HIPPOLYTE DE ROME

DÉMONSTRATION DU CHRIST ET ANTICHRIST : PARTIE III

Titre 5
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SOMMAIRE

LIVRE AUDIO

XLI. « Traitez-la[42] comme elle vous a traités ; rendez-lui au double selon ses œuvres ; dans le même calice où elle vous a donné à boire, donnez-lui à boire deux fois autant ; multipliez ses tourments et ses douleurs à proportion de ce qu’elle s’est élevée d’orgueil et livrée au luxe : parce qu’elle a dit dans son cœur : Je suis sur le trône, je suis reine, et le deuil n’est point fait pour moi. C’est pourquoi ses plaies, la famine et la mort, viendront fondre sur elle en un même jour, et elle périra par le feu ; car Dieu qui la condamnera est tout puissant. Alors les rois de la terre, qui se sont corrompus et ont vécu dans le luxe avec elle, pleureront sur elle, et frapperont leur poitrine en voyant la fumée de son embrasement. Ils se tiendront loin d’elle dans la crainte de ses tourments, et ils diront : Hélas ! hélas ! grande ville, Babylone, ville si puissante, ta condamnation est venue en un moment. Les marchands de la terre pleureront et gémiront sur elle, parce que personne n’achètera plus leurs marchandises. Ces marchandises d’or, d’argent, de pierreries, de perles, de fin lin, de pourpre, de soie, d’écarlate, de toutes sortes de bois précieux, de toutes sortes de meubles d’ivoire, et de pierres précieuses, d’airain, de fer et de marbre, de cinnamone, de senteurs, de parfums, d’encens, de vin, d’huile, de fleur de farine, de blé, de bêtes de charge, de brebis, de chevaux, de carrosses, d’esclaves vigoureux et d’hommes libres. Les fruits aussi dont tu faisais tes délices t’ont quittée, toute mollesse et toute magnificence est perdue pour toi, et tu ne les retrouveras plus. Ceux qui vendaient ces marchandises et qui se sont enrichis avec elle, s’en tiendront éloignés dans l’appréhension de ses tourments ; ils soupireront et pleureront, et ils diront : Hélas, hélas, qu’est devenue cette grande ville, qui était vêtue de fin lin, de pourpre et d’écarlate, et parée d’or, de pierreries et de perles ! car toutes ces richesses se sont évanouies en un moment. Et tous les marchands et tous ceux qui trafiquent sur mer se sont tenus loin d’elle, et en voyant la fumée de l’incendie qui la dévorait, ils se sont écrié : Quelle ville a jamais égalé cette grande ville ! et ils se sont couverts la tête de poussière, jetant des cris accompagnés de larmes et de sanglots, et ils s’écriaient : Hélas, hélas, cette grande ville, qui était vêtue de fin lin, qui a enrichi de son opulence ceux qui avaient des vaisseaux sur la mer, a été abîmée en un moment. »



XLII. « Saints, soyez-en dans la joie, et vous aussi, saints Apôtres et prophètes, parce que Dieu vous a fait justice d’elle. Alors un ange doué d’une force extraordinaire leva en haut une pierre semblable à une meule de moulin, et la jeta dans la mer, en disant : C’est ainsi que Babylone, cette grande ville, sera précipitée avec violence, et on ne la retrouvera plus. Et la voix des joueurs de harpe et des musiciens, ni celle des joueurs de flûte et de trompette, ne sera plus entendue chez toi, et nul artisan ne s’y trouvera plus, et on n’y entendra plus le bruit de la meule. La lumière des lampes ne luira plus chez toi, et on n’y entendra plus la voix de l’époux et de l’épouse ; parce que tu as fait tomber dans tes piéges les rois de la terre, et que toutes les nations ont été séduites par tes enchantements. On a trouvé dans cette ville le sang des prophètes et des saints, et de tous ceux qui ont été tués sur la terre. »



