Cyprien de Carthage

A DÉMÉTRIEN

Titre 5
Titre 5

SOMMAIRE

LIVRE AUDIO

1° Calomnies des infidèles; — 2° Cause des calamités publiques; — 3° Nécessité de se convertir; — 4° Jugement dernier.




Depuis longtemps, ô Démétrien, vous déclamez contre le Dieu unique et véritable. Jusqu’à présent, j’ai pensé qu’il valait mieux accueillir avec le silence du mépris les impiétés et les erreurs d’un insensé que d’irriter sa folie par des paroles. Sur ce point, je ne faisais que suivre le conseil du Seigneur: Ne dites rien à l’oreille de l’insensé, de peur qu’après les avoir entendus, il ne méprise vos sages avis (Prov., XXIII.). Et ailleurs : Ne répondez pas à l’insensé, pour ne pas devenir semblable à lui (Ibid., XXVI.). Le Seigneur nous dit encore de conserver dans nos âmes le dépôt de la sainteté : Ne donnez pas aux chiens les choses saintes; ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu’ils ne les foulent aux pieds et qu’ils ne se tournent ensuite contre vous pour vous déchirer (Matt., VII.).


Vous êtes souvent venu chez moi, beaucoup plus pour disputer que pour apprendre. Il vous était plus agréable de proférer à grands cris vos invectives que d’écouter mes raisons. Alors, j’aurais regardé comme une folie d’avoir une discussion avec vous; car il eût été plus facile d’arrêter d’un mot les flots soulevés de la mer que de comprimer votre rage. A quoi bon offrir la lumière à l’aveugle, la parole au sourd, la sagesse à la brute? La brute est incapable de comprendre, l’aveugle de voir, le sourd d’entendre. Ces considérations m’ont condamné au silence. Ne pouvant ni instruire un rebelle, ni soumettre un impie au joug de la religion, ni modérer un furieux, j’ai résolu d’être patient. Mais aujourd’hui vous venez nous dire que beaucoup se plaignent des chrétiens; qu’on fait retomber sur eux la responsabilité des guerres qui se succèdent sans interruption, des pestes et des famines qui exercent leurs ravages, de la sécheresse qui consume les récoltes. En présence de ces calomnies, je ne puis me taire plus longtemps. On pourrait attribuer mon silence à la faiblesse de ma cause, et j’aurais l’air de reconnaître la vérité de ces accusations si je dédaignais de les réfuter. Je vais donc vous répondre, Démétrien, et je répondrai, en même temps, à ceux que vos calomnies ont soulevés contre nous. Ils sont nombreux; ils partagent vos préjugés et vos haines; pourtant je ne désespère pas de les convaincre. Celui qui s’est laissé entraîner au mal par le mensonge, reviendra au bien sous l’empire de la vérité.


I


Vous dites que nous sommes la cause de tous ces fléaux qui pèsent maintenant sur le monde, et qu’ils arrivent parce que nous n’adorons pas vos dieux. Ceci dénote, de votre part, une bien grande ignorance de la vérité. D’abord vous devez savoir que le mondé a vieilli, qu’il n’a plus les forces de la jeunesse, qu’il a perdu sa vigueur et sa fécondité d’autrefois. Ici, nous n’avons pas besoin de démonstration; nous pouvons laisser en paix les oracles divins; le monde parle de lui-même, et, par la chute des êtres qui le composent, il annonce assez clairement son déclin. L’hiver n’a plus les mêmes pluies pour nourrir les moissons; le soleil de l’été les mêmes feux pour les mûrir ; la température du printemps est moins favorable aux plantes,; l’été est moins riche en fruits. Les montagnes fatiguées ne produisent plus la même quantité de marbres; les mines d’or et d’argent s’épuisent, et leurs veines appauvries ne donnent plus les mêmes richesses. La campagne manque de cultivateurs, la mer de matelots, l’armée de soldats. Plus de’ probité sur la place publique, plus de justice dans les tribunaux, de concorde entre les amis, d’habileté dans les arts, de retenue dans les moeurs. Croyez-vous qu’une chose puisse avoir dans sa vieillesse la même sève et la même vigueur qu’à son origine? Tout ce qui arrive à son déclin doit nécessairement diminuer. Ainsi les rayons du soleil couchant perdent leur éclat et leur chaleur; ainsi le disque de la lune s’efface quand elle arrive à ses phases décroissantes; ainsi l’arbre, dont les rameaux étaient autrefois verdoyants et fertiles, se flétrit en vieillissant, se déforme et devient stérile; ainsi la fontaine, dont les eaux abondantes s’étendaient au loin, se dessèche et ne trahit plus sa présence que par un peu d’humidité.


