Clément d'Alexandrie

SUR LES GENTILS (AUTRE VERSION)

Titre 5
Titre 5

SOMMAIRE

LIVRE AUDIO

On dit d’Amphion de Thèbes et d’Arion de Metymne, qu’ils étaient si habiles dans la musique que, par la seule puissance de leurs accords, celui-ci attirait les poissons ; l’autre élevait les murs de Thèbes. Ces fables sont encore dans la bouche des Grecs et répétées en chœur dans leurs fêtes. On raconte du chantre de la Thrace qu’aux accents de sa voix, les bêtes farouches déposaient leur férocité, et les arbres des forêts marchaient à sa suite. Je pourrais vous entretenir d’autres fables et vous parler d’autres musiciens, je veux dire d’Eunone de Locres et de la cigale de Pitho. Toute la Grèce était rassemblée pour célébrer à Pitho la défaite du fameux serpent chantée par Eunone : avait-il composé une ode ou une élégie sur ce sujet ? je n’en sais rien. Le combat venait de commencer. C’était dans la saison de l’été, quand les cigales, excitées par la chaleur du soleil, chantent sous les feuilles dans les bois et sur les montagnes ; leurs chants affranchis de mesure célébraient, non le serpent terrassé, mais le dieu son vainqueur, et surpassaient les accords d’Eunone. Une de ses cordes vint à se rompre : à l’instant une cigale saute sur sa lyre, s’y pose comme sur une branche d’arbre, et continue de chanter. Le musicien se met en harmonie avec elle, et répare ainsi la corde qu’il a perdue.

Ainsi donc, d’après la fable, des sons mélodieux charmèrent une cigale. Une statue d’airain représentait Eunone, avec une lyre et la cigale son émule ; on la voit accourir, on croit l’entendre. Et les Grecs n’ont pas fait difficulté de la croire capable de cette imitation musicale.

Vous avez ajouté foi à ces fables ; l’on a pu vous persuader que des bêtes se laissaient à ce point charmer par la musique ; c’est la vérité seule, malgré sa vive clarté, qui passe pour mensonge et qui rencontre chez vous des incrédules.

Et l’Hélicon, et le Cithéron, et les montagnes de l’Odryse, et les initiations des Thraces, tous ces mystères de déception ont reçu un culte divin, ont eu des hymnes en leur honneur. Je vous l’avoue, les malheurs que chantent vos poëtes tragiques remuent toute la sensibilité de mon âme, bien qu’ils ne soient que des fables ; ils mettent en scène tous les maux de l’humanité. Mais voulez-vous m’en croire ? et ces fables, et ces poëtes ceints du lierre de Bacchus, sans frein dans leur ivresse et dans leur délire, au milieu des orgies, et la troupe des satyres, et la multitude des bacchantes furibondes ; enfin tout ce ramas de dieux surannés, enfermons-les dans l’Hélicon, dans le Parnasse, vieillis eux-mêmes et aujourd’hui sans honneur.

À leur place faisons descendre du ciel sur la montagne du vrai Dieu, au milieu du chœur sacré des prophètes, la vérité ou la raison aux clartés si vives.

Qu’elle inonde les hommes de sa lumière, et dissipe les ténèbres où ils sont ensevelis. Qu’elle leur tende une main amie, c’est-à-dire qu’elle leur rende l’intelligence pour les tirer de l’erreur et les remettre dans la voie du salut. Qu’ils lèvent les yeux vers le ciel, qu’ils se dégagent des ombres de la mort, qu’ils désertent l’Hélicon et le Parnasse, et n’habitent plus désormais que les hauteurs de Sion. C’est de Sion que viendra la loi, c’est de Jérusalem que sortira la parole du Seigneur. La parole de Dieu, c’est le Verbe descendu du ciel, et couronné comme un athlète sur la scène du monde.

Mon Eunone à moi ne fait entendre ni les accents de Terpandre ou de Capiton, ni les accords de la Phrygie ou de la Lydie, ou de la Doride ; mais un chant d’une suavité nouvelle, une mélodie toute céleste, une harmonie immortelle et divine ; c’est le cantique nouveau de la tribu de Lévi. « Il dissipe la tristesse, désarme la colère, fait oublier tous les maux. » Je ne sais quoi de doux, de persuasif, se mêle à ce saint cantique, et pénètre au fond des cœurs ; c’est un baume qui vient en guérir toutes les plaies.

À mes yeux votre Orphée de Thrace, votre Amphion de Thèbes, votre Arion de Métymne, n’étaient pas des hommes, ils n’en méritaient pas le nom ; mais des imposteurs qui se servirent des charmes puissants de la musique pour dégrader la nature humaine et de la séduction des prestiges dû aux démons pour corrompre les mœurs. Ils ont, les premiers, amené l’homme aux pieds des statues ; ils ont érigé en divinités les crimes et les maux, et leur ont dressé des autels.

C’est sur la pierre et sur le bois, dont vous faites des idoles qu’ils ont élevé le triste édifice de la corruption générale, et, cette noble indépendance de l’homme qui se promenait librement sous la voûte des cieux, ils l’ont enchaînée par la perfide mélodie de leurs accords, et placée sous le joug de la plus honteuse servitude.

Qu’il est différent le chantre merveilleux dont je parle. Il est venu, et à l’instant il a brisé nos chaînes, détruit la cruelle tyrannie du démon ; il nous a fait passer sous un autre joug, le plus doux, le plus facile à porter, celui de la piété. Il a relevé vers le ciel le front des hommes tristement courbé vers la terre ; lui seul a pu attendrir la barbarie, apprivoiser l’homme, de tous les animaux le plus féroce. Les oiseaux sont légers, les serpents trompeurs, les lions furieux, les pourceaux impurs, les loups rapaces ; le bois et la pierre sont insensibles : l’homme plongé dans l’ignorance est plus stupide encore. J’en atteste cette parole prophétique d’accord avec la vérité, déplorant le malheur de l’homme, usé par la rouille de l’ignorance et de l’insensibilité : Dieu peut des pierres mêmes susciter des enfants à Abraham.


La vérité ne parlait plus au cœur des hommes ; ils lui opposaient toute la dureté du marbre depuis qu’ils portaient à la pierre le tribut de leur foi et de leurs hommages. C’est alors que ce Dieu, touché d’une misère si profonde, fit sortir de la pierre, c’est-à-dire du cœur des Gentils, un germe de piété, le sentiment de la vertu.

Les imposteurs, les hypocrites, habiles à se déguiser, toujours en embuscade pour surprendre la justice, il les appelle race de vipères. Mais que le repentir touche leur cœur, qu’ils suivent le Verbe, de serpents qu’ils étaient, ils seront des hommes divins. Il en appelle d’autres loups couverts de peaux de brebis, désignant par là les hommes rapaces et avides. Eh bien ! toutes ces natures si féroces, toutes ces pierres si dures se sont amollies, sont devenues les hommes les plus doux. Et voilà l’œuvre de notre chantre céleste et de ses divins accords.

Et nous aussi, pour me servir du langage de l’Écriture, nous étions autrefois insensés, incrédules, égarés, asservis à nos passions et à nos plaisirs, pleins de malice et d’envie, dignes de haine, et nous haïssant les uns les autres. Mais, depuis que la clémence du Dieu Sauveur a paru sur la terre, nous avons été sauvés, non pour nos œuvres de justice, mais par sa miséricorde. Admirez donc la puissance de ces nouveaux accords, ils transforment en homme la brute sauvage, la pierre insensible. Ceux qui étaient comme morts, qui n’avaient plus part à la vraie vie, n’eurent pas plutôt entendu ce chant céleste, qu’ils se sentirent renaître, et sortirent de leur tombeau.

N’est-ce pas le Verbe, ce chantre des cieux, qui a mis ce bel ordre, ce bel ensemble dans l’univers, qui a enseigné aux éléments en désaccord à former un concert admirable, de sorte que ce monde est tout harmonie. Il a déchaîné les flots de l’océan et leur a défendu d’envahir la terre. Celle-ci flottait au hasard comme un navire, il l’a fixée au milieu des eaux, jetées autour d’elle comme un rempart. Ainsi que le musicien qui sait adoucir les modes doriens par ceux de la Lydie, il a tempéré la violence du feu par le contact de l’air, et l’âpre rigueur du froid par l’étroite alliance du feu ; il a lié, il a tempéré les unes par les autres toutes les parties du monde, comme en musique, les derniers tons se fondent avec les premiers, par une gradation merveilleuse. Vous retrouvez dans l’univers le parfait ensemble de ce chant immortel qu’a fait entendre le Verbe, de ce concert divin où tout se tient, s’harmonise, se répond, la fin avec le milieu, le milieu avec le commencement. Ce ne sont plus les accords du chantre de Thrace, semblables à ceux dont Tubal fut l’inventeur, mais les accents qu’imitait David, et qu’inspirait le Dieu qui fit le monde. Le Verbe de Dieu, né de David, bien qu’il fut avant lui, a rejeté la harpe, la lyre, tous les instruments inanimés. Mais accordant avec l’Esprit-Saint et le monde, et l’homme qui est à lui seul un monde, mettant en harmonie son corps et son âme avec ce même esprit, il a fait une lyre vivante, un instrument à plusieurs voix pour célébrer le Dieu créateur ; il chante, et l’homme, principale voix du concert, lui répond. Car c’est de lui qu’il est dit : « Vous êtes tout à la fois ma lyre, ma flûte, mon temple ; » lyre, par l’harmonie des accords ; flûte, par le souffle de l’Esprit saint, temple, par la présence du Verbe. Celle-ci résonne, celle-là soupire, dans l’autre habite le Seigneur. Aussi David, dont les mains royales touchaient la lyre, exhortait l’homme à la vérité, et le détournait du culte des démons. Il ne les chantait pas dans ses sublimes cantiques, lui qui les chassait par les sons d’une lyre qui ne savait pas tromper, lui qui n’avait besoin que de faire retentir ses cordes harmonieuses pour délivrer Saül de l’esprit malin qui le torturait, et rendre la paix à son cœur.

L’homme, fait à l’image de Dieu, n’est pas le seul instrument animé, merveilleux : il en est un autre plus saint, plus complet, sans la moindre discordance ; c’est la sagesse souveraine, c’est le Verbe de Dieu descendu du ciel. Que veut cette lyre, le Verbe divin, notre souverain maître ? Quel est le but de ces accords nouveaux ? Rendre la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, redresser les boiteux, ramener dans les voies de la justice ceux qui s’égarent, révéler Dieu à ceux qui l’ignorent, détruire la corruption, dompter la mort, réconcilier avec leur père des enfants rebelles. Cette lyre divine est tout amour pour l’homme : le Verbe a pitié de lui, il l’exhorte, il le presse, il l’aiguillonne ; il l’avertit de ses écarts, il le protége contre ses ennemis, il le couvre de sa miséricorde ; elle déborde sur lui comme d’un vase ; c’est peu de l’instruire, elle lui montre le ciel comme récompense ; la sienne à lui c’est le bonheur de nous sauver. L’esprit de mensonge se nourrit de nos larmes, se repaît de notre mort ; mais la vérité, comme l’innocente abeille, qui jamais ne flétrit la fleur sur laquelle elle repose, se réjouit de notre salut. Vous voyez l’étendue de ses promesses, vous connaissez la tendresse de son amour ; venez donc à ce Dieu, prenez part à ses faveurs, emparez-vous de la grâce.

Mais ce cantique, ce concert dont je vous parle, ne les croyez pas nouveaux à la manière d’un vase qu’on façonne, d’un édifice qu’on élève. Car ils étaient avant l’astre du jour. Au commencement était le Verbe, il était en Dieu, et le Verbe était Dieu. C’est l’erreur qui est ancienne, dites-vous, la vérité est nouvelle. Que des chèvres prophétiques fassent des Phrygiens un peuple très-ancien ; que les poëtes donnent aux Arcadiens une existence antérieure à la lune ; que les Égyptiens, à leur tour, nous racontent leurs rêves et prétendent que leur terre a vu naître les hommes et les dieux : toutefois aucun de ces peuples ne peut se vanter d’être né avant ce monde. Eh bien ! nous étions avant qu’il fut fait, notre future existence était déjà déterminée ; nous vivions dans la pensée de Dieu.

Nous sommes les êtres raisonnables sortis du Verbe divin, l’éternelle raison ; nous tirons de lui notre origine. Par lui, nous sommes donc les premiers de tous ; car le Verbe était au commencement. Il existait avant que les bases du monde fussent posées, dès lors il a toujours été ce qu’il est, le principe fécond, la pensée divine de toutes choses. Mais, comme il a voulu paraître sur la terre dans ces derniers temps, sous le nom de Christ, ce nom si saint, si auguste qu’il avait reçu dès les premiers jours, voilà pourquoi nous l’appelons le cantique nouveau, la doctrine nouvelle.

Ainsi donc le Verbe, c’est-à-dire le Christ, ne nous a pas seulement donné la vie, car il était en Dieu ; mais il nous l’a donnée heureuse. Il a paru sur la terre ce Verbe, seul tout à la fois, Dieu et homme, pour nous apporter tous les biens. À son école, les mœurs s’épurent, l’homme se sanctifie et passe à une vie éternelle, selon ces divines paroles d’un de ses apôtres : « La grâce du Sauveur s’est révélée à tous pour nous apprendre à renoncer à l’impiété et aux désirs du siècle, et à vivre dans le siècle avec tempérance, avec justice, avec piété, attendant toujours l’heureux objet de notre espérance, et l’avènement glorieux du grand Dieu, notre Sauveur Jésus-Christ. » Le voilà donc ce cantique nouveau chanté par le Verbe, qui n’était pas seulement au commencement, mais avant le commencement de toutes choses ; sa lumière a brillé sur nous : il vient d’apparaître ce Dieu sauveur qui existait dès longtemps ; il s’est manifesté celui qui est l’être renfermé dans l’être. Le Verbe qui était dans Dieu, le Verbe par qui tout a été fait, a paru sur la terré, il est devenu le précepteur des hommes. Comme créateur, il nous a donné la vie ; comme docteur, il nous apprend à bien vivre ; comme Dieu, il nous ouvre l’éternité.

Ce c’est point d’aujourd’hui qu’il s’est attendri sur nos maux, il les a pris en pitié dès les premiers jours du monde. S’il a paru dans les derniers temps, c’est que nous nous enfoncions dans la mort, nous allions périr. Car, jusqu’à ce jour, le perfide serpent n’a cessé, par ses funestes enchantements, de séduire les hommes et de les retenir dans la plus honteuse et la plus déplorable servitude. Sa cruauté ressemble à celle de ces rois barbares qui enchaînaient leurs captifs à des cadavres, les laissant pourrir ensemble dans cet affreux embrassement de la vie et de la mort. S’emparer de l’homme dès son berceau, comme fait le démon, ce cruel tyran, le prosterner au pied de vaines statues, de ridicules idoles, l’attacher par le lien honteux de la superstition à la pierre ou au bois, n’est-ce pas accoupler les vivants avec les morts et les jeter dans un commun tombeau pour s’y corrompre et pourrir ensemble ?

Le séducteur n’a pas changé : Vous le trouvez le même à toutes les époques ; comme il a entraîné autrefois Ève dans la mort, il y précipite encore aujourd’hui ses enfants ; mais le Verbe est toujours notre appui et notre vengeur. Le salut qu’il nous annonçait dès le commencement, d’une manière symbolique, mais aujourd’hui sans figure, et dans les termes les plus clairs, il nous presse de nous en emparer. Fuyons, nous dit-il par un apôtre, fuyons le prince des puissances de l’air, fuyons l’esprit qui agit maintenant sur les enfants d’incrédulité ; mais fuyons entre les bras du Dieu sauveur qui nous appelle au salut par tant de prodiges opérés dans la terre d’Égypte et dans le désert, tel que le buisson ardent, telle que la nuée lumineuse, esclave obéissante, qu’une grâce toute divine attachait aux pas des Hébreux.

Les rebelles au cœur dur, il les presse par la crainte. Ceux qui savent écouter, il les amène par la raison à la raison même, qui est le Verbe : il leur parle tantôt par Moïse, ce maître plein de sagesse, tantôt par Isaïe, cet ami de la vérité ; enfin, par le chœur harmonieux de tous les prophètes. Là il emploie le reproche, ici la menace ; il donne des larmes à ceux-ci, il charme ceux-là par ses chants. Médecin habile, il guérit les malades, les uns par une boisson amère, les autres par un doux breuvage. Il soulage la douleur, tantôt par un baume qui l’adoucit, tantôt par le fer qui ouvre la veine. Ailleurs il taille la plaie, ici il la brûle. Que ne fait-il pas pour guérir le membre qui souffre. Ce Dieu sauveur emploie tout les langages, essaye de tous les moyens pour amener l’homme au salut. Il avertit par ses menaces, il réveille par ses reproches ; il attire par ses chants, il s’attendrit et pleure lui-même. Il fait entendre sa voix du milieu d’un buisson, quand il faut le langage des prodiges ; il épouvante par le feu de la colonne suspendue dans les airs ; il en fait jaillir la flamme, signe tout à la fois de colère et de clémence ; flambeau qui éclaire l’homme docile, foudre qui écrase le rebelle.


Mais, comme la bouche humaine est un interprète du ciel plus noble qu’un buisson ou une colonne, il a fait entendre la voix des prophètes, ou plutôt il parlait lui-même par Isaïe, par Hélie, par d’autres hommes qu’il inspirait ; et qui lui prêtaient leur voix. Si vous refusez d’ajouter foi aux prophètes, si vous placez et les hommes et le feu de la colonne ou du buisson au rang des fables, il parlera lui-même ce Verbe qui, possédant la nature divine, n’a pas cru que c’était usurpation de sa part de s’égaler à Dieu, et qui s’est anéanti, Dieu de miséricorde, pour sauver l’homme.

Ô homme ! le Verbe lui-même te parle à haute voix, pour te faire rougir de ton incrédulité. Dieu fait homme, il t’apprend comment l’homme peut devenir Dieu.

Quelle conduite plus étrange que la notre ! Un Dieu nous exhorte sans cesse à la vertu et nous repoussons le salut qu’il nous offre ; nous foulons aux pieds ses bienfaits. Jean ne nous presse-t-il pas d’accourir à ce Dieu ? A-t-il été autre chose qu’une voix qui ne savait que presser, exhorter les hommes ? Demandez-lui, en effet, ce qu’il est ? d’où il vient ? Il dit qu’il n’est pas Hélie. Il déclare qu’il n’est pas le Christ, mais une voix qui crie dans le désert. Qu’est-ce donc que Jean ? Nous pouvons le dire maintenant, c’est une voix, la voix du Verbe, qui exhorte sans cesse et crie dans le désert. Que proclamez-vous, ô voix ! Parlez-nous aussi. Rendez droits les sentiers du Seigneur, nous dit-elle. Jean est donc le précurseur ; c’est la voix qui précède le Verbe, c’est la voix d’exhortation qui ouvre le chemin du salut, c’est la voix qui appelle à l’héritage céleste. Par elle, la créature stérile et abandonnée est devenue féconde. Fécondité prédite par la voix de l’ange, qui fut un autre précurseur, annonçant la bonne nouvelle à la femme stérile, comme Jean l’annonçait au désert. Grâce à cette voix de salut, la femme stérile devient mère, et la terre qui ne donnait que des ronces produit des fruits. Ces deux voix qui précèdent le Seigneur, l’une de l’ange et l’autre de Jean, ne désignent-elles pas le salut tenu en réserve, et la vie éternelle, ce fruit de notre fécondité qui nous reste à cueillir, depuis que le Verbe a paru sur la terre. L’Écriture réunit ces deux voix et nous explique tout le mystère par ces paroles : « Réjouis-toi, stérile qui n’enfantes pas ; pousse des cris de joie, toi qui n’avais pas d’enfants ; l’épouse abandonnée est devenue plus féconde que celle qui était mariée. » L’ange nous annonce un époux ; Jean nous montre tout à la fois un cultivateur et un époux ; car c’est le même qui épouse la femme stérile et qui cultive la terre abandonnée, fécondant et le désert et la stérilité par une vertu toute divine.

La femme libre, je veux dire l’épouse, se glorifiait de ses nombreux enfants, mais son infidélité lui a ravi sa florissante postérité. Une autre épouse restait stérile, une terre restait sans culture, celle-ci reçut un cultivateur, celle-là un époux. L’une donne du fruit, l’autre des fidèles ; toutes deux fécondées par la vertu du Verbe. La stérilité et le désert sont encore le partage de ceux qui restent dans leur incrédulité. C’est pourquoi Jean, le héraut du Verbe, nous annonce son avénement et veut que nous soyons prêts. Voilà ce que signifiait le silence de Zacharie, il attendait ce fruit précurseur du Christ. Le Verbe, cette lumière de vérité, devait, par l’Évangile, rompre le silence des obscurités prophétiques.

