Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE II : CHAPITRE XVIII

Titre 5
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Il est absurde de supposer que Sophia ait été plongée dans l’ignorance et dans la souffrance, ou qu’elle ait couru de grands périls pour s’être mise à la recherche du Père : on ne peut pas mieux supposer que son enthymèse se soit séparée d’elle pour revêtir une existence particulière et distincte.





N’est-ce pas encore une folie, de la part de nos adversaires, de soutenir que leur Æon Sophia aurait été plongé dans l’ignorance, et aurait dégradé dans la passion sa nature divine ? Ces suppositions se détruisent les unes les autres : car là où se trouve l’imprévoyance et l’ignorance de ce qui est bien, là ne se trouve pas Sophia, ou la Sagesse. Qu’on cesse donc de représenter Sophia comme un Æon livré aux passions. Ou Sophia est un Æon resté pur, ou bien il n’est pas Sophia. Qu’on ne dise pas non plus que le Plerum est le séjour des purs esprits, si l’on y admet cet Æon qu’on dit s’être livré aux passions charnelles.

De plus, comment serait-il possible que l’enthymèse de cet Æon, ou son âme, comme ils le prétendent, ne faisant qu’un avec sa passion, en eût été séparée ? car l’enthymèse, par sa nature, est consubstantielle à l’être auquel elle est réunie, et elle ne saurait jamais en être séparée : la partie viciée de cette enthymèse sera corrigée par la partie saine, de même que la santé chasse la maladie. Or, vers quoi se dirigeait l’enthymèse de Sophia dans sa première effervescence passionnée ? Elle recherchait le Père et voulait contempler son immensité. Pourquoi tomba-t-elle ensuite dans le découragement et la langueur ? Parce qu’elle n’avait pu trouver le Père, qui est de sa nature incompréhensible. Cette recherche du Père, de la part de Sophia, était donc funeste pour elle ; et c’est pour cela qu’elle serait devenue capable de souffrance ! Mais dès qu’elle s’est apperçue qu’il était introuvable, ne devait-elle pas revenir à la sagesse et à la raison ? D’ailleurs, n’enseignent-ils pas que Nus, qui avait voulu aussi trouver le Père, cessa ses recherches lorsqu’il se fut convaincu qu’il était introuvable et incompréhensible ?

Mais comment l’enthymèse de Sophia, si on la suppose séparée de cette même Sophia, aurait-elle pu concevoir les passions qu’on attribue à Sophia ? Car l’affection pour quelque chose ne peut se concevoir sans cette chose, ni en être séparée. Or, une semblable proposition est non-seulement une chimère, mais c’est de plus une violation de cet enseignement du Sauveur, où il dit : « Cherchez, et vous trouverez ; » car il indique cette recherche à ses disciples, comme étant le vrai chemin de la perfection. Tout au contraire, le Christ des valentiniens veut qu’on soit imparfait, si l’on recherche Dieu et la vérité ; et, ce qui est plus singulier encore, ces hérétiques prétendent que pour eux-mêmes la perfection consiste dans la recherche de leur Bythus, tandis qu’ils veulent que pour leurs Æons elle soit dans la conviction que ce même Bythus est introuvable.

Dès lors qu’on ne saurait concevoir l’enthymèse séparée de l’Æon dont elle faisait partie, la distinction en deux parts que l’on veut faire de cette enthymèse, pour en faire sortir l’origine et la substance de la matière, paraîtra de plus en plus extravagante. On dirait, à les entendre ainsi débiter des blasphèmes impies, que Dieu n’a point dans son Verbe, et que la parole humaine n’a point dans ses ressources, le moyen de les confondre. Ils disent donc que tout ce que Sophia comprenait il l’aimait, et que tout ce qu’il aimait il le comprenait ; ensorte que son enthymèse n’était autre chose, chez lui, qu’un désir infini de comprendre l’incompréhensible, car il aimait l’impossible. Comment donc l’amour et la compréhension pouvaient-ils agir séparément dans son enthymèse, et devenir ainsi la cause de la matière de l’univers, puisque l’enthymèse était l’amour, et l’amour, l’enthymèse ? On ne peut donc concevoir l’enthymèse de l’Æon sans l’Æon, ni les affections de l’Æon sans son enthymèse. Ainsi s’évanouit toute leur argumentation.