Tel est l’arrêt porté contre le monde, telle est la loi de Dieu: tout ce qui naît meurt, tout ce qui croît vieillit, ce qui est fort devient faible, ce qui est grand diminue et, après l’affaiblissement et la diminution, arrive la fin. Vous imputez aux chrétiens cet affaissement général causé par la décrépitude du monde: pourquoi les vieillards ne leur attribueraient-ils pas la décroissance de leur santé et de leurs forces? Leurs oreilles sont plus dures, leurs pieds moins agiles, leurs yeux moins vifs, leurs entrailles plus paresseuses, leurs membres plus lourds et plus faibles: pourquoi ne pas rendre les chrétiens responsables de toutes ces disgrâces? Autrefois la vie humaine dépassait huit et neuf cents ans; aujourd’hui elle peut à peine atteindre un siècle. Nous voyons des cheveux blancs sur la tête des enfants; la chevelure tombe avant d’avoir pris son accroissement; la vieillesse, qui devrait être le terme de l’existence, en est, au contraire, le seuil. Ainsi tout ce qui naît se précipite vers sa fin et participe à la décrépitude du monde. Ne vous étonnez donc pas de voir tout dépérir dans l’univers, quand l’univers lui-même touche à sa décadence et à son terme.


Quant aux guerres incessantes, aux malheurs causés par la stérilité et la famine, aux maladies, à la contagion qui exercent partout leurs ravages, sachez que tout cela est prédit. A la fin des temps, les maux se multiplieront et prendront les formes les plus diverses. Plus le jour du jugement sera proche, plus aussi s’enflammera la colère de Dieu pour châtier le genre humain.


II


Si ces malheurs arrivent, ce n’est pas parce que les chrétiens n’adorent pas vos dieux, comme vous le faites sonner si haut dans votre ignorance; mais parce que vous n’adorez pas vous-mêmes le Dieu véritable. Il est le maître de ce monde; sa volonté gouverne tout; c’est lui qui produit ou qui permet tous les événements. Lors donc qu’éclate un de ces châtiments qui annoncent la colère de Dieu, ce n’est pas nous qui en sommes cause, puisque nous adorons le vrai Dieu; mais c’est contre vous qu’il est dirigé, contre vous qui ne craignez pas Dieu et qui ne cherchez pas à le connaître, contre vous qui ne voulez pas quitter de vaines superstitions pour vous attacher à la religion véritable et qui empêchez le Dieu unique, le Dieu du genre humain, de recevoir les hommages et les prières de toutes ses créatures. Écoutez sa parole : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu ne serviras que lui seul... Tu n’auras pas d’autre Dieu que moi. Ne suivez pas les dieux étrangers, dit-il encore, ne les servez pas, ne les adorez pas, et ne me forcez pas par vos crimes à vous exterminer (Jérem., XXV.). Le prophète Aggée, inspiré par l’Esprit-Saint, nous parle en ces termes de la colère de Dieu : Voici ce que dit le Seigneur, le Dieu tout-puissant parce que mon temple est désert, et que chacun d’entre vous demeure dans sa maison, le ciel refusera sa pluie, la terre suspendra ses productions, j’enverrai des fléaux sur les blés, sur les vignes, sur les oliviers, sur les troupeaux, sur les hommes et sur les ouvrages de leurs mains (Agg., I). Un autre prophète renouvelle les mêmes menaces : Je ferai tomber ma pluie sur une ville et non sur l’autre; une partie des champs sera arrosée et l’autre, privée d’humidité, deviendra stérile. Les habitants de deux et de trois villes se réuniront dans une cité pour y boire de l’eau et l’eau manquera. Et vous ne vous convertissez pas, dit le Seigneur (Amos, IV) !


Le Seigneur s’indigne, il vous menace parce que vous ne revenez pas â lui, et vous, obstinés dans votre révolte et dans votre mépris, vous vous plaignez de la rareté des pluies, de la poussière qui couvre nos champs et qui produit à peine quelques herbes languissantes, de la grêle qui frappe nos vignobles, des tempêtes qui déracinent nos oliviers, de la sécheresse qui tarit nos sources, de ces miasmes pestilentiels qui corrompent l’atmosphère et usent les constitutions les plus robustes. Tous ces fléaux sont le châtiment de vos péchés; et, ce qui met le comble à la colère divine, c’est de voir qu’ils ne vous convertissent pas. Jérémie nous dit qu’ils ont pour but ou de corriger les rebelles ou de punir les méchants : C’est en vain que j’ai frappé vos fils, ils n’ont pas profité du châtiment. Vous les avez frappés, répond le prophète, et ils ne se sont pas repentis; vous les avez châtiés et ils ont repoussé le châtiment (Jér., V). Dieu frappe et on ne le craint pas; il multiplie les fléaux et personne ne tremble. Que serait-ce donc si l’épreuve ne venait nous visiter? Combien l’audace des hommes croîtrait par l’impunité!