Désirez-vous le voir, ce Dieu de vérité ? Purifiez-vous comme il le demande. Il ne faut ici ni couronne de laurier, ni bandelettes de pourpre ou de laine. Que la justice, unie à la tempérance, soit votre parure ; que votre âme resplendisse de l’éclat de la vertu et vous trouverez Jésus-Christ. Je suis la porte, dit-il, voilà ce qu’il faut apprendre à ceux qui veulent parvenir à la vérité, et par elle, voir s’ouvrir devant eux toutes les avenues du ciel. Les portes du Verbe ou de le raison sont intelligentes, et la clé qui les ouvre, c’est la foi. Nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils aura bien voulu le révéler. Nul doute que celui qui nous a ouvert la porte auparavant fermée ne fasse briller à nos yeux les merveilles cachées au fond du sanctuaire ; ceux que le Christ y conduit peuvent seuls les connaître. Lui seul nous découvre les mystères de Dieu.

II. Ne vous occupez plus dès lors de ces repaires impies, de ces profondes cavernes habitées par le mensonge, ni de la chaudière de Thesprostis, ni du trépied de Cirra, ni de l’airain retentissant de Dodône. Laissez dans ses déserts de sable ce fameux chêne autrefois si vénéré, son oracle consulté de toutes parts et aujourd’hui dans l’oubli, avec l’arbre imposteur et tous ces contes d’une vieillesse en délire. Elle ne parle plus maintenant votre fontaine de Castalie, elle se tait aussi celle de Colofon ; toutes ces ondes prophétiques sont muettes, elles ont été, mais trop tard, publiquement dépouillées de leur faste orgueilleux ; elles se sont écoulées, et avec elles toutes leurs fables.

Vantez-nous encore, je vous le permets, vos autres oracles divins, ou plutôt délirants, tels que ceux de Pithon, de Didyme, d’Amphiaraüs, d’Apollon, d’Amphiloque ; faites, si vous voulez, des êtres sacrés de tous ces imposteurs qui expliquent les prodiges, qui consultent le vol des oiseaux, qui interprètent les songes ; amenez-moi devant votre Apollon ceux qui devinent les événements à l’inspection de l’orge et de la farine, vos ventriloques encore aujourd’hui si révérés ; mais non, que les sanctuaires de l’Égypte, que les magiciens de l’Étrurie, qui évoquent les mânes, restent à jamais ensevelis dans leurs ténèbres. Quelle folie, quelle duperie chez vous autres infidèles ! On fait servir à ce commerce d’imposture et de mensonge jusqu’aux chèvres, jusqu’aux corbeaux. On dresse les unes à deviner, les autres à répondre.

Et que sera-ce, si je mets aussi vos mystères au grand jour ? Je ne les profanerai pas, je l’espère, comme on en fit autrefois le reproche au jeune Alcibiade. Je veux par le Verbe de la vérité, dévoiler tout ce qui s’y cache d’imposture. Ceux qu’on appelle vos dieux et que vous honorez par ces mystères, je vais les mettre en scène, et les livrer aux regards du spectateur qui verra la vérité.

Voici d’abord des furieux qui, dans un pieux délire, au milieu des orgies de Bacchus, célèbrent un Dionysus Ménole, et dévorent en son honneur les chairs crues des victimes qu’ils viennent d’immoler et dont ils se partagent les lambeaux ; couronnés de serpents, ils hurlent d’une manière horrible le nom d’Ève. Serait-ce cette Ève par qui le mensonge est entré dans le monde ? Comme l’emblême des orgies bachiques est un serpent mystérieusement consacré, si vous faites bien attention au sens du terme hébreu, vous verrez que le mot Ève fortement accentué signifie serpent femelle.

Cérés et Proserpine sont représentées dans une espèce de drame religieux. La ville d’Éleusis éclaire, la nuit durant, par des flambeaux leurs courses vagabondes, leur enlèvement, leur désespoir.

Je crois nécessaire de donner ici l’étymologie des mots orgies et mystères : orgie vient d’orgé, mot grec qui signifie colère et rappelle la fureur de Cérès contre Jupiter ; mystère vient d’un autre mot grec qui veut dire exécration et rappelle la haine vouée à Bacchus : si vous aimez mieux qu’il dérive du nom d’un Athénien appelé Myon et tué à la chasse, selon le témoignage d’Apollodore, je ne vous envie plus des mystères dont l’origine et la gloire viennent d’un tombeau ; libre à vous de faire venir le mot mystère de mutéria, qui signifie récit de chasse ; il suffit de changer deux lettres. Aussi bien, ces récits et d’autres semblables sont des filets où viennent se prendre comme à la chasse ceux qui se distinguent, en Thrace par leur férocité, en Phrygie par leur démence, en Grèce par leur superstition. Qu’il périsse à jamais l’auteur de ce délire si funeste au genre humain ; n’importe que ce soit ou Dardanus qui enseigna les mystères de la mère des dieux, ou Ection qui introduisit en Thrace les orgies avec leurs rites mystérieux, ou Midas de Phrygie qui répandit dans tous ses états les fables mensongères qu’il tenait d’un certain Odryse. Il ne me séduira pas ce Cyniras de Chypre, qui voulant à toute force faire une déesse de la plus fameuse courtisane de la contrée, n’eut pas honte de tirer des ténèbres et de produire au grand jour les voluptueuses orgies de Vénus.

Quelques auteurs prétendent que c’est un certain Mélampe, fils d’Amythaon, qui apporta de l’Égypte dans la Grèce, le culte de Cérés, dont le deuil est célébré par des hymnes et des élégies.

Je regarde avec raison comme les fléaux du monde les inventeurs de toutes ces fables impies, de toutes ces funestes superstitions ; ils ont jeté, par là, dans la vie humaine les germes du crime et de la mort.

Mais le temps est venu de démasquer le mensonge et l’imposture. Si vous étiez du nombre des initiés, vous ririez, vous vous moqueriez plus que personne de tant d’absurdités si vénérées par le vulgaire. Oui, je mettrai au grand jour, sous les yeux de tous, ces mystères d’iniquité qui se cachent et s’enveloppent de ténèbres. Peut-on rougir de révéler ce que vous ne rougissez pas d’adorer ? Cette enfant de l’écume de la mer, née près de Chypre et les délices de Cyniras, je veux dire votre Vénus, surnommée Philomédée, parce qu’elle est née du membre viril qui fut arraché à Uranus et qui demeura tellement lascif, tout séparé qu’il était du corps de ce dieu, qu’il fit violence à l’onde de la mer ; ne redevient-elle pas dans la célébration de ses mystères la digne production du membre, organe de la volupté ? Aussi présente-t-on à ceux que l’on initie dans l’art de se prostituer un peu de sel et un phallus comme symbole des voluptés de la mer et de sa noble progéniture ; les initiés de leur côté, donnent à Vénus une pièce de monnaie, comme on donne à une prostituée le prix du crime.


Et les mystères de Cérès que présentent-ils autre chose que l’incestueux commerce de Jupiter avec Cérès, dirai-je maintenant sa mère ou de sa femme ? De là, dit-on, lui est venu le surnom de Brimo, qui veut dire furieuse. Que voyez-vous encore dans ces mystères ? un Jupiter qui supplie, du fiel qu’on avale, un cœur qu’on arrache et des turpitudes qu’on ne peut exprimer.

Les Phrygiens célèbrent de semblables mystères en l’honneur d’Atys, de Cybèle et des Corybantes. On raconte que Jupiter arracha les testicules d’un bélier et les jeta dans le sein de Cérès, lui laissant croire qu’il s’était mutilé volontairement, pour expier sur lui-même l’outrage et la violence dont il s’était rendu coupable à son égard. Les glorieux symboles de cette initiation qu’on étale si volontiers, nous feraient rire, malgré notre envie de pleurer, à la vue de vos mystères dévoilés. « J’ai mangé du tambour, répète-t-on, j’ai bu de la cymbale, j’ai porté la coupe, je suis entré secrètement dans le lit nuptial. » Les nobles symboles ! les augustes mystères ! Et le reste, vous le dirai-je ? Cérès conçoit de Jupiter et met au monde une fille qu’on appela Coré ou Proserpine ; et voilà que ce Jupiter, après avoir corrompu la mère, corrompt la fille ; c’est ainsi qu’il répare son premier crime. Il est tout à la fois le père et le corrupteur de Coré ; pour arriver à ses fins il s’était caché sous la forme d’un serpent, de manière cependant qu’on pût encore le reconnaître. Quel est, en effet, le symbole offert aux initiés dans les mystères bachiques ? Un Dieu qui se glisse furtivement dans leur sein, et ce Dieu, c’est un reptile qu’on retire du sein des adeptes. Preuve incontestable de la lubricité de Jupiter ; Proserpine accouche et met au monde un taureau, comme le chante un poëte, fervent adorateur des idoles : « Le taureau est père du dragon et le dragon père du taureau : le pâtre cache son aiguillon dans la montagne. » Que veut-il faire entendre par cet aiguillon ? N’est-ce pas l’élégante férule que les prêtres du dieu entourent de feuillage ?

Vous rappellerai-je Proserpine cueillant des fleurs, sa corbeille, son enlèvement par Pluton, sa disparition dans un trou, les truies du pauvre Eubulus englouties sous la terre avec les deux déesses. Voilà pourquoi, dans les Thesmophores, on chasse des porcs à la manière des Mégariens. Les femmes, dans toutes les villes, célèbrent cette fable par différentes fêtes connues sous les noms de Thesmophores, de Scirrophores. Elles chantent l’enlèvement de Proserpine sur des tons divers et d’une manière tragique.

Les mystères de Bacchus sont atroces ; on raconte que les Curètes dansant armés autour du jeune Bacchus, des Titans qui s’étaient glissés dans l’assemblée, attirèrent l’enfant par l’appât de quelques petits présents, le saisirent et le mirent en pièces, comme nous l’apprenons du poëte Orphée. Ils lui donnèrent, nous dit-il, un sabot, un disque, d’autres objets d’amusement qui exercent le corps, des pommes d’or, cueillies dans le jardin des Hespérides. Mettre sous les yeux les futiles symboles de ces mystères, n’est-ce pas les frapper du ridicule qu’ils méritent ! Eh bien ! boules, disque, sabot, pommes, miroir, toison, voilà ce que j’ai à vous offrir. Minerve qui détacha furtivement le cœur de Bacchus et l’entera, fut surnommée Pallas du mot grec Pallein, qui veut dire, remuer, agiter, parce que le cœur vibre et palpite. Les Titans, qui avaient mis en pièces le jeune dieu, jetteront ses membres dans une chaudière placée sur un trépied, les firent bouillir, les passèrent à une broche, et les soumirent à l’action de Vulcain. Jupiter survint tout à coup, car en sa qualité de dieu, il avait senti cette fumée de chairs rôties que vos dieux hument avec bonheur et dont ils s’honorent, ainsi qu’ils l’avouent eux-mêmes.

Dans sa colère, Jupiter foudroya les Titans, et chargea Apollon d’ensevelir son père. Apollon obéit sur le champ. Il transporta les membres déchirés sur le mont Parnasse, où il leur donna la sépulture.

Voulez-vous vous arrêter un moment aux orgies des Corybantes ?

Ils tuèrent leur troisième frère, enveloppèrent sa tête d’un lambeau de pourpre et le portèrent ainsi couronné, sur un bouclier d’airain, au pied du mont Olympe où ils l’ensevelirent.

Voilà donc vos mystères, des meurtres, des funérailles ! Les prêtres, appelés Anactolètes ou rois des sacrifices, par les hommes intéressés à leur donner ce nom, ajoutent des prodiges qui augmentent encore l’effroi. Ils défendent, par exemple, de servir sur la table du persil avec sa racine entière, parce que cette plante est sortie, disent-ils, du Corybante assassiné. Même superstition de la part des femmes qui célèbrent les Thesmophores ; elles évitent avec un soin extrême de manger les pépins d’une grenade, elles croient que la grenade est née du sang de Bacchus. On appelle aussi les Corybantes, Cobires, du nom de ce frère qu’ils ont égorgé. Les deux fratricides fuyant leur patrie, emportèrent avec eux la boite qui renfermait les membres virils de Bacchus et s’établirent en Étrurie, colporteurs de cette précieuse marchandise ; là, ils donnèrent de hautes leçons de vertu en exposant à la vénération publique la boite et ce quelle contenait.

Quelques-uns croient, et leur opinion n’est pas dénuée de fondement, que Bacchus fut appelle Atys pour avoir été ainsi mutilé. Faut-il s’étonner que les Étrusques, ces peuples barbares, se soient fait initier à ces honteux mystères, quand nous voyons Athènes et toute la Grèce, je rougis de le dire, adopter l’indigne et dégoutante fable de Cérès. Elle avait longtemps erré, cherchant sa fille Proserpine ; excédée de fatigue, abattue par la douleur, elle se reposa sur le bords d’un puits près d’Éleusis, bourg de l’Attique. Tout ce que fit Cérès dans sa douleur est interdit aux initiés, on ne veut pas qu’ils se lamentent avec elle pendant les sacrifices. Éleusis était alors habitée par des indigènes dont voici les noms : Baubon, Dysaules, Triptolème, Eumolpus et Eubuleus. Triptolème était pâtre ; Eumolpus, berger ; Eubuleus, gardeur de pourceaux. D’Eumolpus sont descendus les Eumolpides et cette noble race d’interprètes sacrés qui florissaient à Athènes. Baubon (puisque j’ai commencé il faut continuer), Baubon reçut chez elle Cérès et lui présenta à boire un breuvage qu’elle venait de préparer. Cérès dans sa douleur refusa le breuvage et la coupe ; Baubon ne peut supporter ce refus, elle se croit méprisée, et, soulevant sa robe, elle se découvre avec impudeur aux yeux de la déesse : celle-ci s’épanouit à cette vue, et, dans sa joie, elle prend la coupe et la vide. Voilà les mystères secrets de nos illustres Athéniens. C’est Orphée lui-même qui les décrit. Je citerai ses paroles afin que les initiés connaissent l’infâmie de ces mystères par l’initiateur lui-même !

« Elle dit, puis écartant sa robe, elle découvre à Cérès ce qui ne se montre jamais ; le jeune Inachus était là, Cérès mise en belle humeur, le jette entre les bras de Baubon ; lui souriant alors et oubliant ses chagrins elle accepte la coupe et boit le breuvage préparé.  »

Voici l’espèce de mot d’ordre des mystères d’Éleusis : j’ai jeûné, j’ai bu le breuvage, j’ai pris du panier, j’ai remis la coupe dans la corbeille et de la corbeille dans le panier. Magnifique spectacle, digne d’une déesse ; digne assurément de la nuit et du feu, bien digne de la race des Érecthides, si magnanime ou plutôt si vaniteuse, et je puis ajouter digne des autres Grecs qui trouveront après le trépas un sort auquel ils sont loin de s’attendre ; du reste, Héraclite d’Éphèse annonce à ces coureurs de nuit, à ces magiciens, à ces bacchantes, à ces fanatiques, tout ce qui leur doit arriver ; et ce qu’il leur annonce, c’est le feu pour supplice.

Les initiations à ces mystères sont des impiétés ; rien de plus ridicule que les lois et l’opinion qui les consacrent ; ces mystères du serpent ne sont qu’une erreur superstitieuse qui se déguise sous un vain masque de religion et couvre des rites affreux d’un extérieur de piété trompeur et adultère.

Que recèlent ces corbeilles mystérieuses ? il est temps de dévoiler leurs sublimes secrets ; vous y trouvez du sésame, des pyramides, des pelotes de laine, des gâteaux portant l’empreinte de plusieurs sortes de boucliers, des grumeaux de sel ; ce n’est pas tout : vous y voyez encore le serpent, symbole de Bacchus bassarien, des grenades, de la moëlle d’arbre, des férules avec du lierre, de la farine, enfin, des pavots. Voilà ce que vous appelez de saints mystères. Ceux de Thémis ne sont pas moins vénérables dans leurs symboles : c’est de l’origan, c’est une lampe, c’est une épée, c’est un peigne, emblême honnête et mystérieux de ce qu’on ne saurait nommer. Ô honte, ô impudeur, qui ne sait pas rougir ! Autrefois la nuit prêtait ses voiles à la volupté ; c’est elle maintenant qui révèle aux initiés les secrets de la débauche, le feu de mille flambeaux accuse toutes ces infâmies : éteins ces feux que tu portes à la main, misérable sycophante ! respecte ces flambeaux, cette lumière que tu portes à la main ; elle trahit ton Inachus, souffre qu’une nuit épaisse couvre sa turpitude, honore les orgies du voile des ténèbres ; le feu ne sait pas feindre : il accuse, il punit, il exécute l’ordre qu’il a reçu.


Voilà les mystères des athées. C’est à bon droit que j’appelle de ce nom des hommes qui vivent dans l’ignorance du vrai Dieu, et vont porter leurs adorations, le dirai-je ? à un enfant mis en lambeau, à une femme qui se lamente, aux parties du corps pour lesquelles la pudeur n’a pas de nom. Ils sont coupables d’une double impiété ; d’abord ils ne connaissent pas Dieu, puis qu’ils ignorent quel est le véritable, et par une suite de cette erreur, ils supposent l’existence à ce qui ne l’a pas. Ils se font des dieux de je ne sais quels êtres chimériques, qui ne sont qu’un vain nom ; aussi l’apôtre nous disait pour humilier notre orgueil : « Vous étiez étrangers à l’alliance divine, sans espérance, sans dieu dans ce monde. »

Gloire et honneur au roi des Scythes ; il s’appelait, je crois, Anacharsis, mais n’importe le nom ; ce roi perça de ses flèches un de ses sujets qui, pour introduire dans la Scythie les mystères de la bonne déesse en honneur à Cizique, battait du tambour, et faisait retentir la sonnette pendue à son cou, imitant le prêtre qui fait la quête du mois. Corrompu par les arts de la Grèce, il voulait communiquer à ses compatriotes les mœurs efféminées qui l’avaient amolli.

Il faut que je dise ici toute ma pensée ; je ne puis voir sans étonnement qu’on nous donne pour des athées certains philosophes, tels qu’Évemère d’Agrigente, Nicanor de Chypre, Mélius d’Hippone, Diagoras, Théodore de Cyrène, plus rapproché de notre époque, et beaucoup d’autres d’une vie sage et réglée, dont l’œil pénétrant démêlait mieux que le reste des hommes tout le faux de l’idolâtrie ; s’ils n’ont point découvert la vérité, du moins ils ont signalé l’erreur. Germe précieux, ou plutôt aurore naissante de la grande lumière qui devait se lever sur ces intelligences ! Un de ces philosophes disait aux Égyptiens : « Si de votre Apis vous faites un dieu, ne le pleurez pas ; si vous le pleurez, n’en faites pas un dieu. » Un autre, qui faisait cuire quelque légume à son foyer, prit un Hercule de bois et lui dit : « Allons, Hercule, un peu de complaisance, soutiens pour moi un treizième combat, tu en as bien soutenu douze pour Eurysthée ; sers à préparer le dîner de Diagoras, » et aussitôt il le jette au feu comme un bois inutile. Les deux extrêmes de l’ignorance sont l’impiété et la superstition, c’est à les éviter que doivent tendre nos efforts ; aussi Moïse, cet interprète sacré de la vérité, veut qu’on tienne à distance de l’assemblée du peuple de Dieu, l’eunuque de naissance, l’homme mutilé et le fils de la courtisane ; par les deux premiers il entend l’athée, l’homme sans Dieu et dès lors sans principe de vie ; par le dernier, il désigne l’idolâtre qui se crée une multitude de dieux à la place du seul vrai Dieu, à peu près comme le bâtard adopte plusieurs pères faute de connaître son véritable père. Il existait autrefois entre le ciel et l’homme une société toute naturelle qui fut longtemps comme violée et interrompue par l’ignorance, mais qui tout à coup s’est dégagée des ténèbres et a brillé d’un nouvel éclat. Cette alliance du ciel et de la terre est ainsi exprimée par un poëte : « Le voyez-vous ce ciel immense, qui de ses bras humides embrasse la terre ? » Parlant du Dieu du ciel, il s’écrie : « Ô vous qui avez la terre pour char, et votre trône au-dessus de la terre, qui que vous soyez, l’homme ne peut vous voir. » Mais pourquoi d’autres maximes aussi fausses que pernicieuses sont-elles venues détourner d’une vie céleste l’homme, enfant des cieux, en égarant, vers des objets terrestres, son cœur et sa pensée ?

