Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE IV : CHAPITRE XVII

Titre 5
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Dieu n’avait nullement besoin des sacrifices et des cérémonies de l’ancienne loi, et ils ne pouvaient par eux-mêmes donner aux hommes la perfection ni la vertu. À ces sacrifices abolis par le nouveau Testament a été substitué un sacrifice réel, dont les autres n’étaient que la figure, c’est-à-dire, le sacrifice du corps et du sang de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est célébré par toute la terre.






Les prophètes nous apprennent que Dieu n’avait nullement besoin des observances de l’ancienne loi, qu’elles furent données purement dans l’intérêt des hommes qui vivaient alors ; cela résulte également, comme nous l’avons fait voir, des paroles de notre Seigneur lui-même. Lorsque les Israélites se laissaient aller à l’iniquité et qu’ils oubliaient leur Dieu, alors ils étaient rappelés à la vertu et au culte de leur Créateur par certaines expiations, au moyen desquelles ils espéraient apaiser la colère de Dieu. Aussi le prophète Samuel leur disait : « Le Seigneur veut-il des holocaustes et des oblations, et ne demande-t-il pas plutôt qu’on obéisse à son service ? car l’obéissance vaut mieux que le sacrifice, et écouter vaut mieux qu’offrir la graisse des victimes. » David dit aussi au même sujet : « Vous avez refusé les victimes et les offrandes, mais vous m’avez formé un corps et des oreilles pour écouter votre voix ; vous n’avez demandé pour le péché ni holocauste ni sacrifice. » Il exprime par là que la soumission aux ordres de Dieu lui plaît davantage que les sacrifices et les holocaustes ; et dans ces paroles encore on peut voir une prophétie du nouveau Testament. Il dit encore plus clairement dans le psaume cinquantième : « Si vous aviez voulu des sacrifices, je vous en aurais offert ; mais les holocaustes ne vous sont point agréables. Le sacrifice que Dieu demande est une âme brisée de douleur ; vous ne dédaignerez pas, mon Dieu, un cœur contrit et humilié. » Dans le psaume qui précède, il exprime combien Dieu a peu besoin de sacrifices : « Ai-je besoin des génisses de tes étables et des boucs de tes troupeaux ? toutes les bêtes des forêts sont à moi, et tous les animaux qui paissent sur les montagnes. Je connais tous les oiseaux du ciel, et les animaux des champs sont en ma puissance. Si j’avais faim, est-ce à toi que je m’adresserais ? l’univers est à moi, et tout ce qu’il renferme. Mangerai-je la chair des taureaux, ou boirai-je le sang des boucs ? » Ensuite, pour faire voir que ce n’est pas par un effet de sa colère que Dieu refuse ainsi ses sacrifices, il lui donne ce commandement : « Offrez à Dieu un sacrifice de louanges, et rendez au Très-Haut vos hommages. Et invoquez-moi au jour de la détresse ; je vous délivrerai, et vous me glorifierez. » On voit donc par les paroles de David que Dieu ne se contente pas de ces sacrifices, au moyen desquels ceux qui sont coupables croient suffisamment se justifier ; et il enseigne quelle est la seule manière de se purifier aux yeux de Dieu et de s’élever vers lui. Dieu parle encore de la même manière par la bouche d’Isaïe : « Quel fruit me revient-il de la multitude de vos victimes ? j’en suis rassasié. » Ensuite, après avoir exprimé qu’il ne se contentait ni des holocaustes, ni des sacrifices, ni des oblations, ni des néoménies, ni du sabbat, ni des fêtes, ni de toutes les autres cérémonies, voici ce qu’il prescrit à son peuple : « Levez-vous, purifiez-vous ; faites disparaître de devant mes yeux la malice de vos pensées : cessez de pratiquer l’injustice ; apprenez à faire le bien ; aimez la justice, relevez l’opprimé, protégez l’orphelin, défendez la veuve ; et venez et accusez-moi, dit le Seigneur. »

