Cyprien de Carthage

LA CONDUITE DES VIERGES

Titre 5
Titre 5

SOMMAIRE

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Maintenant, c’est aux vierges que je m’adresse: plus leur dignité est élevée, plus nous devons en prendre soin. Elles sont la fleur de l’arbre de l’Église, l’honneur et l’ornement de la grâce spirituelle; elles sont notre joie, le chef-d’oeuvre incorruptible du Ciel, l’image de Dieu dont elles reproduisent ici-bas la pureté, la portion la plus illustre du troupeau de Jésus-Christ. L’Église, se réjouit au milieu de cette glorieuse famille; elle bénit sa fécondité, et plus le nombré des vierges s’augmente, plus aussi s’accroît la joie de sa mère. C’est à elles que j’adresse mes exhortions. En agissant ainsi, je cède plus à mon affection qu’au devoir de ma charge. Moi, le plus petit, le dernier d’entre les prêtres de Jésus-Christ; moi pénétré du sentiment de ma bassesse, je ne viens pas me donner le vain plaisir de censurer le vice, mais je viens vous mettre en garde contre les sollicitations et les attaques du démon.


Ce n’est pas une précaution inutile, une crainte vaine que celle qui nous montre la voie du salut et nous rend fidèles aux préceptes du Seigneur. Nous savons que celles qui renoncent à la concupiscence de la chair, pour se consacrer à Dieu de corps et d’esprit, accomplissent une oeuvre digne d’une grande récompense. Elles ne doivent plus se parer que pour plaire à Celui qui couronne leur virginité. Il a dit lui-me : Tous ne comprennent pas cette parole, mais ceux à qui il a été donné de la comprendre. Il est des eunuques de naissance; d’autres le sont par la violence des hommes; mais il en est qui se privent de tous les plaisirs charnels en vue du royaume céleste (Math., XIX). L’ange de l’Apocalypse élève aussi la voix pour exalter la continence et la virginité : Ceux-là ne se sont jamais souillés avec les femmes; ils sont demeurés vierges; ils suivent l’Agneau partout où il va (Apoc., XIV). Quand Dieu promet aux hommes la récompense de la pureté, les femmes ne sont pas exclues; mais comme la femme est une portion de l’homme, qu’elle a été formée avec la chair de l’homme, Dieu, dans l’Écriture, s’adresse presque toujours à l’homme, car ils sont deux dans une seule chair, et la femme est comprise dans l’homme. — Si donc Jésus-Christ a pour cortège les âmes pures, si le  royaume de Dieu est destiné aux vierges, qu’ont-elles à faire des parures et des ornements  d’ici-bas? En cherchant à plaire aux -hommes, elles offensent Dieu; elles oublient cette parole des Psaumes: Ceux qui plaisent aux hommes ont été confondus; Dieu les a méprisés (Ps. LI). Paul aussi a dit dans son langage sublime : Si je cherchais. à plaire aux hommes, je ne serais plus le serviteur de Dieu (Gal., I.).


Mais la pudeur ne consiste pas seulement dans l’intégrité de la chair; elle exige encore la modestie de la parure et des vêtements, selon cette parole de l’apôtre: Que la femme non mariée soit sainte de corps et d’esprit (I Corint., VII). Le célibataire pense aux choses de Pieu, aux moyens de plaire à Dieu, l’homme marié pense aux choses du monde, aux moyens de plaire à son épouse: De même la vierge et la femme, libres des liens du mariage, s’occupent des biens célestes, afin d’être saintes et de corps et d’esprit.


