Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE IV : CHAPITRE XXXIV

Titre 5
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SOMMAIRE

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L’auteur prouve contre le système des marcionites, que tous les prophètes de l’ancienne loi ont été inspirés par un seul et même Dieu ; il tire cette preuve de ce que toutes les prophéties relatives soit au Christ, soit à la liberté apportée par le nouveau Testament, soit à la régénération de l’homme, se rapportent toutes uniquement au Christ, qui en a opéré l’accomplissement.






Nous commencerons par dire à tous les hérétiques en général, et en particulier à ceux qui sont de la secte de Marcion, ainsi qu’à tous ceux qui partagent le sentiment de ces derniers au sujet des prophètes, qu’ils disent avoir été inspirés par un autre Dieu que celui que nous adorons : Lisez attentivement l’Évangile que nous ont laissé les apôtres, lisez attentivement les prophéties, et vous y trouverez la prédiction de tous les événements relatifs à notre Seigneur, de ses doctrines et de sa passion. Cependant, s’il vous venait à l’esprit de demander : Quel est donc le bienfait que le Christ a apporté aux hommes par sa venue sur la terre ? nous vous répondrions : Sachez qu’il a renouvelé toutes choses par le seul accomplissement de la prophétie qui annonçait sa venue. L’objet principal des prophéties était d’annoncer cette incarnation du Christ, qui devait régénérer et vivifier l’humanité. Quand un roi doit arriver en quelque lieu, il envoie des hérauts devant lui qui annoncent sa venue à ses sujets, afin qu’ils se préparent à le recevoir dignement. Mais, lorsqu’il est arrivé, que ses sujets en le recevant sont remplis de joie ; lorsqu’il leur a accordé le bienfait de la liberté, qu’ils jouissent du bonheur de le contempler et d’entendre ses paroles, et enfin qu’il les comble de ses dons ; sera-ce le cas de demander, à moins d’être dépourvu de sens, ce que ce roi a apporté de nouveau à ses sujets, et ce qu’ont annoncé de nouveau ceux qui auraient proclamé sa venue ? Ne s’est-il pas amené lui-même avec tous les biens qui sont la conséquence de son arrivée, ces biens dont les anges sont jaloux, et qu’il apporte aux hommes ?

Or, les prophètes n’auraient été que des serviteurs de mensonge, et n’auraient point justifié leur mission, si le Christ n’était pas venu tel et comme il avait été prédit, et si, étant venu, il n’avait pas accompli tout ce qui avait été annoncé sur sa mission. Aussi disait-il lui-même : « Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi ou les prophètes ; je ne suis pas venu la détruire, mais l’accomplir. Car je vous dis, en vérité, jusqu’à ce que le ciel et la terre passent, un seul iota ou un seul point de la loi ne passera pas, que toutes ces choses ne soient faites. » Ainsi il a accompli lui-même, et il accomplira chaque jour encore jusqu’à la consommation des siècles, toute la loi renfermée dans le nouveau Testament. Et comme dit saint Paul, dans son épître aux Romains : « Mais maintenant, la justice que Dieu donne sans la loi nous a été découverte ; elle a été attestée par la loi et les prophètes ; car le juste vivra de la foi. » Or, cette nouvelle condition que le juste vivra de la foi avait été annoncée par les prophètes.

Comment d’ailleurs les prophètes auraient-ils pu prédire cet avènement du verbe de Dieu et cette liberté nouvelle qu’il apportait au monde ; comment auraient-ils pu annoncer tous les travaux que le Christ devait accomplir, et ses discours, et ses miracles, et sa passion, et enfin prédire tout ce qui est relatif au nouveau Testament, si on suppose qu’ils eussent reçu l’inspiration prophétique d’un Dieu différent de celui qui est l’objet de notre culte ? car cet autre Dieu, d’après l’aveu même de nos adversaires, ne leur aurait pas donné la connaissance du Père indicible, ni celle de son Fils, ni de son royaume céleste, ni de toutes les choses que le verbe de Dieu devait accomplir en venant sur la terre. Et peut-on dire que, dans cette hypothèse, toutes les choses que les prophètes auraient annoncées d’un tout autre Dieu, se seraient trouvées applicables par un hasard quelconque à notre Seigneur lui-même, et seraient arrivées dans l’ordre où elles sont arrivées réellement ? Or, toutes les prophéties sont concordantes à cet égard. Mais nous ne voyons nulle part qu’elles se soient réalisées dans quelque personnage des anciens temps ; et si elles s’étaient réalisées dans quelque personnage des anciens temps, les prophètes qui sont venus après n’en auraient pas prédit l’accomplissement pour les temps postérieurs. On ne trouve, d’ailleurs, aucun personnage parmi les anciens patriarches, ni parmi les prophètes, ni parmi les anciens rois, auquel quelqu’un des événements qui sont l’objet des prophéties, se soit trouvé applicable. Tous les prophètes ont prédit les circonstances de la passion du Christ ; mais les souffrances personnelles d’aucun d’entre eux n’ont eu quelque rapport avec celles qu’ils prophétisaient pour le Christ ; et les circonstances de la passion de notre Seigneur ne se sont d’ailleurs réalisées à l’égard d’aucun autre personnage de l’antiquité. On n’avait jamais vu, à l’occasion de la mort de qui que ce soit, ni le soleil s’obscurcir au milieu du jour, ni le voile du temple se déchirer, ni la terre trembler, ni les pierres se briser, ni les morts ressusciter, ni celui qui était mort sortir du tombeau après trois jours de sépulture, et ensuite monter au ciel, et les cieux s’ouvrir pour le recevoir ; enfin, jamais un autre n’était venu en qui les nations avaient cru, et qui, en ressuscitant d’entre les morts, avait ouvert au monde la nouvelle alliance de liberté entre Dieu et les hommes. Il est donc évident que toutes les circonstances prédites par les prophètes ne peuvent s’appliquer qu’au Christ, et ne conviennent à aucun autre.