Vous vous plaignez de voir les fontaines moins abondantes, l’air moins salubre, la terre moins fertile; vous vous plaignez de voir la nature vous refuser son concours et les éléments ne plus servir, comme autrefois, vos intérêts et vos plaisirs. Mais vous, servez-vous Dieu qui a mis toutes les créatures à votre service? Êtes-vous soumis à celui qui vous a soumis l’univers? Vous exigez les services de votre esclave; homme, vous imposez à un homme la soumission et l’obéissance. Comme lui, vous êtes entré dans la vie, comme lui, vous en sortirez; vos corps et vos âmes sont composés de la même substance; vos droits sont égaux, votre responsabilité égale, soit pendant la vie, soit après la mort; et pourtant, s’il se montre rebelle, s’il ne, se soumet aveuglément à toutes vos volontés, maître impérieux et impitoyable, vous le flagellez, vous le frappez, vous lui faites subir les tortures de la faim, de, la soif, de la nudité; vous ne reculez ni devant la prison, ni devant le glaive. Et vous, misérable, qui exercez ainsi votre domination sur un homme, vous ne reconnaissez pas la puissance de Dieu!


C’est donc avec raison que Dieu multiplie les fléaux et nous frappe à coups redoublés. Hélas! ils servent à bien peu de chose! la terreur qu’ils inspirent convertit bien peu de pécheurs! mais il reste à Dieu une dernière ressource: c’est la prison éternelle, le feu inextinguible, le châtiment perpétuel. Là, les gémissements du coupable ne seront plus entendus, car lui-même, pendant cette vie, a fermé l’oreille aux menaces du Seigneur. Et pourtant sa voix, en passant par la bouche des prophètes, retentissait bien haut : Écoutez la parole du Seigneur, ô fils d’Israël, voici le jugement du Seigneur sur tous les habitants de la terre; car il n’y a plus ni miséricorde, ni vérité, ni connaissance de Dieu; partout, au contraire, on trouve la malédiction, le mensonge, le meurtre, le vol, l’adultère, le sang répandu à profusion. C’est pourquoi la terre pleurera avec tous ses habitants, avec les bêtes des champs, les serpents de la terre, les oiseaux du ciel, les poissons de la mer, et personne n’échappera à la sentence (Osée, IV.). Dieu s’indigne de ce qu’il n’est ni connu ni  craint sur la terre. Il reproche aux hommes leurs mensonges, leurs débauches, leurs fraudes, leur cruauté, leur impiété, leur fureur et personne ne se convertit. Les prédictions se réalisent, et personne, en face des disgrâces du présent, ne songe à se préparer un avenir meilleur. Au milieu de ce cercle d’adversités qui nous presse et nous étouffe, les méchants s’abandonnent à leurs instincts pervers et, au lieu de se juger soi-même, on juge les autres.


Irritez-vous donc contre Dieu, comme si votre vie coupable méritait une récompense; comme si tous les malheurs qui vous frappent étaient en rapport avec vos iniquités. Vous donc qui vous établissez juge des autres, jugez vous enfin vous-mêmes; sondez les replis de votre conscience. Mais que dis-je? maintenant il n’y a plus de honte à pécher; on se fait un mérite de ses prévarications. Eh bien donc! puisque tout le monde connaît votre conduite, ayez le courage de vous regarder un instant.


A combien de passions votre âme n’est-elle pas en proie? l’orgueil, l’avarice, la colère, la prodigalité, l’ivrognerie, la débauche, la jalousie, la cruauté se la disputent tour à tour: et vous vous étonnez de voir les châtiments s’accroître, quand les crimes vont chaque jour croissant? L’ennemi attaque vos frontières: vous vous plaignez, comme si, en l’absence de l’ennemi, la paix pouvait exister parmi les citoyens. Vous vous plaignez: mais si les armes des barbares cessaient de vous menacer, n’auriez-vous pas vos luttes domestiques; et les grands, avec leurs violences et leurs calomnies, ne seraient-ils pas des ennemis encore plus cruels? Vous vous plaignez de la stérilité et de la famine; mais la cause principale de la famine ce n’est pas La sécheresse, c’est la cupidité : la cupidité qui accapare . les vivres et les tient à un prix inaccessible aux ressources du  pauvre. Vous vous plaignez que le ciel fermé vous refuse sa rosée, comme si les greniers n’étaient pas fermés sur la terre. Vous vous plaignez quo les productions du sol diminuent; comme si les indigents avaient leur part de ces productions. Vous abusez la peste; mais la peste a servi dévoiler les consciences ou à les rendre plus criminelles. Nous les avons vus ces hommes, qui n’avaient aucune pitié pour les malades, attendre leur mort avec impatience. Timides quand il s’agissait de rendre service, l’appât d’un gain impie les rendait hardis jusqu’à la témérité. Ils fuyaient la couche des mourants; mais ils se jetaient sur les dépouilles des morts: montrant par là qu’ils avaient abandonné les victimes à leur malheureux  sort, pour ne pas prolonger leur existence eh les soignant. N’est-ce pas vouloir la mort d’un malade, que de se jeter sur sa dépouille de suite après sa mort?