Les uns, ne prenant conseil que de leurs yeux, et trompés par l’aspect du ciel et le mouvement des astres, les déifièrent dans les premiers transports de leur admiration. Croyant qu’ils marchaient, ils les appelèrent des dieux ; de là les honneurs divins que l’Inde rendit au soleil, et la Phrygie à la lune. D’autres, plus charmés des productions de la terre qui nous servent de nourriture, ont adoré le blé, sous le nom de Cérès, la vigne, sous le nom de Bacchus ; l’une eut des autels dans Athènes, l’autre dans Thèbes. Ceux-là, frappés des maux qui marchent à la suite du crime, ont déifié le malheur et le châtiment. Les poëtes tragiques imaginèrent des Furies, des Euménides, des Mânes, des Dieux infernaux et vengeurs du crime. Plusieurs philosophes ont imité les poëtes, en faisant des divinités de certaines affections de l’âme, telles que l’amour, la crainte, la joie, l’espérance ; comme Épiménide l’ancien, qui dressa dans Athènes des autels à l’outrage et à l’impudeur. L’imagination, selon les circonstances, a personnifié d’autres êtres moraux et en a fait des dieux, comme les Furies, Clotho, Lachesis, Antropos, Auxo, Thallo, ces divinités d’Athènes. Une sixième cause introduisit de nouveaux dieux ; on en compte douze qui lui doivent leur origine, sans comprendre les divinités qui appartiennent à la théogonie d’Hésiode, et celles qui composent la théologie d’Homère. Reste une septième et dernière source, je veux parler de la reconnaissance pour des bienfaits signalés, rendus à l’humanité. Les hommes, dans leur ignorance du Dieu dispensateur de tous biens, admirent des dioscorides sauveurs, un Hercule, fléau des monstres, un Esculape, médecin. Voilà par quelles voies glissantes et périlleuses l’homme, s’écartant de la vérité, tomba du ciel dans un abîme.

Je veux maintenant vous placer en face de vos dieux pour que vous les connaissiez à fond et que sortant des voies de l’erreur vous repreniez le chemin du ciel : « Nous aussi nous étions des enfants de colère, dit l’apôtre ; mais Dieu riche en miséricordes, dans l’excès de son amour pour nous, nous a vivifiés par le Christ lorsque nous étions morts par le péché. » Car le Verbe vivant et enseveli avec le Christ, est aujourd’hui élevé en gloire avec Dieu. Ceux qui restent incrédules sont appelés enfants de colère, parce que la colère du ciel est leur partage, dès lors qu’ils repoussent le bienfait de la grâce ; nous ne sommes plus enfants de colère parce que brisant les liens de l’erreur nous nous sommes jetés avec transport entre les bras de la vérité, autrefois enfants d’iniquité, aujourd’hui vrais fils de Dieu, grâce à la clémence du Verbe. « Prenez donc pour vous seuls les paroles du poëte d’Agrigente, lorsqu’il s’écrie :

« Infortunés que tourmente sans cesse l’aiguillon des remords, où trouverez-vous un baume salutaire à d’amères douleurs ? »

Presque tout ce qu’on rapporte de vos dieux est fiction et mensonge, ce qui passe pour vrai appartient à des hommes dégradés qui vécurent dans le crime.

« Néants superbes, en quittant le chemin de la vérité vous n’avez plus de route certaine, vous fuyez à travers des ronces et des épines. Pourquoi donc errer à l’aventure ? renoncez à toute étude vaine, laissez la nuit, saisissez la lumière. »

Voilà ce que vous dit la Sibylle poëte et prêtresse tout à la fois. Voilà ce que vous répète la vérité elle-même qui vient aujourd’hui faire tomber ces masques horribles et effrayants, sous lesquels se cachent vos dieux sans nombre, et qui réfute tant d’erreurs que des ressemblances de noms avaient introduites. Vous avez des auteurs qui parlent de trois Jupiters, l’un né de l’air, en Arcadie ; les deux autres de Saturne : l’un de ceux-ci naquit en Arcadie comme le premier, l’autre en Crète. Quelques-uns comptent jusqu’à cinq Minerves ; la première était d’Athènes et fille de Vulcain ; la deuxième, d’Égypte et fille de Nilus ; la troisième, fille de Saturne, passe pour avoir inventé l’art de la guerre ; la quatrième naquit de Jupiter, les Messéniens la nomment Coryphasie, du nom de sa mère ; la dernière reçut le jour de Pallas et de Titanis, fille de l’Océan : celle-ci, monstre d’impiété, égorgea son père et se fit de sa peau, comme d’une toison, une horrible parure. Aristote reconnaît un premier Apollon, fils de Vulcain et de Minerve, ainsi Minerve n’est plus vierge ; un deuxième, né en Crète et fils de Corybas ; un troisième, fils de Jupiter ; un quatrième, Arcadien et fils de Silène, les Arcadiens l’appellent Nomius ; il parle après ceux-ci d’un Apollon libyen, fils d’Ammon. Le grammairien Didyme en ajoute un sixième, fils de Magnès ; et combien d’autres Apollons ne compterons-nous pas aujourd’hui ! Elle est innombrable la multitude de ces mortels bienfaiteurs de leurs semblables et appelés du même nom que ceux qui précèdent. Faut-il énumérer tous les Esculapes, tous les Mercures, tous les Vulcains dont parlent vos fables ? Ce serait me rendre fastidieux et fatiguer vainement vos oreilles d’une foule de noms. Suivez de près vos dieux : patrie, profession, vie, tombeau, tout vous convaincra que c’étaient des hommes. Ce Mars, si célèbre chez vos poëtes, ce dieu sanguinaire, destructeur des villes, fléau de l’humanité, transfuge de tous les partis, ennemi juré de la paix, était de Sparte, selon le témoignage d’Épicharme ; Sophocle veut qu’il soit né en Thrace, d’autres en Arcadie ; si on en croit Homère, il fut enchaîné pendant treize mois. « Mars, dit-il, essuya cet affront. Œtus et le brave Éphiastes, fils d’Aloës, le lièrent avec une forte chaîne : il resta treize mois garroté dans une prison d’airain. »


Honneur aux habitants de la Carie qui lui sacrifient des chiens ! Pour vous, Scythes, continuez d’immoler des ânes à ce dieu. Apollodore et Callimaque nous apprennent que Phœbus voit à son lever les contrées hyperboréennes offrir des ânes au dieu Mars. Phœbus, disent-ils ailleurs, se réjouit de ces gras et succulents sacrifiais. Vulcain, que Jupiter précipita de l’Olympe, tomba du séjour de la lumière dans l’île de Lemnos, où il se fit forgeron ne pouvant plus marcher ; ses jambes brisées fléchissaient sous lui, dit un poëte. Vous n’avez pas seulement un forgeron parmi vos dieux, vous avez aussi un médecin, mais un médecin qui aime l’argent. Il s’appelle Esculape ; j’emprunte ici les paroles du poëte de la Béotie, je veux dire Pindare. Ce dieu se laissa séduire par l’éclat de l’or qu’on fit briller à ses yeux et qui lui fut promis s’il voulait rappeler un mort à la vie ; mais à l’instant même le fils de Saturne foudroya le dieu avare et le mort ressuscité : la foudre embrasée les étouffa tous deux. Écoutez les plaintes d’un personnage d’Euripide : « Oui, Jupiter a fait mourir son fils Esculape, il l’a écrasé de son tonnerre ; le corps sillonné de la foudre est enterré dans les plaines de Cynosyris. » On lit dans Psilochore que Neptune est révéré à Ténédos, comme médecin, que Saturne fut transporté en Sicile, où il reçut les honneurs de la sépulture. Patrocle de Thurium et Sophocle le jeune, racontent dans trois tragédies l’histoire des Dioscorides. C’étaient des hommes mortels comme nous, s’il faut en croire Homère ; la terre de Lacédémone, nous dit-il, les enferme dans son sein ; cette patrie leur fut toujours chère. Selon l’auteur d’un poëme sur l’île de Chypre, Castor était mortel, le destin l’avait dévoué à la mort comme le reste des hommes ; mais Pollux en qualité de fils de Mars reçut le privilége de l’immortalité. Je ne vois ici qu’une fiction poétique ; ce que dit Homère des dieux fils de Léda me paraît plus digne de foi. Ce même poëte fait d’Hercule une simple idole : « Hercule, dit-il, ce héros fameux par tant d’exploits. » D’après ces paroles, nul doute qu’aux yeux d’Homère, Hercule ne fût qu’un homme. Le philosophe Jérôme qui a tracé son portrait, remarque qu’il était d’une petite taille et d’une grande force, et qu’il avait les cheveux crépus. Selon Dicœarque, il était svelte, nerveux, noir ; il avait le nez aquilin, les yeux bleus, les cheveux épais ; il vécut cinquante-deux ans et finit sa vie par les honneurs du bûcher sur le mont Æta où se firent ses funérailles.

Voulez-vous savoir ce qu’étaient les Muses, ces filles de Jupiter et de Mnémosyne, selon Alexandre, révérées comme déesses par les poëtes et les autres écrivains, invoquées par toutes les villes qui leur élevèrent des temples ? C’étaient des esclaves qui furent achetées par Mégaclo, fille de Macar, roi des Lesbiens, toujours en querelle avec sa femme. Mégaclo était malheureuse du sort cruel de sa mère ; que ne devait-elle pas souffrir en effet ? Il lui vint à la pensée d’acheter ces esclaves au nombre de neuf. Elle les appela Muses d’un mot grec emprunté au dialecte éolien, et leur apprit à chanter les exploits des anciens héros et à s’accompagner de la guittare ; la douceur de leur voix et la mélodie de leurs accords charmaient Macar et calmaient sa colère. Mégaclo reconnaissante pour sa mère qui n’avait plus à souffrir de son mari, leur éleva des statues de bronze et leur fit rendre des honneurs divins dans tous les temples. Voilà ce qu’étaient les Muses. C’est Myrsille de Lesbos qui nous apprend leur histoire.

Connaissez maintenant les amours de vos dieux, leur incroyable intempérance selon la fable ; sachez leurs blessures, leurs chaînes, leurs joies, leurs combats, que dirai-je encore ? servitude, festins, embrassements, larmes, passions, grossières voluptés ; sachez tout. Appelez ici Neptune et tout le chœur des Néréides qu’il a déshonorées, Amphitrite, Amymône, Alopé, Mélanippe, Alcyon, Hyppothoé, Chione et tant d’autres dont la multitude innombrable ne suffisait pas à sa lubricité. Appelez Apollon, je veux parler de Phœbus, ce chantre si pur, ce conseiller si sage ; mais ce n’est pas ce que vous diront Stérope, Aréthuse, Arsinoé, Zeuxippe, Prothoé, Marpisse, Hypsipyle, car Daphné seule put échapper au devin et à l’outrage. Qu’il vienne après tous les autres ce grand Jupiter, que votre suffrage honore du titre de père des dieux et des hommes ; il était si voluptueux qu’il se jetait sur toutes les femmes et assouvissait sur toutes sa lubricité ; il n’était rien moins pour elles que le bouc à regard des chèvres du pays des Thmuites.

Divin Homère, vos poëmes me transportent. Selon vous, « le fils de Saturne, aux yeux d’azur, fait un signe de tête, il agite sa chevelure d’ambroisie sur son front immortel, et l’Olympe tremble dans toute sa vaste étendue. »

Homère, vous faites Jupiter bien grand, vous lui supposez un mouvement de tête d’une majesté imposante. Mais, mon cher Homère, présentez-lui la moindre occasion, et le voilà qui se dément, et voilà sa belle chevelure couverte d’ignominie ! À quels excès ne se porta point ce Jupiter, qui passa tant de nuits voluptueuses avec Alcmène ? et qu’était-ce que neuf nuits pour son incontinence ! il eût trouvé trop courte une vie tout entière passée dans les voluptés qui nous ont donné le dieu destructeur des monstres. Or, ce fils, ce vrai fils de Jupiter, conçu dans cette longue nuit, cet Hercule qui n’acheva ses douze travaux qu’après un longtemps, n’eut besoin que d’une seule nuit pour déshonorer les cinquante filles de Testius. C’est ainsi qu’il fut tout à la fois le corrupteur et le mari de tant de jeunes vierges : aussi les poëtes l’appellent avec raison un infâme, un misérable.

Je ne rappellerai ni ses adultères, ni ses turpitudes avec de jeunes enfants : l’énumération nous mènerait trop loin. Vous saurez que la lubricité de vos dieux n’a pas même épargné l’enfance : l’un aima Hylas, l’autre Hyacinthe ; celui-ci Pélops, celui-là Chrysippe, cet autre Ganymède.

Femmes, adorez ces dieux, demandez des maris aussi chastes dans leurs mœurs ; jeunes enfants, croissez dans la piété envers ces mêmes dieux, devenez hommes à leur sainte école, qui place sous vos yeux l’image de tous les crimes. Oui, je l’accorde, me dira-t-on, les dieux mâles donnent dans tous les excès de l’incontinence ; mais Homère nous assure que les déesses retirées dans leurs palais sont des modèles de pudeur, qu’elles rougissent jusqu’au fond de l’âme du scandale donné par Vénus surprise en adultère. Eh bien ! ces déesses mènent une vie encore plus dissolue ; elles vivent elles-mêmes en adultère, l’Aurore avec Tithon, la Lune avec Endymion, Néris avec Æacus, Thétis avec Pelé, Cérès avec Jason, Proserpine avec Adonis. Vénus, après le déshonneur imprimé sur son front par sa conduite avec Mars, ne garde plus de mesure : elle passe entre les bras de Cinyras, elle épouse Anchyse, elle attire Phaëton dans ses piéges, elle aime Adonis. Elle fut aussi la rivale de Junon. Ces deux déesses, pour avoir la pomme d’or, ne rougissent pas de se livrer toutes nues aux regards du berger qui devait juger quelle était la plus belle.


Disons un mot de vos combats, de vos réunions solennelles près des tombeaux. Je veux parler des jeux isthméens, néméens, pythiens, olympiques. À Pytho, on adore le serpent pythien ; il a donné son nom au concours qu’il attire. Près de l’isthme, la mer avait rejeté un cadavre informe et défiguré ; c’était celui de Mélicerte. Aussi pleure-t-on Mélicerte dans les jeux isthméens. À Némée, on avait rendu les derniers devoirs au jeune Arquémore, et on appela néméens les combats livrés près de sa tombe. Et votre fameuse ville de Pise, ô Grecs ! est-elle autre chose que le tombeau d’un cocher de la Phrygie ? N’est-ce pas le Jupiter de Phidias qui donne aux jeux olympiques toute leur importance, grâce encore à un tombeau, à celui de Pélops ?

On peut croire que vos mystères, aussi bien que vos oracles, étaient des combats institués pour honorer les morts. Ils eurent ensuite, les uns et les autres, une grande publicité. Les mystères qui se célèbrent à Sagra et dans Alimonte, bourg de l’Attique, n’ont point d’influence hors d’Athènes. Mais les jeux et les phallus consacrés à Bacchus ont corrompu les mœurs publiques et sont l’opprobre du monde entier. Bacchus désirait descendre aux enfers ; mais comment y descendre ? il n’en sait pas le chemin. Un certain Prosymnus s’offrit de l’indiquer, moyennant une récompense, honteuse en elle-même, mais belle aux yeux de Bacchus. C’est une turpitude infâme qu’il lui demandait. Le dieu ne rejette pas la proposition : il s’engage par serment à accomplir les conditions voulues, s’il échappe aux dangers du voyage. Instruit du chemin, il part et revient ; mais il ne retrouve plus Prosymnus, il était mort Bacchus, pour s’acquitter envers lui, se rend à son tombeau, taille un rameau de figuier en forme de membre viril, et remplit sa promesse par une obscénité qu’on n’ose nommer.

Les phallus, érigés en l’honneur de Bacchus dans toutes les villes, sont un monument mystérieux de cette infamie. « Ceux qui ne fêtent point ce dieu et ne chantent point d’hymnes en son honneur, dit Héraclite, sont outragés dans leurs parties secrètes avec la dernière indécence. » Voilà ce Pluton, voilà ce Bacchus qu’on honore par des transports de fureur et de délire, moins, je crois, pour le plaisir de l’ivresse que pour se conformer à l’usage de ces honteuses cérémonies, qui dans le principe furent établies en mémoire de certains mystères de débauche.

Ainsi donc, vous vous faites des dieux d’hommes esclaves de leurs passions ; mais plusieurs furent, à la lettre, de vrais esclaves, comme les Ilotes chez les Lacédémoniens. Est-ce qu’Apollon ne fut pas esclave d’Admète à Phères ; Hercule d’Omphale à Sardes ? Est-ce que Neptune n’était pas aux gages d’un certain Laomédon de Phrygie, aussi bien qu’Apollon, qui fut traité en esclave inepte et ne put obtenir d’un premier maître d’être mis en liberté ? Par ces dieux esclaves furent relevés les murs de Troie.

Homère n’a pas craint de dire que Minerve, un flambeau d’or à la main, marchait devant Ulysse pour l’éclairer. Nous lisons que Vénus remplissait près d’Hélène le rôle d’une servante déhontée ; qu’elle approcha d’elle un siége en face de son amant adultère pour l’inviter au crime. Panyasis parle de plusieurs autres dieux qui furent, comme ceux-ci, les très-humbles valets des hommes. Voici ses paroles : « Cérès essuya cet affront aussi bien que le célèbre Vulcain, aussi bien que Neptune, et Apollon à l’arc d’argent. Ils furent contraints de servir pendant un an de faibles mortels. Le fier Mars lui-même ne put s’affranchir de cette loi imposée par son père. »

Il raconte d’autres faits qui suivent ceux-ci. Il faut aussi vous faire voir ces mêmes dieux, languissant d’amour, en proie à de violentes passions et à tous les maux qu’éprouvent les hommes. Ils avaient un corps mortel : c’est Homère qui nous l’apprend, et il le prouve quand il introduit sur la scène Vénus blessée et poussant d’horribles cris ; quand il nous montre Mars lui-même percé au ventre par Diomède.

Ornyte, selon Polémon, ensanglanta Minerve. Pluton lui-même fut atteint d’une flèche lancée par Hercule, ainsi que nous l’apprenons encore d’Homère. Panyasis raconte un semblable exploit d’Augéas d’Élée. Il dit aussi que le même Hercule fit couler dans la sablonneuse d’Ilos le sang de Junon qui préside aux mariages ; mais il était juste que cet Hercule eût son tour : aussi Sosibius nous le montre blessé à la main par les enfants d’Hippocoon. S’il y a des blessures, il y a du sang. Et quel sang ! c’est le plus noir de tous ; ce sang que les poëtes appellent ichor est un sang corrompu. D’après cela il faut des soins, des aliments, mille autres choses indispensables : aussi je vois qu’il est question de festins, qu’on parle d’ivresse, de joie, de voluptés. Et pourquoi de ces voluptés d’hommes, pourquoi des enfants, pourquoi du sommeil, s’ils ne connaissent ni mort, ni besoin, ni vieillesse ? Jupiter, en Éthiopie, partagea la table d’un mortel, table barbare, impie : il avait été reçu par l’arcadien Lycaon, et là il se rassasia de chair humaine. Il faut tout dire, c’était contre son gré : ce dieu ne savait pas que cet hôte lui avait servi son propre fils, qu’il venait d’égorger : Nyctime était son nom. L’admirable personnage, que ce Jupiter savant dans l’avenir, hospitalier, favorable aux suppliants, plein de clémence, adoré des mortels, vengeur des crimes ! Disons plutôt injuste, sans frein, sans pitié, sans loi, violent, atroce, impudique, corrupteur, adultère. Et pouvait-il être autre chose, puisqu’il était homme ?

