Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE II : CHAPITRE VII

Titre 5
Titre 5

SOMMAIRE

LIVRE AUDIO

Absurdité du système d’après lequel les choses créées ne seraient que des images des Æons qui habitent le Plerum.




Ils nous disent donc que tandis que Demiurgos restait plongé dans l’ignorance complète de toutes choses, le Sauveur qui voulait glorifier le Plerum, après avoir créé la mère des Æons, créa dans les régions inférieures des ressemblances et des images de tout ce qui était en haut dans le Plerum. Mais, sur ce point, nous avons déjà démontré que puisque le Plerum embrassait, circonscrivait toutes choses, il était dès lors impossible qu’il y eût quoique ce fût hors du Plerum, et que d’ailleurs le monde ne pouvait avoir été créé par aucun autre que par le Dieu souverain que nous adorons. Cependant, si cette démonstration ne leur suffit pas, nous mettrions encore plus à nu tout le mensonge et toute la fausseté de leurs systèmes, et nous leur dirions que s’il est vrai que les créations inférieures aient été faites en ressemblances et en images des choses du Plerum pour la plus grande gloire des Æons, il faut de toute nécessité supposer et aux images et aux types de ces images une éternelle durée, afin que le Plerum en reçoive une éternelle glorification. Mais, puisqu’il est certain que ces images sont des êtres purement passagers, quelle gloire pourra-t-il revenir aux Æons du Plerum d’une chose qui n’existait pas il y a un peu de temps, et qui, dans un peu de temps encore, n’existera plus ? Nous avons donc le droit de dire que le Sauveur, bien loin de glorifier les choses du Plerum, ne ferait autre chose que courir après une gloire chimérique qui lui échappe. Et, en effet, comment ce qui est éternel pourrait-il être glorifié par ce qui n’est que passager ; ce qui est stable, par ce qui ne fait que passer ; ce qui est incorruptible, par ce qui est corruptible ? Ne voyons-nous pas que, même parmi les hommes, on n’attache aucun prix à ce qui n’a qu’une courte durée, et qu’on fait cas de tout ce qui dure et persévère ? Et l’on voudrait ravaler la dignité de ce qui est éternel, en rattachant cette dignité à la fragilité de son image ! Et voyez ce qui serait arrivé, si la mère Achamoth ne se fût pris à rire et à pleurer, et à rester hors du Plerum : le Sauveur, sans cela, n’aurait pu, dans l’espèce de chaos où elle gisait, lui donner la forme et l’être, au moyen desquels elle devait procurer tant de gloire au Propator !

Mais hélas ! vaine gloire qui passe et s’évanouit aussitôt ! Voilà donc tous les Æons privés de leurs honneurs ; voilà tout le Plerum couvert d’ignominie, à moins que le hasard ne fasse surgir hors du Plerum, toute en larmes et errante ça et là, une autre mère Achamoth ! Image inouïe, malheureuse image, qui est la cause de cette accusation pleine de blasphème ! Quoi ! vous me dites que Demiurgos a été fait à l’image de l’Unigenitus ou du Sauveur, et ensuite vous voulez que ce soit à l’image de Nus, Père de toute la nature ; et de plus, vous voulez que cette image s’ignore elle-même, qu’elle ignore sa nature, et la mère des Æons, et tout ce qui existe, et tout ce qui doit sa création à l’Unigenitus ; et vous pouvez, sans rougir, faire remonter l’accusation d’ignorance et d’erreur jusqu’au Père commun de toutes choses, c’est-à-dire à celui que vous appelez le Monogène ? Et, en effet, si le Sauveur a fait toutes les créations comme des images des choses qui sont dans le Plerum, sans que Demiurgos en ait la moindre connaissance, il en résulte cette conséquence, qu’il faudra admettre, que, soit l’Unigenitus, ou le Sauveur créateur, auront partagé cette ignorance. Car, dès qu’ils ont été faits l’un et l’autre de la nature des esprits, ils ont dû être également parfaits l’un et l’autre, et être l’image exacte et complète du Souverain des êtres. Ainsi, ou le Sauveur, en créant le monde, a fait des choses du Plerum des images, semblables ou dissemblables ; si ces images ne sont pas semblables à leur modèle, le Créateur sera accusé d’impuissance, et d’être un ouvrier inhabile ; ce qui implique contradiction pour nos adversaires, puisqu’ils attribuent la toute-puissance au Sauveur. Ou bien ces images seront semblables au modèle, alors l’accusation d’ignorance retombera sur le Nus du Propator, c’est-à-dire sur le Monogène. Car, dès que c’est à son insu que le Sauveur aurait opéré toutes les créations, il en résulterait qu’il s’ignorait lui-même, puisqu’il doit tout contenir, et qu’il aurait ignoré ses propres œuvres ; car, s’il est l’auteur de ses œuvres, il doit en connaître toutes les images. Voilà donc encore un énorme blasphème des gnostiques dévoilé.

