Clément d'Alexandrie

LES STROMATES LIVRE VI

Titre 5
Titre 5

SOMMAIRE

LIVRE AUDIO

CHAPITRE PREMIER


Ordre des matières.


Dans notre sixième et septième livres des Stromates, consacrés aux commentaires sur la véritable philosophie, après avoir exposé le plus complètement qu’il nous sera possible la morale qu’elle contient, et avoir montré quelle est la vie du parfait Gnostique, nous continuerons de prouver aux philosophes que notre disciple, au lieu d’être comme ils se l’imaginent, un athée, est le seul qui rende à Dieu le culte qui lui appartient. Pour arriver à ce but, il nous faudra toucher sommairement aux dogmes qu’il croit, aux pratiques qu’il observe, autant du moins que nous pourrons sans péril confier ces secrets à la lettre parlante d’un ouvrage public. Le Seigneur, en effet, nous a ordonné « de travailler pour la nourriture qui demeure dans la vie éternelle. » Et le prophète dit quelque part : « Heureux celui qui sème sur toute terre arrosée d’eau où paissent la génisse et l’âne ; » qu’est-ce à dire ? le peuple qui, formé des Hébreux et des Gentils, se confond dans une foi commune. Mais celui qui est faible se nourrit « de légumes », selon l’illustre apôtre. Déjà les trois livres de notre Pédagogue, prenant le Chrétien au berceau, l’instruisent et le formant à ce régime de vie que développe en lui, par l’intermédiaire de la foi, l’enseignement des Catéchèses, et qui, dans le néophyte, inscrit, au nombre des hommes faits, prépare une âme vertueuse à recevoir plus tard le précieux dépôt de la connaissance. Une fois que les Gentils auront été mis à même de reconnaître, par les détails où nous entrerons, qu’en persécutant le véritable adorateur de Dieu, ce sont eux qui font acte d’impiété, fidèle alors au titre et au caractère de Stromates sous lesquels se présentent nos commentaires, nous résoudrons quelques objections, soulevées tant par les Grecs que par les Barbares au sujet de l’avénement de notre Seigneur. Les fleurs diverses qui émaillent les prairies, les grands arbres qui ornent les jardins, ne sont ni séparés, ni groupés par espèces, quoique plus d’un auteur ait réuni dans un même recueil des matières diverses d’érudition qu’il distingua les unes des autres par les titres de prairie, d’hélicon, d’alvéole et de péplos[1]. Nos Stromates ressemblent à une prairie. Mille objets divers s’y mêlent et s’y confondent, à la manière des fleurs, selon qu’ils se sont offerts à notre esprit, jetés sans ordre et sans art, quelquefois même dispersés à dessein. Écrits de la sorte, ils seront pour moi un feu caché sous la cendre que l’on réveille au besoin ; si par hasard ils tombent entre les mains d’un lecteur qui peut être initié aux mystères de la connaissance, ils l’exciteront à y chercher, non pas sans quelque labeur, ce qui peut le servir et lui profiter. La justice voulant que le travail précède la nourriture, n’est-il pas plus juste encore que la fatigue précède la connaissance pour ceux qui tendent au salut et à la béatitude éternelle par la voie étroite et laborieuse, par la voie véritable du Seigneur ? Quelle est notre connaissance ? Quel est notre jardin spirituel ? Notre Seigneur lui-même, dans lequel nous sommes plantés comme dans une bonne terre, après avoir été arrachés au sol stérile de notre vie antérieure. La transplantation développe la bonté du fruit. Or, encore une fois, la lumière et la connaissance véritable, c’est notre Seigneur dans lequel nous avons été transplantés. On distingue deux sortes de connaissances : la première est celle qui porte communément ce nom, et se manifeste dans tous les hommes. Il faut établir une distinction semblable pour l’intelligence et la conception qui réside dans la perception des objets dont nous sommes environnés, et appartient aussi bien aux êtres doués de raison qu’à ceux qui ne l’ont pas reçue en partage. Dieu me préserve de donner le nom de connaissance à de grossières notions qui ne viennent que par les sens ! Mais la connaissance par excellence et vraiment digne de ce nom a pour caractère définitif l’intelligence et la raison. Par elle seule les facultés de l’être raisonnable se transforment en connaissances qui s’appliquent hors des sens et par la simple action de l’esprit aux choses qui ne sont perceptibles qu’à intelligence. « Qu’il est bon, s’écrie David, l’homme touché de compassion pour ceux qui s’égarent et périssent dans les voies de l’erreur, et qui vient à leur aide » en leur distribuant la parole de la vérité, non pas avec une pitié indiscrète et irréfléchie, mais « qui réglera et dispensera ses discours avec le discernement de la sagesse ! Voilà l’homme qui a répandu ses biens sur les pauvres. »


  1. ↑ Voile.


CHAPITRE II


Continuation de ce sujet : les Grecs ont presque tout dérobé aux Hébreux. — Les Grecs se sont pris mutuellement les maximes qui appartenaient à chacun d’eux.


Mais avant d’aborder le sujet que nous nous proposons de traiter, il faut rendre ici, sous forme de préambule, ce qui manque à notre cinquième livre des Stromates. En effet, la preuve que le symbolisme était d’origine ancienne, et que non-seulement nos prophètes avaient recouru aux formes allégoriques, mais que la plupart des sages de la Grèce et bon nombre d’entre les autres nations barbares en avaient fait autant, amenait naturellement l’exposé des mystères et des initiations. Nous remettons néanmoins d’en parler au moment ou nous réfuterons les doctrines des Grecs sur les principes ; car ces mystères, comme nous le ferons voir, rentrent aussi dans le cercle de cet examen. Quant à présent, la démonstration une fois bien établie, que le sens mystique des dogmes grecs a été entièrement éclairci par les lumières de la vérité que les Écritures nous ont transmise, et par la communication desquelles il résulte de nos preuves, si ce n’est pas là parler avec orgueil, que le fruit de la vérité est parvenu jusqu’aux Gentils, eh bien ! appelons la Grèce en témoignage contre elle-même pour la convaincre qu’elle est réellement coupable des larcins dont elle est accusée. Des écrivains qui se dérobent si publiquement l’un à l’autre des choses qui appartiennent à chacun d’eux, confirment, par ces plagiats sans fin, qu’ils sont des voleurs, outre qu’ils attestent, sans le vouloir, qu’ils se sont attribué la vérité qu’ils avaient reçue de nous, et qu’ils l’ont furtivement transmise à leur nation. En les voyant porter une main hardie sur les richesses particulières, comment imaginer qu’ils aient respecté les nôtres ? Laissons de côté leurs dogmes en philosophie. Les sectes les plus opposées confessent elles-mêmes, afin de prévenir sans doute le reproche d’ingratitude, qu’elles ont reçu de Socrate leurs dogmes principaux. Après avoir cité à l’appui de notre proposition quelques témoignages seulement, empruntés aux écrivains grecs les plus renommés, et avoir suffisamment convaincu le lecteur du genre de vol commis par ces plagiaires à diverses époques, nous reviendrons à notre sujet.

Orphée avait dit :

« Il n’est rien de plus effronté ni de plus mauvais qu’une femme. »

Homère le répète :

« Rien de plus intolérable ni de plus effronté qu’une femme. »

Musée avait écrit :

« La prudence l’emporte toujours sur la force ; »

Homère dit :

« Le bûcheron abat le chêne plutôt avec l’adresse qu’avec la force. »

Ailleurs le même Musée avait dit :

« De même que la terre féconde couronne de feuilles les frênes, et que les unes tombent tandis que les autres naissent, ainsi se succèdent les générations humaines. »

Homère va reproduire ces paroles :

« Le vent dépouille l’arbre de ses feuilles et les disperse ; au retour du printemps l’arbre en produira de nouvelles. Ainsi vont les générations humaines ; les unes naissent, les autres meurent. »

Homère avait dit :

« Il n’est pas permis d’insulter à la cendre des morts ; »

Voilà qu’Archiloque et Cratinus écrivent, le premier :

« Il ne convient pas d’injurier les morts ; »

Le second dans les Laconiens :

« C’est une chose odieuse que de se vanter au détriment des morts. »

Le même Archiloque, s’emparant de ce vers d’Homère :

« Je suis blessé et je n’en rougis point lorsque tant d’autres le sont avec moi ; »

le reproduit de cette manière :

« J’ai failli ; mais je ne suis pas sans compagnon dans mon malheur. »

De même pour ce vers :

« Mars, qui favorise tantôt un parti tantôt un autre, immole celui qui immolait tout à l’heure ; »

Archiloque le reproduit encore sous cette forme :

« Je le ferai ; car Mars est le dieu de tous les partis. »

Cet autre vers du poëte épique :

« La victoire est entre les mains des dieux ; »

devient dans les iambes d’Archiloque un aiguillon qui excite ainsi le courage de la jeunesse :

« Les dieux décident de la victoire. »

Homère avait dit :

« Ne se lavant jamais les pieds et couchant sur la terre ; »

Euripide écrit dans son Érechthée :

« Ils dorment sur la terre nue et ne se baignent les pieds dans aucune fontaine. »

D’accord avec ce vers d’Homère,

« Les uns se complaisent dans une occupation, les autres dans une autre ; »

Archiloque avait dit :

« Les uns se réjouissent d’une chose, les autres d’une autre ; »

Euripide répète d’après eux, dans l’Œnée :

« Celui-ci préfère un genre de vie, celui-là un autre. »

J’ai entendu Eschyle s’écrier :

« Que l’homme fortuné s’enferme dans sa maison ; que le malheureux y demeure également ; »

Euripide ne manquera point de s’écrier aussi sur la scène tragique :

« Heureux l’homme qui cache sa félicité dans le secret de sa maison ! »

La comédie parlera le même langage dans la bouche de Ménandre :

« Cachez votre bonheur dans votre maison ; demeurez-y libre, ou bien renoncez au titre d’homme véritablement heureux. »

Théognis avait écrit :

« L’exilé n’a point d’ami fidèle ; »

Euripide en a fait :

« Les amis s’éloignent de la fortune du pauvre. » On lit dans Épicharme :

« Hélas ! hélas ! ô ma fille, je t’ai perdue en te donnant un mari beaucoup plus jeune que toi… car l’époux cherche une jeune amante, et l’épouse appelle quelque adultère ; »

Euripide s’empare ainsi de ce passage :

« C’est chose inconvenante que d’unir à un jeune homme une femme déjà vieille. Qu’arrive-t-il ? Celui-ci soupire après les voluptés d’une autre couche, et l’épouse délaissée médite de funestes projets. »

Euripide ayant dit dans Médée :

« Les dons du méchant sont toujours funestes ; »

Sophocle écrira ce vers iambique dans lAjax furieux :

« Les présents d’un ennemi ne sont pas des présents : ils sont toujours funestes. »

Je lis dans Solon :

« La satiété qu’accompagne une grande richesse engendre l’insolence ; »

Théognis va répéter presque dans les mêmes termes :

« La satiété engendre l’insolence quand la fortune est aux mains du méchant. »

Imitation semblable dans l’histoire de Thucydide : « La plupart des hommes, dit-il, auxquels surviennent quelques moments de bonheur inattendu, ne manquent point de se jeter dans l’insolence ; »

Philiste reproduira ce passage : « Les prospérités qu’accompagent la raison et la justice sont plus sûres pour notre renommée et nous tiennent mieux en garde contre l’infortune.

Car la plupart de ceux auxquels surviennent quelques moments d’un bonheur inattendu ne manquent jamais de se jeter dans l’insolence. »

Euripide ayant dit :

« Les enfants nés de parents qui mènent une vie sobre et rude, ont le plus de vigueur ; »

Critias écrit :

« Prenons l’homme à son berceau. Par quel moyen lui assurer un corps vigoureux ? Il l’obtiendra infailliblement si le père s’exerce aux luttes du gymnase, se nourrit abondamment, et fatigue son corps par de rudes labeurs ; si la mère du futur enfant est d’une complexion robuste et entretient ses forces par le travail. »

Homère nous montre Vulcain forgeant le bouclier :

« Il y représente la terre, le ciel et la mer ; il y ajoute l’immensité de l’océan. »

Phérécyde de Syrie dit à son tour :

« Zeus fabrique un large et magnifique manteau. Il y représente avec des couleurs diverses la terre, le ciel, et les palais de l’océan. »

« La honte est à la fois utile et fatale à l’homme, » dit Homère. Euripide va dire après lui :

« Quel jugement porter de la honte ? Je l’ignore véritablement : ici elle nous est nécessaire ; là elle devient un grand mal. »

Confrontez les uns avec les autres les écrivains qui fleurirent à la même époque, et parcoururent la même carrière, vous surprendrez les traces de leurs déprédations réciproques. Ici c’est Euripide qui dit dans Oreste :

« Doux charme du sommeil, remède à nos maux… »

Là c’est Sophocle qui s’écrie dans Ériphyle :

« Va trouver le sommeil ; il guérira tes maux. »

Si Euripide dit dans Antigone :

« Chez l’enfant illégitime, le nom seul est honteux ; la nature est la même ; »

Sophocle répond dans ses Alévades :

« Toutes les choses qui sont bonnes ont la même nature. »

Je lis dans le Ctimène d’Euripide :

« Dieu vient en aide à l’homme qui travaille ; »

Et dans le Minos de Sophocle :

« Jamais la fortune ne seconde celui qui se manque à lui-même ; »

Dans l’Alexandre d’Euripide :

« Le temps m’éclairera. Es-tu bon ? es-tu méchant ? je le saurai de ce témoin véridique ; »

Et dans l'Hippone de Sophocle :

« Ne me cache point la vérité. Car le temps, aux oreilles et aux yeux duquel rien n’échappe, est le révélateur suprême de toutes choses. »

Poursuivons ce parallèle. Eumélus ayant écrit :

« Les neuf filles de Mnémosyne et de Jupiter olympien ; »

Solon commence ainsi une élégie :

« Brillantes filles de Mnémosyne et de Jupiter olympien ; »

Ailleurs Euripide, paraphrasant ce vers d’Homère :

« Qui es-tu ? quelle est ta patrie ? quels sont les auteurs de tes jours ? »

Le développe dans lès iambes suivants de l'Égée :

« De quelle contrée dirons-nous que tu es sorti, pour errer ainsi sur une terre étrangère ? Quel est ton pays ? où est-il situé ? quel est celui qui t’a engendré ? de qui enfin pouvons-nous te proclamer fils ? »

Mais quoi ! Théognis ayant dit :

« Boire du vin avec excès est un mal ; en boire modérément, ce n’est plus un mal, mais un bien ; »

Voilà que Panyasis écrit après lui :

« Bu avec mesure, le vin, présent des dieux, est utile aux mortels ; pris immodérément, il devient funeste. »

Hésiode commence-t-il par dire :

« Au lieu de feu je te rendrai un mal qui sera les délices de tous ? »

Euripide le répète en ces termes :

« À la place du feu naquit un fléau plus redoutable et plus opiniâtre, la femme. »

En outre, Homère ayant dit :

« il m’est impossible d’assouvir les convoitises de mon estomac, impérieux tyran qui cause tant de maux à l’homme ; »

Euripide écrit :

« Tout cède à l’indigence et aux nécessités de l’estomac, source fatale d’où coulent nos maux. »

Le poëte comique Callias n’a pas plutôt prononcé cette maxime :

« Avec les fous il faut que tout le monde soit fou ; »

Que Ménandre va en faire son profit dans sa comédie intitulée : Les hommes à lencan :

« La sagesse n’est pas toujours de saison ; il faut être de temps en temps fou avec les fous. »

Antimaque de Téos ayant dit :

« L’homme trouve souvent sa ruine dans les dons qui lui sont faits ; »

Augias s’approprie ainsi cette pensée :

« Les présents, comme les actions, trompent souvent l’esprit de l’homme. »

Si Hésiode dit :

« Il n’est pas pour l’homme de trésor plus précieux qu’une épouse vertueuse. Si elle est méchante, pas de fléau plus redoutable ; »

Simonide dit à son tour :

« L’homme n’a pas de trésor qui égale la possession d’une épouse vertueuse, ni de fléau plus terrible qu’une femme méchante. »

Épicharme nous ayant donné cet avertissement :

« Si longue que doive être ta vie, pense comme si tu ne devais vivre qu’un moment ; »

Euripide dit à son tour :

« Puisque la richesse est un bien si fragile, que ne songeons-nous à vivre du moins loin du trouble et des angoisses ? »

De même, quand le poëte comique Diphile nous dit :

« La vie de l’homme est une suite de vicissitudes ; »

Voici venir Posidippe avec cette imitation :

« Pas un homme qui ait traversé la vie sans connaître la douleur. Pas un qui ait été malheureux jusqu’à son dernier jour. »

Et à leur suite Platon nous crie que l’homme est un être essentiellement variable.

