Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE III : CHAPITRE XX

Titre 5
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Dieu a fait voir, à l’occasion de la chute de l’homme, combien étaient infinies sa patience, sa bonté et sa miséricorde, et combien sa puissance pour le sauver était grande ; l’homme se rendrait donc coupable de la plus noire ingratitude, s’il ne lui témoignait pas sa reconnaissance pour le bienfait du salut.





Dieu a certainement donné une preuve de sa bonté infinie lorsqu’il arrêta dans les décrets de sa providence de faire rentrer l’homme déchu dans tous ses droits, par la coopération de son Verbe. La bonté de Dieu et sa magnificence éclatent jusques dans la faiblesse même de l’homme, et dans les efforts qu’il fait pour rentrer dans les voies de la vertu. N’a-t-il pas en effet permis que Jonas fut englouti dans le ventre de la baleine, non point pour qu’il y trouvât la mort, mais afin qu’étant délivré de ce tombeau, il se montrât de plus en plus soumis à Dieu et reconnaissant d’avoir été sauvé d’une manière miraculeuse ? Ainsi raffermi dans sa foi, il allait prêcher la pénitence aux habitants de Ninive, témoins du prodige qui venait de s’opérer en lui ; car, ainsi que le dit l’Écriture : « Qui sait si Dieu ne reviendra pas vers nous pour nous pardonner, s’il ne s’opposera pas et s’il ne révoquera pas l’arrêt de notre perte, qu’il a prononcé dans sa colère. Et Dieu, voyant qu’ils s’étaient convertis en quittant leurs œuvres, eut pitié d’eux. » Nous voyons donc que Dieu, dès les anciens temps, montre sa patience envers les hommes ; il permet que Jonas soit englouti dans une baleine ; il l’y conserve pendant trois jours, et il le rend à la lumière, afin que ce miracle, opéré par son Verbe, fasse rentrer les Ninivites en eux-mêmes, et qu’ils croient à la parole de Jonas, qui leur avait auparavant annoncé leur ruine de la part de Dieu. Ils confessèrent leur crime et firent pénitence. Jonas dit donc à ceux qui étaient sur le navire avec lui : « Je crains le Seigneur, le Dieu du ciel, qui a fait la mer et la terre. » C’est-à-dire que l’homme doit mettre en Dieu sa dernière espérance de salut, lui qui peut faire revenir l’homme du sein des morts, pour glorifier Dieu, et pour s’écrier ensuite comme Jonas : « J’ai crié contre le Seigneur du sein de ma tribulation, et il m’a exaucé ; j’ai crié de l’abîme du tombeau, et vous avez entendu ma voix. » C’est ainsi que l’homme doit glorifier Dieu et lui rendre grâce sans cesse d’avoir recouvré le salut par lui : « Afin que nul homme ne se glorifie devant lui, » comme dit saint Paul. L’homme doit également s’efforcer de se former une idée juste de Dieu, afin d’éviter les suggestions de son orgueil, qui lui ferait s’attribuer le don de pureté et de vérité que quelquefois Dieu daigne lui accorder, et de là se croire égal à Dieu ; car cette vanité rend plus grande encore l’ingratitude de l’homme envers son Créateur, en détruisant cet amour que Dieu avait pour lui. L’homme, dans cet état aspirant à se comparer à Dieu, obscurcit de lui-même sa raison, de peur qu’elle ne comprenne la grandeur de Dieu.