Mais comment cet Æon était-il susceptible de souffrance et d’amoindrissement ? Sans doute il était de la même nature que les autres êtres du Plerum, lequel Plerum est l’œuvre du Père. Or, les semblables ne se dissolvent ni ne s’amoindrissent par les semblables ; au contraire, ils s’accroissent et se fortifient ensemble, comme le feu dans le feu, l’air dans l’air, l’eau dans l’eau, tandis que les contraires sont tourmentés et dissous par les contraires. Si l’Æon dont on nous parle eût été une émanation de la lumière, loin de périr dans cette lumière, il n’aurait fait qu’y prospérer et s’y accroître, comme le jour s’accroît par l’approche du soleil : nous faisons cette comparaison avec d’autant plus de raison, qu’on nous dit que le Bythus n’est autre chose que l’image et le reflet de son Père. Les animaux périssent par le contact et le mélange de toutes les substances qui sont étrangères ou opposées à leur nature, tandis qu’ils reçoivent de l’accroissement et de la force de celles qui sont en rapport et en affinité avec eux. Si donc Sophia est de la même substance que tous les êtres du Plerum, il n’a pu recevoir aucun dommage de leur contact et de leur mélange, étant, avec ses homogènes et ses semblables, esprit avec l’esprit. Car, pour nous, êtres corporels, la crainte, l’horreur, la souffrance et la mort ne sont peut-être produites que par la lutte entre les contraires ; tandis que les esprits, qui vivent dans les flots de la lumière et avec leurs homogènes, ne sont pas sujets à ces maux. Je suis donc tenté de croire que les valentiniens ont pris dans les comédies de Ménandre, où l’on voit un personnage éperdu d’amour et en même temps haï par l’objet aimé, le type de leur infortunée Sophia. Leurs inventions, en effet, ont beaucoup plus de rapport avec les passions des hommes qu’avec les essences célestes et divines.

D’ailleurs, nous le demandons, comment supposer que le désir infini de connaître la perfection du Père, de le comprendre et de se réunir à lui, eût pu entraîner un Æon, cet être tout esprit, dans une voie de malheur et d’ignorance ? Bien au contraire, ce désir dont il était possédé devait le faire arriver à la perfection, à l’immortalité, et à la connaissance suprême de la vérité. Et, en effet, quand les hommes s’occupent à méditer sur les choses au-dessus d’eux, pour arriver à la connaissance de la perfection, les entend-on dire, aussitôt qu’ils l’apperçoivent, que cette contemplation les jette dans l’ignorance et dans la consternation ? ne disent-ils pas, au contraire, qu’ils sont heureux, dans l’espérance de posséder la vérité ? Comment veut-on donc que ce qui élève l’homme vers la perfection et le bonheur puisse faire tomber un être divin dans l’ignorance et dans le malheur ?

Ainsi, cette manière d’argumenter est sans valeur et blesse toutes les idées reçues. D’ailleurs, ils avouent que l’Æon dont ils se disent les représentants et les successeurs est plus ancien et d’une nature plus parfaite qu’eux-mêmes, nous assurant qu’il descend directement de cet autre Æon qui a été assujetti à la souffrance ; ensorte que cet Æon, dont ils procèdent, a été le père de leur mère Achamoth, et, par conséquent, leur propre aïeul. Ainsi, il arriverait que pour eux, qui sont les petits-fils de cet Æon, la recherche de la vérité et de la perfection serait une chose bonne en elle-même, et qui les conduirait au bien suprême, tandis que cette même recherche du vrai et du bien aurait été pour leur aïeul une cause d’ignorance, de souffrance, de crainte et de terreur ; causes singulières, qui devaient engendrer la matière. Comment une telle contradiction, disons plus, comment une telle absurdité ne frappe-t-elle pas leurs esprits ? Car vraiment, c’est être aveugle et se laisser conduire par d’autres aveugles, que de soutenir de pareilles choses, et d’aller se précipiter dans un abîme d’erreurs.