XLIII. Il est évident que dans cette prophétie saint Jean a voulu décrire en détail les ravages que, dans les derniers temps du monde, les tyrans exerceront sur la terre. Nous devons maintenant chercher à connaître quand viendra le temps où ces choses arriveront, ce qui est annoncé par le petit rejeton de corne qui poussera entre les cornes de la bête. Cela arrivera lorsque les jambes de fer, qui ont maintenant la domination universelle, se seront affaissées jusqu’aux doigts des pieds, suivant ce qui est dit dans la description de l’immense colosse, et de la bête horrible et formidable ; enfin lorsque le fer et l’argile se mêleront ensemble et ne formeront plus qu’une seule et même substance. Daniel, d’ailleurs, va nous expliquer ainsi cet accomplissement. Voici ce qu’il dit[43] : « Il confirmera son alliance avec plusieurs dans une semaine, et à la moitié de la semaine, l’holocauste et le sacrifice seront abolis. » Or, il a voulu parler ici d’une dernière semaine d’année, qui précédera la fin du monde ; c’est vers le milieu de cette semaine que paraîtront les prophètes Énoch et Élie : car il est annoncé qu’ils prêcheront, couverts de sacs, durant mille deux cent soixante jours, pour amener les peuples à faire pénitence[44].



XLIV. De même donc que le double avénement de Notre-Seigneur sur la terre est annoncé par les Écritures ; le premier, par la chair, sans nul éclat, sans nulle pompe, pour qu’il fût méprisé, et afin que la prophétie d’Isaïe s’accomplît, lorsqu’il a dit[45] : « Nous l’avons vu, il était sans beauté et sans éclat ; et nous l’avons méconnu. Il nous a paru un objet de mépris, le dernier des hommes, un homme de douleurs, qui connaît la souffrance ; il avait l’air méprisable, et nous n’avons fait aucun cas de lui. » Et le second avénement, qui aura lieu, suivant ce qui est annoncé, dans tout l’éclat de la majesté de Dieu, lorsque le Christ descendra du haut des cieux, accompagné de l’armée des anges[46], car, ainsi que le dit le prophète : « Nous verrons le Roi du ciel dans toute sa splendeur et sa majesté[47]. » Et Daniel[48] : « Et je vis le Fils de l’Homme qui venait sur les nuées du ciel, et qui s’avançait vers l’Ancien des jours, et il se présenta à lui. Et il lui donna la puissance, la force et la domination ; et tous les peuples, toutes les tribus, et toutes les langues le serviront. Sa puissance sera éternelle et ne périra pas. » Pour concorder avec ce double avénement du Christ, les deux précurseurs ont été également prédits et annoncés. Le premier est Jean, fils de Zacharie, qui a été le précurseur et le héraut du Sauveur pour toutes les circonstances de sa vie mortelle ; annonçant l’astre céleste qui s’était levé sur le monde, il commença l’accomplissement de sa mission dès le ventre de sa mère, puisque l’époque de sa conception par Élisabeth fut le signal de la naissance prochaine de celui qui devait naître de la sainte Vierge et du Saint-Esprit, pour régénérer et sauver le monde.



XLV. Jean entendit, dans le ventre de sa mère, la salutation d’Élisabeth, et il s’agita de joie en voyant le Verbe qui venait d’être conçu dans le sein de la Vierge[49]. Ensuite nous le voyons venir prêcher dans le désert, annonçant au peuple le baptême de la pénitence. En effet, comme il était à prêcher à ceux qui étaient dans le désert, il leur montra le Sauveur en disant : Voici l’Agneau de Dieu, celui qui efface les péchés du monde[50]. C’est aussi lui qui, ayant été décapité par Hérode, alla évangéliser ceux qui étaient dans les limbes, et leur annoncer la descente prochaine du Christ dans les enfers, pour délivrer les ames des saints des liens de la mort.



XLVI. Comme le Sauveur devait être le principe et l’auteur du salut de tous les hommes, il fallait également qu’il fût lui seul le vainqueur de la mort, lui seul par qui entrerait la justice dans le monde, afin que ceux qui auraient mérité la victoire, et seraient arrivés les premiers au but de la course, fussent par lui couronnés. Mais, comme il doit venir à la consommation des temps pour juger ce monde, il fallait aussi que ceux qui doivent être ses précurseurs dans ce second avénement, fussent annoncés, ainsi qu’il le dit par la bouche de Malachie[51] : « Je vous enverrai Élie le prophète avant la venue du grand jour du jugement du Seigneur ; il réconciliera les pères avec les enfants, il fera rentrer les rebelles dans le devoir, de peur que je ne vienne et ne frappe toute la terre la trouvant souillée[52]. » Ces précurseurs viendront donc, et ils annonceront la prochaine venue du Christ ; ils feront des miracles et des prodiges, afin de fléchir le cœur des hommes et de les ramener à la pénitence pour laver leurs fautes.



