Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE I : CHAPITRE XV

Titre 5
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CHAPITRE XV

Texte établi par M. de Genoude, Sapia, 1838 (Tome troisième, p. 55-59)


Création des vingt-quatre éléments. Généalogie de Jésus. Le nom du Christ forme la première Ogdoade. Manifestation de la vérité. Réfutation.




C’est de cette sorte que furent créés les vingt-quatre éléments, si nous en croyons à la sagesse de Sigée. Avec l’unité, l’unique existe ; double existence dont sortirent la Monade et le Un, actuellement quatre existences, puisque le nombre deux, joint au nombre deux, produit le nombre quatre. À ces quatre existences, deux autres vinrent bientôt s’unir. — Total : six existences. Leur multiplication par le nombre quatre ne tarda pas à donner naissance à vingt-quatre formes. D’abord, pour parler des êtres de la première quaternité, pour indiquer les saints des saints, il faut se rappeler que leurs ineffables noms ne sont connus que du Fils et du Père ; les autres noms, qu’on ne peut prononcer qu’avec respect, foi et gravité, sont, suivant lui, Arethus, Sigée, Père, Aletheia, dont la composition est formée de vingt-quatre lettres. N’en trouvez-vous pas, en effet, sept dans le mot Arethus, cinq dans Sigée, cinq dans Pater, sept dans Aletheia, lesquelles lettres formant deux fois le nombre cinq, et deux fois le nombre sept, complètent, en se résumant, le nombre vingt-quatre.



Ainsi, encore la seconde quaternité, Logos, Zoé, Anthropos et Ecclesia, renferment un nombre égal d’éléments.

Ainsi, encore le nom du Sauveur, que nous pouvons prononcer par le mot Jésus, en renferme six ; et celui que toute langue est impuissante à articuler en renferme vingt-quatre ; le mot de Christ, que la langue humaine prononce, n’a que sept lettres ; celui encore qu’elle ne peut prononcer en comporte trente : aussi s’appelle-t-il l’alpha et l’omega, révélation manifeste de la colombe qui devait descendre sur lui ; le mot grec qui signifie colombe signifie, en effet, ce nombre.


Voici, suivant Marcus, l’inénarrable généalogie de Jésus : de la quaternité première et universelle naquit, comme un enfant, la seconde quaternité, dont le total forma une ogdoade ; de cette ogdoade naquit une décade ; ainsi existèrent l’ogdoade et la décade ; celle-ci, unie à l’ogdoade et servant à la décupler, produisit le nombre quatre-vingts ; puis, décuplant de nouveau ce nombre, elle forma le nombre huit cents. Ainsi le nombre total des lettres ayant passé du nombre huit au nombre dix, produisit huit et quatre-vingts, c’est-à-dire Jésus, puisque le nombre de lettres qui compose ce nom forme, en grec, le nombre total de quatre-vingt-huit. Vous allez voir maintenant comment ils expliquent la naissance surnaturelle de Jésus : l’alphabet grec renferme huit unités, huit dizaines, huit centaines ; le total est huit cent quatre-vingt-huit, nombre qui reproduit ce même Jésus, l’alpha et l’omega de toutes choses, comme s’il eût dit le produit de tous. Voici une nouvelle manière encore : la progression interne des nombres forme le nombre dix ; dans la première quaternité, un et deux et trois et quatre, additionnés ensemble, forment en tout le nombre dix, c’est-à-dire Iota, c’est-à-dire encore, suivant eux, Jésus.


Par le nom de Christ, composé de huit lettres, est représentée la première ogdoade, qui, multipliant la décade, a le nombre quatre-vingts pour somme totale. Comme on lui donne encore le nom de Fils et de Christ réunis, il forme ce qu’ils appellent la duodécade ; le nom de Fils n’a-t-il pas quatre lettres ? Le nom de Christ n’en a-t-il pas huit en grec ? L’addition de ces lettres forme le nombre de douze, c’est-à-dire la duodécade. Avant que le Fils apparût avec son nom admirable, le nom de Jésus, l’ignorance et l’erreur étaient sans doute le partage des hommes ; mais dès que les six lettres de ce nom eurent brillé sur la terre, par l’incarnation qui devait rendre sensible les vingt-quatre éléments de son existence, alors l’ignorance s’enfuit devant la manifestation de la vérité ; alors la vie remplaça la mort, ce nom servit de guide à tous les hommes, pour arriver à la vérité du Père ; il plut à celui de qui émanent toutes choses de repousser l’ignorance dans ses ténèbres et la mort dans son néant ; l’ignorance disparaissant, la Vérité ou le Père lui-même parut à sa place, et il se fit connaître au monde ; aussi sa préférence s’arrêta-t-elle sur l’homme, créé à sa ressemblance, c’est-à-dire à celle de la puissance supérieure. La quaternité eut des fils, ce furent les Æons ; en elle se trouvèrent Anthropos, Ecclesia, Logos et Zoé ; une puissance inconnue, émanée de ces êtres, donna naissance à ce Jésus que la terre un jour vit apparaître : l’ange Gabriel remplit les fonctions du Logos, et l’Esprit saint, celles de Zoé. La vertu du Très-Haut remplit celles de l’homme ; la Vierge remplaça Ecclesia ; ainsi, suivant Marcus, l’homme, produit de l’émanation universelle, né du sein de Marie, fut choisi par le Père, dans les entrailles de sa mère, pour manifester sa parole et ses œuvres. Un jour qu’il venait aux bords du fleuve chercher le baptême, son Père lui-même descendit sur sa tête, en forme de colombe, des régions supérieures où il s’était retiré, où il avait completté la duodécade dans laquelle se trouvaient les Æons nés en même temps que lui, et qui l’avaient suivi, soit qu’il descendît, soit qu’il montât dans les régions célestes. La vertu descendue était la semence du Père, renfermant en elle le Père et le Fils, est cette autre puissance qu’eux seuls peuvent manifester, puissance ineffable, c’est-à-dire la puissance de Sigée, avec tous les Æons enfin. Celui qui parla par la bouche de Jésus était l’Esprit lui-même, qui fit connaître qu’il était le Fils de l’homme, révéla le Père, descendit dans Jésus, et s’identifia à son être. Le Sauveur Jésus, quoique d’une naissance subordonnée, détruisit la mort ; mais il reconnut le Christ pour son père. Le nom de Jésus exprime donc le Sauveur, selon son humanité ; il est ainsi l’image de celui qui devait s’identifier à son être, c’est-à-dire de l’homme. Dès qu’il fut descendu en lui, il renferma toutes les existences, il fut à la fois Anthropos, Logos, Pater, Arethus, Sigée, Aletheia et Ecclesia.