Ce n’est pas assez pour une femme d’être vierge, elle doit encore le paraître, de sorte qu’en la voyant personne ne doute de sa virginité. Que sa pudeur s’étende à tout ce qui l’entoure, et que sa parure ne nuise pas à l’honneur dont elle est revêtue. Pourquoi paraîtrait-elle chargée d’ornements, comme si elle avait un mari on si elle en cherchait un? Si elle est vierge, qu’elle craigne plutôt de plaire; qu’elle ne s’expose pas au danger, celle qui aspire à une vie surnaturelle et divine. Que celles qui n’ont pas de mari, à qui elles doivent chercher à plaire, persévèrent dans la pureté du corps et de l’esprit; car il n’est pas permis à une vierge de se parer pour faire ressortir sa beauté; il ne lui est pas permis de tirer vanité de ses attraits corporels: bien loin de là, elle doit surtout lutter contre sa chair, et sa principale étude doit être de vaincre son corps et de le réduire en servitude. Loin de moi, s’écrie saint Paul, de me glorifier d’autre chose que de la croix de Jésus-Christ, par qui 1e monde a été crucifié pour moi et moi pour le monde (Gal., VI.); et une vierge, dans l’Église de Dieu, se glorifierait de l’éclat de sa chair et de la beauté de son corps! Saint Paul ajoute: Ceux qui sont à Jésus-Christ sont crucifié leur chair avec leurs vices et leurs convoitises; et celle qui fait profession d’avoir renoncé à la concupiscence et au vice persévérerait dans cette vie criminelle! Ton hypocrisie sera découverte, ô jeune fille; c’est en vain que tu te couvres d’un masque, je vois sur toi tes souillures de la concupiscence, alors que je ne devrais y trouver que l’éclat et la blancheur de la pureté.


Crie, dit le Seigneur à Isaïe, toute chair est de l’herbe; son éclat est comme la fleur de l’herbe. L’herbe se flétrit, la fleur tombe; mais la parole du Seigneur subsiste à jamais (Isaïe, XI). Il est indigne d’un chrétien, à plus forte raison d’une vierge, de compter pour quelque chose la beauté du corps; la parole de Dieu, les biens éternels, voilà les objets dignes de son ambition. Si elle se glorifie dans son corps, que ce soit quand il est tourmenté pour la foi; quand elle, faible femme, est plus forte que les bourreaux qui la torturent; quand elle supporte le feu, la croix, le fer ou la dent des bêtes pour mériter la couronne. Voilà les joyaux précieux de la chair ; voilà les plus beaux ornements du corps.

Mais il est des femmes riches qui font parade de leur fortune et disent qu’elles doivent en user. Sachez d’abord que la femme riche est celle qui l’est en Dieu; que la femme opulente est celle qui l’est dans le Christ; ce sont là les biens spirituels, divins, célestes, qui nous conduisent à Dieu et demeurent éternellement en notre possession auprès de Dieu. Quant aux biens de la terre, .ces biens que nous possédons dans cette vie et qui doivent demeurer ici-bas, nous devons les mépriser, comme nous méprisons le monde dont nous avons foulé aux pieds les pompes et les délices pour nous attacher à Dieu. Saint Jean nous exhorte de sa, voix céleste : N’aimez ni le monde, ni ce qui est dans le monde : si quelqu’un aime le monde, la charité du Père, n’est plus en lui, car tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, ambition du siècle, choses qui ne viennent pas du Père, mais de la corruption d’ici-bas. (Joan. II). Le monde passera avec sa concupiscence ; mais celui  qui accomplira la volonté de Dieu vivra éternellement, comme Dieu lui-même. Mettons-nous donc à la poursuite des biens éternels et divins; accomplissons en tout la volonté divine, afin de marcher sur les traces de notre maître et de suivre ses maximes. Je suis descendu du Ciel, dit-il, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. Si l’esclave n’est pas au-dessus de son maître, si l’homme délivré de ses liens doit obéissance à son libérateur, nous qui avons voulu être chrétiens, nous devons imiter les actions du Christ. il est écrit et on le lit dans nos églises pour nous servir de leçon : Celui qui se dit disciple du Christ doit marcher comme le Christ a marché lui-même. Il faut donc suivre les traces du maître et s’efforcer d’avancer avec lui. Alors nos oeuvres sont en rapport avec le nom qui nous distingue, et nos croyances, inspirant notre conduite, méritent la récompense.


Vous vous dites riche, dans l’opulence; mais Paul est là pour vous répondre et pour vous dire de renfermer dans de justes limites votre luxe et vos ornements. Que les femmes, dit-il, se vêtent avec modestie et pudeur. Qu’elles ne portent ni cheveux tressés, ni or, ni perles, ni vêlements précieux; mais, comme il convient à leur sexe, que la chasteté respire dans toute leur conduite (I Tim., II.). Pierre parle à peu près de même : Que la femme ne porte aucun ornement extérieur, ni or, ni vêtements recherchés; sa richesse est dans son coeur (I Pet., III). Si ces apôtres veulent qu’on réprime et qu’on réduise à l’observation des règles ecclésiastiques des femmes qui excusent leur toilette par les exigences de leurs maris à plus forte raison une vierge doit-elle s’y soumettre, elle qui ne peut rejeter sa faute sur personne et  qui doit en accepter toute seule la responsabilité.


