Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE I : CHAPITRE VIII

Titre 5
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CHAPITRE

CHAPITRE VIII

Texte établi par M. de Genoude, Sapia, 1838 (Tome troisième, p. 29-34)


Mauvaise foi des valentiniens qui détournent les Écritures de leur véritable sens.



Nous avons raconté la doctrine des valentiniens toute étrangère à celle des prophètes, du Christ et des apôtres ; nous avons dit comment, dans leur orgueil, ils se glorifient d’une science imaginaire, et affectent de trouver dans l’Écriture ce qui n’y est nulle part ; ils font mille efforts pour donner un grand éclat à ce qui n’est que néant ; habiles à tromper, habiles à rapporter à leurs enseignements les paraboles de notre Seigneur, les textes des prophètes et des apôtres ; habiles à s’en faire une autorité, ensorte cependant que l’ordre, l’expression, la division, toutes les parties intégrales de la vérité se brisent sous leurs mains ; ils transportent, changent, mutilent, controuvent, et font tous leurs efforts pour séduire, par une explication mensongère des divins oracles. Figurez-vous le cadre du portrait d’un roi, habilement orné d’insignes royaux et de riches pierreries : au lieu de la figure qu’il attend, mettez une tête de chien ou une tête de renard, par exemple, faite sans habileté ; dites ensuite : c’est le portrait du roi ressemblant à s’y tromper, tel enfin qu’il est sorti de la main de l’artiste. Pour mieux tromper, ajoutez : n’est-ce point là les pierreries royales avec lesquelles le peintre a orné l’image du roi ? Les idiots, éblouis par les pierreries, pourront s’y tromper, s’ils n’ont point vu le portrait du roi ; ainsi font les disciples de Valentin, qui prétendent rajeunir de vieilles fables, qu’ils enchassent dans des paroles magnifiques, qu’ils ornent d’expressions singulières et de paraboles, s’appliquant à faire servir le langage de Dieu à étayer leurs chimériques systèmes.


Jusqu’à présent nous avons montré combien ils abusent des Écritures, pour expliquer leurs folles opinions relativement à tout ce qu’ils placent en dehors du Plerum. Le Seigneur, dans les derniers âges du monde, est venu souffrir pour symboliser la passion du dernier né des Æons, pour en révéler le but, et pour révéler lui-même l’objet de sa venue à l’égard des Æons. La jeune fille de douze ans qu’à la prière du chef de la synagogue, son père, le Seigneur vint rendre à la vie serait le symbole d’Achamoth, qui prit une forme dans l’extension du Christ, et retrouva par lui la lumière du jour qu’elle avait perdue ; elle était semblable à un fruit avorté, comme nous l’avons déjà dit, et saint Paul rend ainsi témoignage de sa venue : « Il apparut à mes yeux, comme un fruit éclos avant le terme. » (Épît. aux Corinth.) Le même apôtre aurait parlé de la même manière, dans la même épître, de la visite du Christ et de ses compagnons à Achamoth : « Il faut, dit-il, que la femme se voile la tête, à cause des anges. » Voilà pourquoi, à l’arrivée du Sauveur, Achamoth se voila. Moïse fit évidemment allusion à cette circonstance, lorsqu’il se voila le front. La passion d’Achamoth aurait été semblablement figurée par les souffrances du Sauveur sur la croix, et lorsqu’il s’écria : « Seigneur, Seigneur, pourquoi m’avez-vous abandonné ! » Ce serait une indication claire du dénuement de toute lumière où se trouva Sophia, et de l’obstacle que lui opposa Horos, lorsqu’elle voulut s’élancer dans les régions supérieures. Un symbole des angoisses auxquelles elle aurait été en proie se trouve dans ces paroles du Sauveur : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. » La terreur qu’Horos lui aurait inspirée est évidemment figurée par ces autres paroles : « Mon Père, mon Père, s’il se peut, détournez de moi ce calice ; » et sa perplexe anxiété est manifestée par ces autres paroles du Sauveur : « Que dirai-je ! je ne le sais. »


Le Christ, selon eux, aurait été encore le symbole de la triple classification d’être qu’ils ont admises : l’être matériel d’abord est annoncé par ces paroles du Fils de l’homme, à celui qui lui disait je veux vous suivre : « Le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. » L’être psychique serait tout entier dans sa réponse à celui qui le priait de lui permettre de renoncer à tout soin domestique : « Ceux qui mettent la main à la charrue et regardent en arrière, ne sont pas aptes au royaume des cieux. » L’Être de la sphère moyenne serait représenté par cet homme qui, après avoir accompli la justice, dans plusieurs choses, se laissa vaincre par les richesses, et s’arrêta dans le chemin de la perfection.


