Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE V : CHAPITRE XXI

Titre 5
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Toutes les prophéties ont pour objet principal le Christ ; il fallait que ce Christ se fît homme, qu’il fût envoyé dans ce monde par l’auteur souverain de toutes choses, qu’il y fût tenté par le serpent, afin que ses promesses fussent accomplies et que sa victoire glorieuse sur l’ennemi de l’homme fût complette.






Le Christ est donc venu, réunissant en lui toutes choses, comme dit saint Paul ; il a provoqué notre ennemi au combat ; il a terrassé celui qui nous avait emmenés captifs dans la personne de notre père Adam, et il a écrasé sa tête. Ainsi s’est vérifiée la parole de malédiction prononcée par Dieu sur le serpent : « Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et la sienne ; elle te brisera la tête, et tu la blesseras au talon. » Ainsi était dès lors annoncé celui qui devait naître de la femme, selon Adam, et qui écraserait la tête du serpent. C’est là celui dont parle l’apôtre dans son épître aux Galates, lorsqu’il dit : « La loi a servi à arrêter le péché jusqu’à l’avénement de celui qui devait naître et que la promesse regardait. » Il s’explique plus clairement encore à ce sujet dans la même épître, quand il ajoute : « Mais, lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son fils formé d’une femme et soumis à la loi. » Et, en effet, l’ennemi n’aurait pas été pleinement vaincu, si celui qui devait le vaincre n’était né de la femme ; car c’était par la femme que l’ennemi avait dominé l’homme dès le commencement, et s’était constitué en état d’hostilité avec lui. Aussi notre Seigneur s’appelle-t-il lui-même le Fils de l’homme, comme représentant en lui toute l’humanité entrée dans le monde par la femme : ainsi, comme l’homme vaincu avait entrevu toute l’humanité dans la mort, ainsi l’homme vainqueur rappelait à la vie toute l’humanité ; et comme la mort nous avait vaincus en triomphant du premier Adam, ainsi nous-mêmes nous vainquions la mort par la victoire de l’homme-Christ, ou du second Adam.

Or, si le Christ avait été envoyé sur la terre par un autre dieu que celui des saintes Écritures, il n’aurait pas eu besoin d’accomplir la promesse du Dieu d’Abraham, d’exécuter ses préceptes, et d’assumer sur lui seul toute l’inimitié du serpent. Mais comme c’est le même Dieu qui a créé l’homme au commencement de la création, et qui, à l’approche de la fin des temps, a envoyé son Fils sur la terre, notre Seigneur est venu accomplir sa loi, et pour cela il est né de la femme ; il a vaincu notre ennemi et rendu l’homme parfait, en faisant qu’il fût désormais, selon qu’il y était destiné, fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. Aussi, dans sa lutte et son triomphe sur l’ange rebelle, a-t-il suivi la marche qui lui avait été tracée par la loi et d’après les ordres du Père. D’abord il jeûne pendant quarante jours comme Moïse et Élie ; ensuite il eut faim, pour montrer qu’il était homme comme nous et assujéti à tous nos besoins ; car il est naturel que l’homme ait faim quand il est privé de nourriture ; ensuite il fallait qu’il allât dans le désert pour s’offrir à la tentation du démon. Et de même que, dans le paradis terrestre, ce fut par la gourmandise que le démon tenta l’homme, qui n’avait pas besoin de manger, à violer l’ordre de Dieu et à commettre le péché, ainsi l’homme, représenté par le Christ, qui avait faim après avoir jeûné, devait être inutilement tenté par le démon, qui ne put le dissuader de cette nourriture, qui est donnée par Dieu même. Et, en effet, lorsque le démon, pour le tenter, lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains, » le Seigneur lui répond en lui opposant le précepte de la loi, qui dit : « Il est écrit, l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Mais, à cette question du démon, Si tu es le fils de Dieu, le Christ ne répond pas, et il le confond en se montrant à lui dans toute son humanité, et, en lui parlant au nom de la loi de Dieu, il arrête le premier élan de son orgueil. Ainsi le péché de gourmandise, qui eut lieu dans le paradis terrestre par Adam et Ève, fut déjà racheté par la faim que souffrit le Christ dans le désert. Le tentateur, repoussé d’abord, revient à la charge ; il fait usage du mensonge voulant avoir l’air de combattre à armes égales. Il transporte donc le Christ sur le sommet du temple, et là il lui dit : « Si tu es le fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit qu’il t’a confié à ses anges, et qu’ils te porteront dans leurs mains, de peur que ton pied ne heurte contre la pierre. » Ainsi il cherche à voiler son mensonge, en invoquant l’autorité de l’Écriture ; tous les hérétiques font de même. Et, en effet, l’Écriture dit bien, il l’a confié à ses anges, mais nulle part elle ne dit, jette-toi en bas. Le démon supposait de son autorité ces paroles dans l’Écriture ; mais notre Seigneur le confond par cette réponse : « Il est encore écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. » Il montre par le précepte qui est dans la loi, qu’il n’est jamais permis à l’homme de tenter Dieu ; et quant au démon, qu’il ne devait pas non plus tenter Dieu, bien qu’il se montrât à lui sous la forme d’un homme. Ainsi l’orgueil du serpent fut confondu par l’humilité de l’homme-Dieu ; ainsi l’ennemi fut d’abord vaincu doublement par l’Écriture, quand il la falsifiait pour persuader ce qui était contraire à la loi ; et ainsi, ne pouvant cacher sa pensée, sa haine contre Dieu fut mise à découvert. Le tentateur fut donc couvert de confusion ; alors, ramassant en lui-même toutes ses forces, et usant de tout ce qu’il avait de puissance pour inventer une ruse qui eût plus de succès, il revint à la charge une troisième fois, et montra au Christ tous les royaumes de la terre, en lui disant, comme le rapporte saint Luc : « Je te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car ils me sont livrés, et je les donne à qui je veux ; toi donc, si tu veux m’adorer, tout sera à toi. » Jésus alors, pour lui montrer qu’il savait qui il était, lui dit : « Satan, il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu ne serviras que lui seul. » Ainsi, par ces mots, il le dévoile et lui rappelle qui il est lui-même ; car le mot satan, en hébreu, signifie apostat. Le Christ vainquit donc encore une troisième fois le tentateur ; alors, sa défaite étant entière et assez complète, il le repoussa loin de lui. Ainsi le péché commis par Adam par la transgression du commandement de Dieu fut expié par l’obéissance du Fils de l’homme et par sa fidèle observation du précepte divin.