Vous vous, dites riche, dans l’abondance; mais doit-on faire tout ce qu’on peut? doit-on donner cours à des désirs insensés, nés de l’ambition du siècle? doit-on les laisser franchir les bornes de l’honnêteté et de la pudeur virginale, alors qu’il est écrit : Tout est permis, mais tout n’est pas avantageux; tout est permis, mais tout n’édifie pas (I Corin., VI)? D’ailleurs, si vous vous parez avec luxe, si vous paraissez en public avec des ornements remarquables, vous attirerez sur vous les yeux des jeunes gens, vous exciterez leurs désirs, vous entretiendrez leurs passions; si vous ne périssez pas vous-mêmes, vous perdrez les autres; vous serez pour eux comme un poison et un glaive. Pourrez-vous alors donner pour excuse la pureté, la chasteté de votre intention? Non, cette parure coupable, ces ornements impudiques crient contre vous. Vous ne pouvez plus être comptée parmi les vierges du Christ, vous qui vivez de manière à exciter un coupable amour.


Vous vous vantez de votre richesse et de votre opulence; vous croyez devoir user des biens que Dieu a mis en votre possession. Soit, usez-en, mais pour des choses utiles; usez-en, mais pour de bonnes oeuvres; usez-en, mais pour ce que Dieu prescrit, pour ce que Dieu recommande. Que les pauvres se ressentent de vos richesses, que les indigents partagent votre fortune. Déposez votre patrimoine entre les mains de Dieu; nourrissez le Christ; obtenez par les prières des pauvres de porter bien haut la gloire de la virginité et de mériter la céleste récompense. Placez vos trésors dans ce lieu où on n’a pas à craindre ni les ruses ni les violences des voleurs. Ayez des possessions, mais dans le Ciel : là vos récoltes dureront toujours; elles seront à l’abri des atteintes des fléaux du siècle; elles échapperont à l’action de la rouille, aux ravages de la grêle, aux ardeurs du soleil, â la corruption des pluies.


Vous péchez contre Dieu, si vous croyez qu’il vous a donné la richesse pour en abuser. Dieu nous a donné la voix: est-ce une raison pour chanter des airs obscènes? Il nous a donné le fer pour cultiver la terre : est-ce une raison pour en faire un instrument meurtrier? Il a créé l’encens, le vin, le feu : doit-on s’en servir pour sacrifier aux idoles? parce que les troupeaux abondent dans vos champs, devez-vous offrir des victimes aux faux dieux? Certes, c’est une grande tentation qu’un grand patrimoine. Que l’homme, guidé par la prudence chrétienne, en fasse un bon usage, afin que, plus riche que ses possessions, il rachète ses fautes au lieu de les aggraver.