Voici maintenant comment il aurait figuré l’Être purement spirituel, quand il aurait dit : « Laissez les morts ensevelir leurs morts, partez, et annoncez le royaume de Dieu. » Et encore dans les paroles adressées à Zachée le publicain : « Hâtez-vous, descendez, il faut que je demeure aujourd’hui dans votre maison. » La parabole du levain caché dans trois mesures de farine appuierait encore cette triple indication : la femme symbolise Sophia, les trois mesures de farine révèlent les trois distinctions humaines que nous venons d’énumérer, et le levain serait la figure du Sauveur. Saint Paul vient encore à l’appui de cette distinction, quand il dit : « Comme le premier a été terrestre, tous les autres hommes sont terrestres. » Et ailleurs : « L’homme animal n’est pas capable des choses de l’esprit de Dieu. » Et ailleurs encore : « L’Esprit juge de tout. » Ce que nous venons de dire de l’homme animal, qui n’a pas la perception des choses de l’esprit, s’applique, suivant eux, à Demiurgos, être psychique lui-même, ignorant l’existence de sa mère, qui est un être spirituel, ignorait son origine, ignorant tous les Æons du Plerum.


Pour prouver que le Sauveur emprunta des êtres qu’il venait délivrer leurs qualités premières, ils se servent encore de ce passage de saint Paul : « Si les prémices sont saintes, la masse l’est aussi. » Les prémices, c’est la spiritualité ; la masse, c’est nous ; c’est l’Église psychique dont il s’est fait corps, qu’il a sanctifiée pour ainsi dire avec lui-même, parce qu’il en était le levain.


L’aberration d’Achamoth, bannie du Plerum d’abord, formée ensuite par le Christ, recherchée par le Sauveur, tout cela serait figuré par la parabole de la brebis errante que le Sauveur va chercher. Cette brebis errante, c’est sa mère, germe primitif de l’Église ; par l’aberration, il faut entendre le séjour loin du Plerum, au sein des passions, origine de toute matière ; par cette femme qui nettoie sa maison et trouve une drachme, il faudrait entendre la première Sophia, qui ayant perdu l’Enthymèse (l’inclination), dut sa guérison entière à l’arrivée du Sauveur, retrouva ce qu’elle avait perdu, et, suivant les valentiniens, fut rendue au Plerum. Siméon, au moment où il prononça, en tenant le Christ dans ses bras, son cantique d’action de grâces : « Seigneur, vous pouvez aujourd’hui laisser partir en paix votre serviteur, suivant votre parole, » figurait Demiurgos, qui, à l’arrivée du Sauveur, connut son élévation et en rendit grâce à Bythus. Anne la prophétesse, comme l’appelle l’Évangile, était encore la figure manifeste d’Achamoth. Sept ans de sa vie s’écoulèrent auprès de son époux, et elle resta veuve le reste de ses jours ; lorsqu’elle vit le Sauveur, elle le reconnut, elle s’empressa de lui rendre un témoignage éclatant ; et, après l’avoir vu quelque temps, elle s’enferma, restant assise au milieu d’une chambre, le reste de sa vie, attendant toujours que le Christ vînt la visiter, pour lui rendre son époux. Son nom même aurait été prononcé par le Sauveur, quand il dit : « La justice a été justifiée par ses fils ; » il l’aurait été par saint Paul, quand il s’exprime ainsi : « Nous révélons la sagesse à ceux qui sont appelés à la perfection. » Ce même saint aurait parlé aussi des unions du Plerum, lorsqu’il s’exprime ainsi sur les mariages de la terre : « C’est un mystère profond, que le mariage, c’est un grand sacrement dans le Christ et dans l’Église. »