Euripide vient-il à écrire :

« Misérable vie de l’homme, comme tu es toujours incertaine et chancelante, aujourd’hui élevée dans les airs, demain au fond de l’abîme ! Pas de point déterminé où le mortel doive s’arrêter, si ce n’est quand il vient, sous la main de Jupiter, heurter au tombeau, dernier écueil de la vie ; »

Diphile dit à son tour :

« D’existence entièrement affranchie de maux, de chagrins et d’inquiétudes, il n’en est pas. La violence, la ruse, les maladies, empoisonnent les jours de chacun de nous. La mort par sa présence est le médecin de ces maux ; elle les guérit par le sommeil de la tombe. »

De plus Euripide ayant dit ailleurs :

« La fortune a plus d’un aspect, les dieux nous envoient bien des événements inattendus ; »

Le poëte tragique Théodecte reproduit ainsi cette pensée :

« Les choses humaines sont frappées d’inconstance et de mobilité. »

Bacchylide aussi ayant dit :

« À peu de mortels la Divinité a donné de toujours réussir et d’arriver au terme de la vieillesse, couronnés de cheveux blancs, sans avoir jamais connu l’infortune ;

Moschion-le-Comique écrit aussitôt :

« Heureux, mille fois heureux entre tous les autres, le mortel dont la vie s’est écoulée d’un cours toujours égal ! » Vous trouverez aussi que ces vers de Théognis :

« Il n’est pas sage de marier une jeune femme à un vieillard ; car elle n’obéit point comme la barque au gouvernail ; »

Ont été ainsi copiés par Aristophane-le-Comique :

Un vieux mari ne convient point à une jeune femme. »

Si Anacréon écrit :

« Je vais chanter l’Amour, jeune enfant dont la chevelure est retenue par des guirlandes de fleurs. L’Amour est le tyran des dieux ; à lui seul il dompte la multitude des hommes ; »

Vient Euripide qui dit :

« L’amour ne subjugue pas seulement les hommes et les femmes ; il s’attaque au ciel lui-même : il trouble la demeure des dieux et règne jusque dans les profondeurs des mers. »

Mais de peur que le désir de prouver par quel penchant au vol les Grecs ont mis la main sur des pensées et des dogmes qui ne leur appartiennent pas, n’allonge inutilement notre discours, produisons, à l’appui de nos paroles, le témoignage d’Hippias, sophiste d’Élée, qui plaide la même cause que nous. Il s’exprime ainsi formellement : « De ces choses, les unes ont été déjà dites par Orphée, les autres brièvement touchées par Musée ; les autres exprimées ailleurs. Celles-ci se rencontrent dans Hésiode, celles-là dans Homère, quelques autres dans d’autres poëtes, quelques autres dans les prosateurs, tantôt enfin chez les écrivains Grecs, tantôt chez les écrivains barbares. Pour moi, après avoir coordonné ce qu’il y a de plus intéressant et de plus homogène, j’en composerai le discours présent, nouveau et varié dans sa forme. » À qui s’imaginerait que la philosophie, l’histoire et l’éloquence elle-même n’ont pas été complices de ces larcins, nous allons prouver le plagiat par quelques exemples particuliers à chacune d’elles.

Alcméon de Crotone ayant dit :

« Il est plus facile de se garder d’un ennemi que d’un ami ; »

Voilà que Sophocle répète dans son Antigone :

« Connaissez-vous ulcère plus hideux qu’un ami perfide ? »

Et Xénophon :

« Le secret le plus sûr de nuire à ses ennemis, c’est de paraître leur ami, »

De plus, Euripide avait dit dans le Télèphe :

« Enfants de la Grèce, nous servirions des Barbares ! » Thrasymaque s’écrie, dans son Discours pour les habitants de Larisse :

« Nous reconnaîtrions pour maître Archélaüs, nous Grecs, lui barbare ! »

Orphée ayant dit :

« Pour l’âme, la mort est de se changer en eau ; pour l’eau, de changer de nature. De l’eau naît la terre, et de la terre naît l’eau. De l’eau naît l’âme, qui se convertit entièrement en air ; »

Héraclite va s’approprier cette définition et la reproduire ainsi :

« Pour les âmes, la mort est de se convertir en eau ; pour l’eau, de se transformer en terre. La terre produit l’eau, et de l’eau naît l’âme. »

Athamas le pythagoricien ayant dit :

« Telle est l’origine de l’univers. On compte quatre éléments, le feu, l’eau, la terre et l’air. Ils concourent à la formation de toutes choses ; »

Empédocle d’Agrigente écrit après lui :

« Écoute ; il y a quatre principes : le feu, l’eau, la terre, et l’air, qui n’a point de limites. De ces quatre principes sont nées, naissent on naîtront, toutes les choses passées, présentes ou futures. »

Platon ayant dit : « C’est pourquoi les dieux aussi connaissant les hommes, délivrent plus promptement de la vie ceux qu’ils aiment le mieux ; » Ménandre écrivit :

« Celui qui est aimé des dieux meurt jeune. »

Euripide ayant dit dans l’Œnomaüs :

« Nous conjecturons les choses cachées d’après celles que nous voyons ; »

Et dans le Phénicien :

« Sur des signes vraisemblables, on découvre les choses cachées ; »

Hypéride écrivit :

« Il est nécessaire que ceux qui enseignent cherchent à découvrir par des signes vraisemblables les choses cachées. »

Isocrate ayant dit :

« Il faut que le passé nous serve à conjecturer l’avenir ; »

Andocide ne craignit pas de répéter :

« Il faut se servir du passé comme d’un flambeau qui éclaire l’avenir. »

Théognis ayant dit :

« De l’or ou de l’argent falsifié n’est pas un mal sans remède, ô Cyrnus ; l’habileté peut aisément découvrir l’altération. Mais si, dans la poitrine d’un homme que vous croyez votre ami, se cache un cœur stérile et desséché ; si dans ce cœur habite la fraude, les dieux n’ont rien donné aux hommes de plus trompeur ; voilà l’imposture la plus difficile à démêler ; »

Euripide écrivit :

« Ô Jupiter, toi qui as donné aux hommes des signes évidents pour reconnaître si l’or est falsifié, pourquoi n’as-tu pas marqué les méchants d’un signe qui les distinguât des autres hommes ? »

Hypéride écrivit également :

« Les hommes ne portent sur leur visage aucun signe qui révèle leur pensée. »

Stasinus ayant dit :

« Insensé qui tue le père, et laisse vivre les enfants ; » Xénophon écrivit :

« Je le vois maintenant, je me suis conduit comme un homme qui, après avoir tué le père, aurait épargné les enfants. »

Sophocle ayant dit dans son Antigone :

« Mon père et ma mère étant morts, comment espérer un frère ? »

Hérodote écrivit :

« Mon père et ma mère n’étant plus, il ne me reste aucun espoir d’avoir un autre frère. »

Théopompe ayant dit :

« Les vieillards sont réellement deux fois enfants ; »

Et avant lui Sophocle, dans Pélée :

« Je suis seule maintenant à veiller auprès du vieux Pelée, fils d’Éaque. Je l’élève de nouveau, si l’on peut ainsi parler ; car la vieillesse est une seconde enfance ; »

L’orateur Antiphon reproduisit cette pensée en ces termes :

« Les soins qu’il faut prendre d’un vieillard ressemblent à ceux que réclame l’enfant. » On lit dans Platon lui-même : « Un vieillard est deux fois enfant. » Thucydide ayant dit : « Les victimes de Marathon bravèrent seules le péril ; » Démosthène s’écrie, dans un de ses discours : « J’en jure par les mânes de ceux qui combattirent à Marathon. » Mais ne laissons point sans les citer les exemples suivants. Cratinus dit le premier, dans la Pytine[1] :

« Vous connaissez peut-être les mouvements et la cabale ; »

L’orateur Andocide en prit occasion de débuter ainsi : « Juges, vous n’ignorez pas pour la plupart les mouvements et les cabales de mes ennemis. Leur violent désir de me perdre, vous le connaissez. » Nicias en fait autant dans son discours contre Lysias, intitulé Le Dépôt : « Juges, vous voyez les mouvements et les cabales de mes adversaires, et leur acharnement pour amener ma ruine. » Écoutons Eschyne maintenant. « Vous avez vu, ô Athéniens, les mouvements et les intrigues de mes adversaires, cette armée de factieux rangée en bataille. » Ailleurs, si Démosthène dit : « J’imagine, ô Athéniens, que vous connaissez toutes les sollicitations empressées et les intrigues qui s’agitent dans cette lutte ; » Philinus s’emparera de ces paroles pour les reproduire ainsi : « Aucun de vous n’ignore sans doute, juges, quelles intrigues s’agitent dans cette lutte, ni quels mouvements se donne cette armée de factieux. » Isocrate vient-il à prononcer ces mots : « Comme si elle était la sœur de l’argent et non pas la sienne ? » Lysias répétera dans ses Orphiques : Il devint manifeste qu’il était le frère de l’or plutôt que des hommes. » Homère ayant dit :

« Ô mon ami, si, en nous dérobant aux chances de la guerre, nous devions toujours vivre affranchis de la vieillesse et de la mort, tu ne me verrais point ici combattre au premier rang, ni t’envoyer toi-même au milieu des hasards qui font les héros. Mais puisque mille morts nous menacent, auxquelles il est impossible d’échapper, marchons, et illustrons-nous par la mort de quelque noble ennemi, ou donnons la gloire à quelque combattant par notre trépas ; »

Théopompe écrit : « Si, en nous dérobant au danger présent, il nous était permis de passer le reste de nos jours dans une inviolable sécurité, notre attachement à la vie n’aurait rien qui pût surprendre. Mais tant de périls menacent d’ailleurs notre existence, qu’il paraît plus désirable de succomber dans les combats. » Mais quoi ! le sophiste Chilon, ayant prononcé cette sentence : « Cautionne, mais le malheur est là ; » Épicharme ne l’a-t-il pas reproduite sous ces termes : « La caution est la fille de la ruine, et mère de l’amende ? » Il y a plus ; le médecin Hippocrate ayant écrit : « Il faut tenir compte du temps, de la contrée, de l’âge et des maladies ; » Euripide dit dans ses Hexamètres :

« Ceux qui veulent opérer de sûres guérisons, ne doivent entreprendre la cure d’une maladie qu’après avoir étudié le pays et les mœurs de ses habitants. »

Ailleurs, si Homère nous avertit :

« Qu’il n’est au pouvoir d’aucun homme d’échapper à la mort ; »

Archinus en prendra occasion d’écrire que « la mort est une dette qu’il faut payer, un peu plus tôt, un peu plus tard. » Démosthène dira aussi : « La mort est pour tout homme le terme de la vie ; on n’échappe point à ses coups, même en se renfermant dans le secret de sa maison. » Hérodote, ayant raconté au sujet du Spartiate Glaucus que la Pythie avait répondu : « Pour Dieu, dire et faire sont la même chose, » Aristophane a dit :

« La pensée et l’acte ne sont qu’une même chose. »

Et avant lui on trouvera dans Parménide d’Élée : « Penser et être ne sont qu’une même chose. » Platon ayant écrit : « Nous démontrerons, non sans quelque raison peut-être, que la vue est le commencement de l’amour ; que l’espérance le développe, que la mémoire le nourrit, et que l’habitude l’entretient ; » le poëte comique Philémon, reproduit cette pensée comme il suit :

« Nous commençons par voir ; arrive ensuite l’admiration, puis la contemplation, puis enfin l’espérance. De tout cela naît l’amour. »

Démosthène ayant dit : « Tous les hommes sont condamnés à mourir, etc, » Phanoclès écrit dans le livre intitulé, Les Amours, ou la Beauté : »

« La trame qu’ourdissent les Parques est inévitable : nul moyen de nous y dérober, tous tant que nous sommes sur la terre. »

Si Platon a dit : « Dès que le premier germe d’une plante éclot régulièrement, l’embryon renferme en lui-même ses conditions de développement et de maturité ; » l’histoire répète après lui : « La nature veut que les sucs d’une plante sauvage, une fois sa première saison écoulée, ne puissent plus s’adoucir. » Ce passage d’Empédocle :

« J’ai été autrefois un jeune garçon, une fille, un arbuste, un oiseau et un poisson des mers, »

a fourni ces mots à Euripide dans son Chrysippe :

« Rien de ce qui naît, ne meurt ; dans la perpétuelle mobilité de la nature, les objets se reproduisent sous des formes nouvelles. » Platon veut-il, dans sa République, la communauté des femmes ? Euripide d’écrire dans le Protésilas :

« Que la couche de l’hymen soit donc commune. »

Euripide lui-même ayant écrit :

« Le nécessaire suffit à l’homme tempérant ; »

Épicure dit formellement :

« La richesse la plus grande est de savoir se contenter du nécessaire. »

Aristophane n’a pas plus tôt écrit :

« Sois juste ; avec la justice arrivent la stabilité, le repos et le calme de la vie ; »

Voilà qu’Épicure nous dit sur ses traces :

« Le fruit le plus important de la justice est l’exemption de toute espèce de trouble. »

Ces nombreux exemples, qui attestent le penchant des Grecs à se dérober mutuellement le fond des pensées, suffiront, et au-delà, pour porter la lumière dans l’esprit de quiconque est capable de comprendre. Mais ils ne se contentèrent pas de s’approprier avec le fond de la pensée, l’expression qui la rend, ou de paraphraser leur plagiat, ainsi que nous le démontrerons. Nous allons de plus les convaincre de vols complets, ils dérobèrent des ouvrages tout entiers qu’ils publièrent sans scrupule sous leur nom. Ainsi firent Eugamon de Cyrène pour un livre en entier des Thesprotes, volé à Musée ; Pisandre de Camira, pour lHéraclée du Lyndien Pisinus, et Panyasis d’Halicarnasse, pour la Conquête de l’Œchalie, que l’on doit à Cléophile de Samos. Homère lui-même, ce grand poëte, a pris mot pour mot, dans la Mort de Bacchus par Orphée, le fragment de l’Iliade qui débute ainsi :

« Semblable à un olivier touffu, que la main du jardinier cultive avec soin, etc. »

Ce qu’Orphée, dans sa Théogonie, applique à Saturne,

« Il est étendu sur la poussière, sa tête et son cou robuste inclinés, comme ceux d’un homme que le sommeil de la mort a déjà saisi, etc. ; »

Homère le transporte dans l'Odyssée, pour en faire la peinture du cyclope.

Hésiode aussi a dérobé textuellement au poëte Musée le fragment sur Mélampous, qui commence par ces mots :

« Il est juste que l’homme prête l’oreille au récit de ce qu’ont fait les dieux, témoignage visible de bien et de mal. »

Le poëte Aristophane a introduit, dans la Première célébration des Thesmophories, les vers de la comédie des Incendiés par Cratinus. Platon-le-Comique et Aristophane dans le Dédale, se sont pillés mutuellement. Philémon, après avoir opéré quelques changements dans une ingénieuse comédie d’Aristophane, a fait du Cocale de ce dernier son Enfant supposé. Plus loin les compilateurs Eumélus et Acusilas démembrent les vers d’Hésiode ; et, ainsi réduits en prose, ils les publient comme leur propre ouvrage. Mélésagore est effrontément pillé par les historiens Gorgias de Léontium et Eudème de Naxos, par Bion de Proconnèse, qui de plus a copié en l’abrégeant l’histoire du vieux Cadmus ; et par Amphiloque, Aristocle, Léandre, Anaximène, Hellanique, Hécatée, Androtion et Philochore. Dieuchidas de Mégare a dérobé à la Deucalionie d’Hellanique le commencement du discours par lequel elle débute. Passons sous silence les larcins d’Héraclite d’Éphèse, qui a pris la meilleure partie de son ouvrage dans Orphée. C’est dans Pythagore que Platon a puisé le dogme de l’immortalité de l’âme ; Pythagore le tenait des Égyptiens. Un grand nombre de Platoniciens nous ont laissé des écrits dans lesquels il prouvent que les Stoïciens et Aristote ont pris à Platon ses principaux dogmes. Il y a plus. Ce qui constitue le fond de la doctrine d’Épicure, ce philosophe l’a dérobé à Démocrite. Contentons-nous de cette rapide nomenclature. La vie ne me suffirait pas, si je voulais entrer spécialement dans tous les larcins qu’un vain amour de soi inspira aux Grecs, et démontrer comment leur ridicule jactance s’approprie à titre de richesses nationales les plus beaux dogmes qu’ils ont reçus de nous.


  1. ↑ Bouteille enveloppée d’osier, au dire de Suidas et d’Hésychius ; selon d’autres, petit tonneau en bois de pin. C’était le titre d’une comédie de Cratinus.


CHAPITRE III.


Pour établir de nouveau que les Grecs ont tout dérobé aux Hébreux, l’auteur prouve qu’ils ont transporté dans leur histoire et leur mythologie les miracles racontés par les saintes Écritures.


Les voilà donc convaincus d’avoir dérobé aux Barbares leurs dogmes. Mais ils ne s’en tiendront pas là ; les merveilles surprenantes que la puissance divine opéra parmi nous, par l’instrument de quelques justes, pour notre sanctification, vont se dénaturer et alimenter la mythologie de la Grèce. Ici nous leur demanderons d’abord : Les faits que vous racontez sont-ils vrais ou faux ? Ils n’oseront jamais en proclamer la fausseté. Comment espérer qu’ils confessent de leur propre bouche une folie qui va jusqu’à inventer des chimères ? Ils soutiendront sans doute que ces écrits portent le cachet de la vérité. À quel titre, dès-lors, repoussent-ils comme indignes de foi les miracles opérés par Moïse et par les autres prophètes ? En effet, le Dieu tout-puissant, dont la bonté veille sur tous les hommes, les conduit au salut, les uns par les préceptes, les autres par les menaces ; ceux-ci par les prodiges et les miracles, ceux-là par de consolantes promesses.

Une longue sécheresse avait affligé la Grèce. Dans la stérilité et la disette qui en furent la suite, ceux que la faim avait épargnés se rendirent en suppliants à Delphes pour y demander à la prêtresse par quel moyen ils pourraient se délivrer du fléau. — Point d’autre remède que de recourir aux prières d’Éaque, telle fut la réponse de la Pythie. Éaque cède aux instances qui lui sont adressées. Le voilà qui gravit une montagne de la Grèce, étend vers le ciel ses mains purifiées, et, invoquant le père commun des hommes, le conjure de venir en aide à la Grèce désolée. Il n’a pas plutôt cessé de prier, que des coups de tonnerre d’un heureux augure se font entendre, et l’air qui l’environne se couvre d’épais nuages. La pluie s’en échappe par torrents prolongés qui remplissent le pays tout entier. De là naît une récolte abondante sur une terre qu’ont labourée les supplications d’Éaque. « Et Samuel cria vers le Seigneur, dit l’Écriture ; et le Seigneur fit éclater son tonnerre et tomber la pluie au temps de la moisson. » Êtes-vous bien convaincu maintenant qu’il est un, le Dieu qui, par l’intermédiaire des puissances inférieures, « fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes ? » Nos saintes Écritures sont pleines d’exemples qui représentent Dieu exauçant toutes les prières qui lui sont adressées par la bouche des justes !

Les Grecs rapportent encore que les vents étésiens venant autrefois à manquer, Aristée offrit un sacrifice à Jupiter isthmien dans l’île de Céos. Le désastre était grand. Les productions de la terre étaient déjà consumées par l’excès de la chaleur, dans l’absence des vents qui avaient coutume de rafraîchir les moissons, lorsqu’Aristée obtint facilement le retour des souffles bienfaiteurs.