Si Dieu refuse ainsi leurs sacrifices, ce n’est point par colère, comme quelques-uns le disent, en lui prêtant des sentiments purement humains, mais c’est que, dans sa miséricorde, il a pitié de leur aveuglement, et qu’il leur enseigne le seul vrai sacrifice qui les puisse justifier, afin qu’ils obtiennent la vie éternelle. Comme le Psalmiste le dit encore dans un autre endroit : « Le sacrifice le plus agréable à Dieu est celui d’un cœur brisé par la douleur ; et le parfum qui lui est le plus doux, c’est sa louange chantée par sa créature. » Il est donc certain que ce n’était point par indignation contre les Israélites que Dieu rejetait leurs sacrifices, puisqu’en même temps il les avertissait de ce qn’il fallait faire pour obtenir le pardon de leurs iniquités, et pour être sauvés. C’est un avertissement que Dieu leur donna dans sa miséricorde. Voici ce qu’il leur annonçait par la bouche du prophète Jérémie : « Pourquoi m’apportez-vous l’encens de Saba et les parfums des terres les plus éloignées ? vos holocaustes ne me sont point agréables, vos victimes ne me plaisent point. Écoutez la parole du Seigneur, vous tous, habitants de Juda ! Voici ce que dit le Seigneur des armées, le Dieu d’Israël : Redressez vos voies et vos désirs, et j’habiterai avec vous dans ce lieu. Ne vous confiez pas en des paroles de mensonge, disant : Temple du Seigneur ! Temple du Seigneur ! Ce temple est au Seigneur ! »

Ce n’était donc point pour qu’ils lui offrissent des sacrifices que Dieu retira de l’Égypte les Israélites, mais afin qu’ils oubliassent les dieux des Égyptiens, et qu’ils entendissent la voix de leur Seigneur, qui voulait leur salut et leur gloire. C’est ce qu’il leur annonce par la voix du prophète Jérémie : « Rassemblez les victimes immolées pour les sacrifices, et mangez-en la chair. Car je n’ai point parlé à vos pères, je ne leur ai point ordonné. Lorsque je les ai retirés de la terre d’Égypte, je ne leur ai point parlé d’holocaustes et de victimes ; mais voici ce que je leur ai commandé : Écoutez ma parole, et je serai votre Dieu, et vous serez mon peuple ; et marchez dans toutes les voies que je vous prescrirai, afin que le bien soit sur vous. Et ils n’ont point écouté, et ils n’ont point prêté l’oreille ; mais ils se sont enfoncés dans les mauvais désirs et dans la dépravation de leur cœur ; ils sont retournés en arrière et n’ont point avancé. » Le même prophète leur dit encore dans un autre endroit : « Mais que celui qui se glorifie, dit le Seigneur, se glorifie de me connaître et de savoir que je suis le Seigneur qui fais miséricorde, et jugement et justice sur la terre. C’est là ce qui me plaît, dit le Seigneur. » Ce ne sont donc point, ni les sacrifices, ni les immolations, ni les oblations. Ainsi ces cérémonies n’ont point été ordonnées au peuple hébreu à cause de ce qu’elles sont en elles-mêmes, mais à cause des conséquences morales qu’elles pouvaient produire. C’est ce qu’exprime le prophète Isaïe, quand il dit : « Tu m’as offert des holocaustes de béliers ; tu as cru m’honorer par tes victimes : tu as répandu des libations, tu as prodigué l’encens ; tu as environné l’autel de tes parfums ; tu as fait fumer pour moi la graisse de tes victimes ; mais tes iniquités sont montées jusqu’à moi. J’entendrai les soupirs du cœur brisé et repentant qui tremble à mes paroles. Vos sacrifices éloigneront-ils de vous les malices dont vous vous glorifiez ? N’y a-t-il pas un jeûne de mon choix ? Rompez les liens de l’iniquité, portez les fardeaux de ceux qui sont accablés, donnez des consolations aux affligés, brisez les liens des captifs ; partagez votre pain avec celui qui a faim, et recevez sous votre toit celui qui n’a point d’asile. Lorsque vous voyez un homme nu, couvrez-le, et ne méprisez point la chair dont vous êtes formés. Alors votre lumière brillera comme l’aurore ; et je vous rendrai la santé, et votre justice marchera devant vous, et vous serez environnés de la gloire du Seigneur. Alors le Seigneur, quand vous l’invoquerez, vous répondra : Me voici. » Zacharie, que l’on compte parmi les douze petits prophètes, annonçant aux hommes la volonté de Dieu, dit : « Voici ce que dit le Seigneur, le Dieu des armées : Jugez selon la justice, usez de clémence et de miséricorde les uns envers les autres. Ne calomniez, ni la veuve, ni l’orphelin, ni l’étranger, ni le pauvre ; que l’homme ne médite pas dans son cœur le mal contre son frère. » Et dans un autre endroit il dit : « Voilà les paroles qu’il vous faut accomplir : Dites la vérité à votre frère ; rendez l’équité et la justice aux portes de vos villes ; qu’aucun de vous ne pense dans son cœur le mal contre son frère. N’aimez pas les serments menteurs ; car ce sont toutes choses que je hais, dit le Seigneur. » Et David dit pareillement : « Quel est l’homme qui veut la vie, qui soupire après les jours de bonheur ? Préservez votre langue de la calomnie et vos lèvres des discours artificieux. Éloignez-vous du mal et pratiquez le bien : cherchez la paix et poursuivez-la sans relâche. »