Tant de fléaux ne peuvent ramener parmi nous les bonnes moeurs; au milieu des coups multipliés de la mort, personne ne songe qu’il est mortel. Partout le mouvement, la violence, la rapine. On vole ouvertement, sans hésitation, sans crainte. On vole comme si c’était une chose permise, recommandée; comme si celui qui s’en abstient se privait d’un droit justement acquis. Les brigands ont quelque honte de leurs crimes; ils choisissent des gorges solitaires, des lieux déserts; ils cachent leurs forfaits dans les ombres de la nuit. Mais ici, la cupidité marche le front levé et, forte de sa propre audace, elle exerce ses fureurs au grand jour et en plein Forum. De là les faussaires, les empoisonneurs, les assassins dont la violence croît avec l’impunité. Un homme pervers commet un crime, et il ne se trouve pas un innocent pour le venger. Les accusateurs et les juges n’inspirent plus aucune crainte. Les méchants demeurent impunis, parce que les hommes modérés se taisent, que les témoins tremblent, que les juges vendent leurs arrêts.


Aussi le prophète nous avertit que Dieu peut écarter les maux dont nous sommes accablés; mais qu’il en est empêché par nos crimes. Est-ce que la main de Dieu n’est pas assez forte vous sauver? Est-ce que son oreille est sourde à votre prière? Mais vos péchés ont mis entre lui et vous un mur de séparation. C’est à cause de vos fautes qu’il détourne de vous sa face, pour ne pas vous faire miséricorde (Is., LIX.). Comptez donc vos péchés et vos prévarications; sondez les blessures de votre conscience, et cessez de vous plaindre de Dieu ou des chrétiens. Si vous souffrez vous l’avez mérité.


Voilà donc,—et c’est ce que nous ne cessons de vous répéter, —voilà pourquoi vous nous persécutez malgré notre innocence; voilà pourquoi vous outragez Dieu, en combattant ou en opprimant ses serviteurs. Ce n’est pas assez de souiller votre vie par toute espèce de vices, d’iniquités, je rapines; ce n’est pas assez de vous faire de la superstition une arme contre la religion véritable; ce n’est pas assez de vivre dans l’oubli et le mépris de Dieu: vous poursuivez encore de vos injustes attaques les serviteurs qui se dévouent à sa majesté et à son nom. Vous n’adorez pas Dieu, et vous persécutez ceux qui l’adorent; vous n’adorez pas Dieu et vous cherchez à lui ravir ses adorateurs. Qu’on s’attache à d’absurdes idoles, à des statues fabriquées par des hommes; qu’on adore je ne sais quelles imaginations monstrueuses, peu vous importe: les serviteurs de Dieu ont seuls le don de vous déplaire. De toutes parts, dans vos temples, on voit fumer la graisse des victimes : et le Dieu véritable n’a pas d’autels, ou bien ,on est réduit à. les cacher. Vous prodiguez votre encens à des crocodiles, à des cynocéphales, à des pierres, à des serpents; et Dieu seul est oublié, et on joue sa tête en le servant. Des hommes innocents, justes, agréables à Dieu, sont chassés par vous de leurs demeures, dépouillés de leur patrimoine, chargés de chaînes, enfermés dans les prisons; ils meurent sous le tranchant du glaive, brûlés sur les bûchers ou dévorés par les bêtes. Mais une mort prompte, qui d’un seul coup met un ternie à nos douleurs, ne saurait vous satisfaire; vous déchirez nos corps par de longs tourments; vous épuisez nos entrailles par d’interminab1es tortures. Votre cruauté barbare ne peut se contenter des supplices ordinaires; elle s’ingénie à en découvrir de nouveaux.