Pendant l’invasion de la Grèce par Xercès, la Pythie de Delphes rendit cet oracle :

« Habitants de Delphes, sacrifiez aux vents et tout ira mieux pour vous. »

Les Delphiens, dociles, érigèrent un autel, offrirent un sacrifice aux vents, et les obtinrent pour auxiliaires. En effet, les vents ayant soufflé violemment dans les parages du cap Sépiade, brisèrent le formidable armement de la flotte ennemie.

Empédocle d’Agrigente fut surnommé Kolysanémas.[1] On raconte qu’un vent impétueux, qui non-seulement apportait des malades pestilentielles, mais de plus frappait de stérilité le sein des femmes, étant venu à souffler de la montagne d’Agrigente, Empédocle arrêta le fléau. Voilà pourquoi il écrit lui-même dans ses vers :

« Tu suspendras la colère des vents infatigables qui se précipitent sur la terre et dessèchent les campagnes. »

Et ailleurs :

« Tu remplaceras à ton gré les vents par d’autres vents. »

Il marchait toujours, accompagné, dit-on, d’une troupe de gens qui consultaient l’avenir ou qui avaient été longtemps en proie à des maladies cruelles. Vous le voyez, ce sont nos saintes Écritures qui ont enseigné aux Grecs que les justes guérissent les maladies et opèrent des signes et des prodiges. Leur foi là-dessus n’a pas d’autre fondement. Veulent-ils se convaincre que des vertus ou des puissances gouvernent les vents et distribuent les ondées ? qu’ils écoutent le chant du Psalmiste : « Que vos tabernacles sont aimables, ô Seigneur des puissances ! » C’est du Seigneur des puissances, des dominations et des principautés, que Moïse nous dit, pour nous apprendre à ne point nous séparer de lui : « Ayez soin de circoncire votre cœur, et ne vous endurcissez pas davantage, parce que votre Seigneur est aussi le Seigneur des seigneurs et le Dieu des dieux ; le Dieu grand et puissant, etc… » Isaïe dit également : « Levez les yeux et considérez qui a créé toutes choses. » De là l’opinion de quelques-uns qui attribuent les pestes, la grêle, les tempêtes et autres fléaux semblables, non pas seulement au désordre des éléments, mais à la colère des démons ou des mauvais génies. Les mages de Cléones, dit-on, observent attentivement la nature des nuées, et quand ils en aperçoivent qui vont s’ouvrir pour verser la grêle, ils conjurent par des sacrifices et des chants la colère et les menaces des mauvais anges. Les victimes viennent-elles à leur manquer ? Ils font jaillir de leur doigt un sang qu’ils offrent en sacrifice. La prophétesse Diotime, en conseillant aux Athéniens de sacrifier avant l’invasion de la peste, recula de dix ans l’arrivée de la contagion. De même, les sacrifices que prescrivit le crétois Épiménide retardèrent pendant le même espace de temps la guerre dont les Perses menaçaient la Grèce. Que l’on nomme ces âmes des dieux ou des anges, peu importe, disent quelques-uns. En effet, les hommes les plus versés dans cette doctrine, ont placé dans beaucoup de temples presque tous les cercueils des morts comme autant de statues, des dieux, donnant à leurs âmes le nom de génies et enseignant aux hommes à les honorer d’un culte spécial, parce que la Providence, pour les récompenser de la pureté de leur vie, les a investies du pouvoir de parcourir la région qui environne la terre et de veiller aux besoins des hommes. Ils savaient que certaines âmes sont enchaînées par leur nature dans les liens du corps ; mais cette question trouvera sa place, quand nous parlerons des anges. Démocrite fut surnommé la Sagesse pour avoir prédit souvent l’avenir par l’observation des phénomènes célestes. Son frère Damasus lui ayant prodigué tous les soins d’une bienveillante hospitalité, fut promptement payé de sa tendresse. Démocrite lui annonça, d’après l’inspection des astres, une pluie violente et prolongée. Ceux qui crurent à ses paroles se hâtèrent de recueillir leurs moissons ; et l’été n’était point achevé qu’elles étaient déjà dans leurs granges. Les incrédules, surpris par une pluie soudaine et sans interruption, perdirent toutes leurs récoltes. Pourquoi donc les Grecs refuseraient-ils de croire que Dieu apparut dans sa gloire sur le Sinaï pendant qu’une flamme enveloppait la montagne sans consumer aucune des plantes qui la couvraient, et que les éclats de la trompette ébranlaient les airs sans le secours d’aucun instrument ? La descente de Dieu sur la montagne n’est pas autre chose que l’arrivée de la puissance divine, qui parcourt le monde tout entier et annonce la lumière inaccessible. Tel est le sens allégorique de l’Écriture. Au reste, la flamme mystérieuse fut vue, selon le témoignage d’Aristobule, lorsque le peuple qui ne comptait pas moins d’un million d’hommes, sans y comprendre ce qui n’avait pas atteint l’âge de la puberté, se pressait autour de la montagne ; et le circuit du Sinaï n’avait pas moins de cinq jours de marche. Tout ce peuple, qui campait autour du lieu où se manifestait la vision, aperçut donc les flammes qui couronnaient la montagne. Dès lors l’apparition divine ne fut point locale : l’immensité de Dieu remplit l’univers.

Les historiens rapportent aussi que l’île des Bretons renferme une montagne sous laquelle est une caverne profonde qui a son ouverture au sommet. Lorsque le vent s’engouffre dans l’abîme et se brise dans les mille sinuosités de ses parois intérieures, on croirait entendre un bruit de cymbales que l’on frappe en cadence. Souvent aussi, dans les forêts, quand l’épaisse rafale mugit à travers les arbres et les feuilles, elle produit des accents qui imitent le concert des oiseaux. Il y a mieux. Ceux qui ont écrit l’histoire de la Perse racontent que, dans les parties les plus élevées du pays des mages, au milieu d’un vaste plateau, se dressent trois montagnes qui se suivent. Le voyageur, arrivé au pied de la première, entend des voix confuses qu’il prend pour les clameurs de plus de cent mille combattants sur un champ de bataille. Il n’a pas plus tôt atteint la montagne centrale, que l’éclat et l’intensité du bruit redoublent encore. Lorsqu’il approche de la dernière, ce sont alors des chants glorieux et comme des hymnes de victoire. La cause de tout ce bruit, il faut la chercher, selon moi, dans le poli et les cavités des parois. Quand le vent, refoulé d’une caverne où il a pénétré, y rentre une seconde fois, il résonne avec plus de force. Ainsi je m’explique ces phénomènes. Dieu toutefois, auquel rien n’est impossible, peut bien, sans le secours d’aucun agent intermédiaire, produire dans l’oreille la vivante image du son, tout absent qu’il est. Il atteste ainsi sa grandeur, en montrant qu’il lui est facile d’agir contre les lois de la nature, guidé toujours par le désir de convertir aux commandements et à la foi celui qui ne croit pas encore et n’a pas accepté le précepte. Mais il y avait là un nuage ; il y avait une haute montagne. Pourquoi l’air, mis en mouvement par une impulsion puissante, ne pouvait-il produire différents sons ? Voilà pourquoi le prophète dit aussi : « Vous avez entendu la voix de ses paroles, mais vous n’avez aperçu aucune forme. » Vous découvrez maintenant comment la voix du Seigneur, Verbe incorporel, comment la vertu du Verbe, rayonnante parole du Seigneur, la Vérité enfin descendue du ciel dans le sein de l’Église, opérait par l’intermédiaire d’un agent lumineux et immédiat.


1.↑ Qui arrête le vent. Koluô, empêcher ; anemos, vent.



CHAPITRE IV


Une grande partie des doctrines qui composent la philosophie grecque vient des Égyptiens et des Gymnosophistes de l’Inde, célèbres les uns et les autres par leur sagesse.


Nous avons sous la main un autre témoignage qui prouve que les Grecs, après nous avoir dérobé leurs dogmes les plus respectables, se les sont attribués comme une invention qui leur fut particulière ; c’est qu’ils ont pillé de même les autres nations barbares[1]. À chacune de leurs sectes, ils ont enlevé leurs doctrines les plus excellentes, et ils s’en sont glorifiés comme d’un bien qui serait leur propriété. Ils ont surtout pillé les Égyptiens ; et parmi ces larcins, la métempsychose est un des plus importants. Les Égyptiens, en effet, ont un corps de doctrine qui est à eux. Je n’en veux d’autres preuves que leurs cérémonies sacrées. Le chanteur y marche le premier, portant quelqu’un des symboles de la musique. Il doit savoir par cœur deux des livres d’Hermès ; le premier renferme les hymnes en l’honneur des dieux, le second la règle de conduite que doivent suivre les rois. Après le chanteur, vient lhoroscope[2] ; il tient à la main un klepsydre et une branche de palmier, symboles de l’astrologie. Il doit toujours avoir à la bouche les quatre livres d’Hermès, relatifs à l’astrologie. Le premier traite de l’ordre des étoiles fixes et visibles ; le second, des conjonctions, et de la lumière du soleil ainsi que de la lune ; les deux autres, du lever des astres. Au troisième rang marche le scribe sacré. Il a des ailes à la tête ; ses mains portent un livre et une règle dans laquelle sont le noir graphique et le roseau qui sert à écrire. Il est tenu de savoir le système des hiéroglyphes, la cosmographie, la géographie, l’ordre dans lequel se meuvent le soleil, la lune, et les cinq planètes ; de plus, la chorographie de l’Égypte, la description du Nil, celle des temples, des lieux et des instruments sacrés, les mesures enfin, et généralement tout ce qui figure dans les cérémonies religieuses. À la suite des prêtres que nous venons de nommer, vient le stoliste, c’est-à-dire celui qui prend soin des ornements du culte. Il porte l’équerre de la justice et le vase des libations. Il connaît tout ce qui appartient à l’enseignement et aux rites victimaires. Les livres où sont consignés les honneurs qu’il faut rendre aux dieux, et les mystères de la religion égyptienne, sont au nombre de dix, et rangés sous cette division : sacrifices, prémices, hymnes, prières, cérémonies, jours de fête, et autres choses semblables. Le dernier de tous vient le prophète qui porte l’amphore sacrée dans son sein et visible aux assistants : il est suivi par ceux qui portent les pains destinés à servir d’offrande. Le prophète, attendu sa qualité de chef des sacrifices, possède à fond les dix livres appelés sacerdotaux, parce qu’ils traitent des lois, des dieux, et de tout l’ensemble des prescriptions sacerdotales. Le prophète préside en outre, chez les Égyptiens, à la répartition de l’impôt. Les livres d’Hermès, d’une absolue nécessité, s’élèvent donc à quarante-deux. Sur ce nombre, trente-six renferment la philosophie des Égyptiens que doivent connaître dans toutes ses parties les prêtres dont il vient d’être question. Les six autres livres sont du domaine des Pastophores[3]. Ils ont pour objet la médecine et se subdivisent ainsi : organisation humaine, maladies, instruments, remèdes, affections des yeux, maladies particulières aux femmes. Sans entrer ici dans de plus longs détails, tel est l’ensemble de la philosophie égyptienne.

Celle des Indiens fut également célèbre. C’est pourquoi Alexandre le Macédonien, s’étant fait amener dix Gymnosophistes indiens, réputés dans leur secte pour la profondeur de leur sagesse et le laconisme de leurs réponses, leur proposa diverses questions. La mort, ajouta le conquérant, attendait celui qui ne répondrait pas convenablement. Le plus âgé d’entre eux fut établi juge. On demanda au premier lesquels se trouvaient en plus grand nombre des vivants ou des morts ? — Les vivants, répondit-il ; car les morts n’existent pas. — Au second : Laquelle des deux, de la mer ou de la terre, nourrit les animaux de plus large dimension ? — La terre, parce que la mer en fait partie. — Au troisième : Quel est le plus rusé de tous les êtres vivants ? — L’homme, parce qu’on ne le connaît pas encore. — Au quatrième : Pourquoi avez-vous entraîné dans la défection votre roi Sabba ? — Nous voulions qu’il vécût avec gloire, ou qu’il mourût misérablement. — Au cinquième : Laquelle de la nuit ou de la lumière précéda l’autre ? — Elle a précédé d’un seul jour ; car à des questions équivoques il faut des réponses ambiguës. — Au sixième : Quel est le secret de se faire aimer le plus possible ? — Une grande puissance qui n’inspire aucune crainte. — Au septième : Comment un homme peut-il devenir dieu ? — En faisant tout ce qui est impossible à l’homme. — Au huitième : Laquelle des deux est la plus forte de la vie ou de la mort ? — La vie, puisqu’elle a tant de maux à supporter. — Au neuvième : Jusques à quand est-il honorable à l’homme de vivre ? — Aussi longtemps qu’il ne se dit pas à lui-même : Il vaut mieux mourir que de vivre. Arrivé au tour du dixième, Alexandre lui ordonna aussi de parler, puisqu’il était juge. — Ils ont tous répondu plus mal les uns que les autres, dit-il. — Eh bien ! répartit le Macédonien, tu mourras le premier, toi qui portes ce jugement. — Et comment tiendrais-tu ta promesse, ô roi, toi qui as déclaré que tu immolerais le premier celui qui aurait répondu le plus mal ?

Les Grecs ont été accusés à bon droit de plagiat dans tous les genres ; nous croyons l’avoir suffisamment démontré par de nombreux témoignages.

1.↑ Il faut se rappeler ici, comme dans beaucoup de passages précédents, que barbare signifie proprement étranger. C’est encore le sens de ce mot en sanskrit

2.↑ Orizô, borner ; scopeô, examiner.

3.↑ Pastos, appartement nuptial, voile ; phero, porter.



CHAPITRE V


Les Grecs ont eu quelque connaissance du vrai Dieu.


Que les plus vertueux d’entre les Grecs aient connu Dieu, non d’une connaissance complète, mais par la tradition générale, Pierre le dit expressément : « Reconnaissez donc un seul Dieu, créateur de toutes choses, qui a dans ses mains le commencement et la fin de tous les êtres, qui voit tout, quoiqu’il soit lui-même invisible, qui contient toutes choses sans pouvoir lui-même être contenu ; qui n’a besoin de rien, quoique tous aient besoin de lui, et subsistent par lui ; incompréhensible, éternel, incorruptible, incréé ; qui a tout fait par la puissance de sa parole, c’est-à-dire dans le sens spirituel et révélé, par le Verbe son fils[1]. » Pierre ajoute ensuite : « Adorez ce Dieu, non pas comme les Grecs. » Pourquoi ? Évidemment parce que les hommes vertueux, parmi les Grecs, adorent le même Dieu que nous, mais n’ont pas appris, comme nous, à le connaître parfaitement par la tradition du fils de Dieu. Il ne dit donc point : N’adorez pas le même Dieu que les Grecs ; mais ne l’adorez point comme les Grecs. L’apôtre change la forme du culte ; mais il n’annonce pas un autre Dieu. Au reste, il va nous expliquer lui-même ce qu’il entend par ces mots : « N’adorez point comme les Grecs. » « Entraînés par une honteuse ignorance, dit-il, et ne connaissant pas Dieu selon la connaissance parfaite que nous en avons, ils ont taillé en statues le bois, la pierre, l’airain, le fer, l’or, l’argent ; puis, érigeant devant eux la matière qui leur avait été donnée pour leur usage, et qui était l’esclave de leurs mains, ils se sont agenouillés devant elle. Ils adorent pareillement les êtres que Dieu a destinés à leur nourriture, et ceux qui volent dans les cieux, et ceux qui nagent dans les eaux, et ceux qui rampent sur la terre. Bêtes féroces, quadrupèdes domestiques, rats, belettes, chats, chiens, singes, ils ont tout divinisé. Ils sacrifient leurs propres aliments à ce qui leur sert d’aliment : ils offrent la mort à la mort, comme si ces hommes, objets de leurs hommages, étaient des dieux, ingrats par là même envers le Dieu véritable dont leur impiété nie l’existence. » Et qu’il en soit ainsi, c’est-à-dire, que nous et les Grecs nous connaissions le même Dieu, quoique non également, c’est ce que l’apôtre confirme dans les paroles qui suivent : « Ne l’adorez point non plus comme les Juifs. En effet, s’imaginant que seuls ils connaissent Dieu, et pourtant ne « le connaissant pas, ils adorent les anges, les archanges, le mois et la lune. Examinez-les ! Si la lune ne paraît pas, ils ne célèbrent ni ce qu’ils nomment le premier sabbat, ni la néoménie, ni les azymes, ni la fête, ni le grand jour. » Pierre ajoute ensuite sous forme de conclusion : « C’est pourquoi, recevant dans la justice la tradition que nous vous annonçons, rendez à Dieu un culte nouveau par Jésus Christ. Car nous lisons dans l’Écriture ces paroles : Voilà que je fais avec vous une nouvelle alliance, non comme celle que j’ai faite avec vos pères sur le mont Oreb. Il nous a donné un Testament nouveau : la loi des Grecs et celle des Juifs sont les lois anciennes. Nous lui rendons, nous Chrétiens, sous une troisième forme, un culte nouveau. »

L’apôtre, si je ne me trompe, prouve clairement, par ce qui précède, que les Grecs ont connu le seul et unique Dieu de la manière qui était propre aux Gentils, les Juifs de la manière qui était propre aux Juifs, et nous d’une manière nouvelle et spirituelle. Il montre de plus que le bienfait des deux Testaments émane du même Dieu, de ce même Dieu qui a donné aux Grecs leur philosophie pour glorifier le Tout-Puissant. Les paroles que nous avons citées en sont l’infaillible témoignage. Ainsi donc, fils des doctrines de la Grèce, enfants de la loi mosaïque, tous ceux que la foi soumet à son empire se confondent dès-lors en une seule famille et composent le peuple qui marche dans les voies du salut. Ce n’est pas le temps qui sépare et distingue ces trois branches du genre humain ; autrement l’on pourrait croire à l’existence de trois natures ; ce sont les trois différentes alliances du Seigneur, les trois révélations par lesquelles la même voix s’est expliquée à ces trois mêmes peuples. Regardez, en effet ! Dieu, dans ses desseins de salut à l’égard des Juifs, leur envoie des prophètes. De même, il suscite au sein de la Grèce les plus vertueux de ses enfants ; il les sépare de la multitude ignorante, et les constitue prophètes au milieu de leur nation, dans les degrés où Ils pouvaient porter les bienfaits de Dieu. La prédication de Pierre nous a déjà convaincus de cette vérité ; Paul va nous la confirmer. « Prenez aussi les livres grecs, dit-il ; recueillez les accents de la Sibylle ; vous l’entendrez proclamer l’unité de Dieu et annoncer l’avenir. Si vous ouvrez Hydaspe, vous y trouverez une révélation plus claire et plus précise sur le fils de Dieu. Là, on voit un grand nombre de rois s’armer contre le Christ, et poursuivre de leur haine, lui, et ceux qui, couverts de son nom, lui demeurent fidèles. Son avènement, sa longanimité, rien n’y manque. » Puis, voilà que l’apôtre se résume dans une rapide et courte interrogation : « À qui appartient le monde avec tout ce qu’il renferme ? N’est-il pas l’œuvre de Dieu ? » C’est pour cela, suivant Pierre, que le Seigneur dit aux apôtres : « Si quelqu’un d’Israël veut se repentir et croire à Dieu à cause de mon nom, ses péchés lui seront remis après un intervalle de douze ans. Allez ; répandez-vous par le monde, afin que nul n’ait à dire : Nous n’avons pas entendu. »


1↑ Apocryphe, ainsi que les passages suivants.