XLVII. En effet, nous lisons dans saint Jean[53] : « Et je ferai venir mes deux témoins, et ils prêcheront la pénitence, couverts de sacs, pendant mille deux cent soixante jours. » Ils viendront au milieu de cette semaine dont a parlé Daniel[54] : « Ce sont les deux oliviers et les deux chandeliers qui sont placés devant le Seigneur. Si quelqu’un veut leur nuire, il sortira de leur bouche un feu qui dévorera leurs ennemis ; si quelqu’un veut leur nuire, c’est ainsi qu’il périra. Ils ont le pouvoir de fermer le ciel, afin qu’il ne tombe point de pluie pendant qu’ils prophétiseront ; et ils ont le pouvoir de changer les eaux en sang, et de frapper la terre de toutes sortes de plaies. » Enfin, lorsqu’ils auront achevé leur mission et rendu leur témoignage, que nous dit le prophète : « La bête qui monte de l’abîme leur fera la guerre ; elle les vaincra et les fera périr[55], » parce qu’ils ne voudront pas reconnaître la gloire de l’Antechrist. C’est bien là ce que signifie cette petite corne, ou ce rejeton de corne dont il est parlé ; car c’est alors que l’Antechrist commencera d’enfler son cœur d’orgueil, de s’exalter lui-même et de se glorifier, persécutant les saints et blasphémant le Christ, comme le dit Daniel[56].



XLVIII. Mais il est nécessaire d’insister davantage sur ce point, et de voir comment l’Antechrist se trouve désigné par le Saint-Esprit par le nombre qui lui est propre. Voici, en effet, comment parle Jean[57] : « Je vis encore s’élever de la terre une autre bête, qui avait deux cornes semblables à celles de l’agneau ; mais elle parlait comme le dragon, et elle exerça toute la puissance de la première bête en sa présence, et elle fit que la terre et ceux qui l’habitaient adorèrent la première bête, dont la plaie mortelle avait été guérie. Elle fit de grands prodiges, jusqu’à faire descendre le feu du ciel sur la terre à la vue des hommes, et elle séduisait ceux qui habitaient sur la terre, à cause des prodiges qu’elle eût le pouvoir de faire en présence de la bête, en disant à ceux qui habitaient sur la terre, qu’ils dressassent une image à la bête, qui, ayant reçu un coup d’épée, était encore vivante. Et le pouvoir lui fut donné d’animer l’image de la bête, en sorte que cette image parlât, et de faire tuer tous ceux qui n’adoreraient pas l’image de la bête. Elle fera encore que tous les hommes, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, reçoivent d’elle un signe à la main droite ou au front, et que personne ne puisse ni acheter, ni vendre, que celui qui aura le signe ou le nom de la bête, ou le nombre de son nom. C’est ici la sagesse, que celui qui a de l’intelligence, compte le nombre de la bête. Car son nombre est le nombre du nom d’un homme, et son nombre est six cent soixante-six. »