Les ornements affectés, le luxe des vêtements, le soin des formes du corps ne conviennent qu’à des courtisanes; les femmes qui se parent le plus sont celles qui ont perdu toute pudeur, Ainsi, dans les Ecritures où Dieu vous a laissé ses enseignements, nous trouvons la description de la cité prostituée. Elle est parée avec magnificence, elle brille sous ses ornements, mais elle doit périr avec eux, ou plutôt à cause d’eux. Et, dit le texte sacré, un des sept anges qui portaient les sept fioles s’approcha de moi en disant : viens, je te montrerai la condamnation de la grande courtisane assise sur des eaux nombreuses qui a fait partager sa corruption aux rois de la terre. Et il me conduisit en esprit, et je vis une femme assise sur la bête, et cette femme était couverte d’un manteau de pourpre; elle étincelait d’or, de diamants et de perles ; elle tenait dans sa main une coupe d’or pleine des blasphèmes, des impuretés et des fornications de toute la terre (Apoc., XVII). Que les vierges chastes et pures fuient ces ornements, ces habits, ces parures qui ne peuvent convenir qu’à des femmes perdues. Les filles de Sion aussi portaient des parures d’or et d’argent, elles se revêtaient d’habits somptueux, vivaient dans un luxe coupable et s’éloignaient de Dieu, pour se plonger dans les délices du .siècle ; aussi l’Esprit-Saint les reprend par la bouche d’Isaïe. Les filles de Sion, dit-il, marchent la tête haute; elles font signe avec leurs yeux, elles traînent de longues robes et se balancent sur leurs pieds. Mais le Seigneur humiliera les orgueilleuses filles de Sion; il les dépouillera de leurs vêtements somptueux, il enlèvera tous leurs ornements, et leur chevelure bouclée, et leurs bandeaux, et leurs agrafes, et leurs bracelets, et leurs colliers, et leurs camées, et leurs chaînes, et leurs anneaux, et leurs pendants d’oreilles, et leurs voiles de soie mêlés d’or et d’hyacinthe. Au lieu de parfums elles respireront la poussière, au lieu de ceinture elles auront une corde, au lieu de l’or dont elles chargeaient leur front, une tête dépouillée de cheveux ( Isaïe, III). Tels sont les désordres que Dieu condamne; voilà d’après lui, ce qui a corrompu les filles de Sion et leur a fait abandonner le culte du Dieu véritable. Elles se sont élevées pour tomber; leurs parures ont attiré sur elles des outrages de tout genre; revêtues de soie et de pourpre, elles n’ont pu revêtir le Christ; parées d’or, de perles et de colliers, elles ont perdu les vrais ornements du coeur et de l’âme. Qui ne fuirait avec dégoût ce qui a causé la mort des autres? Qui rechercherait ce qui a été pour son frère un trait meurtrier? Si quelqu’un, après avoir épuisé une coupe, Venait à mourir, vous comprendriez que ce breuvage était empoisonné. Si quelqu’un mourait après avoir mangé d’un certain aliment, vous diriez : cette nourriture est mortelle et vous vous garderiez bien de manger ou de boire ce qui peut donner la mort. Mais quel aveuglement, quelle folie de vouloir ce qui a été et sera toujours si funeste, de penser que ce qui fut mortel pour les autres sera pour vous sans danger!


Dieu n’a pas donné aux toisons des brebis la couleur du vermillon ou de la pourpre. Dieu n’a pas enseigné l’art de teindre et de colorer la laine avec des sucs d’herbes et des coquillages. Dieu n’a pas inventé ces étranges édifices de diamante et de perles enchâssés dans l’or, qui cachent une tête dont il est l’auteur. Chose étrange, l’oeuvre divine disparaît et, au-dessus, l’invention du diable s’étale avec audace. Dieu a-t-il voulu qu’on perçât les oreilles de ces pauvres enfants, qui ne soupçonnent rien encore de la malice du siècle, pour y suspendre je ne sais quelles graines qui les fatiguent de leur poids? Ce sont là les inventions des anges apostats, lorsque, précipités sur la terre, ils perdirent leur céleste vigueur. Ce sont eux qui ont enseigné l’art funeste et corrupteur d’étendre sur les paupières une couleur noire, de donner aux joues un éclat menteur, de changer la couleur des cheveux, d’enlever au visage et â la tête tout ce qu’ils ont de naturel et de vrai. Et ici, avec cette autorité que me donne mon caractère, avec cette charité que je trouve dans mon coeur, je m’adresse  non-seulement aux vierges, mais aux veuves et aux femmes mariées, et je leur dis qu’elles ne doivent jamais altérer l’oeuvre divine avec ces fards, ces couleurs empruntées, ces compositions en un mot qui n’ont d’autre effet que de corrompre la nature. Dieu a dit : Faisons l’homme à notre image et à noIre ressemblance, et on osera changer et dénaturer l’ouvrage de Dieu! C’est un attentat contre Dieu que de réformer et de transfigurer son oeuvre. Sachons-le bien, ce qui naît vient de Dieu; les changements sont l’oeuvre du démon. Un peintre représente avec des couleurs qui rivalisent avec la nature le visage, les traits, l’extérieur d’un homme; son oeuvre est terminée. Un autre peintre, se croyant plus habile, vient jeter de nouvelles couleurs sur le tableau pour le corriger : quelle injure pour le premier artiste! Quel sujet d’une juste indignation! Et vous croyez que votre audace téméraire restera impunie et que l’artiste suprême ne vengera pas son offense?