CHAPITRE VI


L’Évangile a été annoncé aux Gentils qui se trouvaient dans les enfers, aussi bien qu’aux Juifs et aux Gentils qui vivaient alors.


De même que la prédication de l’Évangile est venue de nos jours en temps opportun, de même la loi et les prophètes furent donnés en temps opportun aux Barbares, comme aux Grecs la philosophie, pour accoutumer leurs oreilles à la sainte parole. « Voici les oracles du Seigneur, le Rédempteur d’Israël : Je t’ai exaucé au temps de grâce, je t’ai secouru au jour de ton salut ; je t’ai établi le médiateur de l’alliance entre moi et les nations. Je t’ai envoyé pour que tu habites la terre et que tu hérites de l’héritage abandonné, et que tu dises aux captifs : Sortez ! et à ceux qui sont dans les ténèbres : Voyez la lumière ! » S’il est vrai que les Juifs soient les captifs auxquels le Seigneur a dit : « Sortez de vos chaînes si vous le voulez, » désignant ainsi les captifs volontaires et ceux qui ont chargé leurs épaules des fardeaux de l’homme ? il n’en faut point douter, ils vivent au milieu des ténèbres, ceux qui ont enfoui dans l’adoration des idoles la noble faculté à laquelle est échu le commandement. En effet, à ceux qui étaient justes selon la loi, la foi manquait. De là vient que le Seigneur leur dit en les guérissant : « Votre foi vous a sauvés. » Quant à ceux qui étaient justes selon la philosophie, non-seulement ils avaient besoin de croire au Seigneur, mais il leur fallait encore répudier l’idolâtrie. Aussi les voyons-nous aujourd’hui marcher à la lumière qui leur a été manifestée, et se repentir de leurs fautes antérieures. Voilà pourquoi le Seigneur a aussi prêché l’Évangile à ceux qui étaient dans les enfers. On lit dans l’Écriture : « L’enfer dit à l’abîme : Nous n’avons point vu sa face ; mais nous avons entendu sa voix. » Assurément ce n’est pas l’enfer qui, prenant tout à coup la voix, prononça les paroles précédentes. Elles ne peuvent s’entendre que de ceux qui étaient placés dans les enfers et qui s’étaient jetés dans l’abîme, à peu près comme ces passagers qui se précipitent volontairement du vaisseau dans la mer. Voilà bien ceux qui entendirent les accents de la puissance divine. À moins d’avoir l’esprit aliéné, qui pensera jamais que les âmes des justes et des pécheurs soient enveloppées dans la même condamnation, outrageant ainsi la justice de Dieu ?

Mais quoi ! les Écritures ne déclarent-elles pas formellement que le Seigneur a prêché l’Évangile, et à ceux qui avaient péri dans le déluge, ou plutôt qui avaient été enchaînés, et à ceux qui étaient détenus dans les liens de la captivité ! Nous avons dit aussi dans notre second livre des Stromates, que les apôtres, à l’exemple du Seigneur[1], avaient prêché l’Évangile dans les enfers. Il fallait, à mon jugement, que les plus vertueux des disciples imitassent le maître, là comme sur la terre, afin que le Verbe convertît les Hébreux qui s’y trouvaient, et les apôtres, les Gentils ; qu’est-ce-à dire ? tous ceux qui avaient vécu dans la justice, mais dans la justice conforme à la loi et à la philosophie, en tombant dans des fautes fréquentes, et bien loin encore de la perfection. Il était digne des conseils de la Providence que ceux qui avaient pratiqué la justice, ou qui, après s’être égarés, s’étaient repentis de leurs fautes, fussent sauvés par la connaissance que chacun d’eux possédait, puisque, malgré le lieu où ils étaient placés, ils étaient incontestablement du nombre de ceux qui appartiennent à Dieu. On ne refusera pas, j’imagine, au Sauveur l’opération qui sauve, puisque sa mission est de sauver. Eh bien ! c’est ce qu’il a fait en attirant au salut, par la prédication de l’Évangile, tous ceux qui voulurent croire en lui, n’importe le lieu où ils étaient. Si donc le Seigneur, en descendant aux enfers, comme il y est certainement descendu, n’a eu d’autre motif que de prêcher l’Évangile, il allait évangéliser ou tous les morts ou les Hébreux seulement. Tous les morts ; il suit de là que tous ceux qui auront cru seront sauvés, quand même ils appartiendraient à la gentilité, puisqu’ils auront confessé dans ce séjour le nom du Seigneur. Ils sont, en effet, pleins de salutaires instructions, les châtiments qui poussent le pécheur à sa conversion, et aiment mieux son repentir que sa mort. Ajoutez à cela que les âmes, quoique encore obscurcies par les ténèbres des passions, peuvent mieux comprendre le but et le sens de la punition, une fois dégagées de l’enveloppe charnelle qui les assujetissait. Soutiendra-t-on que le Christ a évangélisé les Hébreux seulement, auxquels manquaient la connaissance véritable et la foi qui viennent du Sauveur ? Il est évident dès-lors que Dieu, chez lequel il n’y a point acception de personnes, envoya les apôtres dans les enfers pour y évangéliser, comme ici-bas, ceux des Gentils qui pouvaient se convertir. Le Pasteur a donc raison quand il nous dit : « Ils sont descendus avec eux dans l’eau, et en sont sortis de nouveau ; mais ils en sont sortis pleins de vie ; et quant à ceux qui étaient morts auparavant, à la vérité ils y sont entrés morts, mais ils en sont sortis vivants. » L’Évangile aussi rapporte qu’un grand nombre de morts, brisant la tombe sous laquelle ils dormaient, se relevèrent, sans doute pour être transportés dans un lieu meilleur. Que dirai-je ? L’incarnation du Sauveur imprima au monde un mouvement général et fut comme une translation universelle. Le juste, en tant que juste, ne diffère donc point du juste, qu’il soit Grec, ou qu’il ait vécu sous la loi ; car Dieu est le Seigneur non-seulement des Juifs, mais de tous les hommes, quoiqu’il soit de plus près le père de ceux qui l’ont connu davantage. Si c’est vivre selon la loi que de bien vivre, et vivre conformément à la raison que de se conformer à la loi ; si, d’autre part, ceux qui, avant la loi, ont bien vécu, sont réputés enfants de la foi et reconnus pour justes, il est manifeste que ceux qui, nés hors de la loi, ont mené une vie droite sans autre secours que la voix de leur conscience, fussent-ils plongés dans l’enfer et retenus en captivité, lorsque le Christ parut, n’auront point tardé, aussitôt qu’ils auront entendu soit la parole divine elle-même, soit celle des apôtres, à se convertir et à embrasser la foi.

N’oublions pas que le Seigneur est la vertu de Dieu, et qu’il ne peut jamais advenir que la vertu de Dieu s’affaiblisse. Par ce qui précède, il est prouvé d’abord que Dieu est bon ; ensuite que le Seigneur est puissant, et qu’il sauve avec une justice égale, soit ici-bas, soit ailleurs, quiconque se tourne vers lui. Ne nous imaginons pas que la vertu agissante soit uniquement descendue parmi nous ; elle remplit tous les lieux ; elle opère sans interruption. C’est ainsi que dans la prédication de Pierre le Seigneur dit à ses disciples, après qu’il fut ressuscité : « Je vous ai choisis au nombre de douze pour être mes disciples, vous jugeant dignes de moi. Apôtres élus et fidèles, je vous envoie par le monde pour évangéliser les hommes qui l’habitent, et leur apprendre qu’il n’y a qu’un seul Dieu ; leur annonçant l’avenir par la foi en mon nom de Christ, afin que ceux qui entendront et croiront soient sauvés, et que ceux au contraire qui, après avoir entendu, ne croiront pas, portent témoignage contre eux-mêmes et se retirent la possibilité de cette justification : Nous n’avons point entendu. » Quoi donc ! la divine économie de l’incarnation n’a-t-elle pas pénétré jusque dans l’enfer, afin que là aussi toutes les âmes, au bruit de la prédication divine, ou se repentissent du passé, ou qu’en refusant de croire, elles proclamassent solennellement la justice de leur châtiment. Supposez, en effet, que l’Évangile n’a pas été promulgué à ceux qui sont morts avant l’avènement du Seigneur, ils ne peuvent être sauvés ou punis que par la plus flagrante des injustices, puisqu’ils ne peuvent répondre ni de leur foi ni de leur incrédulité. L’équité ne veut pas qu’une moitié du genre humain soit condamnée sans avoir été entendue, ni qu’il n’y ait de participants aux bienfaits de la divine justice que ceux qui sont venus après l’incarnation. Une voix d’en haut a dit à toutes les âmes douées d’intelligence et de raison : Quels que soient les péchés que l’une d’entre vous aura commis, faute de connaître Dieu pleinement, du moment qu’elle les reconnaîtra dans la sincérité du repentir, ils lui seront pardonnés. « Car, voici que j’ai placé devant vous la vie et la mort, s’écrie le Seigneur, afin que vous choisissiez la vie. » Vous l’entendez : Dieu dit non pas qu’il a créé, mais qu’il « a placé la vie et la mort, » devant les hommes afin que chacun d’eux les compare et choisisse. Il s’explique ainsi ailleurs : « Si tu le veux, si tu écoutes ma voix, tu jouiras des fruits de la terre ; mais si tu ne veux pas m’entendre, le glaive te dévorera, car le Seigneur a parlé. » Écoutons aussi David, ou plutôt le Seigneur, sous la dénomination du saint. Or, le saint est un dès le commencement du monde ; c’est tout homme qui a été ou qui sera sauvé par la foi dans la durée des siècles. Le Seigneur dit donc : « Mon cœur s’est réjoui et ma bouche a célébré sa joie. » Et ailleurs : « Ma chair reposera dans l’espérance, parce que vous ne laisserez point mon âme dans l’enfer, et que vous ne permettrez point que votre saint éprouve la corruption. Vous m’avez fait connaître les voies de la vie, et vous me remplirez de la joie que donne votre face. »

Ainsi donc, à l’exemple du peuple cher au Seigneur, le peuple saint se compose non-seulement des Juifs, mais de tous les Gentils qui se convertissent, et auxquels les prophètes donnent le nom de prosélytes. L’Écriture a donc raison de dire que le bœuf et l’ourse habiteront ensemble. Le Juif est ici désigné allégoriquement par le bœuf, animal qui porte le joug et que la loi a déclaré pur, parce qu’il rumine et que la corne de son pied est fendue. L’ourse, animal immonde et sauvage, est le symbole du Gentil. Or, l’ourse met bas une masse de chair informe à laquelle, par l’unique secours de sa langue, elle imprime le caractère et la ressemblance de son espèce. Ne voyez-vous pas aussi le Verbe façonner le païen qui se convertit, et l’arracher à sa vie sauvage, jusqu’à ce que cette rude nature, enfin apprivoisée, devienne pure comme le bœuf ? Tel est encore le sens de cet oracle prophétique : « Les sirènes me glorifieront, ainsi que les fils des passereaux et tous les animaux du désert. » Les animaux du désert, c’est-à-dire, du monde, sont réputés impurs. Le prophète entend par les habitants de ces solitudes les Gentils que la foi n’a point adoucis, dont la vie est abjecte, et que la justice, fille de la loi, n’a point purifiés. Mais, de sauvages qu’ils étaient, transformés par la foi chrétienne, ils deviennent hommes de Dieu, et montent à cette sublime dignité, parce que leur volonté a dès l’abord incliné à la conversion. Dieu parle aux uns par la voie de l’exhortation ; aux autres qui ont déjà commencé l’œuvre de leur salut, il leur tend la main et les attire à lui. « C’est lui, en effet, qui est le maître de tous, sans acception de personnes, et qui, ne respectant aucune grandeur, parce qu’il a créé les grands et les Gentils, prend un égal soin de tous. » On lit aussi dans David : « Si les nations ont été englouties dans le gouffre qu’elles avaient creusé ; si leur pied a été pris dans les filets qu’elles avaient tendus, le Seigneur est l’asile du malheureux, il lui vient en aide à propos aux jours de l’affliction. » Qu’en conclure, sinon que l’Évangile a été promulgué en temps opportun aux oreilles de ceux qui vivaient dans l’affliction ? Voilà pourquoi le Psalmiste dit encore : « Annoncez ses œuvres parmi les nations, afin qu’elles ne soient pas jugées injustement. » Quand Je vois le Seigneur prêcher l’Évangile aux vivants, afin qu’ils ne soient pas injustement condamnés, comment un motif semblable ne l’aurait-il pas déterminé à évangéliser ceux qui étaient morts avant son avénement ? « Oui, le Seigneur est juste ; il aime la justice ; son visage est tourné vers ceux qui ont le cœur droit ; mais celui qui chérit l’iniquité se hait lui-même. » Si donc toute chair qui avait péché périt sous les eaux du déluge, instruite et châtiée à la fois par cette grande leçon, il faut croire d’abord que la volonté divine, qui a pour attribut d’opérer et d’instruire, sauve les hommes qui se convertissent[2].

De plus, l’âme, substance dite incorporelle, ne pourrait, à cause de la subtilité de son essence et de l’immatérialité de ses principes, se trouver en aucune sorte affectée par l’eau, élément grossier et palpable. Mais, si quelques parties de l’âme ont pu s’épaissir sous l’action du péché, elle se dépouille de cette rouille étrangère, en même temps que de l’esprit charnel dont les désirs combattent les siens.

Le chef de ceux qui professent la communauté en toutes choses[3], Valentin, a dit textuellement, dans son homélie de l’Amitié : « La plupart des maximes renfermées dans les livres publics, se trouvent dans les Écritures de l’Église de Dieu. Car le cri de la conscience est universel[4]. La loi qui est écrite dans le cœur de chaque homme est le Verbe[5] du Bien-Aimé, qui est chéri de ce Bien-Aimé, et qui lui rend sa tendresse. » Soit donc que Valentin appelle livres publics, les textes sacrés des Juifs, ou les traditions des philosophes, toujours est-il qu’il admet le genre humain indistinctement à la participation de la vérité. Isidore, aussi, disciple et fils de Basilide, s’exprime comme il suit dans le premier livre de son Exégèse sur le prophète Parchor : « S’il en faut croire les Athéniens, le génie qui accompagnait constamment Socrate lui révéla plusieurs choses importantes. Aristote veut que chaque homme ait un génie particulier qui ne le quitte jamais pendant toute la durée de son séjour dans le corps mortel. Il a dérobé cette doctrine aux prophètes pour introduire ensuite le larcin dans ses écrits, mais en cachant la source où il avait puisé. » Dans le second livre du même ouvrage, le même Isidore ajoute : « N’allons pas nous imaginer que les doctrines particulières aux élus aient été professées d’avance par quelques philosophes. Ils n’ont pas le mérite de l’invention ; ils n’ont fait que les dérober aux prophètes : puis on les met sur le compte de celui qui leur paraissait le plus sage. » Et plus loin : « Ceux qui aspirent à la philosophie véritable devraient apprendre à mon avis ce que signifient le chêne ailé[6] et le manteau de diverses couleurs qu’il figure, allégories que Phérécyde transporta de la prophétie de Cham[7] dans sa Théologie. »


1.↑ Saint Justin dit formellement : « Le Fils unique, le premier-né de Dieu, est la souveraine raison dont tout le genre humain participe. Tous ceux qui ont vécu conformément à cette raison sont Chrétiens. Tels étaient, chez les Grecs, Socrate, Héraclite, et ceux qui leur ressemblaient ; tels étaient, parmi les Barbares, Abraham, Ananias, Azarias, Misaël, Élie, et beaucoup d’autres dont il serait trop long de rapporter les noms et les actions. » Sans doute nul homme n’a jamais pu parvenir au salut que par l’application et les mérites du sang de Jésus-Christ. Il n’était pas nécessaire néanmoins que tous les hommes avant l’Incarnation eussent une connaissance explicite et parfaite du divin Médiateur. Écoutons saint Augustin : « Dès le commencement du monde, tous ceux qui ont cru en Dieu, qui l’ont connu autant qu’ils pouvaient, et qui ont vécu, selon ses préceptes, dans la piété et la justice, en quelque temps et en quelque lieu qu’ils aient vécu, ont été sans doute sauvés par lui. Autrefois, par certains noms et par certains signes, maintenant par d’autres signes plus nombreux, d’abord plus obscurément, aujourd’hui avec plus de clarté, une seule et même religion vraie est signifiée et pratiquée. » C’est dans le même sens que l’évêque d’Hippone s’écrie quelque part, en parlant des Tentes que le paganisme avait conservées plus ou moins pures. « Cet or vous appartient, ô mon Dieu, en quelque lieu qu’il se rencontre. « Tuum est, Domine, aurum illud, ubicumque est. » La doctrine de saint Augustin est conforme à celle de saint Thomas. Suivant ce profond théologien, « si quelques hommes ont été sauvés sans avoir connu la révélation du Médiateur, ils n’ont pas été sauvés néanmoins sans la foi du Médiateur, parce que, bien qu’ils n’eussent pas la foi explicite, ils avaient cependant une foi implicite dans la divine Providence, croyant que Dieu était le libérateur des hommes, les sauvant par les moyens qu’il lui avait plu de choisir, et selon que son esprit l’avait révélé à ceux qui connaissaient la vérité. » Saint Jean-Chrysostôme, et avant lui saint Irénée, ne sont pas moins explicites. Telle a toujours été la doctrine de l’Église, et M. d’Hermopolis est venu dernièrement encore rendre hommage à ces principes, dans ses Conférences. Saint Clément d’Alexandrie ne fournit pas un témoignage moins clair et moins évident en faveur de cette thèse.