XLIX. Or, la bête qui monte de la terre signifie le règne futur de l’Antechrist. Pour les deux cornes, l’une indique l’Antechrist, et l’autre son faux prophète qui l’accompagne. De ce qu’il est dit que ses cornes sont semblables à celles de l’agneau, cela signifie qu’il voudra se faire passer pour l’égal du Fils de Dieu, et souverain potentat de l’univers. De ce qu’il parle comme le dragon, cela veut dire qu’il séduira par un langage hypocrite. De ce qu’il est dit ensuite : « Qu’il rétablissait la puissance de la première bête, afin que toute la terre recommence à plier le genou devant la première bête, dont la plaie mortelle a été guérie, » cela signifie que l’empire romain, tel qu’il a été constitué par Auguste, se relèvera de ses ruines, qu’il sera gouverné par l’Antechrist, qui lui rendra son ancienne puissance et ses anciennes lois. En effet, cette quatrième bête, qui a une plaie à la tête, dont elle guérira, est bien la figure de cet empire qui s’affaiblit et s’affaisse sous lui-même, et puis est partagé en dix royaumes : c’est alors que l’Antechrist, homme d’un esprit adroit et rusé, vient le renouveler et le rétablir. En effet, c’est bien là ce que veut signifier le prophète, lorsqu’il dit de lui qu’il « avait reçu le pouvoir d’animer l’image de la bête, en sorte que cette image parlât. » Il sera de nouveau puissant et fort par la violence de ses lois, puisqu’il fera périr tous ceux qui refuseront d’adorer l’image de la bête. C’est alors que la foi et la patience des saints seront mises en lumière. Car il est dit : « Il fera que tous les hommes, grands et petits, riches et pauvres, libres et esclaves, reçoivent d’elle un signe à la main droite ou au front, et que personne ne puisse ni acheter ni vendre que celui qui aura le signe ou le nom de la bête, ou le nombre de son nom. » Son caractère artificieux et son orgueil lui feront prendre en haine les serviteurs de Dieu, et il emploiera tous les moyens pour s’en défaire et les faire périr ; irrité de ce qu’on refuse de le glorifier, il fera dresser partout des bûchers et des autels, afin d’empêcher les fidèles de pouvoir ni acheter ni vendre s’il n’a auparavant sacrifié à l’Antechrist. Ceci s’exécutera par un signe fait à la main droite. Et ce qu’il dit du signe sur le front, cela signifie qu’il faut que tous soient couronnés, et qu’ils portent une auréole de feu qui est pour eux un gage, non pas de vie, mais de mort. C’est à cela que se rapporte la conduite du célèbre Antiochus, roi de Syrie, petit-fils d’Alexandre de Macédoine. Dans son orgueil, il rendit un décret relatif à des autels placés aux portes de la ville[58], qui portait : « Seront mis à mort, la tête couronnée de lierre, après avoir été conduits autour de l’autel de Bacchus et livrés aux supplices, ceux qui refuseront d’obéir. » Mais ce prince impie finit par recevoir de la justice de Dieu le juste châtiment de ses crimes ; il mourut rongé par les vers. On peut d’ailleurs lire le détail de cet événement dans le livre des Macchabées.



L. Maintenant, revenons à notre sujet. Nous disons que l’Antechrist emploiera mille moyens et mille ruses pour affliger les saints. Car, dit l’Apôtre prophète[59] : « C’est lui qui a été annoncé : L’homme doué de sens n’a qu’à compter le nombre de la bête. C’est le nombre de l’homme ; et ce nombre est celui de six cent soixante-six. » Certes nous ne prétendons pas pénétrer le sens véritable de ce nom, et expliquer parfaitement, ni même conjecturer, ce que saint Jean a voulu dire dans ce passage. Il suffira au sage de la moindre lueur pour trouver avec nous ce que nous cherchons à découvrir ici. Du reste, nous nous contentons d’indiquer ce que nous apercevons à travers nos doutes et nos incertitudes. On peut trouver en supputant le même nombre beaucoup d’autres noms encore, comme, par exemple, celui de Titan, qui est antique et fameux ; ou bien celui d’Évanthos, que l’on trouve dans la supputation du même nombre, ainsi qu’un grand nombre d’autres. Nous disions donc que la plaie de la première bête avait été guérie, et que l’Antechrist avait fait parler son image, ce qui signifie qu’il lui a donné la force et la puissance ; ceci s’applique évidemment aux Latins qui sont en ce moment en possession de la souveraine domination. Il suffit donc de décomposer le nom de Titan, pour en faire celui de Latinus. Il ne convient ici ni d’affirmer absolument ni de nier, que c’est là la véritable explication. Mais, pénétrés que nous sommes de ce mystère, nous gardons avec crainte et foi le dépôt des prophéties, afin de n’être pas surpris lorsqu’elles s’accompliront : car, au temps venu, tout ce que nous avons dit sur ce point sera pleinement manifesté.



LI. Toutefois, pour ne pas tromper l’attente de ceux qui aiment à se nourrir et à se pénétrer de l’esprit des saintes Écritures, nous allons passer à de nouvelles preuves de ce que nous avons dit sur l’Antechrist. Daniel dit[60] : « Ceux-là seuls seront sauvés de ses mains : Édom, Moab, et les premiers d’entre les enfants d’Ammon. » Il s’agit ici d’Ammon et de Moab, provenus de l’inceste de Loth avec ses filles[61], dont la descendance subsiste encore aujourd’hui. Car, dit Isaïe[62] : « Ils voleront sur la mer pour aller fondre sur les Philistins ; ils pilleront ensemble les peuples de l’Orient ; ils se jetteront d’abord sur Moab, et les enfants d’Ammon leur obéiront. »