Lisez aussi saint Jean, le disciple bien-aimé du Seigneur, vous trouverez l’indication de la première ogdoade : Jean, disent-ils, voulant révéler la génération des choses, tel que le Père l’avait faite, admet un principe, né de Dieu, appelé Nus, Unigenitus et Dieu ; dans lui, le Père a déposé tout élément générateur ; le Logos est né de lui, de lui naît toute la substance des Æons, à laquelle le Logos donne ensuite une forme. L’évangéliste, ayant à parler du principe des choses, prononce le nom de Dieu, et celui de principe. Voici ses expressions : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et Dieu était le Verbe ; le Verbe était dès le commencement en Dieu. » Dans ce texte, les valentiniens trouvent trois choses distinctes : Dieu, le principe et le Verbe ; l’évangéliste les unit ensuite, pour manifester leur génération mutuelle, le Fils, le Verbe procédant du Père, et à leur tour s’unissant à lui ; dans le Père est le principe, et il émane de lui ; le Verbe est dans le principe, et il émane du principe : c’est donc à bon droit que l’évangéliste a dit : « Au commencement était le Verbe. » Il était, en effet dans le Fils. « Et le Verbe était en Dieu (son principe), et Dieu était le Verbe. » De là cette conséquence : celui-là est Dieu, qui est né de Dieu. Ces mots : « Le Verbe était au commencement en Dieu, » indiquent l’ordre de production ; ces autres paroles : « Tout a été fait par lui, et sans lui rien n’a été fait, » révèlent l’existence de tous les Æons créés par le Verbe, qui les a précédés et leur a donné leur forme : « Ce qui a été fait en lui, poursuit saint Jean, était la vie ; » ces paroles indiquent manifestement l’union dont nous avons parlé ; le Sauveur fait la vie, et la vie se fait dans lui. Cette création intérieure est plus intimement liée à son existence que ses créations extérieures faites par lui ; elle est une part de son être et se développe avec lui. Suivez l’évangile de saint Jean, vous trouverez encore : « Et la vie était la lumière des hommes ; » ce mot hommes, dans lequel se vient confondre celui d’Église, est la déclaration cachée, mais formelle, de leur union. Du Verbe et de Zoé naissent Anthropos et Ecclesia ; le nom de lumière, donné à la vie, révèle l’illumination qu’ils en reçoivent, c’est-à-dire leur existence et la révélation extérieure de leur existence. C’est dans ce sens que saint Paul aurait dit : « Tout ce qui est révélé est lumière. » Zoé donne naissance à Anthropos et à Ecclesia, elle leur manifeste la vie ; de là le nom de lumière qu’on lui donne. Saint Jean démontrerait donc en cet endroit et ailleurs, d’une manière inattaquable, l’existence de la seconde quaternité, née de Logos et de Zoé : il fait plus, il indique la première ; car, en parlant du Sauveur, il enseigne positivement, selon eux, que tous les êtres hors du Plerum sont sa création, et lui la création de tout le Plerum ; aussi l’appelle-t-il la lumière qui brille dans les ténèbres, et qu’on n’a pu comprendre, parce que, à leur insu, donnant une forme aux êtres nés de la passion de Sophia, ces êtres ne l’ont point compris. De là encore les noms suivants de Fils, de Vérité, de Vie, de Verbe fait chair, qu’il lui donne : « Verbe fait chair, ajoute l’apôtre, dont nous avons vu la gloire, et cette gloire était comme la gloire du Fils unique, émanée du Père et pleine de grâce et de vérité. » Comment donc, dans cette quadruple appellation de Père, Charis, Unigenitus et Aletheia, ne pas voir une indication formelle de la première quaternité ? Qui dira que saint Jean n’a pas voulu parler ici de la première-née des Ogdoades, celle qui a donné naissance à l’universalité des Æons ; car il parle du Père, de Charis, d’Unigenitus et d’Aletheia, de Logos et d’Ecclesia. C’est également ainsi qu’en parle Ptolémée.