Il résulte de toutes ces preuves que ce n’était point les sacrifices et les holocaustes que Dieu exigeait des Juifs, mais bien la foi, la soumission et la justice, pour mériter d’être sauvés. C’est ce que Dieu même leur a signifié par la bouche du prophète Osée, par ces paroles : « J’aime mieux la miséricorde que le sacrifice, et je préfère qu’ils aient la connaissance de Dieu à tous leurs holocaustes. » Nous voyons que notre Seigneur Jésus-Christ a parlé dans le même sens, quand il a dit : « Que si vous saviez bien ce qu’est cette parole, je veux la miséricorde et non le sacrifice, vous n’auriez point condamné des innocents. » Il rend ainsi témoignage de la vérité annoncée par les prophètes, en même temps qu’il reprend les hommes qui sont ignorants par leur faute.

Ensuite, pour enseigner à ses disciples que c’est un moyen de montrer sa reconnaissance envers Dieu et de se le rendre favorable, que de lui offrir les prémices des biens de la terre, bien que Dieu cependant n’ait nul besoin de ces offrandes, il prit du pain, qui est un fruit de la terre, il rendit grâces, et il dit : Ceci est mon corps. Il offrit aussi dans le calice le vin, qui est un fruit de la terre ; mais ce vin, transformé en son propre sang, marquait la différence entre les sacrifices de l’ancienne et de la nouvelle loi. C’est cette oblation du nouveau Testament que les apôtres ont enseignée à l’Église, qui la renouvelle maintenant chaque jour par toute la terre, en offrant à Dieu les prémices de ses propres dons. C’est ce sacrifice nouveau que le prophète Malachie a prédit, quand il disait : « Mon amour n’est point en vous, dit le Seigneur des armées, et je ne recevrai plus de présents de votre main ; car, depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, mon nom est grand parmi les nations ; et l’on m’offre des parfums en tous lieux, et une oblation pure est offerte à mon nom, parce que mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur des armées. » Le sens de cette prophétie est évidemment, qu’aussitôt que l’ancien sacrifice, le sacrifice de l’ancienne loi sera aboli, le nouveau sacrifice, qui aura pour objet une offrande plus pure, et qui aura lieu par toute la terre, commencera ; et dès lors le nom de Dieu sera glorifié par toutes les nations.

Or, quel est ce nom qui est glorifié par toute la terre, si ce n’est celui de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est à la fois la glorification de Dieu le père et de l’humanité ? Et Dieu appelle ce sacrifice le sacrifice qui lui appartient, parce qu’il a lieu par l’immolation de son propre fils, et au profit de l’homme dont il est le créateur. Qu’un roi, par exemple, ait peint le portrait de son fils, il dira avec raison que ce portrait est bien à lui ; car il est à lui sous deux rapports, parce que c’est lui qui l’a fait, et parce qu’il contient la représentation de son fils propre. Il en est de même quant au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est glorifié par l’Église sur toute la terre, et dont la glorification remonte à Dieu le père ; d’abord, parce que le Christ est son véritable fils, et ensuite parce que c’est lui qui l’a nommé du nom de Christ pour le salut du monde. Or, comme le nom du Fils provient du Père, et que le sacrifice est offert par l’Église au Dieu tout-puissant par l’entremise de Jésus-Christ, la prophétie de Malachie se trouve juste en tous points, lorsqu’il dit : « On sacrifie en tous lieux et on m’offre des parfums, et une offrande pure est offerte à mon nom. » Or, les parfums, comme il est dit dans l’Apocalypse de saint Jean, sont les prières des saints.