Il me semble que toutes vos fables ont bien vieilli : Jupiter n’est plus ni dragon, ni cygne, ni aigle. Ce n’est plus un homme livré à l’amour, ni un dieu qui vole sous la forme d’un oiseau. Il ne cherche plus de jeunes enfants, il n’est plus prodigue de tendresse, il n’use plus de violence, bien qu’il existe grand nombre de femmes plus gracieuses que Léda, plus belles que Sémélé ; une multitude de jeunes adolescents mieux faits et mieux élevés que le pâtre de Phrygie. Où est maintenant l’aigle, où est le cygne, où est Jupiter lui-même ? Il a vieilli avec ses ailes d’emprunt. Ce n’est pas qu’il se repente de ses amours, ni qu’il ait appris la tempérance ; mais toute l’imposture vous est aujourd’hui dévoilée. Léda est morte, l’aigle est mort, le cygne est mort. Cherchez votre Jupiter, mais pour cela ne montez pas au ciel : fouillez la terre. Callimaque de Crète vous dira, dans ses hymnes, où il est enterré. « Grand roi, s’écrie-t-il, les Crétois vous ont élevé un tombeau. » Car il est mort, souffrez que je vous le dise, il est mort comme Léda, comme le cygne, comme l’aigle, comme le serpent ; il est mort comme meurt l’homme, et l’homme voluptueux. Si je ne me trompe, les esprits nourris de tant d’absurdités sont amenés aujourd’hui en dépit de leurs passions, à reconnaître combien grandes étaient leurs erreurs sur les dieux, témoin ce vers d’Homère : « Vous n’êtes sorti ni d’un chêne antique, ni d’un rocher, mais de la race des hommes. » Cependant vous les verrez dans l’exacte vérité, chêne et pierre. Staphyle dit qu’on adore à Sparte un certain Agamemnon sous le nom de Jupiter. Phanocle, dans son livre intitulé Des Amours ou des Beautés, rapporte qu’Agamemnon, roi des Grecs, fit élever le temple de Jupiter Argyne en l’honneur d’un jeune homme de ce nom qu’il aimait éperduement. « Les Arcadiens, dit Callimaque dans son Livre des Causes, adorent une Diane qu’on surnomme l’étouffée. Une autre Diane est honorée à Methymne sous le nom de Condylite. » Sosibius nous apprend qu’un temple est élevé, dans la Laconie, à Diane la goutteuse. Polémon parle d’un Apollon béant, d’un Apollon buveur, dont la statue se voit en Élide. Les Éléens sacrifient aussi à un Jupiter chasse-mouche. Les Romains donnaient ce surnom à Hercule, et lui sacrifiaient, ainsi qu’à la Peur et à la Fièvre, qu’ils mettaient au nombre de ses compagnons. Je ne parle pas des Argiens, adorateurs, comme les habitants de la Laconie, d’une Vénus qui pille les tombeaux ; ni des Spartiates, qui se prosternent devant une Diane appelée la tousseuse. D’où pensez-vous que nous tirons ces faits ? nous les empruntons aux ouvrages que vous lisez tous les jours. Refuserez-vous de reconnaître vos écrivains parce qu’ils s’élèvent ici comme des témoins qui déposent contre votre incrédulité ? Infortunés qui livrez à ces futilités impies votre vie tout entière, dès lors elle n’est plus la vie ! N’a-t-on pas adoré dans Argos un Jupiter chauve, et dans Chypre un Jupiter vengeur ? Les Argiens ne sacrifient-ils pas à Vénus la rôdeuse ; les Athéniens, à Vénus la courtisane ; les Syracusains, à Vénus Callipyge ? Le poëte Nicandre se sert d’un mot qu’on ne peut répéter. Je passe sous silence un Bacchus choiropsale : Sicyone l’adore comme le président des parties secrètes de la femme, comme l’inspecteur des turpitudes, comme le protecteur de toutes les saletés de la débauche. Voilà, d’un côté, vos dieux ; voilà, de l’autre, les hommes qui se jouent de la Divinité, ou plutôt qui s’abusent eux-mêmes et se couvrent d’infamies.


J’aime mieux l’Égypte avec ses grossiers animaux qu’elle adore dans les villes et dans les campagnes, que la Grèce avec les dieux que je viens de vous montrer. Ceux de l’Égypte ne sont que des bêtes brutes, et non des adultères, des monstres d’impureté. Aucun des dieux égyptiens ne connaît ces honteuses voluptés qui font rougir la nature. Je n’ajoute plus rien à ce que j’ai dit des dieux de la Grèce ; vous les connaissez suffisamment. Je parle maintenant des dieux de l’Égypte. On compte dans cette contrée une multitude de cultes et de religions. Sienne adore le poisson Pagra ; Éléphantine, le poisson Méote ; Oxyrine, le poisson dont elle a pris le nom ; Héracléopolis, l’ichneumon ; Saïs, un mouton ; Lycopolis, un loup ; Cynopolis, un chien ; Memphis, le bœuf Apis ; Mendès, un bouc. Vous autres Grecs, bien supérieurs aux Égyptiens (pour moi, je n’ose pourtant pas dire que je vous mets fort au-dessous d’eux), vous qui les plaisantez tous les jours, qu’êtes-vous donc ? ne rendez-vous aucun culte aux animaux ? Mais la Thessalie adore les cigognes ; c’est un culte reçu des ancêtres. Mais les Thébains adorent les belettes ; ils croient qu’une belette aida Hercule à venir au monde. Que dirai-je ? est-ce que les Thessaliens n’adorent pas aussi les fourmis ? La fable leur a fait croire que Jupiter avait pris la forme de cet insecte pour s’approcher d’Euryméduse, cette fille de Clitor dont il eut Myrmidon. Polémon raconte que les habitants de la Troade révèrent les souris de leurs contrées appelées smynthes ; et la raison de ce culte, c’est que les souris rongèrent les cordes des arcs de leurs ennemis : de là le surnom de Smynthe donné à l’Apollon troyen. Héraclide, dans son livre sur la construction du temple de l’Arcananie, où se trouve le promontoire d’Actium et le temple d’Apollon Actius, rapporte qu’on immolait un bœuf aux mouches, et que ce sacrifice précédait tous les autres. Je ne tairai pas les Samiens, qui, selon Euphorion, adorent une brebis ; ni les habitants de la Phœnosyrie, dont les uns adorent des colombes et les autres des poissons. Ces derniers déploient dans leur culte autant de pompe que les Éléens dans celui de Jupiter.

Je vous ai assez fait voir que ce ne sont point des dieux que vous adorez. Mais il importe d’examiner si ce ne seraient pas des démons que vous regardez comme dieux secondaires. Si les démons sont des esprits impurs, d’insatiables gloutons, dans chaque ville vous avez de ces démons indigènes qui se font rendre des honneurs divins : ainsi Édemus chez les Cythiens, Callistagoras à Ténos, Anius en Élide, Strablacus en Laconie. À Phalères, on adore un héros représenté sur la poupe d’un navire. À l’époque où l’on se battait avec tant d’acharnement contre les Mèdes, la Pythie ordonna aux Platéens de sacrifier à Androcrate, à Démocrate, à Cyclée, à Leucon. Si vous voulez y faire attention, vous trouverez bien d’autres démons semblables. « La terre, dit Hésiode, compte jusqu’à trois fois six mille esprits immortels qui veillent à la garde de l’homme. » Ces gardiens que sont-ils ? Veuillez nous l’apprendre, grand poëte de la Béotie ! Il est clair que ce sont les démons dont je viens de vous parler. Apollon, Diane, Latone, Cérés, Proserpine, Pluton, Hercule, Jupiter, qui reçoivent de plus grands honneurs, sont des démons d’un ordre plus relevé. Ô vieillard d’Ascra ! ils nous gardent, et pourquoi ? Est-ce de peur que nous ne nous sauvions, ou plutôt, exempts de crimes, ne veulent-ils pas nous conserver purs ? Alors on pourrait dire comme le proverbe : le père incorrigible veut corriger son fils.

Ah ! s’ils nous protégent, assurément ce n’est point parce qu’ils nous aiment ; ce sont de vrais flatteurs qui veulent notre perte et s’attachent à nous, attirés par l’odeur des sacrifices. Sachez leur gourmandise, ils ne s’en cachent point : la vapeur des libations et des victimes, s’écrient-ils, est un tribut d’honneur qui nous appartient. Et si les dieux de l’Égypte (je veux dire les chats et les belettes) pouvaient parler, ne tiendraient-ils pas le langage d’Homère, ce langage si poétique, tout parfumé de l’odeur des viandes et plein d’amour pour l’art qui les apprête ? Voilà vos génies, vos dieux, ceux que vous nommez demi-dieux, comme on appelle mulets les demi-ânes ; car vous ne manquez pas de termes pour exprimer ces alliances impies. Ajoutons que vos dieux sont des génies cruels, ennemis des hommes : non contents de les aveugler et de les corrompre, ils se font du carnage et du meurtre une sorte de volupté. Les combats sanglants du Cirque, les innombrables batailles où des nations s’entretuent pour le fantôme de la gloire, font les délices de ces dieux, qui se repaissent à loisir de sang et de carnage. Lorsqu’ils tombent sur des peuples ou sur des villes comme des fléaux dévastateurs, ils en exigent des libations de sang humain. Le Messénien Aristomène immole à Jupiter Ithomète trois cents hommes, et se croit fort agréable au ciel par cette triple hécatombe, qui comptait une noble et illustre victime, Théopompe, roi de Lacédémone. Les habitants de la Chersonnèse taurique sacrifient à l’Artémise de la contrée tous les étrangers qu’ils peuvent saisir quand la mer les jette sur leurs parages. Euripide, votre poëte tragique, a mis en scène l’inhumanité de ces sacrifices. Monime, dans son livre des Merveilles, rapporte qu’à Pella, ville de la Thessalie, on immole un Achéen à Pelée et à Chiron. Nous savons d’Anticlide, dans son livre intitulé des Retours, que les Lyciens, peuples de la Crète, sacrifient des hommes à Jupiter. Dosidas nous apprend qu’on offrait à Bacchus de semblables victimes. N’oublions pas les Phocéens. Pythocle, dans son troisième livre de la Concorde, nous dit qu’ils brûlaient un homme sur l’autel de la Diane taurique. Rappellerai-je l’Athénien Érechthée et le Romain Marius, qui sacrifièrent leurs filles, l’un à Proserpine, comme le rapporte Démocrate dans son troisième livre des Aventures tragiques, et l’autre aux dieux averronces, selon Dorothée, dans son quatrième livre de l’Histoire d’Italie ? Connaissez à ces traits l’amour que vous portent les démons. Comment leurs adorateurs ne seraient-ils pas des hommes saints et purs ? Les uns bénissent ces démons comme des libérateurs, les autres leur demandent le salut, ils ne voient pas que leurs hommages s’adressent à ceux qui les perdent. Ils ne voient pas qu’ils commettent un meurtre quand ils leur offrent des sacrifices. Le lieu ne change pas la nature de l’action. Que vous sacrifiiez un homme à Diane, à Jupiter, dans un lieu saint, ou que vous l’immoliez à la Vengeance, à l’Avarice, aux démons, sur un autel ou sur un grand chemin, n’appelez pas l’homme assassiné une victime sacrée ? Votre action n’est pas un sacrifice, c’est un meurtre, un homicide. Ô hommes les plus sages des hommes, vous fuiriez à l’aspect d’une bête féroce, à la rencontre d’un ours ou d’un lion ; comme le voyageur qui, « pressant du pied, dit le poëte latin, un serpent qu’il n’a pas vu d’abord sous les ronces, recule tout à coup saisi d’effroi. » Et quand vous voyez, quand vous comprenez ce que sont les démons, des génies funestes, perfides, les plus cruels ennemis de l’homme, vous ne reculez point, vous ne fuyez pas ! Quel bien peuvent vous faire des êtres malfaisants ? Mais je puis vous montrer des hommes meilleurs que vos dieux, c’est-à-dire vos démons. Est-ce que Solon, Cyrus, ne valent pas mieux que le divin Apollon ? Votre Phœbus aimait les offrandes et non les hommes ; il trahit Crésus son ami, il en oublia les présents, et jugez s’il tenait beaucoup à la gloire ; il mena lui-même Crésus au bûcher par le fleuve Alys. C’est ainsi que les démons conduisent au feu leurs amis, leurs adorateurs. Ô hommes plus vrais, plus amis des hommes que le divin Apollon, ayez compassion de cet infortuné prince attaché sur le bûcher. Solon, dites hardiment la vérité. Pour vous, Cyrus, faites éteindre le feu ; mais vous, Crésus, devenez sage à l’école du malheur. Quel être ingrat vous adorez ? il prend votre or et s’en va. Oui, Solon, en toutes choses, voyons la fin ; prince, ce n’est pas un démon, mais un homme qui vous donne ce conseil. Les oracles de Solon ne sont pas obscurs ; il vous sera facile maintenant de le comprendre ; instruit sur un bûcher par les leçons de l’expérience, vous aurez reconnu que lui seul vous portait la vérité.

Je me demande avec étonnement dans quelle intention les auteurs de ces extravagances ont répandu ces funestes superstitions et autorisé par des lois le culte de ces mauvais génies. Que ce soit Phoronée ou Mérops ou tout autre qui leur ait élevé des temples, des autels, et offert les premiers des sacrifices, il est certain que depuis leur époque les hommes se sont fait des dieux pour les adorer. On place l’amour parmi les plus anciens ; toutefois personne n’avait songé à lui rendre des honneurs divins avant Charmus, qui dressa un autel dans l’académie, au jeune adolescent qu’il aimait et qu’il souilla après s’en être rendu possesseur. C’est ainsi que la plus honteuse passion fut appelée amour et placée au rang des dieux. Les Athéniens ignoraient ce qu’était Pan avant de l’avoir appris de Philippide. Est-il étonnant que la superstition une fois établie soit devenue un foyer de corruption, que négligée dans le principe, elle ait pris tous les jours de nouveaux accroissements ; elle a grossi comme un torrent qui a tout emporté, elle a enfanté une foule de démons, elle a immolé des hécatombes, elle a réuni des multitudes d’hommes, élevé des statues, bâti des temples. Mais je ne tairai pas ce qu’étaient ces édifices parés du beau nom de temples ; c’était des tombeaux ; oui, des tombeaux ont été appelés temples. Foulez donc aux pieds ces superstitions : quoi ! vous ne rougiriez pas d’adorer des tombeaux. Le tombeau d’Acrisius est à Larisse, dans le temple de Minerve, au sommet de la citadelle ; celui de Cécrops est dans la citadelle d’Athènes, comme nous l’apprend Antiochus, au neuvième livre de son histoire. Éricthone n’a-t-il pas reçu la sépulture dans le temple de Pallas ; Immer, fils d’Eumolpe et de Daïra, sous la citadelle d’Éleusis, dans l’enceinte du temple de Cérès, aussi bien que les filles de Celée ? Parlerai-je des femmes Hyperboréennes ? Deux d’entre elles, appelées l’une Hyperroque et l’autre Laodice, sont ensevelies dans une chapelle de Diane, qui fait partie du temple d’Apollon, à Délos. Cléarque, selon Léandre, a un tombeau dans un temple d’Apollon Didyme, qui se voit encore à Milet. Passerai-je sous le silence le sépulcre de Leucophryné qui, selon le témoignage de Zénon Myndien, est enterrée à Magnésie, dans le temple de Diane ? Oublierai-je l’autel d’ Apollon, qu’on voit à Thelmesse, et qui s’élève sur le tombeau du devin Thelmissis ? Ptolémée, fils d’Agésarque, raconte dans le premier livre de l’histoire de Ptolémée Philopator, que Cyniras et ses descendants ont leur tombeau à Paphos, dans le temple de Vénus. L’Énumération de tous les tombeaux révérés comme des temples serait infinie. Si le délire d’un pareil culte ne vous fait pas rougir, vous êtes de vrais morts, dès lors que vous adorez des morts, et partout vous portez vos funérailles. Ô infortunés, peut-on vous dire avec un de vos poëtes, quel est votre aveuglement ? Vous marchez la tête enveloppée des ombres du tombeau.

Si vous considérez les statues en elles-mêmes, vous comprendrez s’il est rien de plus extravagant que la coutume qui vous prosterne devant ces êtres insensibles, vains ouvrages de l’homme. Autrefois les Scythes adoraient une épée ; les Arabes, une pierre ; les Perses, un fleuve. Antérieurement à ces peuples, dans d’autres contrées, on élevait des pièces de bois d’une grande hauteur et des colonnes de pierres appelées Zoana, qui veut dire polies avec soin. L’image de la Diane d’Icare ne présentait qu’un morceau de bois brute ; à Thespis, celle de Junon Cythéronienne n’était qu’un tronc informe ; une autre de Junon, à Samos, ne fut dans le principe, selon Aëthlius, qu’une solive dont on a fait depuis une statue sous le prêteur Proclée. Quand les statues commencèrent à prendre une forme humaine, on les appela Brétê, du mot brotos, qui veut dire homme. Nous apprenons de Varron qu’à Rome, la première statue de Mars fut une lance ; c’était bien avant que la sculpture eût atteint la perfection merveilleuse mais funeste qu’elle eut depuis. Il est à remarquer qu’à mesure que cet art s’est développé l’erreur a fait des progrès ; avec le bois, la pierre et toute autre matière, on a fait des statues à figure humaine, on s’est prosterné devant elles ; le mensonge a voilé la vérité. Vous ne pouvez en douter après tout ce que nous avons dit ; s’il fallait de nouvelles preuves ne les refusons pas.

On sait que le Jupiter Olympien et la Minerve d’Athènes, ouvrage de Phidias, sont faits d’or et d’ivoire. Olympique rapporte, dans son livre des antiquités de Samos, que la statue de Junon est sortie du ciseau d’Euclide. Nul doute que Scopas n’ait fait d’une pierre, appelée Lucneus, deux des statues que les Athéniens appellent vénérables, et que Calos ne soit l’auteur de la statue du milieu. Nous l’apprenons de Polémon dans son quatrième livre à Timée ; le même écrivain a prouvé que les statues de Jupiter et d’Apollon qu’on voit à Patare, en Lycie, sont de Phidias, aussi bien que les lions qui les entourent. Voulez-vous que ce soit plutôt de Bryxis, je vous l’accorde, n’en parlons plus. Il était aussi sculpteur, dites-vous ; eh bien ! mettez au bas le nom de celui des deux que vous voudrez. Selon le témoignage de Philocore, les statues de Neptune et d’Amphitrite, hautes de neuf pieds et adorées dans l’île de Ténos, sont les ouvrages de l’athénien Télésius. Démétrius, dans le second livre de son histoire de Delphes, dit que la statue de Junon, qu’on trouve à Tirynthe, a été faite avec le bois d’un poirier, par un sculpteur nommé Argus. On va s’étonner d’apprendre que le Palladium ou effigie de Pallas que l’on appelle Diopète, qui veut dire descendue du ciel et qui passe pour avoir été enlevée de Troye par Diomède et par Ulysse, et cachée chez Démophon, ait été faite des os de Pélops, comme le Jupiter Olympien des os d’un animal de l’Inde. Je citerai mon auteur, c’est Denys ; voyez ce qu’il raconte dans la cinquième partie de son ouvrage intitulé le Cycle. Apelles, dans son histoire de Delphes, dit qu’il existait deux images de Pallas, faites de main d’homme. J’ajouterai pour qu’on ne croie pas que l’omission vient de l’ignorance, que la statue de Bacchus le morique ou l’insensé, fut tirée d’une pierre appelée Philète, par le ciseau de Simon, surnommé Eupalame, comme nous l’apprenons d’une lettre de Polémon. On parle encore de deux autres sculpteurs originaires de Crète, si toutefois ma mémoire me sert bien. L’un se nommait Scyle et l’autre Dipêne : ils ont fait les statues des Dioscorides qui sont à Argos, la statue d’Hercule que possède Tirhynte et celle de Diane la munichiène, que révère Sicyone.


