Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE III : CHAPITRE VII

Titre 5
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L’auteur répond à une objection tirée d’un passage de saint Paul, dans son épître aux Corinthiens (IV - 5.) Et il fait voir que l’apôtre s’exprime souvent dans un langage figuré et par transposition de mots.






Les hérétiques prétendent trouver contre nous une objection dans le passage suivant de saint Paul : « Et pour ces infidèles dont le Dieu du siècle a aveuglé les esprits… » Et ils disent que le Dieu du siècle dont parle saint Paul est nécessairement un Dieu différent du Dieu tout-puissant et infini de qui tout procède. Mais que pouvons-nous répondre à des gens qui assurent qu’ils sont en état de pénétrer les mystères les plus incompréhensibles, et qui ne peuvent pas même comprendre saint Paul ? Ceux qui sont familiarisés avec la lecture de cet apôtre savent qu’il fait souvent usage de la transposition de mots ; ainsi on lira la phrase citée ci-dessus en détachant les deux premiers mots, dont Dieu ; ensuite, liant ensemble les mots qui composent la phrase, on lira : a aveuglé les esprits des infidèles qui vivent dans ce siècle ; comme s’il y avait, Dieu a aveuglé les esprits des infidèles de ce siècle. Il suffit, comme on voit, d’une légère distinction pour trouver le véritable sens ; car saint Paul, en disant Deum sæculi, ne veut point parler d’un dieu autre que le vrai Dieu, puisqu’il ne proclame jamais d’autre dieu que Dieu même ; mais il parle seulement des infidèles qui vivent dans ce siècle, et qui n’auront point part à la vie éternelle. Maintenant que nous avons rétabli le véritable sens de ce passage de saint Paul, explication du reste qui nous éloigne peu de notre sujet, nous allons poursuivre notre discussion.

Il est facile de prouver, par plusieurs passages de ses écrits, que saint Paul fait souvent usage de la transposition de mots, parce qu’il y est entraîné par la vivacité naturelle de son génie ou par la brûlante inspiration qui lui est communiquée par l’Esprit saint. Par exemple, dans l’épître aux Galates, il dit : « À quoi donc a servi la loi ? elle a arrêté le péché jusqu’à l’avénement de celui qui devait naître et que la promesse regardait ; et ce sont les anges qui l’ont donnée par l’entremise d’un médiateur. » D’après l’ordre naturel du sens, il faudrait lire : À quoi donc a servi la loi ? ce sont les anges qui l’ont donnée, par l’entremise d’un médiateur, pour arrêter le péché jusqu’à l’avénement de celui qui devait naître, etc. Or, ici, c’est l’homme qui interroge, et c’est l’Esprit saint qui répond. La même chose se présente encore dans ce passage de la deuxième épître aux Thessaloniciens, où saint Paul parle de l’antechrist : « Et alors paraîtra cet impie, que le Seigneur Jésus tuera par le souffle de sa bouche et détruira par l’éclat de sa présence, cet homme qui viendra, selon la puissance de Satan, faisant des miracles, des signes et des prodiges menteurs. » D’après l’ordre naturel des idées, il aurait fallu dire : Et alors paraîtra cet impie, qui viendra selon la puissance de Satan, faisant des miracles, des signes et des prodiges menteurs, que le Seigneur Jésus tuera par le souffle de sa bouche et détruira par l’éclat de sa présence. Car il ne veut pas dire que l’avénement du Seigneur se fera par la puissance de Satan, mais bien que l’avénement de l’antechrist aura lieu par cette puissance. Si donc le lecteur n’apportait pas une attention suffisante, s’il n’avait pas soin de lier les mots qui ne sont pas placés les uns à côté des autres, non-seulement il trouverait des choses qui seraient incohérentes, mais même blasphématoires, puisqu’il pourrait lire, par exemple, que le Seigneur ferait son avénement par la puissance de Satan. Il faut donc ici que le lecteur se laisse guider par sa raison, et qu’il ne perde pas de vue l’enchaînement naturel du raisonnement. Ainsi, dans le passage cité en commençant, nous lirons, non pas le dieu du siècle, mais le vrai Dieu, le Dieu tout-puissant ; et le reste de la phrase signifiera : les incrédules et les aveugles du siècle qui ne doivent point avoir part au salut éternel.