Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE II : CHAPITRE XVII

Titre 5
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SOMMAIRE

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Examen de l’origine des Æons ; qu’elle est inadmissible, de quelque manière qu’on l’envisage. — Nécessité où sont nos adversaires de reconnaître que leur Nus et leur père suprême sont entachés d’ignorance.






Nous avons démontré jusqu’à présent tout ce qu’il y a de contradictoire et d’absurde dans l’explication que les hérétiques nous donnent de leur Plerum et de leur première ogdoade. Examinons maintenant le reste de leur système ; et pour dévoiler tout ce qu’il offre de faux et de chimérique, allons nous-mêmes à la recherche de ce qu’on ne trouve pas dans ce système. C’est un devoir pour nous de poursuivre cette tâche que nous avons commencée, dans l’espérance de ramener à la vérité tous ceux qui s’égarent. Nous le devons, d’ailleurs, d’après l’engagement que nous avons pris envers vous de combattre dans toutes ses parties les systèmes des hérétiques.

Nous leur demanderons donc quelle est l’origine de leurs Æons. Ces êtres sont-ils sortis du sein de celui qui les a créés, sans se détacher cependant entièrement de lui, à peu près comme les rayons que le soleil lance hors de son foyer, ou bien chacun d’eux a-t-il reçu une existence à part, une individualité distincte, et une forme qui lui est propre, comme les hommes ou les animaux ? Ou bien, dépendent-ils de celui qui les a créés, comme les branches d’un arbre tiennent au tronc de cet arbre ? Sont-ils formés de la même substance que leur créateur, ou bien sont-ils d’une substance différente et particulière ? Sont-ils tous nés au même instant ; ou bien ne sont-ils nés que successivement, de manière que les uns soient plus jeunes et les autres plus âgés ? Sont-ils d’une même substance, d’une même forme, égaux et semblables entre eux, comme l’esprit et la lumière, ou bien sont-ils de substances et de formes différentes ?

Mais si chacun de ces Æons est né successivement, à la manière des hommes, il arrivera nécessairement de deux choses l’une : ou ils seront de la même substance que celui qui les a engendrés, et partant semblables à lui, ou bien s’ils ne sont pas semblables à leur père, ils seront d’une forme et d’une substance différente. S’ils sont de la même nature que celui qui les a engendrés, il faudra conclure qu’ils sont d’une nature impassible comme lui-même. Ou bien, s’ils sont d’une autre nature, d’une nature assujettie aux passions, nous demanderons comment ils ont pu recevoir et garder cette nature inférieure au sein du Plerum, qui est le centre de l’incorruptibilité ? Que si l’on admet que chacun d’eux possède une individualité spéciale, existant isolément, à la manière de l’espèce humaine, ayant une forme et une figure qui lui est propre ; enfin tout ce qui est particulier à la nature des corps. Mais dans ce cas, il ne faut donc plus dire que le Plerum n’est habité que par des esprits, et que les Æons sont de purs esprits. Il faut alors, au contraire, nous figurer les Æons, ayant des corps, buvant et mangeant chez le Père ; et le Père lui-même comme étant de cette nature toute matérielle.

Diront-ils que les Æons sont nés de leur Père, comme la lumière naît de la lumière, comme l’étincelle produit l’étincelle ; qu’ainsi les Æons sont nés du Logos, comme le Logos est né de Nus, comme Nus est né de Bythus ? Mais, dans cette hypothèse, il faut nécessairement qu’ils soient tous égaux par l’origine, par la forme, et par l’espèce : ils seront tous impassibles, si leur générateur est d’une essence impassible ; ou s’ils sont sujets au changement et aux passions, c’est que leur générateur y est également assujetti. Car le flambeau qui a été allumé par un autre flambeau n’a pas une flamme différente : aussi toutes les flammes se rapportent toujours à une seule et même flamme. On ne peut pas dire du feu qu’il est jeune ou vieux ; ce n’est qu’une même chose, qu’un même principe : les flambeaux successivement allumés ont tous la même flamme ; il n’y a de différence entre eux que pour le temps où ils ont reçu la communication de cette flamme.

De ce que les Æons doivent être tous semblables entre eux, il en résultera que si l’un est entaché d’ignorance et de péché, tous les autres, et toutes les divinités du Plerum, devront l’être également ; le Propator lui-même n’en sera pas exempt, et, de plus, il devra s’ignorer lui-même. Ou bien, si les Æons sont d’une nature impassible, tous les êtres du Plerum devront l’être aussi. Mais alors comment concevoir la possibilité que le plus jeune des Æons ait éprouvé cette souffrance et cette passion dont on nous parle ? Comment encore concevoir que, parmi les Æons, il y en aurait de jeunes et de vieux, puisqu’ils sont la lumière du Plerum, et qu’il est de l’essence de la lumière que toutes ses parties soient égales entre elles ? Veut-on les comparer à des étoiles ? alors même difficulté. En effet, si les étoiles diffèrent entre elles pour l’éclat, cependant elles sont toutes de la même nature et de la même substance. Il faut donc que les Æons soient tous passibles ou qu’ils soient tous impassibles ; tous incorruptibles, ou tous corruptibles.

On n’éludera point cette difficulté, en disant que les Æons sont nés du Logos de la même manière que l’arbre produit ses rameaux ; car le Logos provient lui-même du Propator. Ainsi tous les Æons, et celui qui les aurait engendrés, étant tous ensemble d’une même nature et d’une même substance, et ne différant que par leur grandeur individuelle, font tous partie de la plénitude du Père, comme les doigts font partie de la main. Si donc le Père a été plongé dans la passion et dans l’ignorance, tous les Æons y auront également été plongés. Mais comme ce serait une impiété de dire que le Père a été capable d’ignorance et de passion, n’est-il pas contradictoire de les admettre dans l’Æon et dans Sophia, qui sont venus de lui et qui sont semblables à lui ? Comment donc nos adversaires peuvent-ils se prétendre religieux en professant de pareilles impiétés ?

