Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE IV : CHAPITRE XXVII

Titre 5
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SOMMAIRE

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C’est par un effet de la providence de Dieu que le souvenir des iniquités de ceux qui vivaient sous l’ancienne loi nous a été transmis par la tradition, pour nous servir d’exemple et non point pour que nous nous croyions meilleurs que nos pères. Il ne faut pas en conclure que le Dieu dont l’action était visible dans l’ancienne loi, soit un autre Dieu que celui que nous a prêché le Christ. Nous devons plutôt craindre que ce même Dieu qui a puni les fautes de nos pères, ne se montre plus sévère encore pour les nôtres.






Nous pensons que lorsque les hommes, qui vivaient sous l’ancienne loi, ont péché en des choses où les lumières de l’Esprit saint ne les éclairaient pas, ils n’ont pas reçu d’autre châtiment que celui que nous voyons dans l’Écriture même ; c’était d’ailleurs l’opinion des apôtres : une personne instruite par eux, qui avait conversé avec les apôtres mêmes me l’a affirmé. Dieu ne fait jamais acception de personne, et la punition qu’il inflige est toujours proportionnée à la grandeur de la faute. Ainsi nous voyons que David se rend agréable à Dieu, quand il supporte avec patience les poursuites de Saül qui le persécutait à cause de sa justice, et enfin quand lui-même, étant devenu vainqueur de Saül, ne tire de lui aucune vengeance ; enfin quand il prophétise dans ses hymnes l’avénement futur du Christ, quand il donne aux nations des maximes de sagesse, et se conforme en tout aux inspirations de l’Esprit saint ; mais lorsque, s’abandonnant à ses passions, il corrompt Betsabée, femme d’Urie, alors l’Écriture parle de lui en ces termes : « Et cette action de David irrita le Seigneur. » C’est alors qu’il envoie auprès de lui le prophète Nathan pour lui reprocher son crime, afin qu’il rentre en lui-même, qu’il s’humilie et fasse pénitence, pour obtenir de Dieu son pardon. Nathan lui dit donc : « Deux hommes étaient en une cité, l’un riche et l’autre pauvre : le riche avait des brebis et des bœufs en grand nombre ; mais le pauvre n’avait qu’une petite brebis qu’il avait achetée et nourrie et qui avait été élevée chez lui avec ses enfants, mangeant son pain, buvant dans sa coupe, et dormant sur son sein ; et il l’aimait comme sa fille. Et un étranger étant venu chez le riche, celui-ci ne voulut point prendre ses brebis, ni ses bœufs, pour donner un banquet à cet étranger qui était venu chez lui ; il prit au pauvre sa brebis, et la donna à manger à l’homme qui était venu chez lui. Or, David, irrité contre cet homme, dit à Nathan : Vive le Seigneur ! l’homme qui a fait cela est un fils de mort. Il rendra la brebis quatre fois, parce qu’il a agi ainsi et n’a point épargné le pauvre. Or, Nathan dit à David : Tu es cet homme. » Et il le poursuit en l’accablant de reproches de la part du Seigneur, lui rappelant tous les bienfaits dont il l’a comblé, et combien il est irrité de sa conduite criminelle, enfin il lui annonce qu’il a attiré sur sa maison la colère céleste. Aussitôt le repentir entre dans l’âme de David, et il s’écrie : J’ai péché contre le Seigneur ! Et c’est alors qu’il entonna ses magnifiques psaumes de la pénitence, dans lesquels il annonçait prophétiquement la venue du Verbe, qui viendrait pour effacer les péchés du monde et délivrer l’homme de la servitude du péché. Nous trouvons dans la vie de Salomon un second exemple de la conduite de Dieu envers l’homme sous l’ancienne loi, Nous voyons combien il fut agréable à Dieu, lorsqu’il était admiré par les peuples, à cause de la sagesse de ses jugements et de cette sagesse de conduite dont il a composé un admirable livre : c’est alors qu’il traçait le plan