Malgré le fard impur qui vous couvre, vous ne vous êtes pas écartée, avec les hommes, des lois de la pudeur: c’est possible. Mais vous avez flétri, profané les dons de Dieu, par suite vous êtes pire qu’une adultère. En croyant parer et embellir votre corps, vous vous rendez coupable d’un attentat contre l’oeuvre divine, d’une prévarication contre la vérité. Jetez dehors le vieux levain, nous dit l’apôtre, afin que vous soyez une nouvelle pâte, comme vous êtes des azymes; car le Christ, notre pâque, a été immolé. Célébrons donc nos fêtes, non avec le vieux levain, le levain de la malice et de l’iniquité, mais avec les azymes de la sincérité et de la vérité (I Cor., V). Or, est-ce être fidèle à la sincérité et à la vérité que de souiller la nature par des couleurs empruntées et de se servir du fard pour faire de la vérité un mensonge?


Le Seigneur a dit : Vous ne pouvez faire un seul cheveu noir ou blanc (Mat., V) et vous voulez être plus fort que la parole divine! Avec une audace et un mépris sacrilège, vous souillez vos cheveux. Fatal présage! vous leur donnez un reflet de l’enfer, et vous profanez votre tète, la partie la plus noble de votre corps. Nous lisons dans l’Apocalypse: La tête elles cheveux du fils de l’homme étaient blancs comme la laine ou la neige (Apoc., II); et vous, vous détestez les cheveux blancs, vous repoussez la couleur qui est celle de la tête du Seigneur.


Ne craignez-vous pas, je vous le demande, vous qui agissez ainsi, qu’au jour de la résurrection, votre créateur ne vous reconnaisse pas et que, lorsque vous vous avancerez pour recevoir la couronne promise, il ne vous exclue et ne vous repousse? Ne craignez-vous pas, qu’avec la rigueur d’un censeur et d’un juge, il ne vous dise : Ce n’est pas là mon ouvrage; cette image n’est pas la mienne, tu as souillé ton corps par des couleurs menteuses, tu as donné à tes cheveux une teinte adultère, le mensonge a défiguré ton visage, il en a corrompu les traits; cette face n’est pas la tienne. Tu ne pourras pas voir Dieu, car tes yeux ne sont pas son oeuvre, mais celle du démon. Tu as voulu marcher sur ses traces, en donnant à tes yeux l’éclat et la bigarrure de ceux du serpent; tu as pris les couleurs de l’ennemi, va donc brûler avec lui. Je vous le demande, les serviteurs de Dieu ne doivent-ils pas se préoccuper de ces dangers? ne doivent-ils pas les craindre jour et nuit?


Que les femmes mariées n’invoquent pas trop le vain prétexte de plaire à leurs époux: en les donnant pour excuse, elles n’en feraient tout au plus que les complices d’une coupable faiblesse. Quant aux vierges (et c’est à elles que s’adresse cet écrit), si elles usent de ces ornements funestes, je crois qu’il ne faut plus les compter parmi les vierges. Semblables à des brebis atteintes de la contagion, on doit les éloigner du saint troupeau ,afin que leur contact ne souille pas les autres et que, perdues elles-mêmes, elles ne les entraînent pas dans leur ruine. En un mot, puisque nous cherchons les avantages de la continence, évitons tout ce qui peut porter dans nos âmes le ravage et la mort.


Je ne dois pas omettre des usages que le relâchement a introduits parmi nous et qui sont devenus le fléau des moeurs pures et chastes. Il en est qui ne rougissent pas d’assister aux noces et de mêler des paroles déplacées à ces entretiens où la licence s’introduit en toute liberté. Elles disent, elles entendent des choses inconvenantes; elles observent; elles participent à des conversations honteuses, à des festins où, la chaleur du vin enflammant les passions, rend la femme capable de tout souffrir et l’homme capable de tout oser. Que va-t-elle faire aux noces celle qui n’a pas la pensée de se marier? Quel plaisir, quelle joie peut-elle y trouver celle dont les goûts sont si différents? Qu’y voit-on? qu’y apprend-on? Oh! qu’une vierge manque à sa vocation en gaspillant de la sorte le trésor de pureté qu’elle portait dans son âme! Sans doute elle peut être encore vierge de corps et d’esprit;mais ses yeux, ses oreilles, sa langue ont perdu leur virginité.

Que dire, de celles qui fréquentent les bains publics? qui exposent aux regards des curieux des corps voués à la pudeur? en se mêlant ainsi aux hommes, ne fournissent-elles pas au vice un coupable aliment? n’allument-elles pas des désirs impurs à qui elles ont l’air de s’offrir en pâture?