Si cependant quelque juif prétendait m’opposer la reconstruction du temple, qui eut lieu sous Zorobabel, après la captivité de Babylone, et la division du peuple qui eut lieu soixante-dix ans plus tard, et prétendait dire que le nouveau Testament consistait dans l’accomplissement de ces deux faits ; je lui répondrais qu’il est vrai que le temple de pierre fut reconstruit alors, mais qu’aucun nouveau Testament ne fut donné alors au peuple, et que c’était la loi de Moïse qui était en usage et qui continua à l’être ainsi jusqu’au temps de l’avènement de notre Seigneur. C’est par cet avènement que le nouveau Testament appela le monde à une paix universelle, et mit en vigueur par toute la terre la loi de la régénération de l’humanité, selon ces paroles d’Isaïe : « Car la loi sortira de Sion, et la parole du Seigneur de Jérusalem, et le Seigneur jugera les nations ; il accusera la multitude des peuples ; alors, ils changeront leurs épées en instruments de labour, leurs lances en faucilles ; les nations ne lèveront plus le fer contre les nations ; on ne les verra plus s’exercer au combat. » Si cette nouvelle loi et cette nouvelle parole du Seigneur qui devaient sortir de Jérusalem, et qui devaient apporter une si grande paix aux nations qui les recevraient, eussent été seulement un sujet d’accusation et de reproche de la part de Dieu envers la multitude des peuples ; dans cette hypothèse, les prédictions des prophètes paraîtraient devoir s’appliquer à un autre qu’au Christ. Mais si nous prenons la prophétie dans son entier, alors nous voyons que cette loi de liberté, c’est-à-dire cette parole de Dieu, qui est venue de Jérusalem, dans la personne des apôtres qui en sont sortis, et qui a été prêchée ensuite par toute la terre, a été seulement une loi de changement et de progrès, par laquelle les épées et les lances guerrières auraient été transformées en charrues et en faucilles, pour recueillir la moisson ; en sorte que les peuples devenus pacifiques ne savent plus combattre, et que si on leur donne un soufflet, ils présentait l’autre joue ; alors, d’après cette explication, qui est la seule complète, il faudra reconnaître que les prophéties ne peuvent s’appliquer qu’au Christ qui les a accomplies toutes. C’est lui seul qui est notre Seigneur, et ses actions s’accordent parfaitement avec ce qui avait été prédit à son sujet ; car c’est bien lui qui a changé le fer des combats en charrues et en faucilles, c’est-à-dire qui a rendu l’homme à sa première innocence, telle qu’elle lui avait été donnée dans la personne d’Adam, le père du genre humain, et qui est venu recueillir au temps marqué la moisson spirituelle du genre humain. Il est donc ainsi venu unir les choses de la fin aux choses du commencement, exerçant sur tout sa puissance souveraine ; et c’est ainsi qu’il a purifié le monde qui lui appartient. Son Verbe s’est uni à la chair, a vécu en elle, afin de chasser d’elle ce qu’il y avait de grossier et d’impur. Vers les premiers temps de la création, le juste Abel fut la figure de cette faucille qui devait moissonner le bon grain de l’espèce humaine : « Le juste, dit Isaïe, périt, et nul n’y pense dans son cœur ; et le Seigneur rappelle à lui l’homme de sa miséricorde, et nul ne le regrette. » Le juste Abel était la figure de cette prophétie, qui s’est ensuite accomplie dans la personne du Christ, et puis dans toute son Église, qui représente la tête et le corps du Christ.

Ce que nous venons de dire suffit pour répondre à ceux qui veulent que les prophéties aient été inspirées par un Dieu, qui ne serait pas celui que nous reconnaissons pour être le père de notre Seigneur, si toutefois ils consentent à renoncer à leurs folles opinions. C’est pour les aider à s’amender et à renoncer à leurs idées blasphématoires contre Dieu et à leur polythéisme impie, que nous nous appliquons à leur opposer sans cesse l’autorité des Écritures, et à les réfuter ainsi par leurs propres aveux, puisqu’ils invoquent eux-mêmes ces Écritures.