2.↑ Vous avez raison, ô Clément, quand vous plaidez si énergiquement la cause de la bonté divine. Le Gentil avait, pour marcher dans la justice et la loi naturelle, la voix de sa conscience, et les révélations successives que le monde païen n’avait pas laissées périr tout entières. Si tout cela n’avait pas suffi, Dieu, et il l’a promis quelque part, aurait fait des miracles plutôt que délaisser périr l’âme du juste.


3↑ Suivant le docteur Lowth, l’universalité de la révélation. Nous avons préféré le premier sens, comme plus large et n’excluant pas le second. D’ailleurs, la doctrine que les lumières de la révélation, à des degrés divers, ne manquent à personne, a toujours été celle de l’Église ; comme on l’a vu dans la note précédente. Pourquoi saint Clément l’attribuerait-il à un chef de sectaires ?

4.↑ Nous ayons lu koina, commune, au lieu de kena, vains, frivoles


5.↑ Nous avons lu avec Grabius Logos, au lieu Laos, qui paraît ne donner aucun sens raisonnable.


6↑ Qu’est-ce que ce chêne ailé que portent toutes les éditions ? que signifie ce symbole ? Nous avouons que nos conjectures sont ici en défaut. Grabius propose de lire dryops, au lieu de drys, chêne. Le dryops, dit-il, est une sorte d’oiseau bigarré dont parle Aristophane, et qui porte sur ses ailes la forme d’un manteau. Cette correction ne nous semble pas heureuse. Avec elle, l’épithète d’ailé n’est plus qu’une niaiserie : peut-être faudrait-il lire botrys, vigne, qui, avec le manteau figure dans l’histoire de Cham et de Noé. Dans ce dernier cas, hypopteros, ailé, demeurerait toujours inexplicable.


7↑ On croit que cette prophétie apocryphe a été supposée par Basilide ou par quelque autre hérétique.



CHAPITRE VII


Quelle est la véritable sagesse et le maître qui nous l’enseigne


Nous l’avons déjà déclaré dès le commencement de cet ouvrage, le sujet que nous traitons n’est pas le plan de conduite enseigné par chaque secte particulière, mais bien la philosophie réelle, la sagesse vraiment industrieuse, et d’où naît l’expérience des choses de la vie. La sagesse, telle que nous l’entendons, est la connaissance pleine et solide de ce qui concerne Dieu et l’homme, espèce de compréhension inébranlable qui embrasse le passé, le présent, et l’avenir. Elle remonte au Seigneur qui nous l’a transmise soit par sa présence au milieu des hommes, soit antérieurement par le ministère de ses prophètes, et elle est indestructible de sa nature, parce qu’elle est la fille du Verbe. Voilà pourquoi encore, révélée par le Verbe, elle se confond avec la vérité elle-même. La sagesse a deux aspects divers : ici, incréée, éternelle ; là, bornée à notre utilité pendant le temps. Ici, une et toujours la même ; là, multiple et revêtant plusieurs formes. Ici, immuable dans son impassibilité ; là, susceptible d’être agitée par les passions ; ici, parfaite et consommée ; là, incomplète et indigente. Telle est la sagesse que convoite ardemment la philosophie qui se propose pour but le bien de l’âme, la droiture du langage et la pureté des mœurs, philosophie toujours éprise de la sagesse, et marchant à sa conquête à travers mille efforts. Nous, Chrétiens, nous nommons philosophes, les zélateurs de la sagesse qui a tout créé, qui a tout enseigné, qu’est-ce à dire ? les zélateurs de la connaissance du fils de Dieu. Les Grecs, au contraire, prostituent le nom de philosophes à ceux qui disputent sur la vertu. La philosophie est l’accord d’une vie sans tache avec les dogmes irrépréhensibles qui appartiennent à chaque secte, aux sectes philosophiques bien entendu, et qui, après avoir été dérobés au trésor divin des traditions barbares, ont été recouverts des ornements de la Grèce. Les Grecs, en effet, ont pillé les uns, ont mal compris les autres. Tantôt ils ont parlé sous le souffle d’une inspiration divine, mais sans reproduire la sainte parole dans son intégrité ; tantôt ils ont été soutenus par les conjectures et le raisonnement, mais là encore ils ont failli. À les entendre cependant, ils possèdent la vérité tout entière ; nous soutenons, nous, qu’ils n’en possèdent qu’une partie, car au-delà de ce monde présent, que savent-ils ? Rien. Voyez la géométrie et la peinture ! Elles reproduisent l’une et l’autre, la géométrie, les mesures, les grandeurs et les figures dont elle s’occupe bien qu’elle les trace sur une surface plane ; la peinture, les monuments et les paysages. Cette dernière imite l’aspect des objets extérieurs en disposant ses lignes selon les lois de la perspective. Grâce à d’ingénieux procédés, les éminences, les cavités, les surfaces planes sont fidèlement rendues en sorte que tel objet semble former une saillie, tel autre s’enfoncer, tel autre se détacher du niveau de la plaine. Il en est ainsi des philosophes : ils imitent la vérité comme la peinture les objets extérieurs. Mais un amour immodéré de soi-même est partout une cause d’erreur et de chute. Il faut donc, au lieu de rechercher la vaine gloire et l’estime des hommes par un égoïsme insensé, travailler à joindre la prudence à la sainteté par amour pour Dieu. Prendre ce qui est particulier pour ce qui est général, accorder le commandement à ce qui doit servir, c’est s’égarer loin de la vérité et ne pas comprendre ces paroles de David quand il confesse son péché : « Je mangeais la cendre comme du pain. » L’amour de soi, et l’orgueil, voilà l’erreur qui le captivait, voilà la cendre dont il se nourrissait.

Si ces principes sont incontestables, la connaissance et la science s’apprennent ; si elles s’apprennent, il y a nécessité de chercher un maître qui les enseigne. Aussi Cléanthe se déclare-t-il le disciple de Zénon ; Théophraste, celui d’Aristote ; Métrodore, celui d’Épicure ; Platon, celui de Socrate. Arrivé à Pythagore, à Phérécyde, à Thalès et aux premiers sages, je m’arrête et je me demande quel a été leur instituteur. Vous aurez beau me nommer les Égyptiens, les Indiens, les Babyloniens, ou les mages eux-mêmes, je ne cesserai de vous demander : Quel a été le maître de ces derniers ? De chaînon en chaînon je vous conduirai à travers les siècles jusqu’aux premiers hommes, et là, je renouvelle ma question : quel a été leur maître ? Ils n’ont pas été instruits par des hommes ; on ne leur avait encore rien enseigné. Ils n’ont pas été instruits par des anges : la substance angélique n’est point en harmonie avec l’organisation de l’homme. Les habitants du ciel n’ont point une langue pour parler, comme l’homme a des oreilles pour entendre. Tout ce qui concourt à la formation de la voix, les lèvres et les parties qui les avoisinent, le gosier, la trachée-artère, la poitrine, la respiration, l’air qui est frappé, ils n’ont rien de tout cela. Ne venez pas me dire davantage que Dieu s’exprime par la voix, lui que son impénétrable sainteté sépare des archanges eux-mêmes. D’ailleurs nos traditions nous apprennent que la vérité a été communiquée aux anges et à leurs chefs, par la voie de l’enseignement, puisqu’ils ont été créés comme nous. Il nous faut donc planer encore au-dessus des trônes et des dominations pour découvrir quel a été leur maître. Or, comme il n’y a qu’un seul être qui n’ait pas été engendré, à savoir le Dieu tout-puissant, il n’y en a dès lors qu’un seul qui ait été engendré le premier, « par lequel toutes choses ont été faites, et sans lequel n’a été fait rien de ce qui a été fait » — Car il n’y a vraiment qu’un seul Dieu, « et c’est lui qui a fait le commencement de toutes choses, » dit Pierre, désignant par le mot de commencement, le fils premier-né, et pénétrant ainsi toute la profondeur de ces paroles : « Dans le commencement Dieu créa « le ciel et la terre. » Tous les prophètes proclament ce premier-né sous le nom de Sagesse ; il est le docteur de tous les êtres créés ; il est le conseiller du Dieu qui a tout prévu dans sa prescience. Des hauteurs du ciel, et depuis le berceau du monde, il instruit et perfectionne de diverses manières et en diverses occasions. Voilà pourquoi il a été dit si justement : « N’appelez sur la terre personne votre maître. »

Comprenez-vous maintenant d’où sont venus à la véritable philosophie les éléments qui la constituent, bien que la loi ne soit que l’image et l’ombre de la vérité ? car la loi n’est que l’ombre de la vérité. Les Grecs, au contraire, dans l’exaltation de leur orgueil, proclament docteurs quelques hommes. Il n’en est rien. De même que le principe de toute paternité remonte à Dieu le créateur, de même aussi remonte à notre Seigneur l’enseignement de tout ce qui est bon et honnête, la doctrine qui justifie et qui aide en nous, par une assistance non interrompue, le développement de la justification. Qu’il se rencontre des hommes qui, loin de cultiver les semences de la vérité, transmise à leur intelligence d’une manière ou d’une autre, les confient à un sol infécond et sans rosée, ou les étouffent sous le luxe des mauvaises herbes, nouveaux Pharisiens, indociles à la loi, et mêlent d’une main furtive les doctrines de l’homme aux traditions de Dieu, la faute de cet égarement n’est pas au maître : elle retombe tout entière sur ceux qui ont fermé les oreilles avec une obstination volontaire. Mais ceux qui ont cru à l’avénement du Seigneur et à l’accomplissement des Écritures, possèdent la connaissance de la loi, comme aussi les philosophes sont conduits par l’enseignement du Seigneur à la connaissance de la véritable philosophie. « Les paroles du Seigneur, en effet, sont des paroles pures, un argent éprouvé par le feu, séparé de la terre qui s’y mêlait, et purifié jusqu’à sept fois ; » qu’est-ce à dire ? sinon que le juste est éprouvé comme un argent souvent purifié, le juste, monnaie du Seigneur et marqué au coin de la royale effigie. On pourrait adopter aussi le sens de Salomon qui déclare que « la langue du juste est un argent éprouvé par le feu, voulant dire par-là que la doctrine, éprouvée et reconnue sage, doit être acceptée avec éloge, quand elle a été souvent purifiée de tout mélange terrestre, en d’autres termes, quand l’âme, initiée aux mystères de la connaissance, s’est sanctifiée de diverses manières en s’abstenant de toutes les ardeurs de la terre. Le corps dans lequel cette âme habite reçoit aussi sa sanctification, quand il est consacré spécialement à l’hôte qu’il renferme avec l’inviolable pureté d’un sanctuaire. La première purification par laquelle doit passer l’âme pendant tout le temps qu’elle anime le corps, consiste à d’abstenir de tout mal. Cette purification n’est pas la perfection, comme quelques-uns le prétendent ; elle n’est que la perfection des fidèles vulgaires, qu’ils soient Juifs ou Gentils. Mais la justice du Gnostique, regardant par delà ce que les autres appellent la perfection, s’élève jusqu’à l’accomplissement de tout ce qui est bien ; et quand la suréminente justice du Gnostique est parvenue à ce degré, semblable à Dieu, sa perfection demeure établie dans l’immuable habitude du bien. Car les enfants d’Abraham, qui servirent Dieu furent les appelés ; mais les enfants de Jacob sont les élus pour avoir supplanté le mal.

Si donc nous entendons par la sagesse le Christ lui-même, et par son opération, celle qui s’exerça par l’intermédiaire des prophètes, dont les écrits renferment pour nous les véritables lumières, de même que le Christ les communiqua personnellement aux saints apôtres, assurément la connaissance est dès lors la sagesse, puisqu’elle est la science parfaite et la compréhension infaillible du passé, du présent et de l’avenir. Parfaite et infaillible, qui le lui contestera ? Elle est transmise et révélée par le fils de Dieu. Et s’il est vrai de dire que la contemplation est le but du sage, ajoutons que cette contemplation secondaire, qui est encore celle des philosophes, aspire, mais inutilement, à la science de Dieu. Elle ne la possède véritablement qu’au jour où elle est introduite par l’initiation chrétienne au sens des oracles prophétiques, qui lui sont annoncés, s’élevant de la sorte à l’intelligence de ce qui est, de ce qui sera, de ce qui a été. Cette même connaissance supérieure est celle qui, transmise par succession et sans le secours d’aucun écrit, à quelques hommes de l’apostolat, est descendue par cette voie jusqu’à nous. Il faut donc nous exercer à la connaissance, ou, si l’on veut, à la sagesse, pour asseoir notre âme dans une éternelle et immuable contemplation.



CHAPITRE VIII


Paul aussi, dans ses épîtres, paraît faire grâce à la philosophie ; mais il ne veut pas que le fidèle, élevé jusqu’au faite de la gnose, redescende de ces hauteurs vers la philosophie de la Grèce, qu’il désigne allégoriquement par les éléments de la science de ce monde, science élémentaire, en effet, doctrine préparatoire à celle de la vérité.

Écoutons-le parlant aux Hébreux qui abandonnaient la foi pour incliner aux prescriptions de Moïse : « Est-il encore besoin de vous apprendre quels sont les premiers éléments de la parole de Dieu ? Êtes-vous dégénérés à ce point, qu’il ne faille vous donner que du lait et non une nourriture solide ? » Il écrit également aux Colossiens, qui se détournaient des Grecs : « Prenez garde que quelqu’un ne vous séduise par la philosophie, et par de vaines subtilités, selon les traditions des hommes, selon les éléments de la science de ce monde, et non selon le Christ. » ce à dire ? prenez garde que la séduction de quelque docteur ne vous précipite de nouveau dans la philosophie, qui n’est qu’une science élémentaire.

— La philosophie, inventée par les Grecs, est fille de l’intelligence humaine, me dit-on ! Je réponds avec les Écritures sacrées que l’intelligence est un don de Dieu. Le Psalmiste, en effet, la regarde comme le présent le plus précieux et l’implore en ces termes : « Je suis votre serviteur : donnez-moi l’intelligence. » David ne sollicite-t-il pas ailleurs les attributs multiples de la connaissance ? « Enseignez-moi, dit-il, le bien, la discipline, et la connaissance, parce que j’ai cru à votre parole ! » N’est-ce pas confesser à haute voix que les deux Testaments sont investis de la plus décisive autorité, et que Dieu ne les accorde qu’à ses enfants les plus chers ? Ailleurs le Psalmiste s’écrie encore : « Vous n’avez point agi ainsi, Seigneur, « pour toutes les nations ; vous ne leur avez pas manifesté vos décrets. » Ces mots, vous navez point agi ainsi, annoncent que le Seigneur a agi, mais non de cette manière. Cet adverbe, ainsi, n’est donc placé là que pour établir une comparaison d’infériorité par rapport à l’auguste prérogative dont nous avons été honorés. Le prophète, en effet, pouvait bien exprimer la même pensée sans y ajouter le mot ainsi. Pierre dit dans les Actes des Apôtres : « En vérité, je crois que le Seigneur ne fait point acception des personnes, mais qu’en toute nation, quiconque le craint et pratique la justice, lui est agréable. » Ce n’est pas dans un temps restreint que Dieu ne fait point acception des personnes, c’est de toute éternité, puisque sa bienfaisance, éternelle comme lui, ne se concentre ni dans certains lieux, ni sur la tête de quelques personnes seulement ; ni partielle, ni exclusive. « Ouvrez-moi les portes de la justice, dit encore le Psalmiste, j’entrerai par elles et je célébrerai le Seigneur. Voilà la porte du Seigneur ; c’est là que les justes entreront. » Barnabé va nous expliquer les paroles du prophète : « Parmi les nombreuses portes qui s’ouvrent devant nous, celle qui conduit à la justice conduit en même temps à Jésus-Christ : bienheureux ceux qui entreront par cette porte[1] ! » La même pensée se retrouve dans les paroles suivantes du Psalmiste : « Le Seigneur est sur une grande abondance d’eaux ; » d’où il résulte non-seulement que les Testaments diffèrent, mais aussi qu’il y a diversité dans les doctrines qui conduisent à la justice, soit parmi les Grecs, soit parmi les Barbares. Mais voilà que le roi-prophète, rendant témoignage à la vérité, s’écrie avec indignation : « Pécheurs, tombez dans l’enfer, et vous aussi nations qui oubliez Dieu ! » Oui, elles oublient le Dieu dont elles gardaient la mémoire auparavant ; et ce Dieu qu’elles connaissaient, avant de l’oublier, aujourd’hui elles le négligent.

Les Gentils possédaient donc sur Dieu quelques notions confuses et obscures : le fait nous semble établi.

Il faut toute fois que le Gnostique ait recueilli une ample provision de connaissances. Et puisque les Grecs répètent, d’après l’opinion de Protagoras, que la dialectique doit toujours avoir un argument à opposer à un autre argument, il convient de savoir répliquer. « Celui qui parle tant, dit l’Écriture, n’écoutera-t-il pas à son tour ? » — « Or, qui donc comprendra les paraboles du Seigneur, sinon le sage qui possède la science et qui chérit le Seigneur ? Que tel se montre le fidèle. À lui d’expliquer les mystères de la connaissance ; à lui de séparer habilement la vérité d’avec le mensonge ; à lui d’être admirable dans ses œuvres, et chaste dans son corps et dans son esprit ! Car il doit être d’autant plus humble qu’il paraît plus grand, dit Clément dans son épître aux Corinthiens. » Il doit enfin se mettre à même de pouvoir obéir à ce précepte : « Arrachez-les uns du milieu des flammes, et reprenez les autres avec discernement. » La destination spéciale de la serpe est sans doute de tailler la vigne ; mais elle nous sert aussi à élaguer les sarments qui s’embarrassent, et à couper les ronces qui, croissant autour du ceps, forment une barrière impénétrable. Ces diverses opérations se rapportent au but principal. Appliquons à l’homme cette comparaison. Quoique sa fin dernière soit de parvenir à la connaissance de Dieu, il ne laisse pas néanmoins de s’adonner à l’agriculture, à la géométrie, à la philosophie. De ces trois sciences, l’une lui est nécessaire pour vivre, l’autre lui apprend à bien vivre ; la troisième lui explique ce qui appartient au domaine de la démonstration.