Mais pourquoi m’arrêter à ces petits détails, quand je puis vous dire ce qu’était le grand dieu de l’Égypte, ou plutôt le principal des démons, supérieur à tous, et pour cette raison l’objet d’un culte universel, ainsi que nous le savons ? Je veux parler ici du dieu Sérapis ; on a osé dire qu’au moins celui-ci n’était pas de main d’homme. Des auteurs assurent que c’était une statue de Pluton, dont les habitants de Sinope avait fait présent à Ptolémée Philadelphe, en reconnaissance du blé qu’il leur avait envoyé dans un temps de famine ; que Ptolémée l’accepta et la fit placer sur le promontoire appelé maintenant Racotis, où est le temple de Sérapis. Tout près de là est un champ. La fameuse courtisanne Blitichis étant morte à Canope, Ptolémée fit transporter et ensevelir son corps dans le temple dont je viens de parler. D’autres croient que ce Sérapis est une statue qui fut transportée du royaume du Pont à Alexandrie, avec une pompe extraordinaire. Isidore est le seul qui raconte qu’elle fut envoyée à Ptolémée par les habitants de Séleucie, voisine d’Antioche, parce qu’il les avait aussi nourris dans un temps de disette. Il arriva, je ne sais comment, qu’Athénodore, fils de Sandon, qui voulait donner à cette statue la plus haute antiquité, fut amené à reconnaître qu’après tout elle était, comme les autres, l’ouvrage de l’homme. Il rapporte que Sésostris, après avoir subjugué grand nombre de villes grecques, rentra dans ses états, amenant avec lui une multitude d’habiles ouvriers ; qu’il leur fit faire une statue magnifique d’Osiris, son aïeul ; que l’ouvrage fut particulièrement recommandé aux soins d’un certain Briaxis, différent de l’Athénien de ce nom ; que son art sut mettre en œuvre les matières les plus variées et les plus diverses. On lui avait fourni de l’or, de l’argent, du cuivre, du fer, du plomb, de l’étain ; on avait également mis à sa disposition toutes les pierres précieuses que produit l’Égypte, telles que le saphir, l’aimalite, l’émeraude, le topaze. Il broya, mêla, fondit ensemble toutes les matières et les peignit en bleu ; voilà pourquoi la statue paraît un peu noire ; il joignit à ce mélange ce qui restait des parfums employés à la sépulture d’Osiris et d’Apis ; il en fit le dieu Sérapis, dont le nom annonce assez cette communauté de tombeau. L’ouvrage, ainsi composé d’Osiris et d’Apis, prit ce nom d’Osirapis. L’Égypte et la Grèce s’enrichirent d’une nouvelle divinité, grâce aux soins d’un empereur romain qui agrégea à leur foule déjà si nombreuse l’objet de ses amours et ses plus chères délices, son Antinoüs qui devait figurer parmi les plus beaux d’entre les dieux, et qu’il consacra avec la même piété que Jupiter avait consacré Ganimède. Comment réprimer une passion qu’aucune crainte, aucun frein n’arrête ? Elles reçoivent aujourd’hui dans Rome les honneurs d’un culte tout divin, ces nuits sacrées d’Antinoüs, dont l’infamie était bien connue du prince qui les avait passées sans dormir près du jeune enfant. Pourquoi placer au rang des dieux celui qui n’a d’autre titre à cet honneur que la prostitution qu’il a subie ? Pourquoi cet ordre de le pleurer comme s’il était ton fils ? Que signifient ces éloges donnés à sa beauté. Rien n’est plus vil qu’une beauté flétrie par le crime. Ô homme ! garde-toi d’exercer sur ce don du ciel un odieux empire ; épargne la jeunesse dans sa fleur ; si tu la veux toujours belle, conserve-la toujours pure. Sois le roi de la beauté plutôt que son tyran. Qu’elle demeure libre, et je reconnais la beauté en toi-même dans ton respect inviolable pour son image sacrée, et j’adore la beauté souveraine dont toutes les autres ne sont qu’un reflet. Le tombeau de celui que tu aimais est devenu un temple et une ville. On dit maintenant la ville et le temple d’Antinoüs. Chez vous, les tombeaux et les temples sont également admirés. Pyramides, mausolées, labyrintes, qu’est-ce autre chose que les temples des morts, que les tombeaux des dieux ?

Je veux faire parler ici l’autorité prophétique de la Sibylle. Les oracles ne viennent pas d’Apollon, que les nations abusées ont faussement appelé dieu ou prophète ; mais du grand Dieu que la main de l’homme ne saurait représenter avec la pierre ni par aucune image. La sibylle avait annoncé la ruine des temples, car elle dit en propres termes que celui de Diane, à Éphèse, sera renversé par un tremblement de terre : « Éphèse éplorée fera retentir ses rivages de ses gémissements, elle pleurera son temple et ses yeux le chercheront en vain. » Elle dit de celui d’Isis et de Séraphis qu’il n’en restera pas pierre sur pierre, qu’ils seront dévorés par le feu : « Isis, déesse infortunée, je te vois sur les bords de ton fleuve solitaire, silentieuse, éperdue sur les sables de l’Achéron. » Ensuite elle ajoute : « Et toi Sérapis, assis sur la pierre, quelle sera ta douleur ? Il ne restera de toi que de vastes ruines au sein de la malheureuse Égypte. »

Si vous attachez peu d’importance aux oracles de la Sibylle, écoutez au moins un de vos philosophes, Héraclite d’Éphèse, reprochant aux statues leur insensibilité : « Quand vous les priez, dit-il, c’est comme si vous vous adressiez à des murailles. » N’est-ce pas, en effet, une absurdité monstrueuse d’adorer des pierres, de les placer à la porte des maisons, comme si elles étaient douées de la vie et de quelque pouvoir. On révère Mercure comme un dieu, on lui donne l’intendance des chemins, on en fait un portier ; si vous leur faites cette injure parce qu’elles sont insensibles, pourquoi les adorer comme des dieux ? Si vous les croyez insensibles, pourquoi les mettre devant les portes pour leur faire garder vos maisons ? Les Romains qui attribuent à la fortune le succès de leurs plus grandes entreprises, et qui la vénèrent comme la plus puissante déesse, l’ont placée au milieu des immondices ; ils lui ont consacré un cloaque, sans doute, comme le temple le plus digne d’une semblable divinité. La pierre, le bois, l’or, se soucient peu de l’odeur des victimes ou de leur sang ou de leur fumée, on ne fait que les salir quand on les enfume ainsi par honneur. Au fond, il n’y a là ni honneur, ni outrage. Les statues insensibles sont au-dessous des plus vils animaux. Comme elles sont privées de sentiment, je n’ai jamais pu comprendre comment est venu dans l’esprit de quelqu’un de les adorer, et j’ai plaint la folie de ceux qui étaient tombés les premiers dans cette inconcevable erreur ; je les ai jugés les plus malheureux des hommes. On sait que certains animaux n’ont pas l’usage de tous leurs sens, comme les vers et les chenilles ; il en est dont l’organisation est fort incomplète, comme la taupe et l’araignée qui naît sourde et muette, selon Oricandre. Toutefois ils l’emportent de beaucoup sur vos idoles et vos statues qui sont entièrement stupides ; car ces animaux sont au moins doués d’un sens, tel que l’ouie ou le tact, ou le goût, ou l’odorat ; mais vos statues ne sont douées d’aucun sens. Plusieurs animaux sont privés de la vue, de l’ouie, et de la voix, comme les huîtres ; mais ils vivent, mais ils croissent, ils éprouvent même les influences de la lune. Vos idoles ne peuvent ni agir, ni se remuer, ni sentir. On les lie, on les cloue, on les perce, on les fond, on les lime, on les coupe, on les taille, on les polit. Les statuaires font violence à la terre, quand leur art l’oblige de sortir de sa nature et lui concilie des honneurs divins. Ceux qui font des dieux n’adorent, à mon avis, ni les dieux, ni les démons ; leur culte s’adresse à la terre dont se fait la statue, et à l’habileté qui la façonne. Une statue, qu’est-ce autre chose qu’une terre inanimée qui reçoit sa forme des mains d’un ouvrier ? Chez nous, on n’adore pas d’image corporelle faite d’une matière vile et grossière, mais Dieu qui n’est vu que par l’esprit ; et voilà le seul vrai Dieu.

Les insensés ! ils adorent des pierres, et quand ils ont reconnu par l’expérience, dans l’infortune et le malheur, combien cette matière brute est indigne des honneurs divins, ils n’en vont pas moins à leur perte, poussés par la nécessité ou par une crainte superstitieuse. Tandis qu’ils méprisent ces idoles sans vouloir paraître les mépriser, ils sont convaincus de leur impuissance par les dieux même auxquels ont les dédie et qui ne les défendent pas.

Voyez Denys-le-jeune, ce tyran de la Sicile. Il enleva à Jupiter son manteau d’or et lui en fit donner un de laine, disant d’un air moqueur que le dieu s’en trouverait mieux, parce que ce manteau serait plus léger pour l’été et plus chaud pour l’hiver. Antigone de Cizique manquant d’argent, fit fondre une statue de Jupiter d’or massif, et haute de cinq coudées, qu’il remplaça par une autre d’une matière moins précieuse et seulement dorée. Les hirondelles et les autres oiseaux viennent en foule se percher sur vos idoles et les salissent de leurs ordures, sans respect, ni pour Jupiter Olympien, ni pour Esculape d’Épidaure, ni pour la Minerve d’Athènes, ni pour le grand Sérapis d’Égypte. Quoi ! vous n’avez pas encore appris des oiseaux jusqu’à quel point vos idoles sont insensibles !

Les voleurs, les ennemis font des irruptions, et poussés par l’amour de l’or, ils brûlent les temples, pillent les offrandes, fondent les dieux. Si un Cambyse ou un Darius, ou quelqu’autre fou se portent à ces attentats et tuent l’Apis de l’Égypte, je ris qu’on ait tué le dieu du pays, mais je m’indigne, si on l’a fait par le vil motif de l’intérêt. Oublierai-je le crime ou condamnerai-je l’avarice de l’homme, sans parler de l’impuissance du dieu. Le feu, les tremblements de terre ne craignent et ne respectent pas plus les démons et leurs statues que les cailloux dont les flots se jouent sur le rivage. Le feu est ici un bon argument, il guérit à merveille de la superstition. Voulez-vous sortir de l’état de démence, le feu vous ramènera à la raison ; il a brûlé le temple d’Argos avec la prêtresse Chrysis, et celui de Diane à Éphèse, qui déjà l’avait été par les Amazones. Souvent il a dévoré le fameux Capitole de Rome ; dans Alexandrie, il n’a pas plus respecté le temple de Sérapis ; dans Athènes, il n’a rien laissé de celui de Bacchus ; à Delphes, une tempête dévasta le temple d’Apollon, et plus tard un feu intelligent le consuma. Que devez-vous voir dans ces événements ? un présage de ce que le feu vous promet.


Est-ce que les ouvriers qui fabriquent les statues ne vous apprennent pas assez, pour peu que vous ayez de bon sens, à mépriser une matière inerte et stupide. Phidias d’Athènes grava ces mots sur le doigt de Jupiter Olympien, Le beau secourable à tous. Et l’éloge s’adressait, non à Jupiter, mais au jeune enfant objet de sa passion. Praxitèle, si on en croit Possidius, auteur d’un ouvrage sur la ville de Cnyde, fit la Vénus qu’on voit dans cette ville, sur le modèle d’une certaine Cratine qu’il aimait, pour que les malheureux habitants adorassent la maîtresse de Praxitèle. Quand Phrynée, cette fameuse courtisanne de Thespie, était dans la fleur de sa beauté, tous les peintres donnaient les traits de son visage aux statues de Vénus, comme les statuaires d’Athènes empruntaient ceux d’Alcibiade pour représenter Mercure. Voyez maintenant si vous voulez adorer des prostituées.

Si je ne me trompe, c’est pour ces raisons que d’anciens rois, méprisant toutes ces fables, profitèrent du moment où ils n’avaient rien à craindre de leurs sujets pour se proclamer dieux. Ils faisaient comprendre par là que leur gloire leur avait acquis l’immortalité. C’est ainsi que Céyx fut nommé Jupiter par Alcyone sa femme, et qu’à son tour, Alcyone fut nommée Junon par Céyx, son mari ; on donnait à Ptolémée-Quatre et à Mitridate roi de Pont le nom de Bacchus. Alexandre voulait passer pour le fils d’Ammon et qu’on le représentât avec des cornes, ne craignant pas de déshonorer par ce signe honteux la majesté de la figure humaine. Non-seulement des rois, mais de simples particuliers ont pris le titre de dieux ; témoin le médecin Chénécrate qui se fit surnommer Jupiter. Qu’est-il besoin de parler d’Alexarque, ce professeur de grammaire, au rapport d’Arite de Salamine, qui se fit peindre sous les traits du soleil. Vous parlerai-je de Nicagoras ; il était né à Zélée, et vivait du temps d’Alexandre. Nicagoras était appelé Mercure, il portait les insignes de ce dieu, il s’en glorifie lui-même. Des villes, des nations entières ont fait livrer au ridicule tout ce qui se dit des dieux, lorsque de basses flatteries divinisèrent certains hommes, et que ceux-ci, dans leur orgueil, se firent rendre des honneurs divins. Il fut décrété à Cynosargis que le Macédonien de la ville de Pella, Philippe, fils d’Amyntas, serait adoré, bien qu’il eût le cou rompu, une cuisse cassée et un œil crevé. Démétrius fut proclamé dieu, et à l’endroit où il descendit de cheval, en entrant dans Athènes, on lui bâtit un temple sous le nom de Démétrius Catabate, c’est-à-dire qui descend. Il eut partout des autels, on se disposait même à le marier avec Minerve, mais il refusa la main d’une statue, et méprisant la déesse, il monta à la citadelle avec la courtisane Lamia, et, dans le lit de Minerve, il insulta à la vierge surannée, et lui montra la jeune prostituée dans toute son impudeur.

Il ne faut point en vouloir à Hippon s’il eut la prétention d’immortaliser sa mort ; il avait ordonné de graver sur son tombeau ce vers élégiaque :

Ci-git Hippon, que les Parques, en le faisant mourir, ont rendu l’égal des dieux immortels.

Hippon, vous nous montrez très-bien l’erreur des hommes. S’ils n’ont pas voulu vous croire quand vous leur parliez, maintenant que vous n’êtes plus, qu’ils deviennent vos disciples. Vous avez entendu l’oracle prononcé par Hippon, il en faut peser tous les mots. Comme ceux que vous adorez furent des hommes, ils ont subi les lois de la mort, le temps et la fable les ont comblés d’honneurs. On se blase, je ne sais comment, sur les biens qu’on possède ; la jouissance en amène le dégoût. Ceux qu’on laisse derrière soi reprennent faveur, grâce à l’imagination ; parce que, dans l’obscurité où on les voit, à la distance où ils se trouvent, on apperçoit moins leurs défauts. Alors on est désenchanté des uns et dans l’admiration des autres ; ainsi donc les anciens morts, fiers de l’autorité que le temps concilie à l’erreur, sont devenus dieux chez leurs descendants. Vos mystères, vos grandes assemblées, et les chaînes, et les blessures, et les pleurs de vos dieux sont des preuves de ce que j’avance.

Infortuné que je suis ! s’écrie Jupiter, il ne m’est donc pas donné d’arrêter l’ordre du destin, ni d’empêcher que celui des hommes qui m’est le plus cher ne soit vaincu par ce Patrocle, fils de Menœtius.

Vous le voyez, la volonté de Jupiter est sans force ; vaincu, il pleure à cause de Sarpédon. C’est avec raison que vous appelez vos dieux des idoles et des démons. N’est-ce pas le nom que leur donne votre Homère, qui accorda tant d’injustes honneurs à Minerve et à vos autres divinités. Elle remonta, dit-il, dans l’Olympe vers Jupiter et les autres démons. Comment pouvez-vous encore les regarder comme des dieux, ces démons impurs, horribles, que tous reconnaissent pour des êtres terrestres, fangeux, enfoncés par leur propre poids dans la matière, et sans cesse errants autour des tombeaux ? Là, ils apparaissent comme des spectres dans les ténèbres, de vains simulacres, des ombres creuses, d’affreux fantômes ; voilà vos dieux. Parlerai-je des idoles au pied boiteux, au visage ridé, au regard louche et de travers, qu’on prendrait plus volontiers pour les filles de Thersite que pour celles de Jupiter. Aussi je trouve fort piquant ce mot de Bion : « Pourquoi, dit-il, demander à Jupiter de beaux enfants puisqu’il ne peut s’en donner à lui-même. »

Monstrueuse impiété ! l’essence incorruptible, vous l’avilissez autant qu’il est en vous ! la sainteté par excellence, vous lui réservez l’infection du tombeau ! vous dépouillez Dieu même de sa propre nature ! Pourquoi ces honneurs divins à des êtres qui ne sont rien moins que des dieux ? Pourquoi ce mépris du ciel et cette vénération pour la terre ? Qu’est-ce autre chose que l’or, l’argent, le diamant, le fer, le cuivre, l’ivoire, les pierreries ? Tout cela n’est-il pas de la terre, ou né de la terre ? Est-ce que tous ces objets qu’embrassent vos regards ne sont pas sortis du même sein, n’ont pas une mère commune, qui est la terre ? Pourquoi donc, ô insensés, car j’ai besoin de le redire sans cesse, pourquoi adresser l’outrage au ciel, et attacher le respect et la piété à la terre ? Pourquoi vous faire des dieux terrestres, leur donner place dans vos hommages bien avant le Dieu incréé, et vous plonger dans de si profondes ténèbres ? Le marbre de Paros est beau, mais ce marbre n’est pas Neptune. L’ivoire a de l’éclat, mais ce n’est pas encore Jupiter. La matière réclame le secours de l’art ; est-ce que Dieu en a besoin ? L’art vient et donne la forme : la matière a par elle-même un certain prix, une certaine valeur ; la forme seule lui concilie la vénération. Ainsi la statue que vous adorez est de l’or, du bois ou de la pierre, et si vous remontez jusqu’à son origine, elle est de la terre qui a reçu sa figure des mains d’un ouvrier. Pour moi, j’ai appris à fouler aux pieds la terre et non pas à l’adorer. Car il ne m’est pas permis d’attacher l’espérance de mon âme à ce qui n’a point d’âme.

Approchez-vous d’une idole ; il vous suffira d’un regard pour sortir de l’erreur qui vous abuse. On reconnaît vos dieux à l’opprobre de leur figure. Ainsi, on reconnaît Bacchus à sa peau de tigre, Vulcain à son marteau, Cérès à sa tristesse, Ino à sa vigne, Neptune à son trident, Jupiter à son oiseau, Hercule à son bûcher. Voyez-vous une statue dans une honteuse nudité ? vous êtes sûr que c’est une Vénus. Pygmalion de Chypre se prit d’amour pour une statue d’ivoire ; elle représentait Vénus et elle était nue, sa beauté l’enflamma ; il eut commerce avec elle. Nous l’apprenons de Philostephane. Il y avait à Chypre une autre Vénus ; celle-ci était de pierre, elle était aussi fort belle, elle eut un amant qui l’épousa. Notre auteur est ici Possidius. Le premier, a écrit sur l’île de Chypre, le second sur la ville de Cnide. Vous trouverez dans leurs ouvrages les faits que nous venons de rapporter ; ils nous montrent quelle est la puissance de l’art pour séduire, pour enflammer d’amour et entraîner dans l’abîme ceux qu’il a séduits. Oui, l’art a un pouvoir magique, mais si grand qu’il soit il ne trompera pas ceux qui ont du bon sens et qui prennent la raison pour guide. L’art a si bien parfois reproduit la nature qu’on a vu des pigeons voler vers d’autres pigeons dont une toile fidèle représentait l’image ; des chevaux hennir à l’aspect d’autres chevaux qui n’étaient qu’en peinture. On dit qu’une fille se passionna pour un portrait, qu’un jeune homme se prit aussi d’amour pour une statue de la ville de Cnide. L’art avait donc trompé l’œil des spectateurs. Jamais une personne de bon sens n’aurait eu commerce avec une statue ; jamais elle ne se serait ensevelie dans un tombeau avec un cadavre ; jamais elle n’aurait aimé un démon ou une pierre. Mais l’art vous trompe par d’autres prestiges, il vous porte non pas à aimer des images, des statues, mais à les adorer ; il en est des portraits comme des statues. Qu’on admire l’art qui les a produits, rien de mieux ; mais qu’il ne trompe pas l’homme au point de s’offrir comme la vérité. Un cheval s’est arrêté sans broncher, une colombe a suspendu son vol, elle est restée sans mouvement. La vache de Dédale, faite de bois, enflamme un taureau sauvage, et l’art qui avait trompé cet animal le jette après sur une femme pour en assouvir la passion. C’est à ces excès de fureur que le mauvais usage de l’art a porté des fous, des insensés. Ceux qui nourrissent des singes et qui les instruisent s’étonnent qu’on ne puisse les tromper avec des statues de terre ou de cire, revêtues d’ornements de jeunes filles. Vous avez donc moins d’esprit que les singes, vous qui vous laissez tromper par des figures de pierre, de bois, d’or et d’ivoire.


