésis l’enfant de Logos, Sophia et Dynamis naissent de Phronésis ; et de ces deux puissances naissent les vertus, les principautés, les anges, êtres premiers, comme il les appelle, et créateurs du premier ciel ; de ceux-ci naissent d’autres anges, et, avec ces derniers, d’autres cieux ; puis d’autres anges créés de ceux-ci auraient créé le troisième ciel ; et successivement ainsi de nouveaux cieux auraient été produits par de nouveaux anges, jusqu’au nombre de trois cent soixante-cinq ; ce qui a donné à l’année un nombre égal de jours.

Les anges qui possèdent le dernier, celui que nous pouvons voir, ont fait tout ce qui existe en ce monde et se sont partagés la terre et les nations qui l’habitent : le Dieu des Juifs serait le chef de ces derniers ; mais ce Dieu ayant voulu assujettir toutes les nations aux hommes de son choix, c’est-à-dire aux Juifs, ce ne fut qu’un concert d’oppositions contre lui, de la part des autres puissances ; de là la haine que les nations portent à cette nation. Pour les sauver, le Père ineffable et incréé a envoyé sur terre Nus, son premier-né, celui qu’on a appelé Christ ; sa mission était d’arracher ceux qui croiraient en lui à la puissance des anges qui avaient créé ce monde. Celui-ci parut donc comme homme sur la terre : les vertus furent par lui perfectionnées ; il ne souffrit pas de passion, mais à sa place Simon de Syrène, qu’il rencontra, porta la croix ; et ce serait lui qui aurait été étendu sur cette croix, et transfiguré à tel point par le Christ, qu’on le prit véritablement pour lui. Jésus alors devint Simon, et, debout parmi la foule qui le crucifiait, il se railla d’elle. Vertu incorporelle et éternelle comme son Père, il transforma à son gré son être, et revint à celui qui l’avait envoyé, se riant de ceux qui voulaient le faire souffrir et auxquels il échappait par son invisibilité.


Ceux qui connaissent ces hautes doctrines sont délivrés des anges rebelles et créateurs du monde ; ils ne doivent point rendre témoignage au crucifié, mais à l’être sous forme humaine qui passe pour avoir été crucifié sous le nom de Jésus : la mission dont l’avait chargé son Père était d’anéantir par-là l’œuvre de ceux qui avaient formé ce monde. Quelqu’un, dit Basilide, croit-il au crucifié ? Il est esclave, esclave de ceux qui ont créé les corps matériels ; l’affranchissement et la liberté n’existent qu’autant qu’on nie le crucifié, et c’est alors qu’on connaîtra les desseins du Père incréé.


L’âme est immortelle, le corps est corruptible ; les prophéties existent et ont été faites par les anges qui ont créé le monde ; et la loi a été donnée par leur chef, le Dieu qui a tiré le peuple de la terre d’Égypte. Mépriser les idoles, ne rien croire et user de la vie sans crainte, c’est là bien agir ; tout est indifférent dans les actions humaines hors se permettre tous les plaisirs. Les prestiges, les chants, les invocations, et tous les enchantements sont aussi de leur ressort. Ils prennent des noms qu’ils disent être ceux des anges, qui sont, soit dans le premier, soit dans le deuxième ciel. Ils proclament l’existence des trois cent soixante-cinq cieux, leurs principautés, leurs anges et leurs vertus. Ainsi le monde, dans lequel le Sauveur est descendu et remonté, s’appelle, suivant eux, caulacau.


Ainsi, celui qui aura acquis toutes ces connaissances et connaîtra tous les anges et leur origine, aura lui-même le pouvoir de se rendre invisible et incompréhensible. Le Fils est inconnu de tous, eux aussi prétendent l’être, ils prétendent mieux : la connaissance de tous se trouvant parmi eux dans son degré de perfection le plus haut, ils prétendent passer invisibles, bien certains de n’être point connus. Ils disent : Connaissez tout le monde, mais que nul ne vous connaisse. À ce sujet, s’il vous arrivait de les rencontrer et de leur demander : N’êtes-vous point un tel, soyez persuadés qu’ils vous répondront : Non. Ils ne peuvent rien avoir à démêler avec le nom qu’ils portent, d’autant plus que leur vie s’est fondue dans l’universalité.


D’ailleurs leur science, à les en croire, serait exclusivement le domaine d’un petit nombre ; un sur mille, et deux sur mille, peuvent à peine la connaître : les Juifs ne sont plus, les Chrétiens ne sont pas encore, ajoutent-ils, et les mystères de ces derniers ne doivent point passer par les bouches vulgaires ; le silence seul doit les dérober à la foule.


Du reste, comme des mathématiciens, ils vous indiqueront la position locale de leurs cieux, au nombre de trois cent soixante-cinq ; ils ont mis leurs doctrines en théorèmes. Abraxas est le ciel principal, c’est pour cela qu’il renferme en lui-même le nombre trois cent soixante-cinq.