Quelle est donc cette soif insatiable de carnage? qu’elle est cette cruauté effrénée que rien ne peut satisfaire? De deux choses l’une : ou c’est un crime d’être chrétien, ou ce n’est pas un crime. Si c’est un crime, vous avez l’aveu du coupable, pourquoi ne pas le mettre à mort? Si ce n’est pas un crime, pourquoi persécuter un innocent? Si je nie, à la bonne heure, employez la torture. Si la crainte du châtiment me faisait dissimuler mon passé; si, employant le mensonge pour sauver ma vie, je n’osais dire que j’ai refusé mon culte à vos dieux, alors vous devriez user de la torture et arracher par la souffrance l’aveu de ma faute. C’est ainsi qu’on agit dans les autres procès. Les coupables sont mis à la question quand ils nient les faits dont on les accuse, et on obtient par la souffrance une confession que la voix s’obstine à taire. Mais moi, j’avoue tout ; je crie sans relâche, je proteste que je suis chrétien pourquoi me mettre à la torture? je renverse vos dieux, non pas en secret et dans des endroits retirés; mais en public, dans le Forum, sous les yeux des juges et des chefs de l’État. Si le nom de chrétien me rend coupable à vos yeux, ce nom, je le proclame bien haut, à la face du peuple; je confonds, par cette confession éclatante, et vous et vos dieux... Comme j’ai mérité votre haine! comme vous devez me punir! Pourquoi donc vous en prendre à la faiblesse de notre corps? pourquoi essayer vos~ tortures sur une chair terrestre et fragile? Luttez avec la vigueur de l’esprit, terrassez-le, renversez ses croyances, remportez la victoire, si vous le pouvez, avec les seules armes de. la logique et de la raison! Ou bien, puisque vos dieux ont tant de puissance, qu’ils se vengent eux-mômes, qu’ils défendent leur propre majesté: s’ils ne peuvent punir ceux qui refusent de les adorer, comment protégeront-ils leurs adorateurs?


Si l’homme qui venge un de ses semblables est au-dessus de lui, vous êtes au-dessus de vos dieux. Si vous êtes au-dessus d’eux, cessez de leur rendre hommage; ce sont eux qui doivent vous adorer et vous craindre comme un maître. Mais non, quand on les offense, vous les vengez; il est vrai que vous les enfermez aussi et que vous les entourez de soins pour les empêcher de périr. Rougissez d’adorer des êtres qui ne peuvent vous défendre; n’espérez aucune protection de ces dieux que vous protégez vous-mêmes.


Oh ! si vous vouliez les entendre et les voir, quand nous leurs commandons en maîtres; lorsque, avec les armes spirituelles, nous les chassons des corps qu’ils obsédaient ! Alors, ils prennent une voix humaine; ils crient, ils gémissent, et, courbés sous la puissance divine qui les châtie, ils confessent le jugement futur. Venez et vous reconnaîtrez la vérité de mes paroles. Puisque ce sont là vos dieux, du moins croyez-les; ou, si vous voulez ne croire que vous-mêmes, celui qui obsède votre coeur, qui répand sur votre esprit les ténèbres de l’ignorance, parlera par votre bouche, et vous l’entendrez. Alors vous verrez que ces dieux que vous priez nous adressent leurs prières; que ces dieux que vous adorez nous craignent; que ces dieux que vous proclamez .vos maîtres et à qui vous adressez des regards suppliants tremblent, enchaînés et captifs, sous notre main. Certes, vous rougirez de votre erreur quand vous entendrez vos dieux, interrogés par nous, dire ce qu’ils sont; quand vous les verrez, en votre présence, révéler malgré eux leurs prestiges et leurs fourberies.


III


Quelle faiblesse d’esprit! que dis-je? quelle aveugle folie, de ne vouloir pas passer des ténèbres à la lumière, de ne vouloir pas briser les liens de la mort éternelle, pour accueillir l’espérance de l’immortalité ! Et pourtant Dieu vous adresse de terribles menaces : Celui qui sacrifie à des dieux, qui ne sont pas le Dieu véritable, sera mis à mort (Exod., XXII.). Ils ont adoré, dit-il encore, des dieux fabriqués par leurs mains, et ils se sont prosternés devant eux: aussi je ne leur pardonnerai pas (Is., II.).


Pourquoi vous incliner devant vos fausses divinités ? Pourquoi courber votre tête devant des simulacres absurdes, des statues de pierre captives dans vos temples ? Dieu vous a donné un corps droit: tandis que les autres animaux marchent courbés vers la terre, vous portez la tête haute; votre mil s'élève vers le ciel et vers Dieu. C'est là que vous devez fixer vos regards; c'est dans ces régions sublimes que vous devez chercher le Créateur. Pour ne pas tomber dans les enfers, élevez votre coeur vers le Ciel. Pourquoi ramper vers la. mort, avec ce serpent que vous adorez ? Pourquoi souffrir que le démon vous entraîne dans sa ruine ? Conservez la forme que vous avez reçue de la nature: soyez toujours tel que Dieu vous a faits, et, puisque vous portez un front élevé, que votre âme s'élève avec lui. Pour connaître Dieu, connaissez-vous vous- même. Loin de vous ces idoles fabriqués par l'erreur; revenez au Dieu véritable: il est toujours prêt à vous accueillir. Croyez au Christ envoyé, par Dieu son père, pour vous rendre la vie et vous rétablir dans votre grandeur primitive. Cessez aussi de persécuter les serviteurs du Christ, car la vengeance divine est là pour les défendre.