du vrai temple, qui porta son nom ; en même temps il chantait les louanges du Seigneur, il annonçait le règne de paix qui était la figure de la venue du Christ, il composait les trois mille paraboles dans lesquelles il prophétise le mystère de son avénement, et les cinq mille cantiques où il chante la gloire de Dieu et sa suprême sagesse, qui est empreinte sur toutes les œuvres de la création ; il chantait celui qui a créé les forêts, et les pâturages, et les oiseaux, et les poissons, et les animaux de toute espèce ; et il ajoutait : « Et si les cieux et le ciel des cieux ne peuvent le contenir, combien moins ce temple que j’ai bâti ! » Alors Salomon était agréable à Dieu, il faisait l’admiration de tous les peuples, tous les rois de la terre voulaient le visiter pour [entendre de sa bouche les oracles que Dieu lui inspirait, et la reine du midi venait des extrémités de la terre pour qu’il lui enseignât cette sagesse qu’il possédait. C’est de cette reine dont l’Évangile dit qu’au jour du jugement elle s’élèvera contre les Juifs qui n’ont pas voulu croire au Christ et qu’elle les condamnera, parce qu’elle se soumit aux préceptes de sagesse qui lui étaient annoncés par un serviteur de Dieu, tandis que les Juifs ont dédaigné la sagesse qui leur était annoncée par Dieu lui-même ; car Salomon était le serviteur de Dieu, mais le Christ était le fils de Dieu et le maître de Salomon. Ainsi, tant que Salomon fût soumis à Dieu dans la voie de la vertu, exécutant les desseins de la Providence, il travailla pour sa propre gloire : mais lorsqu’il s’abandonna aux femmes étrangères, et qu’il leur permit d’élever des autels à leurs fausses divinités, voici ce qu’il mérita que l’Écriture dît de lui : « Or, le roi Salomon aima plusieurs femmes étrangères : la fille de Pharaon et les femmes de Moab, et d’Ammon, et d’Idumée, et de Sidon, et du pays des Héthéens. Il était déjà avancé en âge, lorsque son cœur fut dépravé par les femmes et qu’il servit des dieux étrangers ; et son cœur ne fut point parfait devant le Seigneur son Dieu, comme avait été le cœur de David son père. Le Seigneur fut donc irrité contre Salomon de ce que son esprit s’était détourné du Seigneur, le Dieu d’Israël, qui lui avait apparu une seconde fois. » Ainsi, les vifs reproches dont l’Écriture accable Salomon après l’avoir tant loué, nous avertissent assez, comme nous l’avons dit en commençant ce chapitre, que loin de s’enorgueillir, toute chair doit s’humilier en présence du Seigneur.

C’était pour les justes qui avaient péché, afin de leur annoncer son avénement sur la terre et de les absoudre de leurs péchés, que le Christ descendit dans les enfers avant sa résurrection. Ils crurent tous en lui, car tous ils avaient espéré en lui, puisqu’ils avaient prophétisé sa venue, selon les vues de la Providence : nous voulons parler des justes sous l’ancienne loi, des patriarches et des prophètes. Puisque nous attendons nous-mêmes de la miséricorde de Dieu la rémission de nos péchés, nous devons croire qu’ils ont obtenu grâce devant sa bonté. Car, de même qu’aux yeux de ces justes nous sommes justifiés des fautes que nous avons pu commettre, avant que le Christ se soit manifesté en nous ; ainsi devons-nous considérer comme justifiés aux yeux de Dieu ceux qui avaient péché avant le venue du Sauveur dans le monde. Tous les hommes ont besoin de la gloire de Dieu, et ceux qui ont la foi sont justifiés, non point par leurs propres mérites, mais par l’efficacité du mystère de la rédemption. La tradition de la vie des anciens a été transmise jusqu’à nous pour nous servir d’enseignement, d’abord afin que nous sachions qu’ils ont adoré le même Dieu que nous, ce Dieu qui punit le péché jusque dans ceux qui étaient l’objet de sa prédilection, quand ils s’y abandonnent, et afin de