Irénée de Lyon

CONTRE LES HÉRÉSIES LIVRE I : CHAPITRE VI

Titre 5
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CHAPITRE VI

Texte établi par M. de Genoude, Sapia, 1838 (Tome troisième, p. 23-26)




Les trois hommes des hérétiques ; inutilités des bonnes œuvres nécessaires aux seuls catholiques ; aucun désordre ne peut les souiller ; dissolution de leurs mœurs.

De là, trois faits principaux : l’être matériel ou secondaire doit nécessairement périr, puisqu’il n’a reçu aucun souffle d’incorruptibilité ; l’être psychique ou primaire, moyen terme entre la vie et la matière, doit aller là où le portera son inclination ; l’esprit destiné à s’unir à la vie, à l’être psychique, doit s’instruire avec lui par la parole. Voilà donc, suivant eux, le sel et la lumière du monde ; voilà quelles sont les raisons de la création du monde ; et si le Sauveur est venu sur la terre, c’était pour donner le salut à l’être psychique, parce qu’il est animé et libre de sa volonté. En venant opérer l’œuvre du salut, le Sauveur prit à ceux qui en devaient ressentir l’effet la partie première de leur être : à Achamoth, il emprunta l’immatérialité, Demiurgos lui donna le souffle de vie, ensorte que Christ, ayant reçu l’essence psychique, fut préparé à recevoir un corps formé ineffablement, à la fois visible, palpable et passible : la matière n’y entra pour rien ; cet élément ne se prête point à l’action du salut. Lorsque, parfaitement instruits des enseignements de l’esprit, les hommes auront à fond la science ; lorsqu’ils verront Dieu, et lorsqu’Achamoth brisera à leurs yeux le sceau des mystères profonds, alors les temps seront accomplis. Ces hommes, vous ne les attendrez pas longtemps, ce sont eux-mêmes, à ce qu’ils disent. Deux degrés de connaissance en ce monde : aux hommes d’une existence animale correspond la relation d’un enseignement approprié à l’imperfection de leur être. Nous avons le malheur, nous autres, qui suivons l’enseignement de l’Église, d’être ces hommes-là : aussi à nous l’obligation des bonnes œuvres pour le salut ; quant à eux, en raison de leur spiritualité, ils n’en ont nul besoin ; la matière, incapable d’action, ne peut entrer en participation du salut ; mais l’esprit (ils se rangent eux-mêmes dans la classification que ce mot indique), l’esprit n’ayant de sa nature rien à redouter, ni de la mort, ni de la corruption, pourrait avec toute impunité se livrer à tous les crimes. L’or tombé dans la boue de nos grands chemins perd-il rien de son prix ? Les fanges altèrent-elles sa nature ? Non ; ainsi les souillures des actions matérielles n’altèrent pas l’esprit.


Ceux qui passent pour les plus parfaits chez les valentiniens profitent à merveille de ce système commode ; c’est en vain que la loi, en vain que l’Écriture prohibe et interdit certaines actions, ils s’y abandonnent sans pudeur. Manger volontairement, et sans se croire souillés, les viandes offertes aux dieux ; courir avec empressement aux fêtes célébrées par les gentils en l’honneur de leurs dieux ; se porter à tous les divertissements publics ; assister même aux jeux horribles, à ces jeux que Dieu et les hommes ne peuvent voir sans abomination, les jeux sanglants des gladiateurs ; se livrer à toutes les voluptés de la chair, tout cela n’est pour eux que l’union de la chair à la chair, de l’esprit à l’esprit. Ne sait-on pas que quelques-uns d’entre eux instruisent des femmes dans leur foi pour les préparer à leurs infâmes plaisirs ? Il en est d’entre celles-ci qui, détrompées un jour, et cédant à leur conviction, sont ensuite rentrées dans le sein de l’Église, et, confessant leurs fautes, ont avoué ces infamies ; quelques-uns, dont le front ne sait plus rougir, ont arraché à leur époux des femmes objet de leurs lubriques envies ; d’autres, chastes dès le principe, et vivant hypocritement avec ces femmes comme avec des sœurs, ont manifesté au monde, par la naissance de quelques enfants, la prétendue chasteté de leur liaison fraternelle.


Et des hommes de cette impudeur, de cette dépravation et d’une impiété aussi odieuse, osent nous traiter d’ignorants, nous qui, dans la crainte d’offenser Dieu dans nos paroles et dans nos pensées, nous abstenons de toute action défendue ! Quant à eux, ne craignez pas qu’ils se refusent le titre de parfaits ; ils sont à leurs yeux la semence élue. Pour nous, nous ne pouvons jouir de la grâce que d’une manière passagère ; car, suivant eux, nous pouvons la perdre ; eux, au contraire, déclarent l’avoir en propre ; elle leur vient des cieux, se communique à leur être par une ineffable union et dans un perpétuel accroissement. C’est pour s’exercer dans cette union, qu’ils pratiquent de toute manière le mystère du mariage. Écoutez-les parler aux gens grossiers : l’homme de la vie spirituelle qui, dans sa nature terrestre, n’a pas aimé une femme, n’en a pas eu une à soi, cet homme-là est en dehors de la vérité ; elle ne se manifestera jamais à ses yeux ; mais celui qui n’a pas la vie spirituelle et s’est mêlé à la femme ne verra point la vérité se manifester davantage à ses yeux, parce qu’il a été vaincu par la concupiscence. Aussi nous autres, doués d’une vie terrestre, êtres psychiques, comme ils nous appellent, nous ne pouvons nous passer de bonnes œuvres et de continence pour nous élever à l’état moyen ; rien de semblable pour eux, les spirituels et les parfaits ! Ce n’est point l’action matérielle qui élève au Plerum, c’est un germe, un atome qui agrandit et perfectionne.