— Mais la philosophie nous est venue du démon, s’écrient ici quelques-uns !

« Eh bien ! l’Écriture leur répond que Satan même se transforme quelquefois en ange de lumière. » Pourquoi cette transformation ? Évidemment dans le but de prophétiser. S’il prophétise comme un ange de lumière, la vérité sort donc de sa bouche. Si ses prophéties portent le caractère de l’ange et de la lumière, elles sont donc utiles, puisqu’il revêt la ressemblance du bien, quoique au fond il ne soit qu’un apostat et qu’un rebelle. Par quel artifice réussirait-il à nous tromper, s’il n’attirait d’abord à lui, par l’éclat de la vérité, l’homme désireux d’apprendre, pour l’entraîner ensuite furtivement au mensonge ? D’ailleurs le démon connaît la vérité. Impuissant à la saisir dans toute son intégrité peut-être, toujours est-il qu’elle ne lui est pas étrangère. La philosophie n’est donc pas un mensonge, quoique le voleur et le fourbe ne disent la vérité qu’en mentant à eux-mêmes et sous les dehors du bien. Il ne faut donc pas condamner aveuglément et d’avance, en haine de celui qui parle, les discours qu’il profère, mais il convient, et la précaution est nécessaire vis-à-vis de ceux que l’on nous donne aujourd’hui pour prophètes, il convient d’examiner si c’est là le langage de la vérité. Affirmer avec l’opinion commune que tout ce qui est indispensable et utile à la vie nous vient de Dieu, assurément ce n’est pas risquer de nous tromper ; ou plutôt nous serons vrais quand nous dirons que la philosophie fut accordée aux Grecs comme un Testament qui leur était propre : fondement préparatoire sur lequel devait s’élever l’édifice de la philosophie chrétienne, quoique les philosophes ferment volontairement les yeux à la lumière, soit par dédain pour les doctrines des Barbares, soit par crainte de la mort que les lois civiles tiennent toujours suspendue sur la tête des fidèles. Mais la main, accoutumée à répandre l’ivraie, en a semé dans la philosophie grecque comme dans la philosophie barbare. De là, les hérésies qui ont surgi parmi nous concurremment avec le bon grain. De là, les doctrines impies d’Épicure, la volupté devenue le souverain bien, et les mille extravagances que les sophistes mettent en circulation sous le nom de la philosophie grecque, fruits adultères de cette divine agriculture que Dieu donna aux Grecs. Les voilà, ces doctrines sensuelles et orgueilleuses que l’apôtre appelle la sagesse du siècle, parce qu’elles n’enseignent que les frivolités de ce monde, bornant à lui toutes leurs pensées, dépendantes par-là même et soumises à l’empire des princes de ce monde. C’est ce qui rabaisse la philosophie grecque au rang d’une science partielle et incomplète. Elle n’est qu’un premier échelon vers la science consommée qui vit loin de cette terre, dans le monde perceptible à la seule intelligence, et s’occupe de ces choses plus spirituelles encore, « que l’œil n’a point vues, que l’oreille n’a point entendues, dont le cœur de l’homme n’a jamais conçu la pensée, » avant que le maître ne les eût expliquées, et n’eut dévoilé aux légitimes héritiers de l’adoption divine d’abord le Saint des saints, puis progressivement des mystères plus vénérables encore.

Nous osons même avancer, car la foi qui s’appuie sur la connaissance s’élève jusque-là, que le véritable Gnostique n’ignore rien, et qu’il embrasse dans sa ferme et inébranlable compréhension tout ce qui demeure inexplicable à notre intelligence et appartient à la science surnaturelle. Tels furent Jacques, Pierre, Jean, Paul, et tous les autres apôtres. Les prophéties, en effet, contiennent tous les mystères de la Gnose, puisque le Seigneur, après les avoir placées sur les lèvres des prophètes, les expliqua lui-même aux apôtres. La connaissance n’est-elle donc pas une faculté de l’âme raisonnable, à l’aide de laquelle nous inscrivons notre nom dans le livre de l’immortalité ? L’âme prend son essor sur deux ailes, la connaissance et le désir. Le désir est une impulsion qui suit l’acquiescement. Considérez, en effet, celui qui se porte vers une action quelconque : la connaissance a précédé l’acte ; puis est venu le désir. Il y a quelque chose encore à envisager. Puisqu’on apprend avant d’agir, car il est nécessaire à l’être qui agit librement d’apprendre ce qu’il veut faire, avant de se déterminer ; puisque la connaissance succède à l’étude, le désir à la connaissance, et l’action au désir, il résulte de là que le principe et le moteur de toute action raisonnable, c’est la connaissance. Nous avons donc raison de nommer la connaissance, la faculté dominante de l’âme, celle qui la caractérise essentiellement, puisque, en réalité, le désir et la connaissance sont des mouvements vers ce qui est. Il résulte de là que la connaissance, proprement dite, est une manière d’être dans laquelle l’âme contemple soit un objet, soit quelques objets, ou même si elle est parfaite, l’ensemble de tout ce qui existe. Je sais bien qu’au dire de quelques-uns le sage est convaincu qu’il y a des choses incompréhensibles, et que tout ce qu’on en peut comprendre, c’est qu’elles sont incompréhensibles. Intelligence vulgaire ! Étroit horizon des paupières débiles ! Ce sage à vue courte confesse de la sorte qu’il y a des choses incompréhensibles. Mais le véritable Gnostique, le Gnostique dont je parle, comprend là où l’intelligence des autres est en défaut, bien persuadé qu’il n’y a rien d’incompréhensible pour le fils de Dieu, conséquemment qu’il n’est rien qu’on ne puisse apprendre. Comment s’imaginer que celui qui endura la Passion par amour pour l’humanité, lui ait dérobé un seul point de ce qui constitue l’enseignement de la connaissance ? La foi elle-même devient donc une ferme et invincible démonstration, puisque la vérité est inséparable d’une doctrine que Dieu nous a transmise. Désirez-vous de plus l’expérience et les lumières ? Le disciple de la sagesse « connaît le passé, conjecture l’avenir, déjoue les subtilités de la parole, comprend les discours énigmatiques, prévoit les signes, les prodiges, les événements. »

1.↑ Il y a ici une méprise de copiste. Ce passage appartient à saint Clément pape, et il est déjà cité sous ce nom, livre I des Stromates.



CHAPITRE IX.


Le vrai Gnostique est entièrement libre de toutes les perturbations de l’âme.


Le privilége du véritable Gnostique, c’est de n’être assujetti qu’aux besoins dont l’entretien du corps réclame l’indispensable satisfaction, tels que la faim, la soif et les autres affections de même nature. Soutenir que dans le Sauveur le corps, en tant que corps, exigeait, pour sa propre conservation, les soins divers par lesquels nous alimentons notre vie, serait une assertion ridicule. Le Rédempteur mangeait, non pour soutenir son corps qu’entretenait et conservait une vertu divine, mais pour ne pas inspirer à ceux qui l’approchaient la pensée qu’il n’était qu’une vaine et fantastique apparition, comme l’ont proclamé plus tard quelques sectaires. Mais, dans le fond, il était inaccessible à toute passion humaine, sans trouble, sans agitation, supérieur au plaisir comme à la douleur. Quant aux apôtres, après avoir étouffé la colère, la crainte, et le désir par la doctrine du Seigneur et les trésors les plus abondants de la connaissance, ils parurent ignorer, depuis la résurrection de leur maître, jusqu’aux mouvements intérieurs qui semblent les plus innocents, tels que la hardiesse, l’émulation, la joie et le désir, établis dans une immuable tranquillité d’âme dont ils ne sortaient plus, étrangers à toute perturbation, et livrés à la constante pratique du bien. Sans doute, les impulsions précédentes n’ont rien de condamnable lorsque la raison les tempère et les dirige. Toutefois, elles ne peuvent trouver place dans l’âme du Chrétien parfait. À quoi lui servirait la hardiesse ? La vie ne pouvant amener pour lui aucun événement formidable, ni la tribulation aucune angoisse qui l’arrache à l’amour du Seigneur, le Chrétien parfait conséquemment n’est jamais en péril. Que ferait-il de l’allégresse ? Il ne tombe jamais dans la douleur, soutenu par la conviction que tout est bien. Jamais il ne s’irrite. Qui pourrait soulever les flots de la colère dans celui qui aime toujours Dieu, qui n’a de pensées que pour Dieu, et par conséquent ne saurait haïr aucune des créatures de Dieu ? Le sentiment de l’émulation ! il lui est inconnu. Que lui manque-t-il pour sa complète assimilation avec ce qui est bon et beau ? Il ne ressent pour qui que ce soit cette affection vulgaire qu’on nomme amitié ; il chérit le Créateur dans la créature. Loin de lui le désir et la convoitise ! Il possède tous les trésors, du moins tous les trésors de l’âme, puisque, par la charité, il vit dans le commerce du Bien-Aimé, auquel il est déjà uni par l’élection, resserrant encore par une pratique assidue les doux liens de cette intimité, et heureux de l’abondance de tous les biens. Tels sont les motifs pour lesquels il s’efforce de fermer son cœur à toutes les passions humaines, à l’exemple de son divin maître. En effet, il est tout intelligence le Verbe de Dieu par lequel les rayons de l’intelligence se reflètent dans l’homme seul. C’est envisagé sous cet aspect, que l’homme de bien s’élève, par son âme, jusqu’à la forme et à la ressemblance de Dieu, et que Dieu est semblable à l’homme, puisque la forme de l’un et de l’autre est l’intelligence, attribut qui nous distingue et nous caractérise. J’en conclus que pécher contre l’homme, c’est commettre un véritable sacrilége et faire acte d’impiété.

— J’entends ici qu’on avertit complaisamment le Gnostique d’épargner au fond de lui-même la colère et la hardiesse, parce que, sans le secours de ces deux auxiliaires, il ne pourra ni s’exciter contre l’ennemi, ni opposer un front invincible aux assauts de la tribulation. Si vous étouffez en lui le désir, ajoute-t-on, il se laissera écraser par la douleur et sortira honteusement de la vie. Cette flamme une fois éteinte, il ne sentira même plus cette noble ambition qui tient en haleine l’homme de bien. En effet, si toute union avec la vertu ne s’opère que par le désir, comment pouvez-vous demander à celui qui fait effort vers la vertu de rester libre de toute affection intérieure ?

— Objection frivole et puérile ! Ceux dans la bouche de qui elle se trouve paraissent ignorer l’essence divine de la charité. La charité n’est pas un désir, c’est une tendre et sainte union qui replace le vrai Gnostique dans l’unité de la foi, sans les conditions intermédiaires de temps et de lieu. Celui qui, par la charité, est déjà investi des biens qu’il possédera un jour, parce qu’il a embrassé l’espérance par la vertu gnostique, n’a plus rien à désirer, puisqu’il jouit d’avance, autant qu’il est en lui, de tous les trésors qu’on peut désirer. Faut-il s’étonner ensuite que l’âme où la connaissance est unie à la charité, se maintienne toujours dans une inviolable immutabilité ? L’ardeur jalouse de ressembler à ce qui est beau ne tourmente pas davantage le Gnostique : la charité le revêt de la beauté même. À quoi bon l’aiguillon du désir et les emportements de la hardiesse pour celui qui, inscrit par l’amour au nombre des amis de Dieu, s’unit par la charité à un Dieu dont n’approche jamais la plus légère altération ? Vous comprenez maintenant pourquoi nous retranchons de l’âme du Gnostique jusqu’à l’apparence de l’émotion et du trouble. La connaissance produit l’exercice, l’exercice amène la manière d’être, ou la disposition ; la disposition engendre à son tour l’absence de tous les mouvements désordonnés, et non pas seulement l’empire sur ces mouvements. Quel est le secret de ce calme inaltérable ? On ne l’obtient qu’en coupant le désir jusque dans ses dernières racines.

Ne parlez pas non plus au Gnostique de ces impulsions intérieures que l’on préconise vulgairement comme des biens, impulsions qui ne ressemblent que trop aux passions et en ont le trouble, je veux dire, la joie qui est voisine du plaisir, la tristesse qui est voisine de la douleur, la circonspection qui se rattache à la crainte, la vivacité qui touche à la colère. Le Gnostique ne s’arrête point aux éloges que l’on donne à ces prétendus biens. Il est impossible à l’homme qui s’est élevé par la charité jusqu’à la perfection et qui nourrit ses insatiables désirs des éternelles délices de la contemplation, de s’abaisser encore aux misérables joies de la terre. Vous lui demandez de redescendre de ces hauteurs pour jouir des biens de ce monde. Mais il est déjà entré « dans la lumière inaccessible, » non pas de fait, puisque les temps et les lieux l’en séparent encore, mais en vertu de cette charité toute intelligente, que le divin rémunérateur recompose par le céleste héritage et par la réintégration parfaite, réalisant ainsi pour le Gnostique les dons que celui-ci a choisis, et, pour ainsi dire, reçus d’avance par la charité. N’est-il pas vrai qu’emporté vers Dieu sur les ailes de l’amour, le Gnostique, bien que son enveloppe charnelle demeure encore sur la terre, s’il ne se dégage pas entièrement des liens de cette vie, cela lui est défendu, soustrait du moins son âme à l’influence des passions, quoi de plus légitime ! et vit libre sur la ruine de toutes les convoitises ? Le corps, il ne s’en sert plus. Il lui permet seulement d’user des choses qui sont nécessaires à sa conservation, afin de n’en point occasionner la ruine. Allez donc parler encore de courage à cet homme tout spirituel qu’aucun danger ne peut assaillir, puisqu’absent d’ici-bas, il est déjà tout entier avec l’objet de son amour. À quoi lui servirait la tempérance ? Il n’en a pas besoin. L’exercice de cette vertu atteste les assauts des désirs qu’il faut vaincre ; il la laisse par conséquent à l’homme qui, au lieu d’être entièrement pur, lutte encore contre les passions. Le courage n’est une arme que contre la crainte et la pusillanimité. Mais est-il convenable que l’ami de Dieu, celui que Dieu a prédestiné avant la création du monde pour être inscrit dans la grande adoption des enfants, soit battu par les coups de la crainte et de la volupté, uniquement occupé a réprimer les perturbations de l’âme ? Je ne crains pas de le dire bien haut : de même qu’il est prédestiné par ce qu’il fera et par le but auquel il doit atteindre, de même il se prédestine personnellement par la connaissance et l’amour de son Dieu. Il n’embrasse point l’avenir par des conjectures incertaines, à la manière de la plupart des hommes dont la vie est une longue incertitude ; mais les lumières de la foi et de la connaissance éclairent pour lui ce qui est obscur pour les autres : la charité qui l’anime lui rend l’avenir déjà présent. Car il croit, et par les oracles des Prophètes, et par le mystère de l’Incarnation, aux paroles d’un Dieu qui ne trompe pas. Ce qu’il a cru, il le possède, et le don de la promesse est entre ses mains. En effet, l’auteur de la promesse étant la Vérité elle-même, et dès lors bien digne de foi, le Chrétien parfait a d’avance reçu la réalisation de la promesse, par la certitude où il est qu’il la recevra infailliblement. Or, celui qui a la conscience que son état est la ferme compréhension de l’avenir, devance ce même avenir par l’ardeur de la charité. Aussi ne demande-t-il à Dieu aucun des biens d’ici-bas. Il a l’inébranlable persuasion qu’il obtiendra les trésors véritables. Toutes ses prières sont pour que Dieu lui conserve cette foi qui réalisera ses vœux ; il souhaite en outre que le plus grand nombre, possible de fidèles soient semblables à lui pour accroître la gloire de Dieu, qui éclate surtout par la connaissance. Car quiconque ressemble au Sauveur, autant du moins qu’il est permis à la nature humaine d’en approcher, par l’accomplissement irréprochable des divins préceptes, est lui-même une sorte de Sauveur. C’est là honorer Dieu par la véritable justice, celle des actions et de la connaissance. Le Seigneur n’attend pas la prière de ce digne serviteur. « Demande, lui dit-il, et je ferai ; forme un vœu et je l’accomplirai. » En général, l’immutabilité ne peut prendre pied, ni s’asseoir dans la perpétuelle mobilité. Si ce principe est vrai, la faculté à laquelle appartient l’empire, livrée à de continuels changements, perd son équilibre, et la puissance de se constituer. Je vous le demande, sur ce terrain toujours remué par le choc des objets extérieurs, comment parvenir à se constituer et à s’asseoir ; en un mot, comment s’affermir dans la possession de la connaissance ?