nous apprendre que nous devons nous en abstenir. Et s’il est vrai que ceux qui nous ont précédés, et qui n’avaient pas eu part au mérite de la rédemption, aient été aussi sévèrement punis des fautes qu’ils avaient pu commettre en s’abandonnant à la concupiscence ; quel châtiment ne sera pas réservé à ceux qui vivent aujourd’hui, en se livrant à leurs passions, sans songer à se rendre dignes du bienfait de la rédemption ? La mort du Seigneur sur la croix a fait obtenir à nos pères le pardon de leurs fautes ; mais quant à ceux qui pèchent maintenant, et qui ne veulent pas avoir part au mérite de sa passion, pensent-ils que le Christ se livrera de nouveau à la mort pour eux ? mais la mort n’aura plus de prise sur lui ; mais il viendra un jour dans la gloire de son Père, nous demander compte des trésors qu’il nous aura confiés, et il exigera davantage de ceux à qui il avait donné davantage. Ainsi, d’après tout ce que nous venons de dire, il faut bien nous garder de nous élever, dans un mouvement de vanité, au-dessus des anciens ; mais nous devons vivre dans la crainte de ne pas obtenir la rémission de nos fautes et d’être rejetés du royaume céleste, parce que nous serons venus après le temps de la rédemption et que nous n’aurons pas su en profiter. C’est ce qui faisait dire à saint Paul : « Car, si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, il pourra bien aussi ne vous pas épargner, vous qui n’étiez qu’un olivier sauvage et qui avez été greffé et avez eu part à la sève et au suc qui monte de la racine de l’olivier. »

Si l’histoire des iniquités du peuple d’Israël nous a été transmise, ce n’était pas dans l’intérêt de ceux qui les commettaient alors, mais c’était pour nous servir d’enseignement, et pour nous apprendre que ce Dieu qu’on offensait alors était le même que celui qu’offensent ceux qui se vantent encore d’avoir la foi. C’est ce que l’apôtre explique clairement dans l’épître aux Corinthiens, quand il dit : « Vous ne devez pas ignorer, mes frères, que nos pères ont tous été sous la nuée, qu’ils ont tous passé la mer Rouge, et qu’ils ont tous été baptisés sous la conduite de Moïse dans la nuée et dans la mer ; qu’ils ont tous mangé la même viande mystérieuse, et qu’ils ont bu le même breuvage mystérieux, car ils buvaient de l’eau de la pierre mystérieuse qui les suivait ; et cette pierre était Jésus-Christ. Cependant la plupart d’entre eux ne furent pas agréables à Dieu, car ils périrent dans le désert. Or, toutes ces choses ont été des figures de ce qui nous regarde, afin que nous ne nous livrions pas aux mauvais désirs, comme ils s’y abandonnèrent. Ne devenez pas non plus idolâtres, comme quelques-uns d’eux dont il est écrit : le peuple s’assit pour manger et pour boire, et ils se levèrent pour se réjouir. Ne commettons point de fornication, comme quelques-uns d’entre eux, vingt-trois mille périrent dans un seul jour. Ne tentons point Jésus-Christ, comme le tentèrent quelques-uns d’entre eux qui furent tués par les serpents. Ne murmurez point, comme murmurèrent quelques-uns d’entre eux, qui furent frappés de mort par l’ange exterminateur. Or, toutes ces choses qui leur arrivaient étaient des figures ; et elles ont été écrites pour nous instruire, nous qui nous trouvons à la fin des temps. Que celui donc qui croit être ferme prenne garde de tomber. »