LII. Les temps étant donc venus, l’Antechrist paraîtra : par ses triomphes dans les combats, il s’emparera de trois cornes sur dix de la bête, qu’il lui arrachera, ce qui signifie qu’il s’emparera de l’Égypte, de la Libye et de l’Éthiopie, et s’enrichira de leurs dépouilles ; il s’emparera successivement des autres cornes en se soumettant les nations ; alors sa superbe s’enflera, et il s’élèvera contre Dieu, le maître de l’univers ; commencera par attaquer Tyr et Beryte, et les contrées qui sont aux environs. Le bruit de la prise de ces villes glacera les autres de terreur, comme dit Isaïe[63] : « Sidon, rougis de honte, parce que cette ville, qui était la force et la gloire de la mer, dira dans sa ruine : Je n’ai point conçu, je n’ai point mis d’enfants au monde, je n’ai point nourri de jeunes gens, je n’ai point élevé de jeunes filles. Lorsque le bruit de la destruction de Tyr sera passé en Égypte, on sera saisi de douleur pour les maux de Tyr. »



LIII. Après ces premiers succès, mon cher Théophile, l’Antechrist voudra qu’on le regarde comme un Dieu ; voici ce qu’Ézéchiel dit à ce sujet[64] : « Parce que ton cœur s’est enflé, et tu as dit : Je suis Dieu ! » De même Isaïe[65] : « Tu as dit dans ton cœur : Je monterai dans le ciel, je placerai mon trône au-dessus des étoiles : je serai semblable au Très-Haut. Maintenant tu vas être précipité dans les enfers et dans les entrailles de la terre. » De même encore Ézéchiel[66] : « Tu diras à ceux qui te renverseront et t’écraseront : Je suis Dieu ! mais tu n’es qu’un homme, et tu n’es point Dieu. »



LIV. La venue de l’Antechrist et sa fin sont donc annoncées dans ces trois prophéties ; son nom s’y trouve, bien que d’une manière énigmatique. Voyons maintenant quelle sera sa conduite. Il rassemblera autour de lui tous les peuples de la terre, comme ses enfants, en leur promettant de rétablir leur patrie dans son ancienne puissance : il les flattera ainsi pour se faire adorer d’eux ; comme dit le prophète : « Il appellera vers lui tous les peuples, ses sujets, du couchant à l’aurore. Ils viendront en foule, ceux qui auront été appelés et ceux qui ne l’auront pas été. » Jérémie parle aussi de lui sous la métaphore d’un oiseau[67] : « Comme la perdrix couve des œufs qui ne sont point à elle, ainsi l’injustice s’enrichit du bien des autres par son injustice. Il quittera ses richesses au milieu de ses jours ; et sa fin sera la conviction de sa folie. »



LV. Il ne sera pas sans intérêt pour notre démonstration, de faire voir que ce n’est pas au hasard et sans raison que le prophète a employé cette métaphore de la perdrix, dont le caractère offre, par comparaison, l’image de celui de l’Antechrist : en effet, la perdrix est un oiseau orgueilleux, et qui, si elle vient à apercevoir dans le nid d’une autre perdrix des petits perdreaux, elle les attire en imitant le cri de leurs père et mère, qui sont allés chercher leur nourriture. Les petits perdreaux trompés par ces cris, viennent vers elle. Alors l’oiseau trompeur s’entoure de ces petits perdreaux qui ne lui appartiennent pas, et s’en glorifie comme s’ils étaient siens. Mais les père et mère des perdreaux étant revenus au nid, appellent leurs petits, qui reconnaissant leur voix, abandonnent l’oiseau qui les avait trompés pour se replacer sous leurs ailes. On voit donc que cette figure employée par le prophète s’applique parfaitement à la conduite de l’Antechrist : car il doit appeler à lui tout le genre humain, qu’il trompera en lui promettant la liberté et le bonheur, tandis qu’il ne saura pas se procurer à lui-même ces avantages.