Au dire des philosophes eux-mêmes, les vertus sont des manières d’être, des dispositions intérieures, des sciences. La science n’est pas innée dans l’homme : elle est fille de l’éducation, et des relations réciproques. Pour se livrer à nous, elle réclame, dès l’origine, les soins, la culture, et les progrès du disciple. On ne la possède et on ne s’y affermit d’une manière constante que par une méditation assidue. Il en va de même de la science divine. Quand elle est consommée dans l’intelligence des saints mystères, la charité l’assied sur un fondement indestructible. En effet, parvenu à cette hauteur, non-seulement le Chrétien comprend la cause première, et la cause qui a été engendrée par elle, immuable dans ses convictions, parce qu’elles reposent sur des raisons péremptoires, inébranlables ; il a de plus appris de la bouche de la Vérité même sur le bien, sur le mal, sur la création, et, pour le dire en un mot, sur tout ce qu’a révélé le Seigneur, la vérité la plus complète depuis l’origine du monde jusqu’à sa destruction. Que lui importent les probabilités ou les arguments les plus nécessaires de la Grèce ? Il se garde bien de leur accorder plus d’estime qu’à la vérité. Le langage du Seigneur, obscur pour les autres, est lumineux pour lui. C’est ainsi que lui a été transmise la connaissance universelle ; car les oracles de nos saints livres enseignent l’avenir tel qu’il sera, le présent tel qu’il est, le passé tel qu’il a été. Dans le domaine de la science qui procède par démonstrations, le Gnostique l’emportera par ses lumières sur tous les autres ; la palme lui restera dans toutes les questions du bien et de l’honnête. L’esprit incessamment tourné vers les objets perceptibles uniquement à l’intelligence, c’est d’après ces divins archétypes qu’il réglera sa marche à travers les choses humaines, à peu près comme ces navigateurs qui interrogent l’étoile avant de lancer le navire. Il est toujours prêt à faire le bien ; il s’élève au-dessus des revers qui peuvent troubler l’âme. Faut-il endurer quelque tribulation ? Point de témérité dans ses entreprises ; pas un mouvement qui soit en dissonance avec lui-même ou avec l’État ; prudent et circonspect, indomptable aux voluptés, soit que la veille, soit que le songe essaie de le corrompre. En effet, accoutumé à un régime sévère et frugal, il est tempérant, dispos avec gravité, n’ayant besoin pour vivre que de ce qui est rigoureusement nécessaire, et ne s’occupant jamais du superflu. Ne lui dites même pas que ce nécessaire a son importance ; il l’accepte dans sa juste mesure, comme indispensable au soutien de cette vie matérielle, qu’il partage avec le reste des hommes.



CHAPITRE X


Il faut s’instruire également dans les sciences humaines, qui sont les auxiliaires de la foi et préparent l’esprit à la perception des choses divines.


La chose vraiment essentielle pour le Gnostique, c’est donc la connaissance. Mais l’estime qu’il a pour elle, l’attache en outre aux sciences qui sont une préparation à la connaissance, et à chacune des quelles il emprunte des armes pour la défense de la vérité. La musique lui enseigne l’harmonie par le rhythme mesuré de ses accords. L’arithmétique, avec ses progressions ascendantes ou descendantes, lui apprend les rapports des nombres, et lui explique que la plupart des choses sont soumises à des proportions numériques. Vient-il à contempler la géométrie dans son essence et ses profondeurs ? Il s’accoutume par ces spéculations à concevoir un espace continu, et une essence immuable, différente des corps terrestres. Avec l’astronomie, il monte en esprit au-dessus de la terre, plane dans les régions célestes, suit les astres dans leurs révolutions, les yeux de l’intelligence toujours attachés sur les merveilles divines, sur l’harmonie qui règne parmi elles ; c’est par la contemplation de ces phénomènes qu’Abraham s’éleva jusqu’à la connaissance du créateur. Le Gnostique ne s’arrêtera point là ; il étudiera la dialectique avec ses divisions de genres et d’espèces ; il apprendra d’elle encore à distinguer les êtres, à les isoler mutuellement et il remontera par cette voie jusqu’aux substances premières et simples.

Il en est un bon nombre qui redoutent la philosophie grecque comme les enfants ont peur des fantômes. Nous craignons qu’elle ne nous égare, s’écrient-ils. — Si leur foi, car je n’ose pas dire leur connaissance, est assez débile pour que les raisonnements humains puissent la renverser, eh bien ! qu’elle tombe, et que ces pusillanimes Chrétiens confessent par leur chute qu’ils ne possèdent pas la vérité ; car la vérité assurément est inexpugnable : on ne renverse que les opinions fausses. N’est-ce pas après avoir comparé la bonne pourpre avec la mauvaise, que nous déterminons notre choix en faveur de la première ? Avouer que l’on chancelle dans ses convictions, c’est déclarer que l’on ne possède ni la pierre de touché du changeur, ni le critérium de la vérité. Et comment cet homme inhabile pourra-t-il s’asseoir au comptoir du banquier, s’il est incapable d’éprouver les pièces qu’on lui présente et de discerner la bonne d’avec la fausse monnaie ? « Le juste ne sera point ébranlé dans l’éternité, » s’écrie David. Qu’est-ce à dire ? Les discours trompeurs, les plaisirs mensongers passeront près de lui sans l’ébranler, d’où il suit que rien ne pourra l’arracher à l’héritage qui l’attend. « Quelles que soient les menaces qu’on lui adresse, la crainte n’entrera point dans son cœur. » Que lui font les vaines calomnies et les fausses opinions qui circulent sur son compte ? il ne redoutera pas davantage les artifices d’un discours captieux : n’est-il pas capable de surprendre l’erreur dans ses détours ? n’est-il pas prêt à interroger et à répondre comme il convient ? La dialectique, en effet, se dresse comme un rempart qui arrête les sophistes et les empêche de fouler aux pieds la vérité. « Il faut selon le langage du prophète, que le cœur de ceux qui se glorifient dans le saint nom du Seigneur, et qui cherchent le Seigneur, soit dans l’allégresse. Implorez le Seigneur et sa force. Cherchez sans cesse et par toutes les voies possibles sa présence. » Car de ce qu’il a parlé « en diverses occasions et de plusieurs manières », il résulte qu’il y a plus d’une manière de le connaître. Le véritable Gnostique, au lieu de regarder comme des puissances directes, les sciences nombreuses qu’il acquerra, n’y verra que des forces auxiliaires, qui l’aideront à s’élever jusqu’à la vérité, en le mettant à même de discerner ce qui est général d’avec ce qui est particulier. La cause de nos erreurs et de nos fausses opinions, il ne l’ignore pas, vient de ce que nous ne savons pas distinguer quels sont les rapports communs des choses et les points qui les séparent les unes des autres. Laisser flotter le langage à travers les objets sans division, ni catégorie, ce sera confondre sans le savoir, le particulier avec le général. Avec cette marche irrégulière, il faudra de toute nécessité que l’on s’égare. Au contraire, distinguez les mots, séparez les choses, vous avez répandu la lumière ; même sur l’étude des Saintes Écritures. Il est indispensable, en effet, de connaître les termes qui ont plusieurs acceptions, et les termes non moins nombreux qui n’en ont qu’une seule. La justesse et la précision des répliques dépendent de là.

Toutefois il faut bien se garder de consumer son temps dans de stériles investigations. Les sciences humaines ne sont pour le véritable Gnostique que des exercices préparatoires qui l’aident, autant qu’il est possible, non-seulement à monter jusqu’à la vérité et à s’affermir sur cette base inébranlable, mais encore à confondre les sophismes qui conspirent contre la vérité. Il ne doit donc rien ignorer de ce qui appartient aux connaissances, dites encycliques, et à la philosophie grecque : Seulement il ne les étudiera point comme essentielles en elles-mêmes ; il n’y verra qu’un accessoire utile ; nécessaire même, selon les temps et les circonstances. Armes du mensonge et du mal entre les mains des artisans de l’hérésie, dans les mains du Gnostique elles serviront à la défense du bien et de la vérité. Ainsi, quoique la vérité renfermée dans la philosophie grecque, ne soit que partielle, cependant elle ne laisse pas d’être une vérité. Pareille au soleil qui, en répandant sa lumière sur les couleurs noire ou blanche, les met chacune en évidence, la vérité grecque réfute les arguments trompeurs des sophistes. La Grèce a donc raison de s’écrier elle aussi :

« Mère des grandes vertus, Vérité, reine du monde ! »



CHAPITRE XI


Le sens mystique des choses divines est renfermé dans les proportions numériques ou géométriques et dans les différents modes de la musique.


Nous avons déjà cité l’exemple d’Abraham à l’occasion de l’astronomie ; qu’Abraham nous serve encore d’exemple pour l’arithmétique. À la nouvelle que Loth a été réduit en captivité, le patriarche rassemble 318 de ses serviteurs, nés dans sa maison, surprend les ennemis, et en disperse un nombre considérable. On fait observer que le signe numérique qui représente 300 (T) figure la croix[1] de notre Seigneur ; que l’iota et l’éta, dont le premier équivaut à 10 et le second à 8, signifient le nom du Sauveur.[2] Au point de vue du salut, ceux-là sont les serviteurs et les associés d’Abraham qui, s’étant enrôlés sous l’étendard de la croix et du nom sacré, triomphèrent de l’ennemi qui réduisait en captivité, et des nations infidèles qui marchaient à sa suite. De plus, le nombre 300 est une triade de centaines. On convient généralement que 10 est un nombre parfait de toutes parts. Quant à 8 c’est le premier cube, c’est-à-dire, l’égalité sous toutes les dimensions, longueur, largeur, hauteur. — « Les jours de l’homme seront de cent-vingt ans, « disent les livres saints. » Or, qu’est-ce que ce nombre ? La somme des quinze premiers nombres ajoutés l’un à l’autre à partir de l’unité. La lune est pleine dans son quinzième jour. Le nombre 120 est en outre triangulaire[3], et se compose premièrement, de la série paire renfermée dans 64, 1, 3, 5, 7, 9, 11, 13, 15, dont l’addition partielle engendre des carrés[4] ; secondement de la série impaire 56, à savoir, des sept nombres pairs à partir de deux, 2, 4, 6, 8, 10, 12, 14, dont l’addition partielle engendre des nombres inégaux[5]. Envisagé sous un autre aspect, le nombre 120 se forme de quatre nombres, l’un triangulaire, 15 ; l’autre carré, 25 ; le troisième pentagone[6] 35 ; le quatrième hexagone[7], 45. 5, en effet, est la base de ces quatre nombres polygones. À partir de l’unité, 15 est le cinquième triangulaire, 25, le cinquième carré, et ainsi de suite, de 10 en 10. Or, 25, qui est le cinquième carré, est dit-on le symbole de la tribu lévitique. Le nombre 35 se reproduit par l’addition de cette figure arithmétique, géométrique et harmonique ; dont le dernier terme est le double du premier, 6, 8, 9, 12. Interrogez les Juifs ; ils vous diront que l’enfant qui naît à sept mois est formé dans l’espace de 35 jours. Quant au nombre 45, on l’obtient par cette figure, 6, 9, 12, 18, dont le dernier terme est le triple du premier. C’est encore pendant un pareil nombre de jours que se forme l’enfant qui vient à neuf mois[8].

Tels sont les exemples qui prouvent l’utilité de l’Arithmétique. La construction du tabernacle, et de l’arche d’alliance nous signalerait les avantages de la géométrie. L’arche et le tabernacle furent élevés sur les plans divins, conformément aux analogies les plus relevées, et d’après le don de l’intelligence, qui nous conduit des objets sensibles au monde invisible, ou pour mieux dire, nous introduit des choses d’ici-bas dans le sanctuaire du Saint des saints. Les poutres équarries montrent que la forme quadrangulaire a pénétré partout, produisant par ses angles droits la sécurité et la stabilité. « Et la longueur de l’édifice était de trois cents coudées ; sa largeur, de cinquante ; et sa hauteur, de trente ; et le comble se terminait en équerre. » Partant d’une large base pour s’élever en pointe comme une pyramide, il présentait par sa forme le symbole du lieu où l’on est éprouvé et purifié par la flamme. Ces proportions géométriques nous sont offertes comme une sorte d’initiation à l’intelligence des saintes demeures. Les différences qui les séparent sont indiquées par celles qui séparent les nombres mentionnés. Ces nombres, ainsi ordonnés, se décomposent, ou en six parties, — 300 est le produit de 6 fois 50 ; ou en dix parties, — 300 est encore le produit de 10 fois 30 ; ou en deux parties inégales, — 50 est la somme de 30 et de 20. Il en est qui aiment mieux voir dans les trois cents coudées[9] le symbole de la croix du Seigneur ; les cinquante coudées figureraient l’espérance et la rémission des péchés qui nous est accordée à la Pentecôte[10]. Les trente coudées représenteraient la prédication de l’Évangile, parce que le Seigneur commença de le prêcher dans sa trentième année. Suivant d’autres, la prérogative de ce symbole appartiendrait au nombre 12, parce que tel était le nombre des apôtres. L’édifice se terminait en équerre, ajoute-t-on, pour montrer que les progrès du juste arrivent de degré en degré jusqu’à l’unité de la foi. La table qui était dans le temple avait six coudées, et ses quatre pieds une coudée et demie chacun. La réunion de ces douze coudées représente les douze mois qui accomplissent leur révolution dans le cercle de l’année, et pendant lesquels la terre, servie par les quatre saisons, engendre et mûrit les germes de toutes les productions. La table, selon moi, est l’image de la terre appuyée sur ses quatre pieds, l’été, l’automne, le printemps, l’hiver, avec lesquels marche l’année ; aussi la Bible nous dit-elle que la table avait une bordure ondoyante, soit pour signifier que tout roule, emporté dans les révolutions du temps, soit peut-être aussi comme image de la terre que les flots de l’Océan environnent de toutes parts.

Pour nous convaincre de l’utilité de la musique, appelons en témoignage David, qui, chantre divin et prophète inspiré, célébrait dans ses hymnes cadencés les louanges du Seigneur. Le caractère du mode dorien est l’harmonie ; et celui du mode phrygien, le diatonum, c’est-à-dire le véhément et l’aigu, selon le langage d’Aristoxène. Or, les accents du psaltérium barbare, où domine une mélodie grave et majestueuse, étant les plus anciens de tous, mirent sans doute Terpandre sur la voie du mode dorien et lui inspirèrent cet hymne à Jupiter, dont voici le début : « Jupiter, principe et chef de toutes choses, je te consacre le commencement de ces hymnes. » La harpe, est prise allégoriquement par le psalmiste, pour désigner dans un sens le Seigneur, dans un autre, les fidèles qui mettent en mouvement les cordes de leur âme sous la direction du Seigneur. Image des élus agissant par l’inspiration du Verbe, la harpe peut encore figurer ceux qui glorifient le Seigneur, illuminés par la connaissance, et faisant vibrer sous l’action du Verbe les cordes de la foi. Dans les harmonies de la musique, vous trouverez encore une harmonie dont l’Église est le siége, je veux dire, l’accord qui unit la loi, les prophètes, les apôtres, l’Évangile. Pour dernier symbole, vous y trouverez la merveilleuse unanimité des prophéties, quoique l’inspiration passe d’un prophète à un autre. Mais ceux qui ont inscrit leur nom dans la milice du Christ ressemblent pour la plupart aux compagnons d’Ulysse, et n’apportent aux pieds de la doctrine que des idées grossières. Regardez-les ! ce n’est pas aux syrènes qu’ils échappent ; mais ils passent devant le rhythme et la mélodie, en se bouchant obstinément les oreilles. Une fois qu’ils les auraient ouvertes aux enseignements de la Grèce, ils savent bien qu’ils ne pourraient plus revenir ensuite sur leurs pas. Mais le prêtre qui recueille tout ce qui peut profiter aux Catéchumènes, surtout aux Catéchumènes grecs (« la terre et tout ce qu’elle contient est au Seigneur ») ne doit pas s’interdire l’étude de la science, à la manière de l’animal privé de raison. Loin de là ! Il fortifiera ses auditeurs par tous les secours dont il peut disposer : toutefois il ne s’appesantira sur ces études que le temps nécessaire pour en retirer ce qu’elles ont d’utile, afin que, riche de ces documents, il puisse retourner au foyer domestique, c’est-à-dire, à la véritable philosophie, rempart inexpugnable derrière lequel l’âme ne court jamais de danger. Il faut donc apprendre la musique, parce qu’elle orne et adoucit le caractère. C’est ainsi que dans les repas chrétiens nous nous provoquons mutuellement à chanter, comme on passe de main en main la coupe du banquet, éteignant ainsi le désir par l’influence de la musique, et en même temps glorifiant Dieu pour l’abondance des biens qu’il nous a départis, et pour les aliments qu’il nous fournit sans cesse afin d’entretenir les doubles facultés de l’âme et du corps. Mais loin de nous comme vaine et superflue cette musique énervante, qui jette l’âme dans des impressions diverses, tantôt tristes et mélancoliques, tantôt impudiques et soulevant les sens, tantôt extravagantes et frénétiques !

L’astronomie a aussi son utilité. D’une part, en nous initiant à la connaissance des phénomènes célestes, en nous enseignant la configuration de la terre, de l’univers, les révolutions du ciel et le mouvement des astres, elle élève notre intelligence jusqu’aux pieds de la vertu créatrice ; de l’autre, elle nous apprend à distinguer sans peine le retour des saisons, les changements de température, le lever et le coucher des constellations. Aussi est-elle d’un grand secours à la navigation et à l’agriculture, de même que l’architecture s’aide de la géométrie pour élever ses monuments ou ses édifices.

Cette dernière science aiguise singulièrement les facultés de l’âme, qu’elle rend plus prompte à percevoir et à distinguer la vérité, à réfuter le mensonge et à découvrir les rapports d’homologie et d’analogie. Par elle nous saisissons la ressemblance dans la dissemblance ; par elle nous trouvons une longueur sans largeur, une surface sans profondeur, un point indivisible et sans étendue ; par elle enfin, nous nous élevons des choses sensibles aux choses qui ne sont perceptibles qu’à l’intelligence.