voilà pourquoi , malgré notre grand nombre, nous ne repoussons jamais par la force vos injustes violences. Nous sommes patients, parce que nous sommes sûrs de la vengeance. Les innocents cèdent aux coupables; ils acceptent les châtiments et les tortures; ils souffrent tout, parce qu'il savent que la justice viendra , d'autant plus juste et plus terrible que la persécution aura été plus implacable.


Jamais l'impiété ne s'attaque au nom que nous portons, sans qu'aussitôt la justice divine n'éclate. Il est inutile de réveiller d'anciens souvenirs et de citer des faits qui se sont souvent reproduits: les événements présents nous suffisent. Est-ce que la justice de Dieu ne s'est pas assez promptement manifestée par la mort des empereurs, la perte des fonds publics, le massacre des soldats, la diminution des armées? Ne croyez pas que ce soit l’effet du hasard; car l’Écriture a dit depuis longtemps : La vengeance est à moi, dit le Seigneur, je rendrai à chacun selon ses oeuvres (Deut., XXXII.). Et au livre des proverbes : Ne dites pas

Je me vengerai de mon ennemi, mais attendez que le Seigneur vienne à votre secours (Prov., XX.). Il est donc manifeste que ce n’est pas à cause de nous, mais pour nous, que la justice du ciel châtie si rudement les peuples.


Ces événements, il est vrai, frappent aussi les chrétiens; mais d’une manière bien différente. Celui qui place dans ce monde son plaisir et sa gloire est sensible aux adversités temporelles. Il pleure, il se désole en face du malheur, parce que, après cette vie, il n’y a plus de bien être pour lui. Il renferme, dans les limites étroites de son existence, tous ses intérêts, toutes ses consolations, toutes ses joies; aussi, lorsqu’il la quitte, il ne trouve plus que le repentir et le châtiment. Au contraire, ceux qui portent leur espérance sur les biens futurs sont insensibles aux malheurs d’ici-bas. Si nous sommes dans l’adversité, si nous la supportons sans faiblesse, si les calamités et les maladies ne nous arrachent ni plainte ni murmure, c’est que nous vivons plus par l’esprit que par la chair; c’est que, par la fermeté de l’âme, nous domptons la faiblesse du corps. Nous savons que ces malheurs qui vous écrasent ne sont qu’une épreuve d’où nous sortons plus forts.


Vous pensez que nous supportons, comme vous, le poids des calamités publiques; mais vous voyez bien que notre conduite diffère de la vôtre. Chez vous, on ne voit qu’irritation, on n’entend que des clameurs et des plaintes; parmi nous on ne voit que la patience, forte et résignée, qui rend toujours grâces à Dieu. Elle ne compte sur aucune des joies et des prospérités de ce monde; mais, douce et immobile au sein de la tempête, elle attend la réalisation des promesses divines. Tant que la vie anime notre corps, il doit partager la destinée des autres : tout est commun ici-bas, et la séparation ne s’opère qu’après cette vie. Une seule demeure renferme les bons et les méchants; tout ce qui arrive à l’intérieur les atteint sans distinction; mais à la fin, ils prendront des directions opposées, pour aller où à la mort éternelle où dans le sanctuaire de l’immortalité.


Ne nous croyez donc pas semblables à vous parce que, placés ici-bas avec un corps mortel, nous subissons les inconvénients du monde et de la chair. L’essence d’un châtiment consiste dans le sentiment de la douleur : puisque nous ne partageons pas vos douleurs, les châtiments qui tombent sur vous ne nous atteignent pas. Notre espérance et notre foi conservent leur vigueur, et, au milieu des scènes du monde, notre âme reste debout, forte de sa patience et de sa confiance en Dieu. L’Esprit-Saint nous parle ainsi par la bouche d‘un prophète : Le figuier ne portera plus de fruits; les vignes n’auront plus de raisins; l’olivier trompera les espérances du cultivateur et les champs lui refuseront sa nourriture. Plus de brebis dans les pâturages, plus de boeufs dans les étables; mais moi je me réjouirai dans le Seigneur, je tressaillerai de joie en Dieu mon Sauveur (Habac., III.). Oui, le véritable serviteur de Dieu, appuyé sur la foi et sur l’espérance, est inaccessible aux calamités de ce monde. Que la vigne refuse ses fruits, que l’olivier se flétrisse, que les herbes épuisées par la sécheresse, meurent dans les champs, qu’importe aux chrétiens? Qu’importe aux serviteurs de Dieu, que le paradis appelle, et qui ont pour patrie le royaume céleste ? Leur joie est grande dans le Seigneur; ils supportent avec courage les maux et les adversités de la vie, parce qu’ils ont en face un meilleur avenir. Régénérés par l’Esprit, nous avons dépouillé la vie terrestre pour commencer une nouvelle existence; nous ne vivons plus pour le monde, mais pour Dieu. Lorsqu’il nous rappellera dans son sein, nous jouirons de la récompense qu’il nous a promise.