LVI. Or, ayant rassemblé autour de lui tous les incrédules qui se trouveront répandus sur la surface de la terre, ils l’engageront et le presseront d’opprimer et de persécuter les saints leurs communs ennemis ; car, comme dit l’évangéliste[68] : « Il y avait, dans une certaine ville, un juge qui ne craignait point Dieu, et ne se souciait point de l’opinion des hommes. Et il y avait aussi dans la même ville une veuve qui venait souvent le trouver, en lui disant : Faites-moi justice de mon adversaire. Et il fut longtemps sans vouloir le faire. Mais enfin, il dit en lui-même : Quoique je ne craigne point Dieu, et que je n’aie point de considération pour les hommes, néanmoins parce que cette veuve m’importune, je lui ferai justice. »



LVII. Il est hors de doute que par ce juge d’iniquité, qui ne craint pas Dieu et qui méprise l’homme, il a voulu désigner l’Antechrist, qui est le fils du Diable et le vase de Satan. Dans sa puissance on le verra défier Dieu, ainsi que le Fils de Dieu, le vrai Juge de tous les hommes. En disant ensuite qu’il y aura une veuve dans la cité, il désigne Jérusalem, qui est veuve en effet, délaissée qu’elle est par son Époux céleste et parfait. Elle appelle donc un vengeur et un sauveur, ne comprenant pas les paroles de Jérémie, lorsqu’il a dit[69] : « Parce qu’ils n’ont pas voulu croire à la vérité, ce peuple ainsi que Jérusalem seront livrés à l’esprit d’erreur. » Et Isaïe, qui a dit dans le même sens[70] : « Parce que ce peuple a rejeté les eaux de Siloé, qui coulent paisiblement et en silence, et qu’il a mieux aimé s’appuyer sur Rosin et sur le fils de Romélie, le Seigneur fera fondre sur lui le roi des Assyriens avec toute sa gloire, comme de grandes et de violentes eaux d’un fleuve rapide. » Par la figure d’un roi, il veut désigner l’Antechrist, de la même manière qu’un autre prophète a dit[71] : « C’est lui qui sera notre paix ; lorsque les Assyriens seront venus dans notre terre, et qu’ils seront entrés jusque dans nos moissons, nous susciterons contre eux sept pasteurs et huit princes. »



LVIII. Bien plus, Moïse a tenu le même langage : lorsque, prévoyant que le peuple méconnaîtrait le véritable Sauveur, le repousserait et le rejetterait, et, s’abandonnant à l’erreur, préférerait un roi mortel au Roi immortel, il a dit[72] : « Toutes ces choses ne sont-elles pas renfermées, dit le Seigneur, dans les trésors de ma sagesse ; et ne les tiens-je pas scellées dans mes mystères ? C’est moi-même qui me vengerai, et je leur rendrai ce qui leur est dû. » Ce peuple est donc tombé d’erreur en erreur, et il n’a suivi la vérité en aucun point : il a été infidèle à la loi, puisqu’il l’a transgressée ; infidèle aux prophètes, puisqu’il les a mis à mort ; sourd à la voix de l’Évangile, puisqu’il a crucifié le Christ ; sourd à la voix des Apôtres, puisqu’il les a persécutés : enfin se montrant toujours l’ennemi et le persécuteur de la vérité, haïssant Dieu, appelant à chaque occasion un homme pour être son Sauveur, et faisant constamment cause commune avec les ennemis de la foi. C’est cet appui des méchants qui enflera d’orgueil l’Antechrist, et alors il enverra de tous cotés des ordres pour faire mettre à mort ceux qui préféreraient le culte de Dieu au culte de lui-même : et comme dit Isaïe[73] : « Malheur à la terre qui fait du bruit de ses ailes, qui est au delà des fleuves d’Éthiopie ; qui envoie ses ambassadeurs sur la mer, et les fait courir sur les eaux dans des vaisseaux de jong. Ils iront, messagers rapides, vers une nation divisée et déchirée, vers une nation qui attend et qui est foulée aux pieds. »