Les sciences sont donc les auxiliaires de la philosophie, et la philosophie elle-même n’est qu’une aide pour conduire à la vérité. Considérez ce manteau. D’abord ce ne fut qu’une toison ; puis la laine fut brisée sous la main du cardeur ; puis on en forma une trame, puis une chaîne, puis enfin une étoffe. Avant que l’âme atteigne à la perfection, il lui faut aussi passer par des exercices préparatoires et subir plusieurs épreuves. Car la vérité se compose de deux éléments, la connaissance et les œuvres : or, les œuvres découlent de la contemplation et demandent des efforts, une lutte obstinée et beaucoup d’expérience. De plus, la contemplation a deux objets, le prochain et nous-mêmes ; d’où il faut conclure la nécessité d’une érudition appropriée à ce double but. À qui possède suffisamment les sciences préparatoires qui conduisent à la connaissance, il est permis de rester en repos désormais, dirigeant ses œuvres sur la règle que lui révèle la contemplation. Avez-vous dessein d’instruire vos frères par des écrits, ou bien travaillez-vous à leur instruction par un enseignement oral ? les sciences profanes vous sont utiles et la connaissance des saintes Écritures indispensable pour vous servir de démonstration, surtout si vos disciples sortent des écoles de la Grèce. Le Psalmiste décrit ainsi l’Église : « La reine s’est tenue debout à votre droite, revêtue d’une robe brodée d’or et bigarrée ; » et ailleurs : « Sa robe est bordée de franges d’or et bigarrée. » Qu’est-ce à dire, sinon que l’Église est entourée des enfants que lui envoient la Grèce et les autres contrées. « C’est par L’intermédiaire du Seigneur « que l’on connaît la vérité. Quel homme, ô mon Dieu, peut pénétrer vos desseins si vous ne lui avez donné la sagesse, si du haut des cieux vous ne lui avez envoyé votre Saint-Esprit, et si, de la sorte, les chemins des hommes n’ont été redressés, et vos décrets annoncés à la terre, et les peuples sauvés par votre sagesse[11] ? » Par les livres saints, en effet, le Gnostique connaît le péché, conjecture l’avenir, démêle les subtilités du discours, pénètre le sens des paroles énigmatiques, prévoit les signes, les prodiges, et la marche des événements, comme nous l’avons déjà dit. La sagesse, vous le voyez, est la source d’où jaillissent toutes les sciences.

— Mais à quoi bon, s’écrient quelques fidèles, savoir, par exemple, pourquoi et comment le soleil, ainsi que les autres astres, accomplissent leur révolution ? Que nous font et les théorèmes de la géométrie, et les arguments de la dialectique, et les spéculations des autres sciences ? Elles sont impuissantes à nous enseigner nos devoirs. Qu’est-ce que la philosophie grecque, sinon la fille de l’intelligence humaine, incapable d’enseigner la vérité ?

— Je réponds à cette objection. D’abord, vous vous trompez sur un point capital, à savoir, la détermination volontaire du libre arbitre. « Car ceux-là seront justifiés, qui auront gardé saintement les choses saintes, dit la sagesse ; et ceux qui les auront apprises sauront répondre. » Il est juste, en effet, que le Gnostique soit le seul qui accomplisse saintement le devoir, puisque c’est à l’école du Seigneur qu’il a connu ce qu’il faut faire, quoique cet enseignement lui soit communiqué par une bouche humaine. Écoutez encore les saints oracles : « Nous sommes dans sa main, » c’est-à-dire, sous l’action de sa puissance et de sa sagesse, « nous et nos paroles, et toute la prudence et la science des œuvres. Car Dieu n’aime que celui qui habite avec la sagesse. » Vous prouvez en outre que vous n’avez pas lu ce que dit Salomon. Il avait parlé d’un navire : « L’habileté d’un ouvrier l’a construit, ajoute-t-il, mais votre providence le gouverne, Seigneur. » Or, je vous le demande, n’est-il pas absurde d’abaisser la philosophie au-dessous de l’art du charpentier ou du constructeur de vaisseaux ? Quand je vois le Seigneur rassasier, avec deux poissons et cinq pains d’orge, la multitude assise sur l’herbe en face de la mer de Tibériade, il me semble qu’il nous désigne indirectement la doctrine préparatoire, des Juifs et des grecs, avant-goût, pour, ainsi dire, du divin froment cultivé par la loi. En effet, les chaleurs de l’été développent et mûrissent l’orge avant le froment. La philosophie grecque, née et portée sur les eaux de la Gentilité, était figurée par les poissons, qui, distribués à cette multitude encore assise à terre, la nourrirent abondamment, mais dont il ne resta aucun morceau, comme il en resta des cinq pains. Toutefois, le Seigneur, ayant béni cette multitude, le souffle divin lui communiqua par la puissance du Verbe, la résurrection d’en haut. Êtes-vous curieux d’autres explications ? L’un des poissons peut représenter les études appelées encycliques le second désignera la philosophie, qui sert d’échelon à la vérité ; les morceaux de pain recueillis seront la parole elle-même du Seigneur[12].

« Et les poissons muets se précipitèrent en foule, » dit quelque part la muse tragique. « Il faut que je diminue et que le Verbe du Seigneur, qui est la fin de la loi, croisse seul désormais, » dit le prophète Jean. Écoutez et comprenez le mystère de la vérité ; mais pardonnez à mes réticences, si je n’ose m’exprimer plus ouvertement, me bornant à proclamer cet oracle : « Toutes choses ont été faites par lui, et rien n’a été fait sans lui. » Voilà pourquoi le divin apôtre le nomme « la principale pierre de l’angle. L’édifice posé sur lui, ajoute-t-il, s’élève et s’accroît jusqu’à devenir un temple consacré au Seigneur. » Laissons de côté pour le moment la parabole de l’Évangile, où il est dit : « Le royaume des cieux est semblable à un homme qui jette son filet dans la mer, et qui, dans la multitude des poissons qu’il prend, choisit les meilleurs et les plus beaux. » De plus, le livre de la sagesse qui est entre nos mains, proclame les quatre vertus cardinales en termes assez clairs pour que les sources des Hébreux aient coulé jusque chez les Grecs. Au reste, le texte parle de lui-même : « Et si quelqu’un aime la justice, ses travaux produisent les grandes vertus ; car la sobriété et la prudence enseignent la justice et la force, qui sont les choses les plus profitables aux hommes en cette vie. » Que conclure de tout ce qui précède ? Les hommes ne possèdent pas la vertu par un privilége de leur naissance ; ils apportent des dispositions à la vertu et sont propres à l’acquérir.



1.↑ Le plus ancien de tous les symboles est sans contredit la croix. Les plus antiques statues égyptiennes le tiennent déjà dans leur main, et tous le nom de clé du Nil, le présentent comme un emblème de la fécondité et du salut ; tantôt avec les quatre branches , tantôt avec les trois T seulement. — Tertullien, De Oratione, dit qu’il y a dans toute la nature tendance à former la croix pour adorer ou remercier le créateur, et que les oiseaux même la font en étendant leurs ailes. Justin-le-Martyr remarque que la croix est empreinte sur toute chose ; qu’il n’est aucun ouvrier qui n’en ait la figure sur ses instruments, et que l’homme la dessine sur son propre corps lorsqu’il élève les bras. Minucius Félix, parlant aux princes, s’écrie : « Les poteaux de vos trophées imitent l’instrument de notre salut, et l’armure que tous y suspendez est l’image du crucifié. Le navire même qui vogue à pleines voiles sur les mers forme et invoque la croix. » Enfin saint Jérôme, dans ses Commentaires sur saint Marc, ajoute que l’homme ne peut invoquer le ciel, ni nager dans les eaux, sans être porté par la croix, qui est la forme de tout mouvement, de toute vie, et la figure même du monde.La lettre grecque et phénicienne thau forme la croix T, et dans les nombres signifiait 300.
La croix, dans les catacombes, se figurait de beaucoup de manières. Le plus souvent elle est carrée, à quatre branches ; c’est celle qu’on appelle croix grecque, parce que les Grecs du moyen-âge l’ont gardée de la primitive Église, époque où elle n’était pas plus grecque que romaine. Souvent elle est posée sur l’ancre de la foi, ou s’enlace dans le monogramme du Christ entre l’alpha et l’oméga.


2.↑ Jésus, dont l’iota et l’éta sont les initiales. Ce passage est emprunté à l’apôtre saint Barnabé, chapitre 9.


3.↑ Lorsque les mathématiciens grecs voulurent designer un angle, ils observèrent que le genou en faisait un, et le mot qui leur servait pour nommer le genou (gonu), composa le mot gone, qui chez eux signifie angle. Un nombre est appelé trigone ou triangulaire, quand ses unités peuvent être disposées en forme de triangles, où les côtés et les angles sont égaux, tels que 1, 3, 6, 10, 15, 21, etc.


4.↑ Comme l’addition des nombres naturels produit la suite des triangulaires, l’addition des nombres impairs 1, 3, 5, 7, 9, 11, 13, 17, 19, etc. produit une progression par addition, 1, 4, 9, 16, 25, 36, 49, 64, 81, 100, etc., qui est la suite des nombres carrés, et qui forment la seconde espèce des nombres polygones. On les appelle tétragones, quadrangulaires, ou carrés, parce que leurs unités peuvent toujours être disposées en forme de carré, comme on peut le voir par des figures applicables à 1, 4, 9, 16, 25, 36, etc.


5.↑ Inégaux ou barlongs, parce que, traduits en carrés, ils donneraient des côtés de dimension inégale, 3  4, 5  6, etc. Selon Potter, heteromékeis signifierait impair, parce que la série des chiffres est de 7. Mais avec cette explication, ex anisotétos, fait double emploi.


6.↑ Un nombre est pentagone quand par la disposition de ses unités il forme des figures régulières de cinq côtés, 1, 5, 12, 22, 25, 51, etc. C’est la troisième espèce des nombres polygones.


7.↑ Un nombre est hexagone quand il forme, par la disposition de ses unités, des figures régulières de six côtés, 1, 6, 13, 28, 45, 66, etc. De même pour les eptagones, les octogones, les ennéagones, etc.


8.↑ C’était là sans doute une tradition populaire chez les Juifs : toujours est-il qu’on ne rencontre rien de semblable dans l’Écriture-Sainte. Il n’en est pas de même d’Hippocrate, chez lequel on trouve ce calcul qu’Ægidius a reproduit dans les deux vers suivants :Sex in lacte dies, tres sunt in sanguine terni,
 Bisseni carnem, ter seni membra figurant.


9.↑ Marquées en grec par la majuscule T, qui vaut 300.


10.↑ Ce mot signifie, en grec, le cinquantième.


11.↑ Sagesse, VII, 17, 18.


12.↑ Nous adoptons ici l’explication de Potter.



CHAPITRE XII


Les hommes peuvent tous indistinctement arriver à la perfection. Le vrai Gnostique est le seul qui atteigne le but.


De ce principe tombe l’objection suivante que nous adresse l’hérésie : « Adam fut-il créé parfait ou imparfait ? S’il fut créé imparfait, comment l’œuvre d’un Dieu parfait est-elle imparfaite, surtout quand il s’agit de l’homme ? Si on dit qu’il fut créé parfait, comment a-t-il violé les commandements ? » Non, répondons-nous à l’hérésie, Adam n’a pas été créé parfait dans ses facultés ; il a reçu seulement l’aptitude à la vertu ; car autre chose est la possession de la vertu, autre chose la possibilité de l’acquérir. Dieu a voulu que nous fussions personnellement les artisans de notre salut. Notre âme a le privilége de se mouvoir par elle-même. Puis, comme nous avons reçu la raison en partage, et que la philosophie s’appuie sur la raison, nous avons avec la philosophie une sorte de parenté. Cependant ne nous y trompons pas, l’aptitude est un mouvement vers la vertu, mais non la vertu. Tous les hommes, je le répète, naissent avec des dispositions propres à l’acquérir ; mais ils approchent de la doctrine et de la justice à des degrés bien différents. De là pour les uns la plus haute vertu, pour les autres quelques vertus seulement. Ceux-ci avaient reçu la nature la plus heureuse ; mais, négligents d’eux-mêmes, l’incurie les égara dans des routes contraires. À plus forte raison, la connaissance, qui l’emporte sur toutes les autres sciences en grandeur et en vérité, sera-t-elle plus difficile à conquérir et demandera-t-elle de longs et rudes labeurs. « Mais ils n’ont pas connu, ce semble, les secrets de Dieu ; ils n’ont pas su que Dieu a créé l’homme dans l’innocence, et l’a fait à l’image de sa propre essence. » Au moyen de cette conformité avec celui qui sait tout, le fidèle, investi de la connaissance, de la justice et de la sainteté, s’efforce avec sagesse d’atteindre à l’âge de l’homme parfait. Actions, pensées, discours, tout est pur dans le véritable Gnostique, comme l’atteste cet oracle du Psalmiste : « Vous avez éprouvé mon cœur, dit-il, et vous m’avez visité pendant la nuit ; vous m’avez fait passer par le feu de la tribulation, et l’iniquité ne s’est pas trouvée en moi. Que ma bouche ne serve pas d’interprète aux œuvres des hommes ! » Mais que dis-je, les œuvres des hommes ? Le Gnostique connaît le péché lui-même, non point par la voie du repentir, c’est là le propre des Chrétiens vulgaires ; mais il connaît l’essence elle-même du péché, et il condamne non pas tel ou tel péché, mais le péché en général. Quel est le péché commis par tel ou tel individu ? Il l’ignore ; il ne fallait pas le commettre ; voilà ce qu’il sait. Il y a donc deux espèces de repentir, le repentir ordinaire, qui vient à la suite du péché ; l’autre plus relevé qui, connaissant une fois la nature du péché, fait que nous renonçons d’abord au péché, d’où il suit que nous ne péchons plus.

Qu’on ne vienne pas nous dire que l’homme, souillé d’injustices et de péchés, tombe par le fait du démon. Avec un pareil raisonnement, il ne serait pas coupable. Mais le pécheur, choisissant par la transgression ce qu’ont choisi les démons, inconstant comme eux, frivole dans ses désirs comme eux, se transforme en une espèce de démon. Ainsi le méchant, devenu pécheur par sa méchanceté naturelle, s’est rendu lui-même vicieux par la possession de ce qu’il a librement choisi. Intérieurement enclin au mal, le mal passe de son âme dans ses actions, tandis que l’homme de bien agit toujours avec droiture.

C’est ce qui fait que nous appelons du nom de biens non seulement les vertus, mais encore les bonnes œuvres. Or, nous distinguons deux sortes de biens ; les uns sont désirables par eux-mêmes, tels que la connaissance, par exemple. En effet, aussitôt que nous la possédons, que demandons-nous, sinon de la posséder à tout jamais, de la prendre pour but et pour cause de nos efforts, et enfin de demeurer établis dans une éternelle contemplation ? Les autres biens sollicitent nos désirs par les conséquences qu’ils amènent avec eux. Ainsi de la foi, par exemple, parce qu’elle nous dérobe au supplice et nous mérite la récompense. La crainte, en effet, est un frein qui arrête beaucoup d’hommes sur la pente du péché, et la promesse détermine l’obéissance qui amène le salut. Le bien le plus parfait, c’est donc la connaissance, puisqu’elle est désirable en elle-même, et conséquemment les œuvres accomplies par elle sont aussi les plus parfaites. Le châtiment infligé au pécheur le redresse et le corrige ; mais pour les hommes dont l’œil voit de plus loin, le châtiment est un exemple qui leur crie : Gardez-vous de tomber dans les mêmes fautes.

Travaillons donc à l’acquisition de la connaissance, en l’embrassant non pas dans l’espoir des biens qu’elle procure, mais dans le but unique de la posséder. Le premier de ses fruits, c’est une manière d’être gnostique, d’où naissent les voluptés les plus pures, et l’allégresse dans le présent comme dans l’avenir. Or, on définit l’allégresse une joie qu’engendre la méditation de la vertu véritable, et dans les transports de laquelle l’âme s’épanouit et se dilate. Les œuvres qui participent de la connaissance sont les bonnes et les belles actions ; car la véritable opulence consiste dans l’abondance des actions vertueuses, de même que la pauvreté réelle est l’indigence des désirs honnêtes, puisque la possession et l’usage des choses nécessaires, innocents par leur qualité, ne commencent à nuire que par leur quantité, dès lors qu’ils excèdent la mesure. Voilà pourquoi le Gnostique, attentif à circonscrire ses désirs dans la possession et dans l’usage, ne dépasse jamais la limite du besoin. Regardant la vie comme nécessaire pour accroître ses lumières et monter au faîte de la connaissance, il attache un grand prix, non pas à vivre, mais à bien vivre. Ses enfants, son hymen, ses parents, il ne les préfère donc ni à Dieu, ni à la justice de cette vie. Lorsque sa femme lui a donné des enfants, elle n’est plus à ses yeux qu’une sœur, issue du même père, et ne se rappelant son mari qu’à l’aspect de ses enfants. Car elle sera véritablement un jour sa sœur, quand elle aura dépouillé ce vêtement de chair qui les distingue l’un de l’autre par le sexe et les empêche de se confondre par la connaissance. Les âmes, envisagées en elles-mêmes, se ressemblent toutes ; elles ne sont ni mâles ni femelles, puisqu’elles n’épousent ni ne sont épousées. Je le demande, une femme qui n’a plus rien de son sexe, virile et parfaite comme l’homme, n’est-elle pas transformée en homme ? Tel fut le rire de Sara lorsque la naissance d’un fils lui fut annoncée. Ce n’était pas, j’imagine, qu’elle fût incrédule aux promesses de l’ange ; mais elle rougissait des nouvelles relations conjugales qui devaient la rendre mère d’un fils. Et plus tard[1], quand Abraham est appelé en justice[2] devant le roi d’Égypte à cause de la beauté de Sara, ne la nomme-t-il pas sa sœur, comme née sinon de la même mère au moins du même père ?

Ceux qui se repentent de leurs péchés et n’ont pas cru fermement, sont obligés de prier pour obtenir de Dieu ce qu’ils demandent ; mais ceux qui vivent sans transgresser la loi et dans les intuitions de la connaissance, n’ont qu’à former un vœu pour qu’il soit aussitôt accompli. Voyez Anne ! Elle désire un fils ; soudain il lui est donné de concevoir Samuel. « Demande, dit l’Écriture, je ferai : forme un vœu dans ton esprit je l’accomplirai. » Nos traditions nous disent, en effet, que « Dieu connaît le fond des cœurs » ; mais il n’a pas besoin, comme les hommes, d’un mouvement de l’âme, pour surprendre ces secrets, ni d’un événement qui les lui manifeste ; il serait ridicule de le penser. Quand Dieu, après avoir créé la lumière, la contemple et dit qu’elle est bonne, il ne ressemble pas non plus à un architecte qui approuve un ouvrage achevé. Avant de faire jaillir la lumière du néant, sachant bien ce qu’elle devait être un jour, il l’approuva telle qu’elle fut plus tard, sa puissance créant ainsi, dans l’éternité de ses conseils, un bien qu’il devait réaliser ; c’est ainsi que, cachant la vérité sous la figure que nous appelons hyperbate, il loue par anticipation la bonté d’un bien à venir. Le véritable Gnostique prie donc, même en pensée, à t