Que chacun, direz-vous, examine son intention; pour moi je ne veux qu’une chose, refaire mon corps et le purifier: —            Cette excuse ne vous justifie pas. Loin de laver, un bain semblable salit; il ne purifie pas le corps, il le souille. Vous ne jetez sur personne des regards impudiques; mais on en jette sur vous. Vous ne donnez pas à vos yeux le plaisir de la volupté; mais ce plaisir vous l’offrez à d’autres et vous partagez leurs souillures. Le bain devient une sorte de théâtre; le vice s’y montre même avec plus d’impudeur. Là on laisse à la porte toute retenue; avec ses habits, on dépose toute décence; une jeune fille ne s’y montre que pour y perdre sa virginité. Considérez ensuite si, revêtue de vos habits et rendue à la vie ordinaire, vous conservez au milieu des hommes la même modestie, vous qui avez reçu de si funestes leçons. Ne vous étonnez donc pas si l’Eglise pleure souvent sur les vierges, si elle gémit sur leurs détestables erreurs. Ainsi se déflore la plus belle des vertus ainsi la continence chrétienne perd sa gloire, sa dignité, son honneur.


Je viens de vous parler des pièges que l’ennemi dresse sur votre route, des artifices par lesquels il cherche â vous séduire. Oui, en prenant trop de soin de leur toilette, en donnant à leurs démarches trop de liberté, les vierges perdent le plus beau de leurs privilèges; elles tombent dans le déshonneur, veuves avant d’être mariées, infidèles, noir à un époux terrestre, mais au Christ. Aussi elles seront punies de leur prévarication et d’autant plus sévèrement que la couronne qui leur était promise était plus belle.


Écoutez-moi donc, ô vierges, écoutez-moi comme un père qui vous donne ses enseignements et ses avis, comme un ami fidèle qui ne veut que vos intérêts.


Soyez telles que Dieu vous a faites : conservez les traits que le Créateur vous a donnés; un visage sans fard, un cou sans ornement, un corps simplement vêtu. N’ensanglantez pas vos oreilles, ne chargez pas vos bras et votre cou de bracelets et de colliers précieux; ne mettez pas vos pieds dans des entraves d’or, ne souillez vos cheveux d’aucune couleur étrangère; que vos yeux soient toujours dignes de voir Dieu. Baignez-vous chastement avec des personnes de votre sexe. Évitez les noces, évitez ces festins où la débauche répand sa contagion. Sachez résister à l’attrait d’un vêtement, vous qui êtes vierge et servante de Dieu; sachez résister à l’éclat de l’or, vous qui avez vaincu et votre chair et le monde: Quand on a triomphé des grandes difficultés, on doit compter pour rien les petits obstacles. Elle est étroite et pénible la route qui mène à la vie; il est dur et abrupte le sentier qui conduit à la gloire (Mat., VII). C’est par ce chemin que montent les martyrs, les vierges, les justes de tout genre. Fuyez les chemins larges et spacieux : là se trouvent des charmes et des plaisirs qui donnent la mort; là le démon flatte pour tromper; il sourit pour nuire; il séduit pour tuer. Le martyr reçoit la plus belle couronne, la seconde vous est réservée. De même que le martyr oublie la chair et le siècle, qu’il se prive de toutes les délicatesses et de tous les plaisirs, de même, vous qui posséderez dans la gloire la seconde récompense, vous devez être, dès ici-bas, les émules des martyrs. Il n’est pas facile d’atteindre les hauteurs. Que de sueur, que de travail pour arriver au sommet d’une montagne! Qu’est-ce donc que monter au ciel? Mais rappelez-vous la récompense et votre travail vous paraîtra bien peu de chose. Le Seigneur promet à celui qui persévère l’immortalité, la vie éternelle, son propre royaume.


Persévérez ô vierges, persévérez dans votre vocation, ménagez  vos intérêts les plus chers; votre chasteté vous donne droit à une grande récompense et à de grands privilèges.