Cependant nous ne cessons de prier pour obtenir l’éloignement des ennemis, le retour de la pluie, la cessation des calamités qui nous affligent. Nuit et jour, nous apaisons la colère du Ciel et nous le prions avec instance pour votre tranquillité et votre conservation. Ne vous flattez donc pas; et, en voyant que nous avons notre part des malheurs de ce monde, gardez-vous de croire que le châtiment est réservé pour d’autres que vous. Dieu a prédit par ses prophètes que sa justice descendrait sur les pécheurs : vous persécutez les serviteurs de Dieu; mais Dieu se charge de les venger.


IV


Nous pourrions citer bien des exemples; mais à quoi bon? A la fin des temps, viendra ce jugement, dont le prophète nous parle en ces termes : Hurlez, car le jour du Seigneur est proche; il va vous écraser sous le poids de sa colère, Voici le jour du Seigneur, jour d’indignation et de colère; il va changer la terre en désert, et anéantir tous ses habitants (Is., XIII.). Voici le jour du Seigneur, dit un autre prophète : il arrive, ardent comme une fournaise, tous les étrangers et tous les pécheurs seront brillés comme la paille, le jour du Seigneur les consumera (Mal., IV.). Quels sont donc ces étrangers dont parle le prophète? Ce sont les profanes, qui n’ont pas voulu de la régénération spirituelle et qui, par suite, ne sont pas devenus les enfants de Dieu. Le Seigneur nous apprend que, lorsqu’il enverra ses anges pour anéantir le genre humain, il ne sauvera que ceux qui, après leur seconde naissance, porteront le signe du Christ. Allez, dit-il, frappez, n’épargnez personne; n’avez pitié ni du vieillard, ni du jeune homme, ni de la jeune fille; mettez à mort les enfants et les femmes; qu’ils soient anéantis. Mais ceux qui porteront un signe, ne les touchez pas (Ezéch., IX). Le Seigneur nous dit encore quel est ce signe et sur quelle partie du corps il doit être placé: Passez par le milieu de Jérusalem et vous remarquerez un signe sur le front des hommes qui pleurent et gémissent à cause des iniquités des peuples. Or, ce signe qui protége et sauve ceux qui en sont marqués n’est autre chose que le sang de Jésus-Christ. Écoutez encore le Seigneur: Vous marquerez du sang de l’agneau les maisons que vous habitez; je verrai ce sang et je vous protégerai, et personne d’entre vous ne mourra, quand je frapperai la terre d’Égypte (Exod., XII.). L’agneau étaIt la figure du Christ. Lorsque l’Égypte fut frappée, les Israélites durent leur salut au sang et au signe de l’agneau; de même quand le monde tombera en ruine, celui-là seul sera sauvé qui portera sur son front le sang et le signe du Christ.

Tournez donc vos regards, pendant qu’il en est temps encore, vers le port du salut, et puisque la fin du monde est proche, craignez Dieu et élevez vers lui vos âmes converties. Ne vous flattez pas de cette domination vaine et orgueilleuse que vous exercez sur les justes : Dans les champs, ne voit-on pas l’ivraie et les folles herbes s’élever au-dessus des moissons? Ne dites pas que les malheurs arrivent parce que nous n’adorons pas vos dieux: sachez que c’est la justice divine qui vous frappe; vous n’avez pas compris ses bienfaits, comprenez du moins ses châtiments. Cherchez le Seigneur, quoiqu’il soit bien tard, cherchez-le et votre âme vivra. Apprenez à connaître Dieu, car la vie éternelle consiste à vous connaître, vous seul Dieu véritable, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ (Joan., XVII.). Croyez à celui qui a prédit, depuis longtemps, les malheurs qui vous frappent; croyez à celui qui donne à ses fidèles la vie éternelle en récompense; croyez à celui qui prépare aux incrédules, dans les flammes de l’enfer, un supplice éternel. 