Les ouvriers qui fabriquent ces jouets si dangereux, je veux dire les sculpteurs, les statuaires, les peintres, les orfèvres, les poëtes, en produisent des quantités incroyables ; ils remplissent les champs de statues, les forêts de nymphes, Oréades, et Hamadriades, les fontaines et les fleuves de Naïades, la mer de Néréïdes. Les magiciens se vantent d’avoir les démons aux ordres de leur impiété, au point d’en faire des valets, et de savoir, par la vertu de certaines paroles, les contraindre à obéir. Les noces de vos divinités, leurs accouchements, leurs adultères, chantés par vos poëtes ; leurs festins, racontés par vos auteurs comiques, leurs ris immodérés dans la joie du vin, me forcent à m’écrier, quand je voudrais me taire : Ô impiété ! vous avez fait du ciel une scène de théâtre. Dieu est devenu par vous un drame, vos personnages ont été les démons ; dans cette comédie, vous avez joué ce qu’il y a de plus saint. L’impudeur de vos superstitions a livré aux sarcasmes les plus mordants le culte de la Divinité. Le premier de vos poëtes, prenant sa lyre, ouvre merveilleusement bien la scène. Homère, chante-nous, tu sais, l’hymne admirable dont je veux parler, les amours furtifs de Mars et de Vénus, lorsqu’ils s’unirent dans le palais de Vulcain, et qu’ils souillèrent la couche de ce Dieu par tant de secrètes voluptés. Ou plutôt, Homère, cesse de pareils chants, ils ne sont pas honnêtes, ils enseignent l’adultère. Pour nous autres, nous ne voulons pas même que ce nom souille nos oreilles. Connaissez les Chrétiens ; nous portons partout dans nos cœurs, comme dans un temple vivant et animé, l’image de Dieu qui nous parle, qui nous conseille, qui nous accompagne, qui se mêle à toute notre vie, qui partage toutes nos douleurs, qui console toutes nos misères. « Nous avons été offerts et consacrés à Dieu par Jésus-Christ ; nous sommes une race choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple d’acquisition ; car nous n’étions pas autrefois le peuple de Dieu. » Nous le sommes aujourd’hui, et comme le dit saint Jean, notre origine est céleste. Nous avons tout appris de celui qui est venu d’en haut. Nous connaissons l’économie des desseins de Dieu sur l’homme, le grand mystère du Dieu qui a revêtu notre nature, et nous nous exerçons à marcher dans une vie nouvelle. Mais chez vous, avec vos dieux, quelles mœurs ! Vous foulez aux pieds toute pudeur ; les lubricités des esprits infernaux respirent sur tous les murs ; vous vous livrez à la volupté avec tant de fureur que ses plus honteuses images décorent vos appartements, et que vous faites de l’impudicité même un acte religieux. Mollement étendus sur une couche voluptueuse, vous vous plaisez à repaître vos regards de la nudité de Vénus, surprise au milieu de ses embrassements adultères. Vous gravez sur des anneaux l’oiseau lascif qui voltigeait autour de Léda. Vous imprimez l’impudicité avec les sceaux dont vous faites usage ; ils reproduisent les turpitudes de Jupiter. Les tableaux n’ont de prix à vos yeux que par les obscénités qu’ils retracent. Voilà une légère esquisse de votre vie molle et corrompue. Voilà votre théologie toute d’impureté ; voilà la doctrine d’infamie et de débauche que vous enseignent vos dieux, et qu’ils mettent en pratique avec vous. On croit facilement ce qu’on aime, a dit un orateur athénien. Ne parlons point de ces autres images multipliées autour de vous, de ces petits dieux Pans, de ces jeunes filles sans voile, de ces satyres ivres et chancelants, de ces objets dont l’impudeur même rougirait. Ces honteuses peintures se retrouvent partout, et partout vous y attachez sans honte vos impudiques regards ; une sorte de respect religieux les conserve avec un soin extrême suspendues aux murailles. Ne dirait-on pas, qu’au sein de la famille, vous avez consacré les images des dieux comme des trophées d’impureté ? Vous y faites peindre les postures obscènes d’une Philénis avec le même soin que les combats d’Hercule. Renoncez à ces mœurs. Faites mieux : oubliez ce que vous avez vu, ce que vous avez entendu. Vos oreilles se sont prostituées ; vos yeux ont fait le crime : chose inouïe, le regard avant le corps est souillé d’adultère.

Vous faites violence à la nature de l’homme ; vous livrez à l’opprobre ce qu’il a de divin ; vous restez incrédules pour vous abandonner sans frein aux voluptés ; vous croyez aux idoles par amour de leurs dissolutions ; vous résistez à notre Dieu parce que votre corruption s’effraie de l’innocence qu’il exige. Ce qui élève l’âme, vous l’avez en haine ; ce qui la dégrade obtient vos respects. Vous êtes d’oisifs contemplateurs de la vertu et d’intrépides athlètes du vice. Ainsi donc, pour me servir des paroles de la Sibylle, les seuls heureux au jugement de tous, ce sont les hommes qui savent aussitôt détourner leurs regards de ces temples, de ces autels, vains monuments de pierres brutes ; de ces dieux de marbres, ouvrages des hommes, souillés du sang de toutes sortes d’animaux égorgés en leur honneur.

Pour nous, il nous est clairement défendu d’exercer un art qui pourrait tromper les hommes. Vous ne ferez, dit un prophète, aucune image, soit des choses qui sont au ciel, soit des choses qui sont sur la terre. C’est qu’en effet nous pourrions nous exposer à prendre pour des dieux la Cérès de Praxitèle, et Proserpine, et le mystérieux Inacchus, ou plutôt à déifier l’art de Lycippe et le talent d’Apelles qui revêtirent la matière de si belles formes et lui concilièrent des honneurs divins. Vous vous appliquez avec un soin extrême à donner à la statue toute la perfection possible, et vous ne faites rien pour éviter d’être stupides à la manière de l’idole. Le prophète confond cette inconcevable insouciance par ces mots aussi clairs que précis, lorsqu’il dit que tous les dieux des nations sont les images des démons ; mais c’est Dieu qui a fait les cieux et tout ce qui est au ciel. Après des paroles aussi formelles, concevez-vous que les hommes aient pu se tromper au point d’adorer l’œuvre du Créateur au lieu du Créateur lui-même, et de prendre pour des dieux, au mépris de toute raison, de simples créatures qui ne servent qu’à marquer le cours des temps et des saisons. L’art humain élève des édifices, construit des navires, bâtit des maisons, anime la toile sous ses pinceaux. Mais comment raconter les œuvres de Dieu ? Voyez le monde entier : la voûte céleste, le soleil, c’est Dieu qui les a faits. Les anges et les hommes sont les ouvrages de ses mains. Quelle est sa puissance ! il a voulu, et le monde a été fait. Lui seul l’a créé parce qu’il est le seul vrai Dieu, et pour le créer il lui suffit de vouloir, parce qu’en lui la volonté est toujours suivie de l’effet, et par là sont confondus tous les philosophes, qui ont parfaitement compris que l’homme était fait pour contempler le ciel, mais qui se sont égarés au point d’adorer les astres du ciel qui frappèrent leur vue. S’ils ne sont pas les ouvrages de l’homme, ils sont faits pour l’homme. Au lieu d’adorer le soleil, cherchez l’auteur du soleil ; au lieu de faire un Dieu de l’univers et de lui rendre des honneurs divins, élevez-vous jusqu’au Dieu qui a fait le monde. Pour arriver au salut, il ne reste plus à l’homme d’autre refuge que la sagesse divine ; une fois qu’il est parvenu là, il est comme dans un sanctuaire où il n’a plus rien à craindre de la fureur des démons. Qu’il fasse donc tous ses efforts pour y parvenir.

Parcourons, si vous le voulez, les opinions que les philosophes débitent sur le compte des dieux. Voyons s’il ne nous arrivera pas de reconnaître que la philosophie elle-même, par une vaine confiance en ses forces, a déifié la matière ; et si nous ne pourrons pas établir, en passant, que lorsqu’elle a rendu des honneurs divins aux démons, elle avait entrevu la vérité comme on peut voir les objets dans un songe. Ces philosophes nous ont laissé leurs systèmes sur les principes générateurs des choses ; l’un admet l’eau, c’est Thalès de Milet ; l’autre admet l’air, c’est Anaximène de la même ville. Il fut suivi par Diogène d’Apollonie. Parménide d’Élée inscrivit le feu et la terre parmi les dieux. Hyppase de Métaponte et Héraclite d’Éphèse exclurent la terre et ne reconnurent que le feu. Empédocle d’Agrigente introduisit une multitude de dieux, et outre les quatre éléments il compta la Haine et l’Amitié. Tous ces philosophes sont des athées dont la folle sagesse portait ses adorations à la matière. Ils n’ont peut-être pas révéré la pierre et le bois, mais ils ont révéré la terre d’où vient le bois et la pierre ; ils n’ont peut-être pas fait d’image de Neptune, mais ils ont adoré l’eau ; et qu’est-ce que Neptune, sinon une substance liquide que l’on boit ? C’est de là que vient le nom de Neptune, comme celui de Mars dérive d’un mot grec qui signifie l’action de s’élever contre un ennemi et de le tuer. Peut-être est-ce de là qu’est venue la coutume qu’ont certains peuples de représenter Mars sous l’emblême d’une épée qu’ils enfoncent dans la terre, et à laquelle ils offrent des sacrifices. On trouve cette coutume établie chez les Scythes, selon le témoignage d’Eudoxe, dans le second livre du Tour de la terre. Des Scythes, elle passa chez les Sarmates, qui adorèrent une épée, comme Icésius le rapporte dans son livre des Mystères. Héraclite et ses sectateurs adorèrent le feu comme le principe générateur de toutes choses. Quelques-uns l’appelèrent Vulcain ; les Mages des Perses et plusieurs autres habitants de l’Asie en firent l’objet de leur culte. Les Macédoniens l’adorèrent aussi, comme Diogène l’assure dans le premier livre de l’Histoire des Perses.


À quoi bon parler des Sarmates qui, au rapport de Symphodore dans le livre des Mœurs étrangères, rendent au feu des honneurs divins ? Est-il nécessaire de rappeler les Perses, les Mèdes, les Mages ? Dinon assure qu’ils sacrifient dans un lieu découvert, parce qu’ils ne reconnaissent point d’autres figures ni d’autres images des dieux que le feu et l’eau. Je ne tairai point leur ignorance qui, en pensant éviter une erreur, tombe dans une autre. Ils ne croient point, comme les Grecs, à la divinité de la pierre ou du bois ; ils ne croient pas non plus, comme les Égyptiens, à celle des rats et des Ibis ; mais ils pensent avec les philosophes que l’eau et le feu sont les images de la Divinité. Bérose fait voir néanmoins très-clairement dans le second livre de l’Histoire des Chaldéens, qu’après une longue suite d’années ils finirent par adorer des simulacres humains, et que ce fut Artaxerxès, fils de Darius et petit-fils d’Ochus, qui introduisit cet usage ; après avoir élevé dans Babylone une image de Vénus Tanaïde, il l’exposa aux adorations des habitants de Suse, d’Ecbatane, de Damase, de Sardes, de la Perse et de la Bactriane. Que les philosophes avouent donc qu’ils sont les disciples des Perses, des Sarmates, des Mages ; que c’est à leur école qu’ils ont puisé leur impiété avec le culte de leurs principes générateurs. Ignorant le véritable auteur de toutes choses et de ces principes eux-mêmes, ils ont, dans leur ignorance, porté leurs hommages à ces éléments faibles et indignes, comme les appelle l’apôtre, et créés uniquement pour servir à l’usage des hommes. Parmi les philosophes qui ont négligé ces éléments pour s’élever à de plus hautes contemplations, il en est qui ont admis l’infini comme principe. De ce nombre était Anaximène de Milet, Anaxagore de Clazomène et Archélaüs d’Athènes. Mais ils ont cru qu’il y avait une intelligence au-dessus de l’infini. Leucippe de Milet et Métrodore de Chio semblent avoir reconnu deux principes, le plein et le vide. Démocrite l’Abdéritain adopte ces deux principes et en ajoute un troisième, les images des choses. Alcmæon de Crotone a cru que les astres étaient animés et qu’ils étaient des dieux. Je dévoilerai leur extravagance, et particulièrement celle de Xénocrate de Chalcédoine qui fit entendre que les sept planètes étaient des dieux, et que le monde, composé de tout cela, était un huitième dieu. Passerai-je sous silence les Stoïciens, qui ont déshonoré leur philosophie en prétendant que la Divinité se mêle à toute la matière, si abjecte qu’elle puisse être ? Puisque nous avons abordé la question, il sera peut-être utile de dire un mot des Péripatéticiens. Le père de cette école, ignorant quel est le Père de toutes choses, appelle âme de l’univers celui que l’on nomme le Dieu suprême. Il ne s’aperçoit pas qu’en attribuant à l’univers la divinité, il s’établit en contradiction flagrante avec ses principes. En effet, borner d’une part les soins de la Providence au globe lunaire, et de l’autre ériger le monde en Dieu, par conséquent regarder comme dieux des éléments où la Divinité n’est pas, quel témoignage plus manifeste d’erreur et de mensonge ! Un disciple d’Aristote, Théophraste d’Érésus, nomme Dieu tantôt le ciel, tantôt l’Esprit. Je laisse avec plaisir Épicure de côté, puisque ce philosophe, ne reconnaissant qu’un Dieu sans intervention dans les choses humaines, se montre impie sur tous les points. Pourquoi rappeler ici Héraclide le pontique ? Il est emporté constamment dans les images de Démocrite.

Ici se présente à mes yeux une multitude incommensurable de faux sages qui introduisent sur la scène des milliers de démons, comme autant d’épouvantails, vaines fictions imaginées par les auteurs des fables, ridicules inepties faites pour amuser la crédulité des vieilles femmes. Loin de nous la pensée de livrer de pareils discours à l’oreille des hommes, nous qui ne permettons pas même que l’on berce avec des fables l’enfant qui vagit, ainsi que s’exprime le langage ordinaire, de peur de développer en même temps que lui l’impiété professée par des hommes qui, plus inhabiles et plus novices que l’enfant au berceau, ne laissent pas néanmoins d’applaudir à leur propre sagesse. En effet, je te le demande au nom de la vérité, ceux qui ont cru en toi pourquoi les soumets-tu à la corruption et à une mort non moins funeste que déshonorante pour eux ? Pourquoi peuples-tu la vie humaine de simulacres idolâtriques en attribuant une divinité menteuse aux vents, à l’air, au feu, à la terre, à la pierre, au bois, au fer, et jusqu’à ce monde lui-même ? Pourquoi, élevant tes yeux au ciel avec le secours non de l’astronomie, mais de cette astrologie dont le vulgaire fait tant de bruit, courbes-tu les hommes que tu égares devant les corps célestes que tu leur donnes faussement pour des dieux ? Pour moi, il me faut un Dieu qui règne en souverain sur les intelligences, qui gouverne la famine, qui ait créé le monde, et qui ait allumé le flambeau du soleil. Que dirai-je enfin ? je cherche l’ouvrier et non pas ses œuvres. Qui de vous prendrai-je pour auxiliaire dans cette discussion ? Eh bien ! soit, j’accepte Platon. Dis-nous donc, ô Platon, par quelle méthode il faut aller à Dieu. « Découvrir le Père et le créateur de l’univers, est chose difficile ; et après qu’on l’a trouvé, il est impossible à la parole humaine de proférer son nom. » Pourquoi cela, ô Platon, je te le demande à toi-même ? « C’est qu’on ne peut le définir. » Très-bien, ô grand homme ! tu as mis le doigt sur la vérité ; mais ne te rebute pas, je t’en conjure, et marche avec moi à la découverte du bien. Le genre humain, et principalement ceux qui se sont exercés à l’étude des lettres, entendent une voix d’en haut qui les contraint de confesser, même contre leur volonté, qu’il existe un Dieu unique, qui n’a jamais eu de commencement et n’aura point de fin ; qui réside au-dessus de nous, dans quelque région de la plaine céleste, comme dans un centre d’observation d’où il règle l’univers.

« Parle ! quelle idée dois-je me former du Dieu, qui voit tout l’univers, mais inaccessible lui-même à l’œil d’aucun mortel ? »

dit Euripide. Par conséquent Ménandre est tombé dans une grave erreur lorsqu’il s’est écrié :

« Soleil, il convient de t’honorer comme le premier des dieux, puisque c’est par toi que nous voyons tous les autres dieux. »

Ce n’est pas le soleil qui m’apprendra le vrai Dieu ; c’est le Verbe de la vie, c’est le soleil de l’âme, à qui seul il est donné d’éclairer mon intelligence et de dissiper les ténèbres de mon entendement. Aussi Démocrite a-t-il eu raison de dire : « Parmi les hommes dont l’esprit est cultivé, il s’en trouve peu qui lèvent encore aujourd’hui leurs mains vers celui que nous autres Grecs nous appelons l’Air. La nature tout entière proclame l’existence de Jupiter. C’est Jupiter qui connaît tout, qui donne et enlève tout ; c’est lui qui est le monarque universel. » Platon est du même avis. Il s’exprime ainsi quelque part sur la Divinité : « Tout est soumis à la puissance du roi universel, il est le principe de tous les biens. » Quel est donc le roi universel ? Dieu qui est la mesure de la vérité pour tous les êtres. De même que la mesure comprend les objets qui se mesurent sur elle, ainsi l’homme qui a conçu Dieu dans son cœur mesure et comprend la vérité elle-même. Voilà pourquoi Moïse, cet homme d’une sainteté si éminente, a dit : « Vous n’aurez point en réserve plusieurs poids, l’un plus grand et l’autre moindre. Vous aurez un poids juste, véritable. » Il savait que Dieu est la balance, la mesure et le nombre de toutes choses. En effet, les simulacres de l’injustice et de l’iniquité sont cachés dans un lieu secret de la maison, et pour ainsi dire, dans les immondices de l’âme. Mais le Dieu unique, le Dieu véritable que le législateur hébreu désigne par cette juste et unique mesure, toujours égal à lui-même dans son impassible immutabilité, mesure et pèse toutes choses au poids de sa justice, en maintenant dans l’équilibre les différentes parties de la nature. « Dieu, suivant une ancienne tradition[1] est le commencement, le milieu et la fin de tous les êtres ; il marche toujours en ligne droite, conformément à sa nature, en même temps qu’il embrasse le monde. La justice le suit constamment, vengeresse des infractions faites à la loi divine[2]. »

Où donc, ô Platon, as-tu appris cette importante vérité ? À quelle source as-tu puisé les magnifiques paroles dont tu te sers pour exposer quel est le culte que nous devons à Dieu ? Je t’entends. « Les nations barbares en savent plus que les Grecs sur la religion. » Tu as beau cacher le nom de tes maîtres, nous savons quels furent tes instituteurs. Tu as appris la géométrie de la bouche de l’Égypte ; tu as demandé à Babylone les secrets de l’astronomie ; la Thrace t’a livré ses magiques évocations ; l’Assyrie t’a enseigné beaucoup d’autres connaissances. Mais ta science des lois, dans ce qu’elle a de conforme à la raison, tes sentiments sur la Divinité, tu les dois au peuple hébreu.

« On ne l’a jamais vu, séduit par de vaines illusions, adorer avec le reste des hommes, troupe frivole et inconstante, des simulacres d’or, d’airain, d’argent, d’ivoire, de bois, ou de pierre, ni courber le genou devant des hommes transformés en dieux. Loin de lui cette prostitution ! Les Hébreux lèvent vers le ciel des mains pures aussitôt qu’ils ont quitté la couche de leur repos, et qu’ils ont lavé leur corps dans une eau virginale. Un Dieu immortel et qui gouverne l’univers, voilà celui qu’ils adorent. »

Mais, sans te borner aux témoignages de Platon, convoque au milieu de nous, ô Philosophie, la multitude des autres philosophes qui ne proclament comme Dieu que le Dieu unique et véritable, réellement inspirés par son esprit quand ils se sont élevés jusqu’à la vérité. Le dogme qui suit appartient-il à Antisthène le Cynique ? Non, il sort de la bouche de l’Antisthène élevé à l’école de Socrate. « Dieu ne ressemble à qui que ce soit, dit-il : impossible par conséquent qu’une image le fasse connaître à personne. » Mais voilà que l’Athénien Xénophon proclame, en termes assez intelligibles, une partie de la vérité, tout prêt à lui rendre le même témoignage que Socrate, si la cigüe de Socrate n’était là pour l’arrêter. Il ne laisse pas néanmoins d’écrire ces mots : « La grandeur et la puissance appartiennent incontestablement à l’être qui ébranle la nature ou la pacifie à son gré. Quelle est sa forme ? elle échappe à nos regards. Le soleil épanche çà et là ses rayons ; cependant il ne se laisse pas contempler impunément. Le mortel qui fixe sur lui un œil présomptueux est ébloui par ses splendeurs. » Où le fils de Gryllus a-t-il puisé tant de sagesse ? Les accents de la prophétesse des Hébreux sont-ils parvenus jusqu’à son oreille ?

