Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE V : CHAPITRE XXXII

Titre 5
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Que les saints jouiront de la récompense de leurs travaux dans ce même corps avec lequel ils ont supporté toutes les tribulations de la vie ; outre que nous avons tous le pressentiment de cette destinée, elle a été formellement l’objet de la promesse faite par Dieu à Abraham et à sa postérité.





Les hérétiques, dans leurs discours et dans leurs écrits, se plaisent à altérer le sens naturel des autorités qu’ils invoquent ; cela vient de ce qu’ils ne connaissent pas les desseins de Dieu sur nous, et qu’ils ignorent les secrets du mystère de la résurrection des justes, ne sachant pas qu’à la fin des temps, ils doivent avoir avec le Christ l’empire de la terre[1], ce qui sera pour eux le commencement de l’immortalité et comme un premier essai de la jouissance de la vue de Dieu. Nous leur dirons donc, à ce sujet, qu’il faudra d’abord que les justes reçoivent aussitôt après la résurrection de leurs corps, et aussitôt qu’ils verront Dieu, et sur cette terre, la promesse de l’héritage qui fût faite autrefois à leurs pères ; et qu’ils aient alors, pendant quelque temps, l’empire du monde : le jugement dernier ne viendra qu’ensuite. Et, en effet, n’est-il pas juste qu’ils reçoivent le prix de leurs souffrances dans le même mode d’existence dans lequel ils avaient supporté avec courage toutes sortes de maux ? N’est-il pas juste qu’ils soient rendus à la vie dans la même condition d’existence où ils étaient, quand ils ont souffert la mort par suite de leur amour pour Dieu ; et qu’ils règnent dans leur liberté là où ils ont supporté la servitude ? Les trésors de la bonté de Dieu sont inépuisables et tout est à lui. Il fera donc que la manière dont nous existons dans ce monde, sera rétablie telle qu’elle fut autrefois, et la terre soumise à la volonté des justes ; c’est cette vérité que saint Paul annonçait aux Romains, quand il disait : « Et l’attente des créatures est la manifestation des enfants de Dieu, parce qu’elles sont assujéties à la vanité, non pas volontairement, mais à cause de celui qui les y a assujéties. Dans l’espérance qu’elles seront elles-mêmes affranchies de cet asservissement à la corruption, pour participer à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu. »

Ainsi, nous trouvons partout des preuves que la promesse faite par Dieu à Abraham est inébranlable. Car Dieu lui a dit : « Lève les yeux, et regarde du lieu où tu es maintenant vers l’aquilon et le midi, vers l’orient et l’occident. Toute la terre que tu vois, je te la donnerai, et à ta postérité pour toujours. » Et ensuite : « Lève-toi et te promène sur la terre en sa longueur et en sa largeur ; car je te la donnerai. » Or, nous voyons par l’Écriture qu’Abraham, durant sa vie, n’a point été mis en possession de cet héritage ; car il n’a pas eu seulement un pouce de terrain, mais qu’il fut toujours errant, et partout reçu comme un étranger. Quand Sara, sa femme, mourut, il refusa le don d’un terrain pour sa sépulture que lui firent les Éthéens, et il acheta pour elle un sépulcre, au prix de quatre cents drachmes d’argent, d’Effron, fils de Séor l’éthéen ; parce qu’il ne voulait pas contrevenir à la promesse de Dieu, en recevant de la main des hommes ce que Dieu lui avait promis de lui donner, en lui disant à plusieurs reprises : « Je donnerai cette terre à ta postérité, depuis le fleuve d’Égypte jusqu’au grand fleuve d’Euphrate. » Or, s’il est vrai que Dieu lui eût promis l’empire de la terre, comme il n’en a pas été investi pendant sa vie mortelle, il faudra que cette promesse s’accomplisse lors de la résurrection de tous les justes, tant pour Abraham que pour sa postérité. Or, la postérité d’Abraham, c’est l’Église même par l’adoption du Christ, qui la donne lui-même à Dieu qui peut, comme le disait saint Jean-Baptiste, « de ces pierres susciter des enfants à Abraham. » Saint Paul dit également à ce sujet : « Nous sommes donc, mes frères, les enfants de la promesse, comme Isaac. » Il explique encore, dans un autre endroit de cette même épître, comment la promesse faite à Abraham s’accomplira sur ceux qui auront cru en Jésus-Christ, quand il dit : « Or, les promesses de Dieu ont été faites à Abraham, et à celui qui devait naître de lui. » L’Écriture ne dit pas, et ceux qui naîtront, comme si elle en eût voulu marquer plusieurs ; mais elle dit, en parlant d’un seul, et à celui qui naîtra de vous, c’est-à-dire du Christ. Et, pour confirmer ces vérités, l’apôtre ajoute : « Selon qu’il est écrit d’Abraham, qu’il crut à la parole de Dieu, et que sa foi lui fut imputée à justice. Sachez donc que ceux qui s’appuient sur la foi sont les enfants d’Abraham. Aussi, Dieu sachant qu’il devait justifier les gentils par la foi, l’Écriture fait cette promesse à Abraham : Toutes les nations seront bénies en vous. Ce sont donc ceux qui s’appuient sur la foi, qui sont bénis avec le fidèle Abraham. » Ainsi, ceux qui resteront attachés à la foi seront bénis avec le fidèle Abraham, et ceux-là sont la postérité d’Abraham. Dieu a donc promis l’héritage de la terre à Abraham et à sa postérité : or, comme ni Abraham, ni sa postérité, c’est-à-dire ceux qui sont justifiés par la foi, n’ont été mis encore en possession de l’empire de la terre ; ils en jouiront après la résurrection des justes. Car Dieu est vrai et stable dans ses promesses ; et c’est à elles que se rapportent ces paroles du Christ : « Heureux ceux qui sont doux, parce qu’ils posséderont la terre. »



1. Voir ce qui est dit dans l’Introduction : on sait que saint Irénée avait adopté l’erreur des millénaires, qui n’avait pas encore été condamnée par l’Église du temps où vivait ce saint.