Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE III : CHAPITRE XVII

Titre 5
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Les apôtres enseignent que ce n’est point le Christ ou le Sauveur qui est descendu sur eux, mais bien le Saint-Esprit. Explication de ce mystère.






Qui aurait empêché les apôtres, si cela eût été, de dire que le Christ était descendu sur Jésus, ou que le Sauveur supérieur était descendu sur l’inférieur ; ou bien, le Christ qui est invisible sur le Christ visible ? mais ils n’ont rien connu ni rien raconté de pareil ; ils l’auraient dit, s’ils l’avaient su. Ils n’ont pu rapporter que la vérité, c’est-à-dire que le Saint-Esprit était descendu sur notre Seigneur sous la forme d’une colombe, lors de son baptême ; cet Esprit même, dont Isaïe avait dit : « L’Esprit du Seigneur reposera sur lui ; » et encore : « L’esprit du Seigneur repose sur moi ; le Seigneur m’a donné l’onction divine ; » enfin cet Esprit, dont notre Seigneur lui-même a dit : « Car ce n’est pas vous qui parlez, mais l’esprit de votre Père qui parle en vous. » Ailleurs encore, lorsqu’il investit ses apôtres du pouvoir de régénérer le monde, il leur dit : « Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » N’a-t-il pas promis, en effet, de remplir de cet Esprit, vers la fin des temps, ses serviteurs et ses servantes, et de leur donner ainsi le don de prophétie ? L’Esprit saint est donc descendu d’abord sur le fils de Dieu, devenu fils de l’homme, afin de commencer à habiter avec l’humanité et de se reposer sur les hommes, sans cependant quitter le sein de Dieu, dont il exécute les desseins, faisant ainsi du vieil homme un homme nouveau et régénéré dans le Christ.

C’est cet Esprit que David demandait à Dieu de faire descendre sur le genre humain, lorsqu’il disait : « Fortifiez-moi par votre Esprit souverain ; » ce même esprit qui, comme le dit saint Luc, est descendu sur les disciples après l’Ascension, le jour de la Pentecôte, afin de leur conférer le pouvoir de faire entrer toutes les nations sous la loi du nouveau Testament et dans la voie du salut ; c’est pour cela qu’ils furent remplis tout à coup du don des langues, et qu’ils chantèrent dans les langues de tous les peuples une hymne d’actions de grâce au Très-Haut, offrant ainsi à Dieu le Père les premiers chants d’actions de grâce de toutes les nations, et montrant que l’Esprit saint allait faire, dans l’union de la foi, un seul peuple de tous les peuples. C’est pourquoi notre Seigneur a promis d’envoyer l’Esprit consolateur, pour rendre les hommes dignes de Dieu. Car, de même que le froment sec ne peut, sans être humecté, être changé en pâte et former un seul pain, ainsi nous ne pouvions devenir tous ensemble un seul homme en Jésus-Christ sans la rosée de la grâce du Saint-Esprit, qui vient du ciel. Et de même encore que la terre, stérile par elle-même, ne pourrait pas produire sans les humeurs qui la rendent féconde, ainsi nous-mêmes, sans la pluie de la grâce, nous serions demeurés comme un bois desséché et n’aurions pu produire les fruits de la vie éternelle. L’eau purifie nos corps et les préserve de la corruption ; la grâce de l’Esprit saint purifie nos âmes. L’une et l’autre espèce de purification est nécessaire, parce que l’une et l’autre contribuent à conserver la vie du corps et de l’âme : c’est ce que notre Seigneur nous a enseigné, lorsque absolvant de ses fornications et de ses adultères la Samaritaine pécheresse, il lui dit que celui qui boit de l’eau de la grâce aura en lui une fontaine d’eau qui rejaillit pour la vie éternelle, qu’il ne souffrira pas la soif, et qu’il ne sera plus exposé à la corruption des eaux croupissantes. Or, ce don de purification que le Christ a reçu du Père, il le communique à ceux qui croient en lui, par le moyen de l’Esprit saint qu’il envoie sur la terre.

Cette grâce du ciel fut signifiée, dans l’ancien Testament, par cette rosée qui couvrit la toison que Gédéon, choisi de Dieu pour la délivrance des Israélites, avait placée dans l’aire ; la toison, humectée de rosée, annonçait le salut d’Israël, et la terre qui était restée sèche tout autour marquait les égarements futurs de ce même peuple, et que Dieu retirerait de lui son esprit, selon les paroles d’Isaïe : « J’ordonnerai à la rosée de ne plus répandre de rosée sur elle. » Mais quand la rosée couvrait toute la terre, cela marquait la venue de l’Esprit saint sur notre Seigneur, selon les termes d’Isaïe : « L’esprit du Seigneur reposera sur lui : Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de science et de piété, et de la crainte de Dieu. » C’est ce même Esprit que Dieu a envoyé à l’Église, lorsqu’il a envoyé le consolateur par toute la terre, où il est venu renverser Satan, qui est tombé du ciel comme l’éclair, suivant l’expression de l’évangéliste. Cette grâce, cette rosée du ciel nous est donc nécessaire, afin que nous ne devenions point stériles et desséchés, afin que nous ayons un consolateur en présence de notre juge. Car Dieu a eu compassion de l’humanité, qui était tombée dans les embûches du démon, il lui a envoyé le Saint-Esprit, pour guérir ses blessures, et pour lui confier le denier céleste, frappé au coin de l’image du Père, du Fils et du Saint-Esprit, pour qu’il fructifie dans nos mains et devienne le prix de notre éternité.

La vérité est donc que le Saint-Esprit est venu, ainsi que nous l’avons rappelé ; que le fils unique de Dieu, qui est en même temps son Verbe, est venu sur la terre au temps marqué par les prophéties ; qu’il s’est incarné pour le salut de l’humanité, parcourant toute la carrière qui lui était tracée, sans rien perdre de sa nature divine, comme il nous l’annonce lui-même, comme les apôtres le confessent, comme les prophéties l’ont prédit. Ainsi toutes les autres doctrines sur ce point sont mensongères ; soit ces rêveries auxquelles on a donné le nom d’octonation et de quaternation ; soit les systèmes de ceux qui suppriment le Saint-Esprit, qui font deux personnes différentes de Jésus et du Christ ; qui représentent l’un impassible et l’autre passible, plaçant l’un dans les cieux supérieurs et l’autre dans les cieux inférieurs, voulant que l’un existe et jouisse du bonheur divin au sein des choses ineffables et innommées, tandis que l’autre serait dans le voisinage de Demiurgos, qu’il tient à une distance respectueuse de lui, par l’effet de sa puissance. Il faut donc que toutes les personnes qui étudient cette partie de nos mystères, et qui s’inquiètent de leur salut, se gardent d’écouter de pareils discours. Car les fauteurs de pareils systèmes, non-seulement altèrent la vérité, mais prêchent de plus des choses qui lui sont opposées, des erreurs blasphématoires qui tuent les âmes de ceux qui se laissent prendre à ces hypocrites protestations. Ils agissent comme un homme qui, mêlant de l’eau et du plâtre, voudrait faire croire, par la ressemblance de la couleur, que ce mélange est du lait. Un homme qui est au-dessus de nous l’a dit avant nous, tous ceux qui, d’une manière quelconque, cherchent à altérer ou à corrompre la vérité divine, ceux-là jettent méchamment du plâtre dans le lait de Dieu.