« Quel œil de chair pourra contempler le Dieu immortel et véritable, qui réside dans les hauteurs des cieux ? Demandez à l’homme, frèle créature, s’il peut regarder en face la lumière du soleil et en soutenir la majesté ? »

Écoutons Cléanthe de Pisade, philosophe stoïcien, qui en nous exposant non pas une théogonie poétique, mais une théologie véritable, ne nous a point dissimulé ses sentiments sur la Divinité :

« Quel est le bien suprême, dis-tu ? Apprends-le de ma bouche. C’est ce qui est réglé, juste, saint, pieux, maître de soi, utile, beau, convenable, austère, rigide, toujours avantageux, supérieur à la crainte, exempt de douleurs, étranger à la souffrance, salutaire, agréable, d’accord avec soi-même, illustre, vigilant, doux, permanent, inimitable, irrépréhensible, éternel. Esclave grossier, tout homme qui s’attache à l’opinion et qui espère en tirer quelque profit ! »

Ces paroles montrent bien, si je ne me trompe, quel est Dieu. Elles ne manifestent pas moins que le torrent de la coutume et de l’opinion conduit à une honteuse servitude les infortunés qui aiment mieux s’abandonner au cours des idées vulgaires que de suivre Dieu.


Mais gardons-nous de passer sous silence les témoignages de Pythagore. « Il n’y a qu’un Dieu. Il ne réside pas, comme quelques-uns le soutiennent, en dehors du mouvement de la nature ; il est tout entier dans l’économie générale du monde, tout entier dans tout l’univers, surveillant de tout ce qui naît, union de tous les êtres, éternellement subsistant, créateur de ses œuvres et de toutes les puissances qui relèvent de lui, flambeau du ciel, père de toutes choses, esprit et vie de tout ce qui est, mouvement universel. » Ces témoignages que les philosophes ont écrits sous l’inspiration de Dieu et que nous avons choisis à dessein, suffiront pour élever à la connaissance de Dieu quiconque n’a pas entièrement fermé les yeux à la vérité.

Mais c’est trop peu que les dépositions favorables de la Philosophie. Appelons à notre aide la Poésie elle-même, qui, livrée aux frivolités et aux mensonges, ne rendra que difficilement témoignage à la vérité, disons mieux, confessera aux pieds de la Divinité ses aventureux écarts dans le domaine de la fable. Prenons le premier venu d’entre les poëtes. C’est Aratus, qui déclare que la puissance de Dieu pénètre partout :

« À lui s’adressent nos premiers et nos derniers hommages pour le maintien de l’harmonie universelle. Salut à toi, père des humains, être merveilleux dans ta grandeur et source de tous les biens ! »

Le vieillard d’Ascra désigne ainsi Dieu :

« Il est le chef et le monarque universel : nul autre immortel ne possède ce glorieux privilége. »

Mais la scène tragique elle-même nous dévoile la vérité :

« Si vos regards s’élèvent vers l’éther et vers le ciel, croyez que vous avez vu Dieu, » dit Euripide.

Le fils de Sophille, Sophocle, parle ainsi :

« Dans la vérité, il n’y a qu’un Dieu, oui, il n’y a qu’un Dieu, qui a fait le ciel et la terre, et la mer azurée, et les vents impétueux. Mais, dans l’égarement de notre cœur, vains mortels que nous sommes, nous avons dressé aux dieux des statues, comme pour trouver dans ces images de bois, d’airain, d’or, d’ivoire, une consolation à nos maux. Nous leur offrons des sacrifices ; nous leur consacrons des fêtes pompeuses ; et après cela, nous nous applaudissons de notre piété. »

C’est ainsi que Sophocle proclamait la vérité sur la scène, en face des spectateurs, dont il pouvait redouter la colère. Le fils d’Œagre, Orphée le Thrace, tout à la fois poëte et interprète des dieux, après avoir exposé le mystère des fêtes de Bacchus, et tout le culte idolâtrique, change brusquement de langage au profit de la vérité, et entonne, quoique tardivement, l’hymne sacré :

« Je déchirerai les voiles pour ceux qui ont la permission de voir : profanes, qui que vous soyez, fermez les portes du sanctuaire ! Ô toi, Musée, fils de la brillante Sélène, prête une oreille attentive à mes accents ; je vais te révéler des secrets sublimes. Que les préjugés vains et les affections de ton cœur ne te détournent point de la vie heureuse. Fixe tes regards sur le Verbe divin ; ouvre ton âme à l’intelligence, et marchant dans la voie droite, contemple le roi du monde unique, immortel. »

Puis, le poëte poursuit en termes plus manifestes encore :

« Il est un ; il est de lui-même ; de lui seul tous les êtres sont nés ; il est en eux et au-dessus d’eux : invisible à tous les mortels, il a les yeux ouverts sur tous les mortels. »

Ainsi chante Orphée : il reconnaît enfin l’égarement de ses pensées :

« Mais toi, ô homme, si fécond en expédients, ne tarde pas davantage. Reviens sur tes pas, et désarme la colère de la Divinité. »

En effet, si les Grecs sur lesquels est tombée quelque étincelle du Verbe divin, ont promulgué une faible partie de la vérité, ils attestent par là même qu’elle renferme une puissance qu’il est impossible de comprimer ; mais ils accusent en même temps leur propre faiblesse, puisqu’ils ont manqué le but. Qui ne voit par conséquent que vouloir agir et parler sans l’intervention du Verbe, c’est ressembler au malade qui essaie de marcher avec des jambes perdues ?

Ah ! du moins, puisse le ridicule dont vos poëtes, entraînés par la force de la vérité, couvrent vos dieux jusque sur la scène comique, vous déterminer à embrasser le salut ! Le poëte Ménandre nous dit, dans la pièce intitulée le Cocher :

« Fi d’un Dieu qui court les rues dans la compagnie d’une vieille femme ; fi de cet homme qui se glisse dans les maisons, ses tablettes de mendiant à la main ! »

L’allusion tombe ici sur les prêtres qui allaient quêter de porte en porte pour Cybèle. De là, l’ingénieuse réponse d’Antisthène : « Je ne me pique pas de nourrir la mère des dieux quand les dieux refusent de la nourrir[3]. » Le même poëte comique s’indigne contre une coutume de son temps, et poursuit dans le Prêtre, avec non moins de finesse que de vérité, l’aveuglement de ses contemporains :

« Si l’homme peut, avec le bruit de ses cymbales et de ses tambours, conduire le Dieu partout où bon lui semble, quiconque est armé de ce pouvoir est supérieur au Dieu lui-même. Rêves d’une folle confiance ! Pures imaginations de l’homme ! »

Mais que dis-je ? Ménandre n’est pas le seul qui tienne ce langage. Homère, Euripide, beaucoup d’autres poëtes, convainquent de néant tous vos dieux, et ne leur épargnent jamais l’ironie, dès que l’occasion s’en présente. Écoutez-les ! Ici, Minerve a le regard effronté d’un chien ; là, Vulcain boîte des deux jambes. Ailleurs, Hélène poursuit Vénus de cette imprécation :

« Puisses-tu ne jamais remettre les pieds dans l’Olympe ! »

Homère insulte ainsi ouvertement au dieu des vendanges :

« Pendant que Bacchus est en proie à ses fureurs, l’étranger souleva contre le fils de Jupiter ses nourrices égarées. Toutes jettèrent le thyrse, à l’instigation du cruel Lycurgue. »

Euripide ne se montre-t-il pas le digne élève de Socrate, lorsque, les yeux uniquement fixés sur la vérité, il brave ainsi l’opinion des spectateurs ? Tantôt il s’attaque « à cet Apollon, qui, placé au point central de la terre, rend aux hommes des oracles infaillibles. »

« Poussé par ses conseils, s’écrie-t-il, j’ai immolé ma mère. C’est un infâme ; traînez-le au supplice, et qu’il soit mis à mort. Le crime appartient à lui seul. Pour moi, je suis innocent ; j’ignorais où étaient la justice et la vertu. »

Tantôt il nous montre sur la scène un Hercule furieux ; ailleurs il en fait un débauché, plein de vin, et que nul aliment ne peut rassasier. Faut-il s’en étonner quand on le voit, déjà gorgé de viandes, « manger des figues vertes, et pousser des cris extravagants qui excitaient la pitié même d’un Barbare ? » Dans Ion, il livre à la publicité du théâtre l’infamie des Dieux.

N’est-ce pas une révoltante injustice, que les législateurs de la terre vivent eux-mêmes sans aucune loi ? Si, par impossible, qu’importe cependant ? je dirai la vérité, si, par impossible, les hommes vous châtiaient de vos adultères, toi, Neptune et toi, roi suprême de l’Olympe, il y a longtemps que les temples seraient vides sur la terre. »

Maintenant que nous avons parcouru successivement les matières qui précèdent, il est temps d’arriver aux écrits des prophètes. C’est qu’en effet la vérité a pour fondement leurs oracles, où se manifeste le culte que nous devons rendre à Dieu. Les divines Écritures et les sages institutions conduisent au salut par des routes abrégées. Simples et sans fard, dégagées de tout ornement ambitieux, Ignorant l’art des vaines flatteries, elles rappellent de son tombeau l’homme étouffé par les vices, en lui apprenant à mépriser les vicissitudes et les tribulations de la vie, en guérissant d’une seule et même parole ses maladies diverses, en le tenant en garde contre les piéges ennemis, et en le poussant, comme par la main, au salut qui est placé sous nos yeux au terme de la carrière. Que la Sibylle, à la tête de tous, vienne donc chanter en ce moment le cantique du salut.


« Il s’est levé sur l’univers, immobile dans les hauteurs des cieux. Accourez, ô mortels ! cessez de poursuivre l’ombre et les ténèbres. Voici la douce lumière du jour ; voici le flambeau qui brille sans nuage. Debout donc ! que la sagesse illumine vos intelligences. Il n’y a qu’un Dieu. De sa puissante main partent les ondées, les vents, les tremblements de terre, la foudre, les pestes, les famines, les maux de toute nature, les neiges et les frimas. Mais à quoi bon tous ces détails ? Monarque du ciel, Seigneur de la terre, il est véritablement celui qui est. »

Vous le voyez, le mal a été assimilé aux ténèbres, et la connaissance de Dieu à la lumière du soleil. Comparaison inspirée par Dieu, et qui nous apprend lequel des deux nous devons choisir ! Le mensonge, en effet, ne s’évanouit point devant la simple apparition de la vérité qu’on lui oppose ; il n’est repoussé et mis en fuite que par l’exercice de la vérité.

Au reste, la haute sagesse du prophète Jérémie, disons mieux, l’Esprit saint qui parlait par sa bouche, nous fait connaître Dieu en ces termes : « Penses-tu que je sois Dieu de près, et que je ne sois plus Dieu de loin ? Si un homme se cache dans les ténèbres, ne le verrai-je pas ? Est-ce que je ne remplis pas le ciel et la terre, dit le Seigneur ? » Écoutons maintenant Isaïe : « Qui a mesuré le ciel dans le creux de sa main ? qui a soutenu de trois doigts la masse de la terre ? » Considère, ô homme, la grandeur de Dieu et sois frappé d’admiration ! Adorons celui auquel le prophète a dit : « À ton aspect, les montagnes s’écouleront ; elles seront consumées comme tout ce que le feu dévore. » « Voilà, poursuit le prophète, le Dieu qui a le ciel pour trône, la terre pour marche-pied. Qu’il ouvre la profondeur des cieux, l’épouvante te saisira. » Voulez-vous entendre quel sort un autre prophète prédit aux idoles ? « En ce temps, leurs simulacres seront traînés à la face du soleil ; ils seront la pâture des oiseaux du ciel et des bêtes de la terre ; les objets qu’ils ont aimés et servis seront putréfiés par le soleil et la lune ; leur ville sera livrée à l’incendie. » « Le monde, ajoute-t-il, et tous les éléments seront enveloppés dans la même ruine. La terre vieillira, le ciel passera ; mais la parole de Dieu demeure éternellement. » Dieu veut-il se manifester par la voix de Moïse ? « Voyez, voyez que je suis seul et qu’il n’y a pas d’autre Dieu que moi. C’est moi qui tue, et moi qui fais vivre ; moi qui frappe et moi qui guéris ; nul ne peut s’arracher de ma main. » Vous plaît-il d’entendre un autre organe de la Divinité ? tout le chœur des prophètes se lève pour chanter sur le même ton que Moïse. Je ne crains pas de vous citer les paroles que l’Esprit saint place sur les lèvres d’Osée[4] : « Voici celui qui forme les montagnes et qui déchaîne les tempêtes ; ses mains ont créé la milice du ciel. » Ailleurs, Isaïe fait entendre ces accents ; car je ne veux pas oublier ce témoignage : « Je suis le Seigneur de justice et d’équité. Rassemblez-vous ; venez et approchez, vous, les élus d’entre les nations. Soyez témoins de l’ignorance de ces hommes, qui élèvent un bois taillé de leurs mains, et qui adorent un Dieu impuissant à les sauver. » Puis, un peu plus bas : « N’est-ce pas moi le Seigneur ? Hors de moi, il n’y a pas de Dieu. Est-il un autre juste, un autre sauveur que moi ? Tournez vos cœurs vers moi et vous serez sauvés, vous qui habitez les extrémités de la terre. Je suis le Dieu fort ; il n’y en a point d’autre. J’ai juré par moi-même. » Mais voilà qu’il s’irrite contre les adorateurs des idoles : « À qui comparez-vous votre Dieu ? s’écrie-t-il. Quels traits formeront son image ? Le fondeur ne fait-il pas vos dieux ? L’orfèvre ne les couvre-t-il pas d’or, ou ne les orne-t-il pas de ciselures, etc ? » Cessez donc de vous prosterner devant de muets simulacres, et prévenez dès ce moment l’effet de ces menaces : « Les idoles, et tous les dieux forgés par la main des hommes, pousseront des cris de détresse ; » ou, pour mieux dire, les insensés qui ont placé leur confiance dans la matière, puisque la matière est incapable de sentiment. Le Seigneur fera plus. « Il ébranlera les villes qui sont habitées, et il rassemblera dans sa main toutes les contrées de la terre comme un faible nid d’oiseaux. » Voulez-vous que je vous révèle les mystères et les oracles énoncés par le plus sage d’entre les Hébreux ? « Le Seigneur m’a possédée (la sagesse) au commencement de ses voies. — Le Seigneur donne la sagesse ; de sa bouche se répandent et la prudence et le savoir. — Paresseux, jusqu’à quand seras-tu couché ? Quand te réveilleras-tu de ton sommeil ? — Si tu es actif et laborieux, la moisson coulera pour toi comme une source. » Le Verbe paternel est le flambeau du bien, le Seigneur qui distribue à tous la lumière, la foi et le salut. « Car celui qui a fait la terre par sa puissance, dit Jérémie, a relevé par sa sagesse l’univers qui était tombé. » La sagesse, en effet, ou le Verbe de Dieu, nous trouvant prosternés devant les idoles, nous replaça debout pour nous appeler à la connaissance de la vérité. C’est par là qu’elle a commencé de nous relever après notre chute. De là vient que Moïse, afin de nous détourner de la servitude idolâtrique, nous crie avec sagesse : « Écoute, Israël ; le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu le serviras lui seul. » Comprenez donc enfin, ô hommes, et cédez aux avertissements que le bienheureux David vous donne dans ses psaumes : « Embrassez la loi sainte, de peur que le Seigneur ne s’irrite et que vous ne périssiez dans votre voie, quand sa colère s’allumera soudain. Heureux tous ceux qui ont mis leur confiance dans le Seigneur ! » Mais, quai-je entendu ? le Seigneur, dont la miséricorde pour nous est immense, fait retentir à nos oreilles les accents du salut. On dirait le chant martial qui réveille le courage de l’armée avant le combat. « Enfants des hommes, jusques à quand resterez-vous plongés dans la torpeur ? Pourquoi poursuivez-vous les vanités et embrassez-vous le mensonge ? » Quelles sont ces vanités ? quel est ce mensonge ? Le saint apôtre du Seigneur va nous répondre dans ce passage, où il condamne les gentils : « Ils sont inexcusables, dit-il, parce qu’ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces ; mais ils se sont égarés dans leurs vains raisonnements. Ils ont transporté à l’image d’un homme corruptible l’honneur qui n’est dû qu’au Dieu immortel, et ils ont adoré la créature au lieu du Créateur. » Par conséquent, puisque ce Dieu est le même qui a créé dès le commencement le ciel et la terre, vous qui, ne connaissant pas Dieu, rendez au ciel les honneurs divins, ne méritez-vous pas le titre d’impies ? Prêtez encore l’oreille aux oracles prophétiques : « Le soleil s’éteindra ; les cieux s’obscurciront ; mais l’Éternel brillera dans toute l’étendue des siècles. Les vertus des cieux seront ébranlées ; les cieux eux-mêmes seront roulés comme une tente que l’on déploie et que l’on replie (ainsi s’exprime la bouche inspirée), et la terre fuira d’épouvante devant la face du Seigneur. »


Il me serait facile de produire ici des passages presque innombrables empruntés aux Écritures dont pas un seul point ne passera sans avoir son accomplissement, puisqu’elles émanent de l’Esprit saint, qui est comme la bouche du Seigneur : « Mon fils, ne négligez pas plus longtemps la correction du Seigneur, et ne vous laissez point abattre lorsqu’il vous reprend. » Ô bonté ineffable de Dieu envers les hommes ! il nous parle non comme un maître à ses disciples, non comme un Seigneur à des esclaves, non comme un Dieu à des hommes, mais comme un père tendre à ses enfants. Eh quoi ! Moïse lui-même avoue qu’il « fut épouvanté et demeura tout tremblant » quand il entendit parler du Verbe ! Et vous qui entendez le Verbe en personne, vous ne tremblez pas ? vous n’êtes aucunement ébranlé ? Ne vous déterminerez-vous pas enfin à l’adorer et à recueillir les enseignements de sa bouche ; qu’est-ce à dire ? ne vous hâterez-vous pas de marcher à la conquête du salut, en redoutant sa colère, en affectionnant sa grâce, en suivant les espérances qu’il place devant vous, afin que vous évitiez le jugement ? Approchez, approchez mes fils ; car « à moins de devenir comme de petits enfants et d’être renouvelés, » ainsi que parle l’Écriture, vous ne pourrez ni retrouver votre père véritable, « ni entrer dans le royaume des cieux. » À quel titre, en effet, l’étranger pourrait-il être admis ? Mais qu’il soit inscrit sur les rôles de la cité, qu’il reçoive le droit de bourgeoisie, qu’il retrouve son père, aussitôt, si je ne me trompe, il demeure dans la maison paternelle ; il est institué héritier, et l’enfant de l’adoption partage le royaume de son père avec le fils légitime et bien-aimé. La voilà, « cette assemblée des premiers-nés » qui se compose de nombreux enfants soumis. Les voilà, « ces premiers-nés qui sont inscrits dans le ciel, et qui célèbrent avec des myriades d’anges les solennités du Très-Haut. » Oui, nous sommes ses premiers-nés, et ses amis véritables, nous Chrétiens qui avons été ses premiers disciples, nous qui les premiers avons connu le Seigneur, qui les premiers avons brisé le joug du péché et rompu le pacte par lequel nous étions enchaînés au démon.

Mais, hélas ! il en est un grand nombre qui affichent d’autant plus d’impiété que Dieu se montre plus compâtissant et plus généreux. Eh quoi ! d’esclaves que nous étions, Dieu nous a faits ses enfants, et les ingrats dédaignent d’entrer dans sa famille ! Ô incroyable démence ! Rougissez-vous donc du Seigneur ? Il vous offre l’émancipation, et vous vous précipitez dans l’esclavage. Il vous présente le salut ; et vous, vous courez tête baissée à la mort. Tenez, s’écrie-t-il, la vie éternelle est à vous, et vous : Nous aimons mieux attendre des supplices éternels, répondez-vous ; et vous embrassez pour dernière espérance le feu que « le Seigneur a préparé pour Satan et ses anges. » Aussi le bienheureux apôtre nous presse-t-il en ces termes : « Je vous en conjure par notre Seigneur, ne vivez plus comme les Gentils qui marchent dans la vanité de leurs pensées, qui ont l’esprit plein de ténèbres, qui sont entièrement éloignés de la vie de Dieu à cause de l’ignorance où ils sont et de l’aveuglement de leur cœur. N’ayant aucune espérance, ils s’abandonnent à la dissolution, pour se plonger avec une ardeur insatiable dans toute sorte d’impuretés et d’avarice. » Je le demande, quand un témoin si vénérable a convaincu par l’invocation du nom sacré l’extravagance des hommes, quelle autre espérance peut-il rester aux incrédules, sinon le jugement et la condamnation ? Toutefois le Seigneur ne les abandonne point à leur malice. Exhortations, prières, menaces, encouragements, admonitions, il n’épargne rien pour les arracher à leurs ténèbres et à leur sommeil. Sa voix leur crie : « Éveillez-vous ; sortez de votre assoupissement ; levez-vous du milieu de ces morts où vous dormez, et le Christ vous éclairera de sa lumière ; » le Christ, soleil de la résurrection, « qui a été engendré avant l’étoile du matin, » et nous a départi la vie réelle par la splendeur de son flambeau. Gardez-vous donc de mépriser le Verbe, de peur que, l’avoir méprisé, ce ne soit vous être méprisés vous-mêmes sans le savoir. Car l’Écriture dit quelque part : « Si vous entendez aujourd’hui sa voix, n’endurcissez-pas vos cœurs, comme à Mériba, au jour de la tentation dans le désert, alors que vos pères m’ont tenté et ont mis ma puissance à l’épreuve. » Sa puissance à l’épreuve, dit-il ! comment cela ? L’Esprit saint va l’expliquer : « Pendant quarante ans ils ont vu mes œuvres ; c’est pourquoi j’ai supporté avec dégoût cette génération et j’ai dit : C’est un peuple dont le cœur est égaré ; ils ne connaissent pas mes voies. C’en est fait, je l’ai juré dans ma colère ; jamais ils n’entreront dans mon repos ! » Eh bien ! les voilà, les menaces ! les voilà, les exhortations ! les voilà, les châtiments !


