Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE III : CHAPITRE VIII

Titre 5
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L’auteur répond à une autre objection tirée des paroles du Christ, rapportées dans l’évangile de saint Mathieu (Ch. VI, v. 24.) ; et il prouve qu’il n’y a que Dieu seul qui puisse être appelé Dieu, puisque seul il est sans commencement ni fin ; qu’aucune chose créée ne peut s’appeler ni Dieu ni Seigneur, puisque c’est Dieu qui a tout créé par le ministère de son Verbe.






En répondant à l’objection consignée au chapitre précédent, et qui n’est qu’une calomnie de la part des hérétiques, nous avons démontré clairement que ni les prophètes ni les apôtres n’ont jamais, dans ce qu’ils ont dit ou écrit, eu en vue que notre seul et unique Dieu. À plus forte raison faut-il donner la même interprétation aux paroles de notre Seigneur, « lorsqu’il ordonne de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ; » car ici il nomme César par son nom de César, et Dieu par son nom de Dieu. De même encore, quand il dit : « Vous ne pouvez pas servir deux maîtres, » ce qu’il explique lui-même, en disant : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et Mammon ; » il nomme Dieu par son nom de Dieu ; et Mammon par son nom de Mammon. En disant : « Vous ne pouvez pas servir deux maîtres, » il n’appelle pas Mammon un Dieu, mais il enseigne à ses disciples qu’étant au service de Dieu, ils ne doivent pas se mettre au service du diable ni se laisser subjuguer par lui ; « car, a-t-il dit, quiconque commet le péché est esclave du péché. » En appelant ceux qui sont soumis au péché les esclaves du péché, il n’a pas pour cela fait un Dieu du péché ; de même, en appelant ceux qui suivent Mammon les esclaves de Mammon, il n’appelle pas pour cela Mammon un Dieu. Mammon, dans la langue des Juifs, en usage chez les Samaritains, signifiait un homme cupide, cherchant à amasser de l’or par toutes sortes de moyens ; mais dans la langue hébraïque, on ajoute la syllabe mam, et le mot signifie gourmand, ou un homme plongé dans les plaisirs de la table. Quelque soit le sens qu’on attache à cette expression, toujours est-il que nous ne pouvons pas à la fois servir Dieu et Mammon.

Quand notre Seigneur a appelé le démon fort, il l’a dit seulement par comparaison avec la faiblesse de l’homme, mais non point d’une manière absolue : loin de là ; car, quand il parle de lui-même, il s’appelle, d’une manière absolue, fort et invincible. Ainsi, quand il dit : « Comment quelqu’un peut-il entrer dans la maison du fort, et enlever ce qui lui appartient, s’il n’a auparavant lié le fort ? Et alors il pillera sa maison et enlèvera ses trésors. » Or, c’est de nous, pécheurs, dont il est parlé ici ; lorsque nous étions dans les ténèbres de l’idolâtrie, le démon alors avait tout pouvoir sur nous, et cet esprit immonde habitait en nous. Et s’il était fort, ce n’était pas contre celui qui était plus fort que lui et qui venait le chasser de sa maison, mais il était fort contre nous autres hommes, qui étions dans sa possession, parce qu’il nous avait fait perdre la grâce de Dieu. C’est donc le Seigneur qui nous a arrachés de ses mains, comme le dit Jérémie : « Car le Seigneur a racheté Jacob et l’a délivré d’un ennemi formidable. » S’il n’avait pas voulu signifier que celui qui s’empare de la maison du démon et lui prend ses trésors était par cela même le plus fort, il aurait dit seulement que le démon était lui-même le fort et l’invincible. Mais il ajoute qu’il y en a un des deux qui triomphe ; celui qui s’empare de la maison est le vainqueur, l’autre est le vaincu. Le langage du prophète exclut évidemment l’idée d’une comparaison quelconque ; car pourrait-on sans blasphème comparer le Seigneur à un ange rebelle ? et jamais rien de ce qui a été créé et de ce qui est soumis à la puissance de Dieu pourra-t-il entrer en comparaison avec le Verbe de Dieu, qui est notre Seigneur Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été créées ?

En effet, saint Jean a clairement exprimé que les anges, les archanges, les trônes, les dominations, sont tous sujets de Dieu, qui les a créés par son Verbe ; car, après avoir dit que le Verbe de Dieu était uni au Père, il ajoute : « Toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui. » David s’est exprimé dans le même sens, lorsqu’après avoir chanté les louanges du Très-Haut dans la sublimité de ses œuvres, dans la formation des cieux et des puissances qui l’habitent, il ajoute : « Il a dit, et tout a été fait ; il a ordonné, et tout a été créé. » Or, par qui a-t-il donné ses ordres ? par le Verbe ; car les cieux ont été créés par sa parole, et l’armée des cieux par le souffle de sa bouche. Et comme le Seigneur a fait de son plein gré tout ce qu’il a fait, David ajoute : « Notre Dieu est dans les cieux ; tout ce qu’il a voulu il l’a fait. » Ce qui a été créé est bien différent de ce qui a créé ; et autre chose est le créateur, autre chose est la créature. Car le créateur est incréé, il est sans commencement ni fin, il n’a besoin de personne, il se suffit à lui-même, et il entretient de plus l’existence des créatures, tandis que celles-ci ont eu un commencement et peuvent avoir une fin, elles sont soumises à celui qui les a faites, et elles dépendent de lui. Il est donc nécessaire que ces objets, même pour les intelligences les plus vulgaires, ne soient pas nommés de la même manière que celui qui les a créés : il faut que celui qui, au moyen de son Verbe, a créé toutes choses, soit qualifié du nom de Dieu unique ; il faut que les choses créées soient désignées d’une autre manière que le Créateur, qu’elles aient une différente dénomination.