Que s’ils disent que les Æons sont nés du Logos de la même manière que les rayons naissent de la lumière, les mêmes contradictions se reproduiront : car les rayons sont de la même nature que la lumière de laquelle ils émanent. Ainsi les Æons seront tous semblables à leur auteur, et on ne pourra pas dire que les uns soient passibles, et les autres impassibles ; que s’ils sont tous impassibles, alors le système s’écroule : et, en effet, comment supposer, dans cette hypothèse, que leur plus jeune Æon ait pu souffrir ? Veut-on, au contraire, faire tous les Æons passibles, dans ce cas c’est admettre que Logos, que Sophia, que Nus et que Propator sont susceptibles de souffrance et d’ignorance : car le Père, ou le Nus, c’est un seul et même être, dans le système de ceux que nous combattons. Or, si on veut lui conserver sa suprématie, il faut qu’il reste uni au Nus et au Logos, car il est lui-même le Nus et le Logos parfait et impassible ; et il faut pareillement que tout ce qui participe à sa nature parfaite et impassible soit impassible et parfait.

Qu’on ne vienne pas nous dire que Logos, n’étant né que le troisième du Père, a pu ignorer le Père, ainsi qu’ils l’enseignent. Cette assertion, qui peut être vraie dans l’ordre de la génération humaine, puisqu’il y a des enfants qui ne savent pas qui est leur père, est inadmissible relativement au Verbe du Père. Car si, étant dans le sein du Père, il ignorait le Père, il s’ignorerait alors lui-même, étant consubstantiel au Père ; et de même toutes les émanations de lui-même, qui sont toujours coexistantes avec lui, ne pourront l’ignorer ; c’est comme si l’on se figurait le soleil sans rayons. Il ne peut donc tomber sous le sens que Sophia, étant une émanation du Père et faisant partie du Plerum, ait pu être sujette à la passion et à l’erreur. Nous concevons très-bien, au contraire, que la Sophia, ou la Sagesse des valentiniens, qui n’est qu’une inspiration du démon, soit sujette à toutes sortes de passions mauvaises et d’erreurs. Et ne nous déclarent-ils pas eux-mêmes que leur mère Achamoth a été le produit de l’égarement d’un Æon ? Comment donc pourrions-nous être étonnés si ceux qui se disent ses enfants flottent sans cesse dans un abîme d’erreurs ?

Quoique ces sortes de choses aient été assez débattues entre nos adversaires et nous, je n’ai pas découvert qu’il fût question, dans leur système, d’autres essences divines que celles dont nous venons de parler, ni de quelque autre puissance supérieure. Mais quant aux difficultés et aux contradictions dont nous venons de parler, ils ne répondent qu’une chose, savoir : que dans la génération de leurs divinités et de leurs Æons, chacun d’eux n’a connu que celui dont il descendait immédiatement, ignorant tout ce qui était avant son procréateur. Après cela ils ne s’inquiètent nullement de savoir comment ont eu lieu ces procréations, et comment elles sont possibles dans l’ordre des esprits ; mais ils les tiennent pour réelles, bien qu’elles blessent la raison et le sens commun, et ils veulent que l’imperfection et l’ignorance des Æons aient commencé à partir du Propator, dont Nus fut le créateur. Ainsi ils supposent l’ignorance et l’aveuglement dans le Verbe de Dieu lui-même, puisque, d’après leur système, il aurait été engendré par le Propator. Admirables sophistes, en vérité, qui ont pénétré les mystères et les profondeurs du Dieu inconnu, de celui que les anges eux-mêmes désirent de connaître, pour apprendre au monde que le Verbe, créé par lui, est sorti de son sein incapable de connaître la vérité, de connaître même celui qui l’a produit !

Mais comment pouvez-vous soutenir, misérables sophistes, que Nus, créateur du Propator, étant lui-même la perfection infinie, ait fait de l’Æon, qui est son Verbe, un être rempli d’ignorance et d’imperfection, et qui ignorait son propre Père ? Comment pouvez-vous dire ensuite que le Christ, quoique venu après les autres Æons, a été cependant créé parfait ? Mais alors à plus forte raison le Verbe, qui avait été créé avant lui, devait-il être parfait comme lui, si du moins le Père eût borné à cela ses créations incomplètes, se réservant de créer l’Æon Sophia, cette mère de l’erreur, qui a répandu la coupe de tous les maux sur le monde. Il faudra, d’après votre système, accuser de tous ces maux le Dieu suprême. Ne dites-vous pas, en effet, que la grandeur et la puissance infinie du Père sont les causes premières de cette ignorance qui a engendré ces maux, puisque vous faites Bythus son égal, l’appelant le Père innommé ; et que c’est d’eux que seraient provenus les Æons ignorants, et Sophia, la mère de tous les maux ? Vous dites que la cause du mal, c’est que ceux-ci n’ont pu contempler la grandeur du Père. Mais si le Père n’a pas eu le pouvoir, dès le commencement, de se manifester aux Æons, il ne faut pas lui en faire un reproche, puisqu’il n’y avait pas de sa faute. Que s’il l’a pu postérieurement, et alors que les ténèbres de cette ignorance s’étaient encore épaissies par l’effet du temps, à plus forte raison aurait-il dû couper court à cette ignorance dès le commencement, puisque cela était en son pouvoir.