A ce jugement suprême, quelle gloire pour les fidèles ! quel châtiment pour. les perfides! quelle joie pour les croyants! quelle tristesse pour les incrédules! Pendant cette vie, ils n’ont pas voulu croire, et ils ne peuvent revenir sur la terre pour y trouver la foi. Un feu toujours ardent tourmentera les coupables et les enveloppera de flammes dévorantes. Tel sera leur châtiment; et ce supplice, qui s’attache à la fois au corps et à l’âme, durera toujours, sans trêve, sans fin. Alors nous contemplerons à loisir ceux qui, sur la terre, jouissent un instant du spectacle de nos épreuves et de nos tribulations : Le ver qui les ronge, dit l’Écriture, ne mourra pas; le feu qui les consume ne s’éteindra pas; et ils seront en spectacle à fout l’univers.... Alors les justes, pleins de confiance, se dresseront devant ceux qui les abreuvèrent d’angoisses et leur ravirent le fruit de leurs travaux. A cette vue, les méchants seront frappés de trouble et de crainte et ils s’étonneront de voir les justes si promptement sauvés. Touchés par le repentir et gémissant dans l’angoisse de leur âme, ils diront en eux-mêmes : Les voilà ceux que nous avons couverts de nos dérisions et de nos opprobres. Insensés, nous croyions leur existence une folie et leur mort sans honneur; et maintenant ils sont comptés parmi les fils de Dieu et leur place est au milieu des saints. Nous nous sommes donc écartés du chemin de la vérité; nous n’avons pas vu le flambeau de la justice et le soleil ne s’est pas levé pour nous. Nous nous sommes lassés dans la voie de l’iniquité et de la perdition; nous avons parcouru des déserts difficiles et nous n’avons pas su reconnaître le sentier du Seigneur. A quoi nous a servi notre orgueil? Quel fruit avons-nous tiré de nos richesses? Tout cela est passé comme l’ombre ( Sap., V.). Alors tout sera inutile, et le repentir et le châtiment, et les larmes et la prière. Ceux qui n’ont pas voulu croire à. la vie éternelle croiront, mais trop tard, à un châtiment éternel. 


Pendant qu’il en est temps encore, assurez donc votre avenir. Nous vous offrons et notre affection et nos conseils. La haine nous est interdite : pour plaire à Dieu, nous ne devons jamais. rendre le mal pour le mal. Nous vous exhortons à. profiter de la grâce divine et du temps qu’elle vous accorde, pour expier vos fautes. Oui, sortez de la nuit profonde et ténébreuse de la superstition et marchez vers la lumière sans tache de la religion véritable. Vous le voyez, nous ne sommes pas jaloux de vos intérêts; nous ne vous cachons pas les bienfaits de Dieu; nous répondons à vos haines par la bienveillance et, en échange des tourments et des supplices dont vous nous accablez, nous vous montrons le chemin du salut. Croyez et vivez. Vous nous persécutez sur la terre, eh bien! partagez avec nous le bonheur éternel.


Quand vous aurez quitté cette vie, il sera trop tard pour vous repentir. Alors la pénitence demeurera sans effet. C’est ici qu’on se sauve ou qu’on se damne pour toujours; c’est ici qu’on assure son salut éternel, en persévérant dans la foi et dans le service de Dieu. Que personne ne se laisse arrêter par ses péchés ou par son âge: tant que nous sommes dans ce monde, le repentir n’arrive jamais trop tard. Le Dieu des miséricordes nous ouvre sou sein, et tout homme qui recherche et comprend la vérité trouve auprès de lui un accès facile. Fussiez-vous au terme de votre vie, implorez le pardon de vos péchés; priez le Dieu unique et véritable; confessez-lui vos fautes, et vous obtiendrez votre pardon La miséricorde divine n est jamais insensible à la foi et au repentir, et, même à notre dernière heure, elle rions ouvre les portes de l’éternelle Patrie.


C’est le Christ qui nous accorde cette grâce : c’est lui, en effet, qui, armé de, sa croix, a vaincu la mort; c’est lui qui a racheté les croyants aux prix de tout son sang; c’est lui qui a réconcilié l’homme avec Dieu son père, et qui, par la régénération spirituelle, a fait succéder la vie à la mort. Suivons-le tous, selon l’étendue de nos forces; recevons l’empreinte de son signe sacré; il nous ouvre le chemin de la vie; il nous ramène au Paradis. En nous élevant à la dignité de fils de Dieu, il nous fait citoyens du Ciel. C’est là que nous vivrons toujours avec lui; c’est là que, régénérés par son sang, nous trouverons le bonheur éternel. Là, chrétiens, nous partagerons la gloire du Christ; nous serons heureux avec Dieu le père, et, plongés dans un bonheur infini, nous rendrons à Dieu d’éternelles actions de grâces. Quelle joie pour nous, quelle reconnaissance de nous voir revêtus d’immortalité, après avoir vécu sous l’empire de la mort!