Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE I : CHAPITRE XXIII

Titre 5
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CHAPITRE

CHAPITRE XXIII

Texte établi par M. de Genoude, Sapia, 1838 (Tome troisième, p. 75-77)


Simon le magicien est le père de toutes les hérésies. De ses prestiges ; de sa doctrine. Il se déclare le dieu le plus élevé, la puissance infinie.



Simon le Samaritain est ce magicien dont parle saint Luc, disciple des apôtres, et attaché à leurs doctrines, quand il a dit : « Simon, cet homme qui dans notre ville séduisait les Samaritains par ses prestiges, exerçant la magie, se disant quelqu’un de grand, au point que ceux que ses doctrines avaient entraînés disaient : Voici une vertu de Dieu qui est grande, et ils s’attachaient à lui, parce que depuis longtemps il leur avait troublé l’esprit par ses enchantements ; » cet homme, que son art faisait admirer partout, avait entrepris de feindre d’être chrétien, pensant que les apôtres, à son exemple, ne guérissaient pas les malades par la toute-puissance de Dieu en faisant descendre l’Esprit saint par l’imposition des mains, mais que tout cela n’était, au contraire, que l’effet de quelque art magique, et qu’il pourrait en obtenir le secret en leur offrant de l’or. Mais Pierre lui répondit : « Périsse ton or avec toi, qui a cru que le don de Dieu pouvait s’acheter avec de l’or ; tu n’as rien à revendiquer parmi nous, car ton cœur n’est pas droit ; tu es plein d’un fiel amer, tu vis dans le lien de l’injustice. »


Simon, loin de croire à la sainteté de ces paroles, rassembla toutes ses forces pour lutter avec les apôtres ; il scruta de nouveau toutes les profondeurs de la science pour ajouter au bruit de sa renommée et pour augmenter l’étonnement de ses adeptes. On prétend qu’au temps où il vécut sous l’empire de Claude une statue publique lui fut élevée à cause de son habileté dans la magie ; plusieurs le crurent dieu, et lui-même enseigna qu’ayant paru comme Fils chez les Juifs, il était descendu comme Père à Samarie, et comme Esprit saint parmi les nations ; il se déclara la puissance la plus haute, le Dieu le plus élevé, et souffrit que les hommes lui en donnassent le nom.


Simon fut le père de toutes les hérésies. Voici à quelle occasion il commença à se faire connaître : Tyr est une ville de Phénicie où Simon avait acheté une esclave appelée Héléna ; il s’en faisait suivre partout, et partout il prêchait qu’elle était la première conception de sa pensée, la mère universelle dont il s’était servi pour produire les anges et les archanges ; cette conception s’était échappée pour ainsi dire de son intelligence avec la connaissance de ses volontés ; elle était descendue dans les régions inférieures, après avoir produit les anges et les puissances par qui le monde que nous habitons fut créé. Mais ces puissances célestes, après leur naissance, la retinrent auprès d’eux par jalousie, dans la crainte qu’on ne dît qu’ils avaient eu une autre mère. Pour lui, ces puissances ne le connurent pas. Retenue toujours par ses enfants, cette pauvre mère eut à souffrir d’eux toute espèce d’avanies : ses enfants, jaloux, craignaient qu’elle ne remontât dans le sein du Père, et pour cela ils la renfermèrent dans un corps mortel féminin, et durant tous les siècles, comme l’eau qu’on épanche d’un vase dans un autre, elle doit passer par d’autres corps de femmes. Hélène, qui causa la guerre de Troie, en était une reproduction : aussi Stésichore, dont la poésie la calomnia, devint-il, en punition, aveugle aussitôt. La vue fut rendue au malheureux poëte lorsque, plein de regret, il composa pour elle une sorte d’hymne, qu’on appelle Palinodie. Passant toujours d’un corps dans un autre, de tourments en tourments, la malheureuse vint enfin à passer dans une créature souillée ; et c’est là ce qu’il faut entendre par la brebis égarée.


C’est ce motif qui l’a fait descendre lui-même sur la terre, pour rechercher sa brebis perdue, briser ses fers, et procurer aux hommes le salut, en se faisant connaître à eux. Les anges administraient mal le monde ; chacun d’eux voulant être le chef, cette raison encore l’a fait descendre sur la terre sous la forme de vertu, de puissance et d’ange, visible à l’homme sous la figure d’homme, quoiqu’il ne le fût pas en réalité. Il avait de même subi, en Judée, une mort apparente, mais il n’avait pas souffert réellement ; c’est à l’inspiration des anges, créateurs du monde, que les prophètes auraient dû leurs inspirations ; ceux donc qui croient en lui et en Héléna doivent se soucier fort peu des prophètes, et agir en toute liberté. C’est par la grâce de Simon, et non par le mérite des œuvres de justice, que les hommes seront sauvés. Naturellement, suivant cet imposteur, il n’y a pas de justice ; cette vertu n’est qu’un accident dont les anges ont fait un principe, lorsqu’ils ont créé le monde, afin d’asservir davantage l’homme à leur domination. Liberté donc et rédemption, affranchissement complet de l’esclavage primitif, voilà ce que Simon disait apporter au monde.


Les prêtres qui prêchent ces dogmes mènent une vie fort déréglée et exercent la magie suivant leur degré de talents, faisant usage d’exorcismes et d’enchantements. Tout faiseur de prestiges, à quelque genre de divinisation qu’il se soit adonné, est en honneur parmi eux. Simon figure dans leurs adorations sous la forme et les attributs de Jupiter, et Hélène sous la forme de Minerve.


Le nom impie de simoniens, qu’ils se donnent, dérive de celui de leur chef ; c’est d’eux que sont venus les hommes de la fausse science, c’est-à-dire les gnostiques. C’est ce que nous démontrerons d’ailleurs.


Ménandre, qui lui succéda, naquit comme lui à Samarie, et comme lui excella dans les prestiges de la magie ; il proclama une puissance inconnue à tous, et se dit l’envoyé des êtres invisibles pour le salut du genre humain ; il dit comme Simon, que le monde est l’ouvrage des anges, et qu’ils ont été envoyés par Ennoia. C’est cette mère des anges qui a révélé à la terre la magie qu’il enseignait, afin que, par cette science, il pût triompher des anges qui ont fait le monde ; ses disciples admettent la résurrection par son baptême, et après ce baptême une immortalité sur laquelle le temps n’a plus d’empire.