Oh ! c’est bien ici que nous devons répéter tous les tragiques hélas déjà employés plus haut ! Qui n’aurait horreur de tant de faussetés amoncelées par un seul homme ? Qui ne se sentirait le cœur soulevé d’indignation, en voyant Marcus faire de la Vérité une idole de mensonge qu’il marque comme d’un stygmate, de toutes ces lettres de l’alphabet ; et faisant naître d’hier et d’avant-hier ce qui existe depuis le commencement ? Les Grecs conviennent ne devoir à Cadmus que leur seize premières lettres ; les aspirées et les doubles sont d’une invention postérieure ; les langues ne remontent qu’au temps de Palamède. Eh quoi donc ! avant que les Grecs connussent ces lettres, la vérité n’existait-elle pas ! La découverte de la vérité, à t’en croire, Marcus, serait postérieure aux temps de Cadmus, et à Cadmus lui-même ? Elle serait postérieure à ceux qui ont ajouté d’autres lettres ? Elle te serait postérieure à toi-même ? Mais, Marcus, la vérité que tu proclames est une idole de ta façon.


Est-il au monde quelqu’un qui puisse croire un mot de toutes les folies, de toutes les absurdités que tu mets dans la bouche de ta prolixe Sigée, de cette Sigée qui nomme un Æon au-dessus de tout nom, qui raconte l’ineffable, qui développe ce qui n’existe pas, et qui, proclamée par toi incorporelle, ouvre la bouche comme les animaux matériels de ce monde et s’exprime comme un homme ? Qui jamais pourra croire à ce Logos, semblable à son Père, et dont la forme renferme trente éléments et quatre syllabes ? Ainsi, suivant toi, ressemblant au Verbe, le Père universel serait composé de trente éléments et de quatre syllabes ? Qui voudra te suivre dans tes formes, dans tes nombres variés jusqu’à l’infini ? Tantôt tu en admets trente ; tantôt vingt-quatre ; tantôt six seulement. Et puis tu viens résumer l’Être de tous les êtres, le Créateur de toutes les créations ; tu viens le renfermer dans l’existence de quatre syllabes et de trente éléments ? Qui voudra croire que le Seigneur, dont la main soutient les cieux, s’amuse à former, avec l’alphabet, des êtres au nombre de huit cents ? Qui voudra diviser avec toi le Père qui contient tout sans être jamais contenu ? Qui voudra le diviser en quaternité, le subdiviser en ogdoade, en décade et en duodécade ; et, par les multiplications de ces nombres, produire au jour ce que la parole ne peut rendre, ce que la pensée, comme tu le dis si bien, ne peut même percevoir ? Comment réduire ce qui, suivant toi, n’a ni corps, ni essence, à une nature, à une essence formée de caractères dont les uns naissent des autres ? Pourquoi composer ainsi ce dédale où tu t’égares ? Pourquoi substituer ainsi ta misérable création à la sublime puissance ? Tu parles d’essence indivisible et tu divises cette substance en muettes, en voyelle et en demi-voyelles ? Tu en fais de même de tes muettes, que tu soumets encore à une autre division ? Tu prêtes ta pensée à l’architecte suprême, et, blasphémateur impie, tu rends blasphémateurs et impies ceux qui adhèrent à tes doctrines ? Oh ! qu’il eut raison le divin vieillard, le héraut de la vérité, en face de ta téméraire audace, quand il te disait : « Marcus, créateur d’idoles, observateur des astres, magicien sacrilége, tu appuies de tes talents les illusions de l’erreur ; tu séduis, par de faux enchantements, ceux que tu as trompés ; ces signes, d’où te viennent-ils, si non de l’apostasie ? Satan t’a révélé le nom d’Azarel, l’ange ténébreux ; c’est lui qui te prête sa force, à toi qui secondes sa malice dans sa lutte avec Dieu ? » C’est ainsi qu’a parlé de toi le saint vieillard. Quant à nous, il nous reste à révéler encore de nombreuses infamies ; nous tâcherons d’en abréger le récit : longtemps caché, le jour va briller enfin sur elles ; tous les Chrétiens, par ce moyen, pourront réfuter les novateurs.