VouIez-vous savoir les maux que vous fait éviter la continence, et. les biens qu’elle vous procure? Écoutez, c’est le Seigneur qui parle à la première femme : Je multiplierai tes tristesse et tes gémissements; tu enfanteras tes fils dans la douleur, tu suivras partout ton époux et c’est lui qui sera ton maître (Gen., III). Vous êtes à l’abri de cette sentence; vous n’avez à craindre ni la tristesse ni les gémissements des femmes, ni les douleurs de l’enfantement; vous n’avez pas à subir l’autorité d’un mari votre maître et votre chef c’est le Christ; il remplit auprès de vous l’office d’époux; votre vie est étroitement unie à la siennes Le Seigneur a dit : Les enfants de ce siècle engendrent et sont engendrés; ceux qui auront part à la résurrection glorieuse et à l’héritage céleste ne contracteront plus de mariages; ils n’auront plus à subir les rigueurs de la mort; car, devenus enfants de la résurrection, ils seront semblables aux anges de Dieu (Luc., XX). Ce que nous serons uni jour, vous l’êtes déjà; vous jouissez, dès cette vie, de la gloire de la résurrection; vous traversez le siècle sans en partager la corruption. En persévérant dans fa chasteté, Ô vierges, vous ressemblez aux anges de Dieu. Conservez donc précieusement votre trésor et marchez toujours dans la voie où vous êtes généreusement entrées.


Donc, encore une fois, que la vierge ne fasse pas consister sa parure dans les colliers et dans les vêtements, mais dans l’innocence des moeurs. Qu’elle marche le regard fixé vers le Ciel et Dieu, et qu’elle n’abaisse pas sur les jouissances de la chair ou les biens terrestres des yeux qui ne doivent chercher que les splendeurs éternelles. Le premier ordre de Dieu a prescrit l’accroissement et la génération; le second a conseillé la continence. Quand la terre était encore nouvelle et sans habitants, le genre humain dut se propager et se multiplier par la génération ; maintenant que l’univers est peuplé, ceux qui en sont capables doivent vivre dans la continence et se priver des plaisirs de la chair en vue du royaume céleste. Ce n’est pas un ordre du Seigneur, mais un conseil; il n’en fait pas une obligation, mais il laisse à chacun l’usage de sa liberté. De plus, comme dans le royaume de son Père il y a plusieurs demeures, il nous indique les plus glorieuses. C’est vers ce but que vous dirigez vos pas; en réprimant les désirs charnels, vous vous assurez la meilleure place dans le Ciel. Il est vrai que tous ceux qui se présentent à la fontaine baptismale y dépouillent le vieil homme par la grâce du bain salutaire. Introduits par l’Esprit-Saint dans une vie nouvelle, ils se purifient, par une seconde naissance, de leurs anciennes souillures. Mais les effets de la régénération se manifestent plus complètement en vous, puisque les désirs charnels s’éteignent dans vos coeurs; vous ne conservez plus que ces saintes aspirations qui vous élèvent à la vertu et à la gloire. Écoutez l’apôtre que le Seigneur a appelé son vase d’élection, Paul, chargé de nous révéler les décrets d’en haut : Le premier homme, dit-il, est né du limon de la terre; le second vient du ciel. Ceux qui naissent de la terre ressemblent au premier, ceux qui viennent du ciel au second. De même que nous avons porté t’image de l’homme terrestre, portons celle de l’homme céleste (I Corint., XV). Il est donné à la virginité, à l’innocence, à la sainteté, à la vérité de reproduire cette image. Elles la reproduisent, ces âmes d’élite qui se rappellent la règle du Seigneur, qui marchent scrupuleusement dans les voies de la justice, fermes dans leur foi, humbles dans leur crainte, prêtes à tout supporter, souffrant les injures sans se plaindre, faciles à pardonner, maintenant, au sein de la société chrétienne, les liens de la concorde et de la, paix fraternelle.


Tels sont les devoirs que vous devez comprendre, aimer, accomplir, ô pieuses vierges, vous qui, consacrées à Dieu et au Christ, avez choisi la meilleure part et marchez à notre tête dans les voies du Seigneur. Vous qui êtes plus avancées en âge, instruisez les plus jeunes; vous plus jeunes, prêtez votre ministère à vos aînées; rivalisez d’ardeur avec celles de votre âge ; encouragez-vous mutuellement et cherchez à devancer vos compagnes dans l’arène de la perfection. Travaillez avec courage; avancez soutenues par la grâce; arrivez heureusement au port. La seule chose que je vous demande c’est de vous souvenir de moi quand vous recevrez la récompense de votre virginité.