Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE IV : CHAPITRE VII

Titre 5
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L’auteur revient à son sujet. Il démontre qu’Abraham a eu, par la révélation du Verbe, la connaissance du Père, et la prévision de l’avénement du fils de Dieu sur la terre. De là sa grande joie, en voyant le jour du Christ, où devaient s’accomplir toutes les promesses qui lui avaient été faites. Le bienfait de cette révélation d’Abraham s’est étendu sur toute sa postérité restée fidèle à sa foi ; mais les Juifs, qui n’ont pas voulu reconnaître le Verbe de Dieu, n’y ont eu aucune part.







Le Dieu qu’adorait Abraham était le Dieu créateur du ciel et de la terre, que le Verbe avait révélé à son Esprit. Averti par une vision du futur avénement du fils de Dieu, parmi les hommes : avénement dont les conséquences seraient de rendre sa race aussi nombreuse que les étoiles du ciel, il désira vivement de voir lui-même ce jour et de contempler le Christ ; son désir fut accompli, il vit ces choses par l’esprit de prophétie, et il fut comblé de joie. Voilà pourquoi Siméon, qui était de la race d’Abraham, en parlant au nom de ce patriarche, disait ensuite : « Seigneur, laissez aller maintenant votre serviteur en paix, selon votre parole ; car nos yeux ont vu votre salut, le salut que vous avez préparé devant la face de tous les peuples, comme la lumière qui éclairera toutes les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël. » On voit ensuite dans la nuit de la naissance du Sauveur, les anges annoncer cette joyeuse nouvelle aux bergers de Bethléem. Et nous voyons aussi la vierge Marie s’écrier à l’occasion du même événement : « Mon âme rend grâce au Seigneur, et mon esprit s’est exalté dans le Dieu mon Sauveur. » Ainsi, la joie qu’avait sentie Abraham dans la vision du jour du Seigneur fut ressentie par ceux de sa race, qui attendaient la venue du Christ et qui croyaient en lui ; et par réciprocité, la joie que ressentirent les enfants d’Abraham remonta jusqu’à lui-même, qui avait désiré de voir le jour du Christ. C’était donc avec raison que notre Seigneur rendait justice à Abraham, quand il disait de lui : « Abraham, votre père, a tressailli de joie dans l’espoir de voir mon jour ; il l’a vu et s’en est réjoui. »

Or, ces paroles du Christ avaient pour objet de montrer que tous ceux qui, dès le commencement, ont eu la connaissance de Dieu, et qui ont prophétisé l’avénement de son Fils, ont eu cette révélation par le Fils de Dieu, qui plus tard a pris un corps visible et sujet à la douleur, et a conversé avec les hommes, afin que la promesse faite à Abraham fût accomplie et que sa race, la race des croyants, devînt comme les étoiles du ciel ; ce qui faisait dire à saint Jean-Baptiste : « Je vous dis que Dieu peut susciter de ces pierres mêmes des enfants d’Abraham. » N’est-ce pas en effet ce miracle que Jésus a fait, en nous arrachant au culte des idoles de pierre, en chassant de notre âme les pensées stériles et charnelles, et y faisant entrer la foi qui animait Abraham ? C’est ce qui fait dire à saint Paul que nous sommes les enfants d’Abraham, parce que nous avons la même foi et la promesse du même héritage. C’est donc toujours le même et unique Dieu, qui avait choisi Abraham pour recevoir la promesse de la rédemption. C’est lui aussi, ce même Dieu créateur, qui, par son Christ, a préparé ces lumières qui doivent éclairer le monde, c’est-à-dire qui promène le flambeau de la foi parmi les gentils. « Vous êtes, a dit le Christ la lumière du monde, c’est-à-dire vous êtes comme les étoiles du ciel. » Nous avons clairement démontré le vrai sens de ces mots : que personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et ceux à qui il l’aura révélé. Et le Fils fait cette révélation à qui il lui plaît ; d’où il résulte qu’elle a lieu et par le concours du consentement du Père et de l’action du Fils. Voilà ce qui fait dire au Christ en parlant à ses disciples : « Je suis la voie, la vérité et la vie ; personne ne vient au Père que par moi. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon père ; mais vous le connaîtrez bientôt et vous l’avez déjà vu. » Il est doc certain que c’est par le Fils, c’est-à-dire par le Verbe, que nous arrivons à la connaissance de Dieu.

Aussi les Juifs qui n’ont pas voulu connaître le Verbe, pensant qu’on peut connaître le Père, sans connaître le Fils, se sont-ils séparés de Dieu ; ils ne reconnaissent plus ce Dieu qui a pris la forme humaine pour faire entendre sa voix à Abraham et à Moïse, celui qui a dit : « J’ai vu l’affliction de mon peuple en Égypte, et je suis descendu pour le délivrer. » Le fils de Dieu, qui est le Verbe, avait, dès le commencement, pris l’humanité sous sa protection spéciale, les anges étant plus particulièrement sous celle du Père. Il la préparait de loin à recevoir le bienfait de la rédemption, prêtant l’assistance de son appui divin, de son ministère ineffable à tous les événements humains, à toutes les choses de la terre. Le Fils, en effet, avec le Saint-Esprit qui est son image, gouverne tout ; il est, avec le Saint-Esprit, le Verbe et la Sagesse, double puissance devant laquelle les anges s’humilient, et dont ils exécutent les ordres. On voit, d’après ces explications, que les efforts tentés pour donner une interprétation fausse à ce passage de l’Évangile : que personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, n’ont abouti à rien.