Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE IV : CHAPITRE XXXI

Titre 5
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Nous ne devons pas légèrement blâmer les anciens à l’occasion de certains faits dont l’Écriture ne les blâme pas ; il faut souvent y voir la figure des choses futures. Preuves de cette assertion tirées de l’inceste de Loth.






L’ancien prêtre dont j’ai déjà parlé nous fortifiait ainsi dans notre foi en nous parlant des Écritures, et il nous disait : Nous ne devons pas poursuivre de nos reproches les patriarches et les prophètes à l’occasion des fautes qu’ils ont pu commettre et dont ils sont réprimandés par Dieu dans les Écritures, et nous devons craindre de ressembler à Cham, qui tourna en dérision la nudité de son père, et fut à cause de cela frappé de sa malédiction ; mais nous devons remercier Dieu pour eux de les avoir absous de leurs péchés par la grâce de sa rédemption, puisqu’ils rendent grâces à Dieu pour nous dans le ciel, et font servir leur gloire à l’opération de notre salut. Et il ajoutait que nous devions bien nous garder de blâmer les anciens dans les choses pour lesquelles l’Écriture ne les blâme pas, se contentant de nous en donner le récit, (car nous ne saurions nous dire ni plus justes ni plus clairvoyants que le juge suprême), mais qu’il faut plutôt y voir une figure prophétique des choses à venir. Car il n’y a rien d’inutile dans l’Écriture, et surtout dans les choses qu’elle ne blâme pas, et qui à nos yeux ont l’apparence d’une faute. De cette espèce est ce qui arriva à Loth, qui engendra ses deux filles, et dont la femme, en punition de sa curiosité, fut changée en une statue de sel, qui se voit encore aujourd’hui. Car ce fut de la part de Loth un inceste involontaire, il n’y fut porté ni par la concupiscence de la chair, ni par l’entraînement des sens, ni par une mauvaise pensée ; cet événement était une figure. Voici ce que dit l’Écriture là-dessus : « Et l’aînée vint et dormit avec son père, et celui-ci ne s’apperçut ni quand sa fille se coucha ni quand elle se leva. » La plus jeune fit de même : « Et il ne s’apperçut ni quand sa fille se coucha ni quand elle se leva. » C’était à l’insu de Loth et abstraction faite de toute idée de débauche ; un acte était consommé, qui devenait une figure pour la loi nouvelle ; les deux filles devenant mères du fait de leur propre père, étaient la figure des deux synagogues. D’ailleurs, cela ne pouvait être autrement, car il n’existait pas pour elles d’autre homme dont elles pussent concevoir, ainsi qu’il est écrit ; « Et l’aînée dit à la plus jeune : Notre père est vieux, et aucun homme n’est resté sur la terre qui puisse s’approcher de nous selon la coutume de toute la terre. Viens, et enivrons de vin notre père, et dormons avec lui, afin que nous puissions perpétuer la postérité de notre père. »

Les filles de Loth parlaient ainsi dans la simplicité de leur innocence, croyant que les habitants de toute la terre avaient péri comme les Sodomites, et que la colère de Dieu les avait également frappés. C’est là ce qui les exempta de péché, parce qu’ayant seules survécu avec leur père, elles se crurent destinées à conserver l’espèce humaine, et pour cela elles dormirent avec lui. Les paroles de ces filles signifient d’une manière figurative, qu’il n’y a que le Père commun des deux synagogues qui puisse donner à l’une et à l’autre des enfants d’adoption. Or, ce père de tout le genre humain n’est autre que le verbe de Dieu, comme le dit Moïse : « N’est-ce pas lui qui « est ton père, qui t’a possédé, qui t’a fait et qui t’a créé ? » Et quand a-t-il répandu sur le genre humain cette semence de la vie éternelle, qui nous vivifie et nous lave de nos péchés ? N’est-ce pas par son incarnation, par son séjour sur la terre, et lorsqu’il buvait du vin de la vigne ? « Car le Fils de l’homme, dit l’Évangile, est venu mangeant et buvant.» Lorsque Loth eut bu, il se coucha et s’endormit dans un profond sommeil ; ainsi en est-il du Christ, qui dit par la bouche de David : « Je me suis endormi, j’ai été plongé dans un sommeil profond. » Et comme ces choses avaient lieu, pour qu’il vînt à nous et pour notre salut, il dit dans Jérémie : « Et j’ai vu, et mon sommeil m’a été doux. » Que marque donc tout ce qui est arrivé à Loth, sinon que la semence de tous les Chrétiens, c’est-à-dire l’esprit de Dieu, par qui tout a été créé, s’est uni et s’est mêlé à la chair, c’est-à-dire à sa créature. C’est cette union et ce mélange qui sont l’origine des deux synagogues, c’est-à-dire des deux peuples, l’ancien et le nouveau, qui engendrent sans cesse au Dieu vivant des enfants vivants de l’adoption.

Quant à la femme de Loth, changée, à la sortie de Sodome, en statue d’un sel inaltérable, de chair corruptible qu’elle était, et conservant encore dans sa nouvelle forme quelque apparence des infirmités humaines, elle était la figure de l’Église, qui est, pour ainsi dire, le sel de l’humanité, qui est placée aux confins du monde des passions, et qui pardonne toutes les faiblesses de la nature humaine. Et ce qu’on raconte de cette statue, que les fragmens qu’on en détachait se remplaçaient aussitôt, la statue demeurant toujours entière, peut être considéré comme la figure du fondement inaltérable de notre foi, la pierre angulaire de l’Église, et le point de départ d’où s’élancent les enfants de Dieu pour aller dans le sein de leur père céleste.