L’apôtre nous enseigne clairement en cet endroit que celui qui jugeait alors les hommes et celui qui les juge aujourd’hui est un seul et même Dieu, et il nous fait voir le but de la tradition. Cependant il est des hommes dont l’audace égale l’ignorance et qui osent soutenir, à l’occasion des fautes commises par le peuple hébreu, et en interprétant certains passages des Écritures à leur guise, que le Dieu d’autrefois n’est plus le même que celui d’aujourd’hui, et que l’ancien Dieu est tombé en décrépitude ; que d’ailleurs le Christ confesse un Dieu différent qui serait son père, et que ce Dieu nouveau est provenu de l’esprit et de l’âme des deux autres. Mais c’est qu’ils ne veulent pas voir que dans l’ancien comme dans le nouvel ordre de choses, la conduite de Dieu est toujours conforme à elle-même car (de même qu’alors il punissait ceux qui se livraient au péché, ainsi en agit-il aujourd’hui) ; qu’alors, comme maintenant, il y avait beaucoup d’appelés et peu d’élus ; que les méchants, les idolâtres et les impudiques étaient punis alors comme ils le seront de nos jours ; que les uns et les autres, c’est notre Seigneur qui l’annonce, seront livrés au feu éternel : « Ne savez-vous pas, dit saint Paul, que ceux qui commettent l’injustice ne seront point héritiers du royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les abominables, ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les médisans, ni les ravisseurs du bien d’ autrui ne seront héritiers du royaume de Dieu. » Et pour bien nous faire voir que c’est à nous, et non pas à ceux qui ne sont pas dans le sein de l’Église, que ces paroles s’adressent, il ajoute : « C’est ce que quelques-uns de vous ont été autrefois : mais vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ et par l’esprit de Dieu. » De même que sous l’ancienne loi ceux qui se livraient à l’iniquité et au meurtre de leurs frères étaient châtiés et retranchés de la société du peuple, ainsi maintenant l’œil, le pied ou la main, qui sont un objet de scandale, seront retranchés de peur qu’ils n’entraînent la perte du reste du corps. D’ailleurs l’apôtre nous l’enseigne, quand il nous dit : « Mais quand je vous ai écrit que vous n’eussiez point de commerce avec eux, j’ai entendu que si votre frère est impudique, ou avare, ou idolâtre, ou médisant, ou ivrogne, ou ravisseur du bien d’autrui, vous ne mangiez pas même avec lui. » Et il dit encore dans un autre endroit : « Que personne ne vous séduise par de vains discours : car c’est là ce qui attire la colère de Dieu sur les incrédules. N’ayez donc rien de commun avec eux. » L’état de damnation où sont ceux qui pèchent se communique à ceux qui les fréquentent, parce que cet état finit par leur plaire ; c’est pour cela que saint Paul disait aux Corinthiens : « Ne savez-vous pas qu’un peu de levain aigrit la pâte ? » C’est là ce qui attire la colère de Dieu. Et l’apôtre dit encore à ce sujet : « Elle est révélée aussi la colère de Dieu venant du ciel contre toute l’impiété et l’injustice de ces hommes qui tiennent injustement la vérité de Dieu captive. » Comme Dieu châtia les Égyptiens qui retenaient injustement en servitude le peuple d’Israël, de même notre Seigneur annonce dans l’Évangile qu’il vengera ses élus : « Voyez ce que dit ce juge d’iniquité : Et Dieu ne fera pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit, et il souffrira qu’on les opprime. Je vous dis que dans peu de temps il leur fera justice. » L’apôtre saint Paul, dans sa deuxième épître aux Thessaloniciens, annonce la même vérité, quand il dit : « Car il est juste devant Dieu qu’il afflige à leur tour tous ceux qui vous affligent maintenant, et que pour vous, qui êtes dans l’affliction, il vous fasse jouir du repos avec nous, lorsque le Seigneur Jésus descendra du ciel et paraîtra avec les anges qui sont les ministres de sa puissance, lorsqu’il viendra au milieu des flammes pour tirer vengeance de ceux qui ne confessent pas Dieu et de ceux qui n’obéissent pas à l’Évangile de notre Seigneur Jésus-Christ, lesquels souffriront la peine d’une éternelle damnation en la présence du Seigneur et devant l’éclat de sa puissance, quand il viendra pour être glorifié dans ses saints et admiré dans tous ceux qui auront foi en lui. »