Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE I : CHAPITRE III

Titre 5
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CHAPITRE III

Texte établi par M. de Genoude, Sapia, 1838 (Tome troisième, p. 14-17)


Sur quels textes de l’Écriture les hérétiques prétendent appuyer leurs chimériques inventions.




Tels furent, suivant les valentiniens, les événements dont l’intérieur du Plerum a été le théâtre ; telles furent les suites malheureuses de cette passion qui poussa la malheureuse Sophia à la recherche insensée du Père : on a vu qu’elle faillit se perdre et s’abimer dans la matière ; on a vu l’union des six Æons, Horos, Stonus, Lythrotée, Carpisthé, Orothète et Métagogée ; on a vu le regret du Père donner naissance au premier Christ, et à l’Esprit saint, après la production des Æons ; on sait encore comment le second Christ, connu sous le nom de Sauveur, fut produit par l’effort réuni de tous les Æons. Ces choses n’ont pas été expliquées d’une manière très-claire, parce que la connaissance n’en convient pas à tous (doctrine mystérieuse et parabolique) ; ceux-là seuls doivent en avoir connaissance, qui sont capables de la comprendre. Ainsi, comme les trente Æons dont nous avons parlé seraient le symbole des trente premières années de la vie du Sauveur, pendant lesquelles il a vécu dans l’obscurité ; comme la parabole des ouvriers de la vigne en était un second symbole, ils trouvent aussi, dans saint Paul, une indication plus manifeste encore ; ils y trouvent les noms et jusqu’à l’ordre de ces mêmes Æons. Voici les paroles de saint Paul : « Dans toutes les générations des siècles des siècles. » Quand dans l’action de grâces nous-mêmes nous répétons ces paroles ; toutes les fois enfin que le mot siècle est employé, on rendrait hommage à l’existence de leurs prétendus Æons. Ce n’est point tout, la duodécade æonienne se trouverait indiquée par l’âge même où le Seigneur disserta avec les docteurs de la loi ; elle le serait encore par le choix des apôtres que fit notre Seigneur au nombre de douze ; enfin, les dix-huit autres Æons représentent les dix-huit mois qu’ils prétendent que notre Seigneur passa auprès de ses disciples après sa résurrection ; une autre indication très-claire pour eux, c’est l’iota et l’eta qui commencent leur nom, indication formulée par le Sauveur lui-même, dans ces paroles : « Un iota, rien enfin de la loi ne passera avant la pleine exécution de ce que je viens de dire. » L’apostasie de Juda, le douzième apôtre, figurerait le malheur survenu au douzième Æon : la passion de notre Sauveur, dans le douzième mois, viendrait encore, selon eux, à l’appui de leur hypothèse sur les Æons ; car ils prétendent que notre Seigneur n’a prêché qu’un an après son baptême : mais rien n’établirait d’une manière plus claire leur chimérique système, que l’exemple qu’ils tirent de cette pauvre femme atteinte d’un flux de sang, malade depuis douze ans ; la présence du Sauveur, le simple contact des franges de sa robe suffit pour la guérir. Aussi le Seigneur s’écria-t-il : « Qui m’a touché ? » Paroles qui doivent apprendre aux adeptes le mystérieux événement qui venait de guérir, parmi les Æons, celui d’entre eux qui souffrait. La maladie de douze ans était l’indication claire de cet Æon dont la substance allait s’étendant, s’écoulant dans l’infini, s’il n’eût touché le vêtement du Fils, la vérité de la première quaternité manifestée par la frange, et ne se fût perdu dans son essence : la vertu sortit alors du Fils de Dieu (qu’ils veulent appeler Horos) et arracha cet Æon entièrement à sa souffrance.


Pour prouver que le Sauveur est né de l’effort réuni de tous les Æons et qu’il est tout, ils citent ce passage : « Tout homme, pour naître de Dieu, ouvre le sein de sa mère, etc. » Le Sauveur, étant tout lui-même, a ouvert la voie à la pensée de cet Æon, que le malheur avait banni du Plerum ; de là une nouvelle ogdoade à laquelle nous reviendrons ; ils citent encore, à l’appui de leur explication, ces fragments de saint Paul : « Il est tout ; tout est dans lui ; tout est par lui, en lui réside toute plénitude de la Divinité ; Dieu a tout rétabli dans son Christ. » Voilà quelques-unes de leurs explications, on peut juger des autres.


Pour revenir à Horos, dont le nom varie à l’infini, ils admettent en lui deux modes d’actions, la force et la séparation ; lorsqu’il cherche à appuyer et à maintenir, ils l’appellent Crux ; veut-il séparer, ils lui donnent le nom d’Horos. Le Seigneur lui-même, prétendent-ils, a manifesté cette double action, et d’abord la force, quand il a dit : « Celui qui ne porte pas sa croix et qui me suit ne peut être mon disciple ; prenez votre croix, et suivez-moi. » Il aurait prouvé, en second lieu, la puissance de séparation, par ces paroles : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. »


Saint Jean, ajoutent-ils, a révélé expressément la même double action, quand il a dit : « Le van est dans ses mains, il va préparer l’aire, il recueillera le froment dans ses greniers, et son feu inextinguible consumera la paille. » Cette action révèle manifestement Horos qui sépare ; d’abord, ils prétendent que le van n’est autre que la croix, par qui sont anéanties les choses matérielles, comme la paille est anéantie par le feu ; elle purifie les élus comme le van trie le blé. Saint Paul leur semble encore faire une allusion à la croix dans ce texte : « La parole de la croix est une folie pour tous ceux qui se perdent, elle est la vertu de Dieu pour tous ceux qui se sauvent : que je ne me glorifie point, dit-il ailleurs, si ce n’est dans la croix du Christ, par qui le monde a été crucifié pour moi, et moi pour le monde. » C’est ainsi qu’ils détournent de leur sens naturel plusieurs passages de l’Écriture ; c’est ainsi qu’ils en faussent l’interprétation pour donner un air de vraisemblance à la misérable fiction de leur Plerum : évangélistes, apôtres, lois et prophètes, rien n’est sacré pour eux ; ils tronquent, ils mutilent, ils interprètent, ils torturent les paraboles, les allégories qui peuvent offrir plusieurs sens, pour les plier à leur système ; ils s’efforcent d’enlacer dans les filets de leurs sophismes, en dénaturant toutes les vérités, ceux qui n’ont pas une foi bien affermie sur l’unité du Dieu tout-puissant, et sur l’unité de Jésus-Christ son Fils.