LIX. Pour nous, qui espérons dans le Fils de Dieu, nous souffrons en patience les persécutions de la part des infidèles. Car les ailes des navires, ce sont les Églises ; la mer, c’est le monde, sur lequel l’Église universelle est ballotée sans cesse comme sur des flots ; cependant elle échappe au naufrage ; car elle a, pour l’empêcher de périr, un pilote suprême qui est le Christ. Elle porte toujours avec elle un étendard, qui la préserve de la mort : c’est la croix du Christ. Elle est comme un vaisseau dont la proue est tournée vers l’Orient, et sa poupe vers l’Occident ; le corps du bâtiment regarde le Midi et le Nord ; les cloux de la croix, ce sont les deux Testaments ; les cordes qui sont autour, sont la figure de l’amour du Christ, dont il étreint son Église. Le bandeau de lin qui entoure son corps, c’est la fontaine de régénération, où les fidèles viennent raviver leur foi. Le vent qui pousse le navire, c’est le souffle puissant de l’Esprit saint, par lequel il marque de son sceau tous les Chrétiens. Il est aussi garni de ses ancres de fer, ce sont les commandements de Jésus-Christ, qui sont plus forts que le fer. Il a de plus autour de ses flancs des pilotes pour accompagner et protéger sa marche : c’est la cohorte des anges, qui sans cesse sont chargés de soutenir et de fortifier l’Église. Quant à l’échelle, qui sert pour monter jusqu’au grand-mât, elle est l’image de l’efficace passion du Christ, comme s’il attirait les fidèles sur ses degrés pour delà les faire marcher dans les cieux. Enfin, les étendards qui flottent sur les mâts, sont les emblêmes sacrés des prophètes, des martyrs et des apôtres, qui se reposent dans le royaume du Christ.



LX. Voici maintenant de quelle manière l’Apôtre Jean parle des horreurs de la persécution, que l’Antechrist suscitera contre l’Église[74] : « Il parut encore un grand prodige dans le ciel : c’était une femme qui était revêtue du soleil, et qui avait la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête. Elle était enceinte, et elle criait comme ressentant les douleurs de l’enfantement. Un autre prodige parut aussi dans le ciel ; c’était un dragon, qui s’arrêta devant la femme qui devait enfanter, afin que, lorsqu’elle aurait enfanté, il dévorât son fruit. Elle mit au monde un enfant mâle, qui devait régner sur toutes les nations. Et ce fils fut enlevé vers le trône de Dieu. Et la femme s’enfuit dans le désert, où elle avait un abri que Dieu lui avait préparé, et où elle devait demeurer mille deux cent soixante jours. Et le dragon, se voyant précipité en terre, poursuivit la femme qui avait mis au monde l’enfant mâle. Mais il fut donné à la femme deux grandes ailes d’aigle, afin qu’elle s’envolât dans le désert, où elle devait être nourrie un temps, des temps, et la moitié d’un temps, hors de la présence du dragon. Alors celui-ci lança de sa gueule, contre la femme, une grande quantité d’eau comme un fleuve, afin que ce fleuve l’entraînât et la submergeât. Mais la terre secourut la femme, et elle engloutit le fleuve que le dragon avait vomi de sa bouche. Le dragon, alors irrité contre la femme, alla faire la guerre à ses autres enfants, qui gardaient les commandements de Dieu et qui confessaient le Christ. »




Note :

  1. Apoc. xviii, 6 et suiv.

  2. ↑ Dan. ix, 27.

  3. ↑ Apoc. xi, 3.

  4. ↑ Is. liii, 2.

  5. ↑ Luc, ix, 26.

  6. ↑ Is. xxxiii, 17.

  7. ↑ Dan. vii, 13.

  8. ↑ Luc. i, 41.

  9. ↑ Joan. i, 19.

  10. ↑ Malach. iv, 5.

  11. ↑ Luc, i, 17.

  12. ↑ Apoc. xi, 3.

  13. ↑ Id. xi, 3.

  14. ↑ Id. xi, 4.

  15. ↑ Dan. vii, 8.

  16. ↑ Apoc. xiii, 11 et suiv.

  17. ↑ Malach. i et ii, 9.

  18. ↑ Apoc. xiii, 18.

  19. ↑ Dan. ii, 41.

  20. ↑ Gen. xix, 32.

  21. ↑ Is. xi, 14.

  22. ↑ Is. xxiii, 4.

  23. ↑ Ézéch. xxviii, 6.

  24. ↑ Is. xiv, 14.

  25. ↑ Ézéch. xxviii, 9.

  26. ↑ Jérém. xvii, 11.

  27. ↑ Luc, xviii, 2.

  28. ↑ Jérém. iv, 11.

  29. ↑ Is. viii, 6.

  30. ↑ Mich. v, 4.

  31. ↑ Deut. xxxii, 34.

  32. ↑ Is. xviii, 1.

  33. ↑ Apoc. xii, 1 et suiv.

  34. ↑ Ps. cxix, 1.