Or, quel est donc ce Seigneur Dieu à qui le Christ rend témoignage, qu’il n’est pas permis à personne de tenter, que tous doivent servir et adorer ? Il est évident que ce Dieu n’est autre que celui qui a donné la loi. Car ce précepte était contenu dans la loi, et le Christ, en l’invoquant, fait voir que la loi porte en elle-même les manifestations du Verbe, qui procède du Père, et en même temps, par cette invocation de la loi, il confond l’ange rebelle, il le dévoile, et il triomphe de lui, en gardant fidèlement, comme Fils de l’homme, le commandement de Dieu. L’homme n’était tombé au pouvoir du démon, dans les premiers jours de la création, que parce qu’il s’abandonna à la tentation et viola l’ordre de Dieu ; la domination du démon avait donc pour cause la transgression et l’apostasie, et c’est ainsi qu’il avait enchaîné l’homme. Il fallait donc que le démon fût à son tour vaincu par l’homme, et qu’il fût chargé des mêmes liens dont il l’avait chargé lui-même, pour que l’homme revînt à Dieu, abandonnant au démon ses chaînes (c’est-à-dire le péché) qui l’avaient retenu captif. Car la défaite du démon a été la victoire pour l’homme ; et, en effet, « comment quelqu’un peut-il entrer dans la maison du fort, et enlever ce qui lui appartient, s’il n’a auparavant lié le fort ? Et alors il pillera sa maison. » Ainsi, le Christ démasque le tentateur et ses ruses en lui montrant et lui opposant la loi de l’auteur souverain de toutes choses ; il le somme par la force du précepte de la loi elle-même ; il fait voir qu’il n’est qu’un ennemi de Dieu, qu’un trangresseur de sa loi et qu’un apostat ; il le charge de chaînes, comme étant son prisonnier, et il pille sa maison ; c’est-à-dire qu’il rend à la liberté le genre humain qu’il tenait injustement en esclavage, et sa captivité était bien méritée, puisqu’il avait lui-même tenu injustement l’homme captif ; mais dès lors l’homme est sorti de son esclavage et a été arraché au pouvoir du démon par l’effet de la miséricorde de Dieu : car Dieu a eu pitié de sa créature, et lui a donné le salut et la liberté par le ministère de son Verbe, c’est-à-dire du Christ. Aussi l’homme ne doit point oublier que s’il acquiert la vie éternelle, c’est à Dieu seul qu’il sera redevable de ce bienfait.