Mais si tous les êtres de la création ne sont que des images et des ressemblances des Æons, nous demandons à nos adversaires comment il se peut faire que le nombre infini des choses créées se trouvât en rapport avec le nombre limité des Æons, qui n’est que de trente, ainsi que nous les avons comptés et nommés dans le livre qui précède ; et ce nombre de trente, non-seulement ne peut être en rapport avec la somme totale des choses créées, mais pas même avec la plus petite partie, soit des choses qui existent dans l’air, sur la terre ou dans les eaux. Le Plerum, de l’aveu de nos adversaires, ne compte que trente Æons, tandis que les créatures forment un grand nombre de milliers d’espèces. Or, comment se pourrait-il faire que le nombre infini des créatures, leur infinie variété, leurs oppositions et leurs contrastes, fussent l’image des trente Æons du Plerum, qui d’ailleurs sont tous d’une même nature, sont tous semblables, et sans la moindre différence ? Si les êtres créés sont des images des Æons, et si parmi ces êtres créés il est certain qu’il y en a de bons, d’autres de méchants, il fallait donc démontrer que parmi les Æons, qui en sont les types, il y en a aussi de bons et de méchants : ce n’est qu’ainsi que cette fable pourrait avoir quelque air de vraisemblance. Et d’ailleurs, parmi les créatures animées, il y en a d’un naturel doux, d’autres d’un naturel féroce : les unes sont nuisibles, les autres ne le sont pas ; les unes habitent sur la terre, celles-ci dans les airs ; celles-là, dans les eaux ; et d’autres, dans les régions supérieures. Il faudrait donc faire voir que les Æons correspondent à toutes ces variétés par la diversité de leurs natures ; il faudrait aussi nous montrer quels sont les Æons qui sont les types de ces êtres pervers, pour lesquels Dieu a préparé le feu éternel ; c’est-à-dire le démon et ses anges, et aussi quel est le type de ce feu éternel, puisqu’il fait partie des choses créées.

Mais peut-être diront-ils que les choses créées sont les images seulement de cet Æon qui a souffert ; mais d’abord une telle proposition serait un blasphème contre la mère des Æons, puisque ce serait admettre que celle-ci aurait été la première cause génératrice de tous les maux et de tous les crimes qui affligent le monde. Et puis, comment se pourra-t-il que les objets de la nature, qui sont si différents entre eux, si dissemblables, si opposés même, soient tous l’image d’un seul et même être ? Ils ne seront pas plus avancés de dire qu’il y a un grand nombre d’anges dans le Plerum et que les objets créés, dans leurs variétés, sont les images de cette multitude d’anges. Il faudrait d’abord, pour donner quelque vraisemblance à cette hypothèse, montrer que ces anges ont entre eux des natures opposées, comme en ont entre elles les créatures inférieures. Et ensuite, puisque les prophètes nous apprennent qu’il y a un nombre infini d’anges : « mille millions le servaient, et dix mille millions étaient devant lui, » il faudrait donc prouver que cette multitude d’anges offrent entre eux les mêmes variétés, les mêmes différences, les mêmes oppositions qu’offrent entre elles les créatures dont ils seraient les types ; ainsi la difficulté resterait toujours la même, et il faudrait toujours la débattre avec les trente Æons du Plerum.

Mais supposons que les créations inférieures ne soient que des images des essences du Plerum, on pourra demander de quels types ces essences du Plerum seraient elles-mêmes l’image. Car, si le Créateur du monde, d’après le système de nos adversaires, n’a pas formé par lui-même les objets de la création, mais n’a fait, semblable à un ouvrier expérimenté, que copier des types inventés par un autre, d’où Bythus lui-même aurait-il tiré ces types ? Car, dans cette hypothèse, il faut toujours chercher un créateur supérieur, qui ait fourni des modèles de création à celui qui vient après lui, et successivement ainsi de l’un à l’autre, sans savoir où l’on s’arrêtera. Car, si on ne se fixe pas à un premier architecte du monde, à un Dieu suprême, qui a fait par lui-même tout ce qui existe, cette hypothèse des images se perd dans un vague infini. Quand il s’agit des hommes, nous voulons bien accorder à quelques-uns le mérite d’avoir fait quelques inventions utiles ; et quand il s’agit du Dieu qui a créé l’univers, nous ne pouvons nous décider à lui donner notre suffrage et à reconnaître qu’il a pu créer toutes choses dans leur essence, et tout ce qui concourt à leur perfection !

Puis donc que ces images seraient d’une nature différente de celle de leurs types, nous demandons quel rapport elles pourraient avoir avec ces derniers ? Car les choses différentes entre elles peuvent bien s’exclure les unes les autres, mais elles ne peuvent être les images les unes des autres ; ainsi l’eau ne peut jamais être l’image du feu, la lumière celle des ténèbres, et ainsi de mille autres choses. De même, les choses périssables, créées et passagères, ne peuvent être les images des choses immatérielles ; à moins de conclure que les choses immatérielles ne sont pas immatérielles, qu’elles sont limitées et susceptibles d’être renfermées dans un objet matériel. Pour admettre qu’elles peuvent être représentées par des images, il faudrait donc supposer qu’elles ne sont point immatérielles ; car ce qui est sans forme ne saurait être représenté par une forme, et ce qui est infini ne saurait être représenté par ce qui est fini.

Ainsi, les objets de la création ne peuvent être des images du Plerum, parce que ces objets sont finis et qu’ils sont revêtus de formes. Dira-t-on que, s’ils ne sont pas des représentations du Plerum par la forme, ils en sont l’image, sous le rapport des nombres et de la succession des nombres ; mais en les envisageant sous ce point de vue, ce ne serait déjà plus des images, parce qu’il ne peut y avoir d’images d’une chose qu’autant que cette chose a une forme et une figure. Et quant au nombre des Æons, comme chacun de ces nombres est semblable aux autres, et qu’ils ne sont que trente, comment les objets créés, qui sont d’une variété et d’une multiplicité infinies, pourraient-ils être l’image et la représentation de ces trente Æons du Plerum ? Il n’y a donc que folie dans une semblable hypothèse.