Pourquoi convertissons-nous la miséricorde en colère ? Pourquoi n’ouvrons-nous pas les oreilles aux enseignements du Verbe ? Pourquoi ne cherchons-nous pas à recevoir Dieu dans le sanctuaire d’une âme sans tache ? Sa promesse deviendra pour vous un immense bienfait, si aujourd’hui vous entendez sa voix. Au reste, cet aujourd’hui s’étend à chaque jour que le Seigneur nous fait, aussi longtemps qu’il est possible de nommer aujourd’hui. Le jour actuel et le temps d’apprendre subsistent jusqu’à la dernière consommation de toutes choses. Par conséquent, le véritable aujourd’hui, c’est-à-dire le jour indéfectible de Dieu, se prolonge jusque dans la longueur de l’éternité. Obéissons donc constamment à la voix du Verbe divin, puisque aujourd’hui signifie l’éternité. Qui dit jour dit lumière ; or, la lumière des hommes, c’est le Verbe aux rayons duquel nous voyons Dieu. C’est à bon droit que la grâce sera répandue avec abondance sur ceux qui ont eu la foi et qui ont bien réglé leurs mœurs. Mais les incrédules « qui s’égarent dans la rébellion de leur cœur, et qui n’ont pas connu les voies » que le divin précurseur les avertit de rendre droites, Dieu s’irrite contre leur résistance et n’a pour eux que des menaces. Quel en sera l’accomplissement ? Les Hébreux errants dans le désert sont le symbole du sort qui les attend. L’Écriture nous dit « qu’ils n’entrèrent pas dans leur repos à cause de leur incrédulité, » avant que, dociles au successeur de Moïse, ils n’eussent appris à la fin par une tardive expérience, qu’ils ne pouvaient être sauvés qu’en croyant à Jésus.

Mais le Seigneur, dont la tendresse pour le genre humain est immense, envoie le Paraclet pour exhorter tous les hommes à la connaissance de la vérité. Cette connaissance, quelle est-elle ? La piété envers Dieu. « Mais la piété, nous dit Paul, est utile à tout ; c’est elle qui a la promesse de la vie présente et de la vie future. » Si la vie éternelle était mise en vente, ô hommes, à quel prix l’achèteriez-vous ? sachez-le cependant ! quand même vous donneriez le Pactole tout entier qui roule des flots d’or, d’après vos traditions fabuleuses, vous n’auriez pas payé le salut à sa juste valeur. Toutefois, que le découragement ne vous abatte point. Vous pouvez, si bon vous semble, acheter ce trésor inestimable par des richesses qui vous soient personnelles, je veux dire l’ardeur de la charité et de la foi, dignes de contrebalancer les dons du Seigneur. Oui, Dieu reçoit avec plaisir cet échange. « Car nous espérons au Dieu vivant, qui est le sauveur de tous les hommes et principalement des fidèles. » Mais la foule des mortels, attachée au rocher du monde comme l’algue des mers à l’écueil qui domine les flots, dédaigne l’immortalité. Je crois voir ce vieillard d’Ithaque qui, au lieu de soupirer après la patrie céleste et véritable, après les rayons de la lumière réelle, poursuivait de ses vœux une vaine fumée.

La piété, pour assimiler l’homme à Dieu, du moins dans la mesure de sa faiblesse, lui assigne pour maître convenable Dieu qui seul peut dignement élever l’homme jusqu’à lui. Il connaissait bien la divinité de cette doctrine, l’apôtre qui écrivait ainsi à Timothée ! « Pour vous, vous avez été instruit dès votre enfance dans les lettres saintes, qui peuvent vous éclairer pour le salut par la foi qui est en Jésus-Christ. » Comment serait-il possible, en effet, que ces lettres ne fussent pas saintes, quand elles font des saints et presque des dieux ? De là vient que l’apôtre déclare divinement inspirées ces Écritures, ou ces volumes formés par la réunion des lettres et des syllabes sacrées. Laissons-le parler lui-même : « Toute Écriture inspirée de Dieu est utile pour enseigner, pour reprendre, pour corriger, et pour conduire à la piété et à la justice, afin que l’homme de Dieu soit parfait et disposé à toutes les bonnes œuvres. » Assurément, quelles que soient les exhortations des autres saints, jamais elles ne produiront sur nous la même impression que le Seigneur lui-même, qui a tant aimé le genre humain. Il ne se propose d’autre but que le salut des hommes. Il les presse, il les pousse dans ces voies. « Le royaume des cieux est proche, » leur crie-t-il incessamment. Il réveille par ces mots l’attention des hommes qui n’ont pas fermé leur cœur à la crainte. L’apôtre du Seigneur, voulant exhorter les Macédoniens dans une circonstance semblable, interprète ainsi ce passage : « Le Seigneur s’avance, prenez garde d’être surpris les mains vides. »


Et vous, êtes-vous donc tellement étrangers à la crainte, je me trompe, tellement enracinés dans l’incrédulité, que, refusant toute foi au Seigneur, et encore plus à Paul, même quand il conjure au nom de Jésus-Christ, vous ne vouliez ni voir, ni goûter que le Christ est Dieu ? La foi vous servira d’introducteur, l’expérience de guide, l’Écriture de maître. « Venez, mes enfants, vous dira-t-elle, écoutez-moi ; je vous apprendrai la crainte du Seigneur. » Puis, elle ajoute brièvement, pour ceux qui sont déjà imprégnés de la foi : « Quel est l’homme qui veut la vie, qui soupire après les jours de bonheur ? » — Seigneur, nous répondons à votre appel, nous écrierons-nous ! nous adorons le bien ; nous voulons imiter ceux qui l’honorent. Écoutez donc, vous qui êtes éloignés ; écoutez, vous qui êtes proches. Le Verbe n’a jamais été caché pour qui que ce soit. Flambeau universel, il luit indistinctement « pour tous les hommes, » et devant ses rayons indéfectibles il n’y a pas de Cimmérien[5]. Hâtons-nous de conquérir le salut par la régénération ! Prenant pour modèle l’unité de l’essence divine, hâtons-nous de nous confondre, nombreux fidèles, dans l’unité d’un seul et même amour, et, désireux de contempler l’essence souverainement bonne à la bonté de laquelle nous participons, marchons également dans l’unité. En effet, le concours de voix nombreuses formant, après la dissonance et la variété, une harmonie divine, monte au ciel comme un concert unique à la suite du Verbe, maître et chef du chœur, et se repose dans la même vérité, en disant : « Mon Père ! mon Père ! » Tel est le premier cri légitime qui, poussé par les enfants de Dieu, est accueilli là haut par la faveur de Dieu.

Mais je vous entends. Il vous en coûte de renverser les coutumes qui vous ont été transmises par vos ancêtres ; c’est un sacrifice qui répugne à la raison. Eh bien ! à ce prix, pourquoi votre jeunesse ne s’alimente-t-elle plus du lait qu’une nourrice offrit aux lèvres de votre enfance ? Pourquoi augmenter ou diminuer l’héritage de vos pères, au lieu de le garder scrupuleusement tel qu’ils ont pu vous le léguer ? Pourquoi ne vous vois-je plus jouer sur le sein paternel, ou vous livrer à ces jeux puérils qui appelaient sur vous le rire des spectateurs quand vous étiez dans les bras de vos mères ? Pourquoi enfin dépouiller de vous-mêmes et sans le secours d’aucun maître les langes ainsi que les habitudes du premier âge ? Si les transports des passions, toujours dangereux, souvent mortels, nous font éprouver quelque plaisir cependant, pourquoi, quand il s’agit de la vie, ne renoncez-vous pas à ces mœurs désordonnées, impies, pleines d’angoisses, pour entrer dans les voies de la vérité, dussent vos pères en frémir de douleur ? Pourquoi enfin, répudiant la coutume comme on chasse hors de sa poitrine un poison homicide, ne cherchez-vous pas votre père véritable ? La mission la plus belle à nos yeux, c’est de vous prouver que cette extravagante et misérable coutume est la plus cruelle ennemie de la piété. En effet, que n’a-t-il pas fallu pour vous amener à prendre en horreur et à repousser la plus excellente des grâces que le Seigneur ait pu apporter à l’humanité tout entière ? Emportés par le tourbillon de la coutume, et mettant une garde à vos oreilles, chevaux indociles à la rêne et mordant le frein, vous avez refusé d’écouter la voix de la raison, impatients de renverser du haut du char les Chrétiens vos maîtres et vos guides. Ce n’est pas tout. Poussés par votre extravagance jusqu’aux abîmes de la mort, vous avez crié : Malédiction au Verbe sacré de Dieu ! Aussi qu’est-il arrivé ? vous avez reçu le juste salaire du choix que vous avez fait. Sophocle vous apprend quelle en est la nature :

« Un esprit sans consistance, des oreilles inutiles, de vaines pensées. »

Vous ignorez une vérité supérieure à toutes les autres. La voici. Les hommes de bien et fidèles à honorer le Seigneur, recevront en échange du culte qu’ils ont rendu à la bonté souveraine, des récompenses pleines de douceur. Les méchants, au contraire, ne peuvent attendre que des châtiments en retour de leur méchanceté. Il y a mieux. Des supplices terribles sont réservés au prince du mal, suivant la menace de Zacharie : « Il te réprimera, le Jéhovah qui a choisi Jérusalem. Tu n’es qu’un tison arraché du feu. » Quelle étrange maladie pousse donc ainsi les hommes à une mort volontaire ? Pourquoi se précipiter tumultuairement autour de ce tison fatal, avec lequel ils seront infailliblement brûlés, quand ils avaient la faculté de vivre suivant les préceptes divins, au lieu de suivre le torrent de l’opinion publique ? Car avec Dieu l’on trouve la vie, mais que leur reviendra-t-il de s’être égarés avec la démence de la coutume ? Un tardif repentir au milieu d’inexprimables supplices par delà le tombeau. Au reste, que la superstition engendre la mort et que la piété conduise au salut, l’insensé lui-même ne l’ignore pas. Regardez les idolâtres. Quelques-uns paraissent en public avec une chevelure négligée ; leurs vêtements en lambeaux sont couverts d’une immonde poussière. Ils renoncent à l’usage des bains ; ils laissent croître démesurément leurs ongles, et affectent des manières sauvages. Plusieurs vont même jusqu’à mutiler leur chair : ridicules personnages dont les actions manifestent à elles seules que les temples des idoles ont été primitivement des prisons ou des tombeaux. À les voir se livrer ainsi bien moins à des œuvres de piété qu’à des tortures dignes de compassion, ne semble-t-il pas qu’ils portent le deuil de leurs dieux plutôt qu’ils ne leur rendent hommage ! Pour vous, l’aspect de ces misères ne vous ouvrira-t-il pas les yeux ? Ne lèverez-vous pas enfin vos regards vers celui qui est le Seigneur et le maître universel ? N’êtes-vous pas résolus à vous échapper de ces tombeaux, pour vous réfugier dans les bras de la miséricorde qui est descendue des hauteurs du ciel ? Dieu, en effet, pareil à l’oiseau qui accourt avec empressement autour de sa jeune couvée quand elle tombe du nid, soutient par sa miséricordieuse bonté le vol de sa créature. Qu’un serpent funeste vienne à dévorer les petits de l’oiseau, la mère voltige ça et là, pleurant les gages de sa tendresse. Dieu fait plus. Il va chercher le remède ; il l’applique sur les blessures du malade ; il chasse la bête féroce, et recouvrant le fils de sa tendresse, il l’aide doucement à rentrer dans son nid. Voyez encore les chiens. Quand ils s’aperçoivent qu’ils sont égarés, ils interrogent avec la sagacité de leurs narines les traces de leur maître. Les chevaux eux-mêmes qui ont renversé leur cavalier obéissent et reviennent au premier appel de sa voix. « Le taureau connaît son maître ; l’âne son étable ; Israël m’a méconnu : mon peuple est sans intelligence. » Mais le Seigneur ?… Le Seigneur ! Il oublie la grandeur de l’outrage ; il vous offre encore sa miséricorde ; il ne demande que votre repentir.

Mais répondez ! vous êtes l’ouvrage de Dieu ; c’est à lui que vous devez votre âme ; rien chez vous qui n’appartienne au Très-Haut. Connaissez-vous après cela une absurdité plus révoltante que de porter vos hommages à un autre maître, que d’honorer un tyran à la place d’un monarque, le mal à la place du bien ? Au nom de la vérité, qui jamais a pu, sans avoir perdu le sens, abandonner le bien pour s’attacher au mal ? Qui fuira la compagnie de Dieu pour vivre dans celle des démons ? Quel est celui qui, pouvant s’inscrire parmi les enfants de Dieu, préfère la honte de l’esclavage ? Qui enfin marche tête baissée vers les abîmes de la perdition, lorsqu’il peut être citoyen du ciel, habiter le paradis, parcourir librement les régions célestes, et participer à la fontaine intarissable d’où jaillit la vie éternelle, emporté parmi les airs sur une nuée brillante, et contemplant, comme autrefois Élie, la pluie du salut ? Mais la foule des hommes, se roulant à la manière des reptiles dans la fange et les marais, s’y repaît d’extravagantes et honteuses voluptés. Vils mortels, qui méritent moins le nom d’hommes que celui de pourceaux ! L’animal immonde, dit-on, préfère le bourbier à l’eau la plus limpide, et, dans la démence de ses appétits, il convoite, selon l’expression de Démocrite, les hideux mélanges. Gardons-nous donc de nous précipiter dans les chaînes de la servitude, ou de nous abaisser jusqu’à l’ignominie du pourceau. Loin de là ! légitimes enfants de la lumière, levons les yeux vers la lumière ; regardons-la face à face, de peur que le Seigneur, ainsi que le soleil accuse la dégénération de l’aigle, ne surprenne en nous les traces de la bâtardise.

Pleurons donc nos fautes ; passons des ténèbres de l’ignorance au grand jour de la connaissance, de l’égarement à la raison, de l’intempérance à la tempérance, de l’injustice à la justice, de l’impiété à l’adoration du vrai Dieu. C’est une belle expérience à tenter que de passer au service de Dieu. Sans doute, des biens nombreux sont proposés comme récompense à ceux qui pratiquent la justice et poursuivent de leurs efforts la vie éternelle ; mais les biens les plus éminents sont ceux que le Seigneur a désignés lui-même par la bouche du prophète Isaïe : « L’héritage des enfants est le partage de ceux qui s’attachent au Seigneur. » Aimable et magnifique héritage ! Il n’est ni l’or, ni l’argent, ni la pourpre que le ver dévore, ni aucune des richesses terrestres que le voleur dérobe dans son admiration insensée pour une vile matière. Quel est donc cet héritage ? C’est le trésor du salut, vers la conquête duquel il nous faut marcher, une fois devenus les amis du Verbe. De là descendent jusqu’à nous les bonnes actions, pour s’envoler avec nous sur les ailes de la vérité. Cet héritage, qui n’est pas autre que le don de la vie éternelle, l’éternelle alliance de Dieu nous le met entre les mains.


Ce Dieu, qui est notre véritable père, car il nous chérit de l’amour le plus tendre, ne cesse pas un seul moment de nous exhorter, de nous avertir, de nous reprendre, de nous aimer. Qui s’en étonnerait ? Il veille incessamment à notre conservation ; il nous fait entendre les plus salutaires conseils. « Donnez vos cœurs à la justice, dit le Seigneur. Vous tous qui avez soif, venez vers les eaux ; vous tous qui êtes dans l’indigence, hâtez-vous ; achetez et nourrissez-vous ; venez, vous recevrez sans échange le lait et le vin. » Purification, salut, illumination de l’âme, il réveille nos langueurs sur chacun de ces points. Je crois l’entendre nous crier : « Ô mon fils, je te donne la terre, la mer et le ciel ; tous les animaux qu’ils renferment sont à toi. Toi seulement, ô mon fils, aie soif de ton père. Dieu se révélera gratuitement à tes yeux ; car la vérité ne s’achète point à prix d’argent. » Vous l’entendez ! les oiseaux qui peuplent l’air, les poissons qui nagent dans les eaux, les animaux qui habitent la terre, Dieu vous les donne. Ils ont été créés par le Père céleste, pour que vous en usiez avec actions de grâces et reconnaissance. Que l’enfant illégitime, que le fils de la perdition, dont le cœur est résolu d’adorer Mammon, achète ces biens à prix d’argent, à la bonne heure ! mais vous, vous êtes l’enfant légitime ; ils vous sont remis comme un héritage qui est à vous. N’aimez-vous pas le Père dont la grâce opère encore ? N’est-ce pas à vous qu’a été faite cette promesse : « La terre demeurera à perpétuité, » parce qu’elle n’est pas exposée à la corruption ? « Toute la terre est à moi ; » mais elle vous appartiendra, si vous recevez votre Dieu. Aussi l’Écriture annonce-t-elle cette joyeuse nouvelle à ceux qui croient : « Les saints du Seigneur hériteront de la gloire de Dieu et de sa puissance » Élève la voix, ô bienheureux Paul, et dis-nous quelle est cette gloire ? « Une gloire que l’œil n’a jamais vue, que l’oreille n’a jamais entendue ; telle, enfin, qu’il n’en est jamais monté de semblable dans le cœur de l’homme. Ils tressailleront d’allégresse dans le royaume du Seigneur pendant toute l’éternité. Ainsi soit-il. »


Maintenant, ô hommes, vous avez entendu, d’une part, quelle est la grandeur des promesses divines ; de l’autre, quelle est la grandeur des supplices. Grâces et supplices, tels sont les moyens par lesquels le Seigneur forme l’homme et le conduit au salut. Que tardons-nous encore ? Pourquoi ne nous mettons-nous pas à l’abri du châtiment ? Pourquoi n’ouvrons-nous pas la main au don sacré ? Pourquoi ne choisissons-nous pas ce qui vaut le mieux, c’est-à-dire le Seigneur préférablement au mal, et la sagesse préférablement à l’idolâtrie ? Pourquoi n’échangeons-nous pas la vie contre la mort ? « Voilà que j’ai placé sous vos yeux la mort et la vie. » Le Seigneur vous met à l’épreuve afin que vous choisissiez la vie. Père tendre, il nous presse d’obéir à Dieu. « Ô Sion ! si tu veux, si tu écoutes ma voix, tu jouiras des fruits de la terre. » Telle est la récompense qu’il attache à la soumission. « Mais si, indocile et rebelle, tu irrites ma colère, le glaive te dévorera. » Telle est la sentence qu’il prononce contre l’opiniâtreté qui refuse d’obéir. Ainsi a parlé la bouche du Seigneur, c’est-à-dire la loi de la vérité, le Verbe de Dieu.


Voulez-vous que je vous donne un sage et utile conseil ? Accordez-moi votre attention. Je m’expliquerai avec toute la clarté dont je suis capable. Vous auriez dû, ô hommes, quand vous réfléchissiez sur le bien, invoquer les dépositions d’un témoin incorruptible et inné, de la foi, qui choisit par une spontanéité rapide et naturelle ce qui vaut le mieux, et non pas chercher avec tant de labeur s’il faut suivre ses inspirations. Qui de vous, par exemple, met en doute s’il faut s’enivrer ? cependant vous vous plong