Autant a été grande la munificence de Dieu envers l’humanité, autant doit être grande la reconnaissance et l’amour de l’humanité envers Dieu ; la grandeur de l’amour doit égaler la grandeur du bienfait. Elle était plongée dans le crime, elle avait connu la mort et Dieu l’a ressuscitée et l’a rappelée à la vie et à l’immortalité. L’homme doit donc chercher à bien se connaître ; il doit savoir qu’il est faible et sujet à la mort, et qu’il fallait toute la puissance de Dieu pour faire de lui, homme mortel, un être immortel, et pour lui donner l’éternité à lui, dont la vie n’est que d’un instant. Qu’il réfléchisse encore qu’il est lui-même une image et un reflet de la Divinité, et que ce rayon d’intelligence divine qui est en lui doit lui servir à comprendre combien Dieu est grand. Voilà pourquoi Dieu est une gloire pour l’homme, puisque l’homme est comme une image des œuvres, de la sagesse et de la puissance de Dieu. De même que la science du médecin se manifeste par l’application qui en est faite aux malades, de même Dieu se manifeste dans l’homme. C’est ce qui a fait dire à saint Paul : « Que Dieu a renfermé tous les hommes dans l’incrédulité pour faire miséricorde à tous. » Et en disant ceci, ce n’est point des anges qu’il veut parler, mais de l’homme déchu de l’immortalité par sa désobéissance, rentré ensuite en grâce par l’adoption de Jésus-Christ, fils de Dieu. L’homme doit se maintenir dans un juste sentiment d’humilité en admirant les choses de la création et le pouvoir du Tout-Puissant qui les a créées, et réglées ; il doit joindre à ce sentiment celui de l’amour du Créateur, de soumission envers lui et de reconnaissance ; c’est ainsi qu’il se rendra digne de recevoir une plus grande gloire de celui qui est mort pour lui, lorsqu’il deviendra participant de son immortalité. Car le Verbe s’est fait semblable à la chair souillée par le péché, afin de punir le péché, et de l’expulser ensuite de la chair ; c’est par ce moyen qu’il voulait rendre l’homme capable d’être sa ressemblance et l’image de Dieu, en prenant la sagesse divine pour la règle de sa conduite. Alors il se rendra digne de voir Dieu, de comprendre comment il a fait descendre son Verbe dans l’humanité, et comment le fils de Dieu s’est fait homme, afin d’accoutumer l’homme à être avec Dieu, et Dieu à être avec l’homme.

Voilà pourquoi l’œuvre miraculeuse de notre salut ne pouvait être faite que par le Seigneur lui-même, qui s’est appelé Emmanuel après être né du sein de la Vierge ; car c’est lui seul qui est venu pour sauver le monde, puisque le monde n’avait pas le moyen de se sauver par lui-même. Aussi saint Paul, en parlant de la faiblesse de l’homme, dit : « Car je sais qu’il n’y a rien de bon en moi, c’est-à-dire dans ma chair ; » il veut dire par là que les moyens pour faire notre salut ne peuvent nous venir de nous, mais de Dieu. Et il ajoute : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? » Qui sera son libérateur ? « Ce sera, dit-il, la grâce de Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur. » C’est à la même vérité que se rapporte aussi ce passage d’Isaïe, quand il dit : « Fortifiez les mains languissantes, affermissez les genoux tremblants. Dites aux cœurs chancelants : Fortifiez-vous et ne craignez point : voilà que votre Dieu amènera la vengeance due à sa gloire ; il viendra lui-même et vous sauvera. » C’est donc avec le secours de Dieu, et non point par nous-mêmes, que nous pouvons être sauvés.

Mais comme ce n’était point un simple mortel, ni un ange, (les anges n’ont pas de chair), qui pouvait nous sauver, le prophète dit : « Ce ne sera ni un vieillard, ni un ange qui les sauvera, mais le Seigneur lui-même, parce qu’il a eu pitié d’eux et parce qu’il les aime. » Le Verbe du salut se fera homme, il sera visible comme un homme ; ce qui fait dire à Isaïe : « Voilà, ville de Sion, que tes yeux pourront contempler celui qui est le salut du monde. » Mais celui qui devait mourir pour nous n’était pas seulement un homme ; ce qui fait dire au prophète Michée : « Il reviendra, et il aura pitié de nous ; il dépassera nos iniquités, et il précipitera tous nos péchés au fond de l’abîme. » Et comme pour indiquer le pays où devait naître le Sauveur, un autre prophète ajoute : « Et le Seigneur rugira du haut de Sion, et sa voix retentira dans Jérusalem. » Or, comme le fils de Dieu devait naître dans la partie méridionale de la Judée où se trouve Bethléem, et que c’était de cet endroit que devait se répandre le bruit de son nom et de ses louanges dans toute la terre, le prophète Habacuc dit : « Dieu est sorti de Théman, le Saint est venu des sommets de Pharan. Sa gloire a couvert les cieux, et la terre est pleine de ses louanges. La mort ira devant sa face ; le vent brûlant du désert marchera devant lui, et ses pieds parcourront la terre. » Ces paroles marquaient que le Christ devait naître à Bethléem et du côté du mont Éphrem, qui est au midi de la Judée. Et pour marquer qu’il est homme en même temps, il dit : Ses pieds parcourront la terre.